“LIVIDE” DE JULIEN MAURY ET ALEXANDRE BUSTILLO (EN DVD) : DANSE MACABRE ET ROBE DE SANG

S’il est toujours délicat pour un cinéaste d’aborder le cap du deuxième long-métrage, le défi des deux compères Julien Maury et Alexandre Bustillo était d’autant plus difficile que leur premier film, À l’intérieur (2007), avait fortement marqué les esprits des amateurs de cinéma de genre, retournés par une œuvre où la violence – graphique et psychologique – se disputait avec les émotions les plus intimes et profondes : violation de l’intimité et de l’intégrité humaine, instinct maternel, sentiment d’insécurité, mais une insécurité s’écartant des clichés les plus éculés et n’ayant rien à voir avec la propagande médiatique sur des banlieues françaises transformées en véritables « zones de guerre » !

Quoique très différent de leur premier long, Livide – sorti en DVD et Blu-ray au début du mois – parvient à faire oublier leur premier film « coup de poing ». Essai confirmé donc, même si le métrage semble avoir déçu nombre de critiques (dont la revue Mad Movies pour laquelle a travaillé Bustillo dans le passé) n’appréciant pas à sa juste valeur – à notre sens – le travail de réappropriation cinématographique des codes des films de genre par les deux coréalisateurs, également auteurs du scénario original comme c’était déjà le cas sur À l’intérieur.

Durant les vingt premières minutes, Maury et Bustillo s’attachent à exposer leurs personnages et leur intrigue prenant pour cadre un petit coin de Bretagne pittoresque, à Douarnenez dans le Finistère, soit la limite extrême de l’ouest de la France, un finistère symbolisant la « Fin de la terre ». Un cadre  pertinent tant l’ouverture du film baigne dans une ambiance délétère de quasi fin du monde : ciel ombragé et gris ne laissant percer aucun rayon de soleil, tête ensanglantée et putréfiée gisant au milieu d’algues sur le sable des plages bretonnes, etc. Au premier abord, la photographie et la mise en scène font un peu craindre un métrage « télévisuel » (les scènes dans un abri de bus, dans un café, …) : mais cette tonalité permet d’ancrer le film dans une réalité palpable et concrète, qui tranche avec la suite du métrage se déroulant dans une grande maison, lugubre et mystérieuse, qui n’est pas sans rappeler les demeures victoriennes des films classiques d’épouvante anglo-saxons. Le contraste entre les deux ambiances se révèle très efficace, tant le spectateur est perturbé lorsque l’intrigue s’implante définitivement dans la résidence morbide mais d’une beauté époustouflante, cinématographiquement parlant.

Disons le d’emblée, Livide est un métrage qui se ressent plus qu’il ne se raconte (trois jeunes adultes, deux frères et la petite amie de l’un des deux, pénètrent dans une maison espérant y trouver un trésor caché par la propriétaire, Deborah Jessel – incarnée par Marie-Claude Pietragalla – une ancienne danseuse étoile, plongée dans un coma et placée sous respiration artificielle). Si le scénario est solide malgré un schéma convenu dans ses grandes lignes, la force du film provient de ses qualités formelles – ambiance, décors, photographie, effets visuels, etc. – davantage que des enjeux de l’intrigue.

Multipliant les références plus ou moins évidentes (1) (de Suspiria pour l’univers de la danse aux Innocents de Jake Clayton pour le clin d’œil à l’actrice Deborah Kerr à travers le nom du personnage de la vieille Jessel), Livide convoque plusieurs motifs récurrents du cinéma fantastique : les figures spectrales, la maison hantée, les morts-vivants (Deborah Jessel en a l’apparence même si elle est encore de ce monde), le vampirisme, la taxidermie, etc. Même si la jaquette du DVD évoque ouvertement la filiation (certaine) du métrage avec Dario Argento et celle (moins éclatante) avec David Cronemberg, l’univers du film de Maury et Bustillo se rattache davantage à ceux de Lucio Fulci et de Clive Barker. Le premier pour le cadre de l’histoire centrée sur un lieu quasi unique faisant office de porte vers le monde des ténèbres et rappelant en cela La Maison près du cimetière, les effets gore très visuels et sans concessions, mais surtout l’atmosphère macabre teintée d’émotions et de touches de poésie enchanteresses et fascinantes (la « poupée mécanique » effectuant un numéro de danse préprogrammée par la vieillarde Deborah Jessel). Le second pour son univers onirique et malsain qui contamine l’ensemble du métrage, et l’esprit du spectateur avec.

À l’instar de l’œuvre du réalisateur de L’Au-delà et de Frayeurs, Julien Maury et Alexandre Bustillo semblent avoir érigé le motif de la transgression au cœur de l’ensemble de leur métrage. L’intrigue n’existe que parce ses protagonistes transgressent la loi en commettant une effraction de domicile avec tentative de vol. Un délit qui se double pour la jeune Lucie (Chloé Coulloud) d’un renoncement à ses principes et convictions, elle qui initialement refusait de pénétrer dans cette demeure. Une transgression morale et éthique donc, qui s’explique par son désir ardent de quitter le domicile familial et fuir un père souhaitant se remettre en couple huit mois seulement après le suicide de sa femme (Béatrice Dalle). Transgression des genres également : Livide n’aurait pu être qu’un énième film hommage aux cinématographies dont il s’inspire. Fort heureusement, le métrage s’émancipe de ses modèles et transfigure son côté référentiel en une œuvre très personnelle. Le dépoussiérage du film de vampire – par exemple – opéré par les deux réalisateurs fait de Livide une relecture novatrice et fascinante du vampirisme.

Plus fondamentalement, le motif de la transgression culmine avec la perméabilité de deux univers  apparaissant a priori comme antinomiques : le monde réel et celui de l’imaginaire. D’un côté, les trois personnages principaux, prisonniers des contingences matérielles et d’une vie quotidienne désespérante (une envie de nouveau départ, un ras-le-bol d’une situation ne leur laissant pas entrapercevoir un avenir meilleur à Douarnenez). De l’autre, une résidence regorgeant de mystères et d’horreurs. Un monde de fantasmes et de cauchemars sans aucune limites. Mais progressivement, au fur et à mesure que les jeunes s’enfoncent dans les profondeurs de la demeure, les frontières s’effacent – comme chez Lucio Fulci (2) – jusqu’à ce que le réel et le fantastique fusionnent pour former un univers original et cohérent, à la fois éblouissant et terrifiant.

Choix éminemment pertinent que celui du conte pour traiter du motif de la transgression. S’éloignant du conte initiatique classique et souvent ennuyeux, Livide propose un conte fantastique et cruel (imaginez les  contes les plus macabres des frères Grimm revisités par Clive Barker) qui se conclut par l’éclosion d’une nouvelle vie, une renaissance inespérée. Avec un symbolisme très appuyé (le papillon et le cocon), Maury et Bustillo font renaître la petite Anna Jessel (Chloé Marcq), qui parvient à s’émanciper de ce corps-prison sans conscience – réveillé par Lucie et ses amis -, de la prison de chair et de mécanique dans laquelle elle était enfermée depuis des décennies.

Petit regret cependant quant à la distribution en salles du métrage. Avec seulement 17 copies sur l’ensemble du territoire français, une programmation écourtée par les exploitants, difficile pour les cinéphiles d’assister à une projection sur grand écran d’un métrage pourtant attendu par beaucoup (le film dépasse péniblement les cinq mille entrées au final). Une nouvelle preuve, s’il en fallait, du désamour entre un système de distribution rétif au cinéma de genre francophone et des artistes qui s’engagent pour la promotion et le développement d’un cinéma d’horreur français de qualité et ne cherchant pas à singer bêtement ses modèles anglo-saxons ou espagnols. Dommage que Julien Maury et Alexandre Bustillo (qui font désormais parti des représentants les plus prometteurs de ce cinéma de genre) en fassent les frais sur ce long métrage qui aurait amplement mérité une exposition plus importante.

Fabien Le Duigou

Sorti en DVD (et en Blu-ray) le 3 mai 2012 chez M6 Vidéo.

(1)    Voir le commentaire audio des réalisateurs sur le DVD, pour les nombreuses citations et références qui émaillent le film.

(2)    Et d’autres après lui. Relire notre article sur le réalisateur espagnol Nacho Cerda, dans Versus n°11.



Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo


Contrairement à certains de ses personnages principaux, Roujin Z n’a pas pris une ride. La sortie d’une version remasterisée en DVD et Blu-Ray, par Kazé, du film de Hiroyuki Kitakubo en témoigne. Visuellement chatoyant, bénéficiant d’une animation fluide et rythmée et porté par un propos – le vieillissement de la population et l’alternative machinique – encore aujourd’hui pertinent, ce film datant de 1991 ne souffre pas de la comparaison avec les fleurons de l’animation moderne.
Preuve de son indéniable réussite, le film vaut plus que la somme des noms prestigieux qui y sont associés, tels que Kitakubo (Robot Carnival, Blood, The Last Vampire) à la réalisation, Katsuhiro Otomo au scénario ou encore un jeune débutant alors bien loin du génie qu’il deviendra par la suite, Satoshi Kon, ici un des animateurs clé et concepteur des décors. Outre la reconduction d’une bonne partie de l’équipe technique de l’adaptation animée d’Akira, l’influence du mangaka Otomo se ressent à tous les niveaux. Difficile dans ces conditions de déceler les apports de Kitakubo tant Roujin Z s’apparente à une extension d’Akira, une sorte de variation minimaliste, plus intime, où Otomo trouve à développer ses préoccupations selon une autre perspective. Cependant, se placer sous l’égide du maître n’avait pas forcément pour conséquence de brider les multiples talents engagés mais était surtout une bonne occasion de profiter de son inestimable expérience.

Roujin Z aborde le vieillissement de la population japonaise, problème majeur à l’époque et toujours d’actualité, et ses conséquences (comment continuer à prendre soin des aînés ? Comment dépasser l’indigence et la raréfaction des structures adaptées ?) en envisageant l’alternative proposée par un développement technologique de la prise en charge physique. Un lit robotisé est ainsi mis au point par le ministère de la Santé, associé à une officine privée fournissant le cœur machinique du prototype qui soulagera aussi bien le patient que les proches parfois dépassés. Pour tester ce Z-001, le ministre de la Santé jette son dévolu sur monsieur Takazawa, un vieillard impotent en état de dépendance avancée (la première séquence nous le montrant gémissant à l’aide dans le lit qu’il vient de souiller). Le vieil homme est ainsi arbitrairement et sans ménagement enlevé de son appartement où une jeune aspirante infirmière, Haruko, venait bénévolement s’occuper de lui. D’un environnement sécurisant, il passe à une claustration certes médicalisée mais qui détériore progressivement les derniers liens de sa vie. Car comme le fait justement remarquer l’infirmière lors de la séance de démonstration de l’engin, la présence humaine est aussi, sinon plus, importante pour le maintenir en état de conscience, en vie, d’autant que son domicile recelait le souvenir de sa défunte épouse. Monsieur Takazawa est ainsi coupé de tout tandis qu’il est de plus en plus fermement relié à cette machine de survie. Haruko n’aura alors de cesse de tenter de l’arracher à cette cellule sophistiquée semblant régénérer, du moins maintenir en vie, ce corps rabougri seulement pour en utiliser l’énergie. La vision funeste de cocons matriciels renfermant l’humanité n’est pas loin. Ce prototype Z-001 en propose une prémisse auquel va s’opposer l’énergie et la volonté de l’infirmière, véritable vecteur d’une liberté de conscience à retrouver.

Ce qui est remarquable dans Roujin Z est que ces évènements dramatiques traités sérieux ne se départissent jamais d’un humour, voire même parfois de situations burlesques, infusant tout le métrage, que ce soit dans les réactions ou la monstration outrancièrement cartoonesque des visages. Et pourtant, ce traitement décalé, satirique, ne mets jamais en péril la crédibilité et la gravité du sujet.
Si l’animation et le design des personnages paraissent parfois rudimentaires, le foisonnement graphique et la mise en scène particulièrement soignée de Kitakubo font rapidement oublier les menus défauts. D’autant que la qualité de l’image du master ici proposé est de toute beauté. Alors que dans les productions Amblin chères à Steven Spielberg le récit était pris en charge par une jeunesse se débattant dans un univers incompréhensible et étranger aux adultes, ici c’est la vieille génération qui va s’évertuer à rétablir l’équilibre. Ainsi, la jeune Haruko après avoir échoué avec ses amis et collègues soignants à libérer Takazawa, elle trouvera de l’aide parmi le club restreint de vieux hackers hospitalisés dans son service. Ces derniers, grâce à des bidouillages informatiques sur des ordinateurs tout aussi obsolètes d’apparence, vont parvenir à entrer en contact avec Takazawa via l’I.A qui en a désormais la charge. Et par leur dialogue et leurs efforts stimuler l’esprit de Takazawa, ils vont éveiller la conscience de la machine qui en se connectant au souvenir prégnant de sa femme disparue, en deviendra une incarnation artificielle.

Ce robot d’un genre nouveau va donc s’autonomiser et s’évader pour répondre à la volonté du vieux monsieur, rejoindre la plage où lui et son épouse ont partagé d’inoubliables instants. Dans sa course, le lit-transformer va absorber, agréger les divers objets et véhicules rencontrés pour croître afin de résister aux tentatives conjuguées des ministres de la Santé et de la Défense pour l’arrêter, utilisant à cette fin des mechas belliqueux. Sans être aussi apocalyptiques et impressionnants que le combat fratricide entre Kanéda et Tetsuo, les affrontements sont tout de même marquants et l’on sent indéniablement la patte d’Otomo notamment par le biais de la formalisation d’appendices étranges en expansion, constituant ainsi autant de prolongements mécaniques à un corps organique en péril. De même, après Akira, Roujin Z raffermit l’une des thématiques d’Otomo partagée par nombre d’anime, soit le risque de dévoiement d’une technologie initialement développée à des fins progressistes.
Au final, le film de Kitakubo est une perle poétique, drôle et incisive où les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d’une simple balade sur la plage en compagnie de l’être aimé.


Nicolas Zugasti

Roujin Z est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 22 février 2012 chez Kazé



“L’exercice de l’État” en DVD & Blu-Ray chez Diaphana : JEUX DE POUVOIR

A défaut d’être une année véritablement faste, 2011 aura été un excellent cru pour le cinéma français que ce soit dans le domaine du film d’auteur (notamment grâce à La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli) ou de la comédie populaire (Intouchables bien sûr), mais également dans un registre rarement (pour ne pas dire jamais) exploré par le cinéma hexagonal : le film politique. Présenté à Cannes l’an dernier dans la section Un certain regard, aux côtés de Pater et de La conquête (tous deux présentés en sélection officielle), le long-métrage de Pierre Schoeller, L’Exercice de l’État, coproduit par les frères Dardenne, est une œuvre habile portant un regard subtil et lucide sur la pratique du pouvoir et la gestion de l’État. Mais alors que le magnifique opus d’Alain Cavalier, à l’image de ses précédents films (Irène notamment), tenait tout autant du journal intime que du film politique, et que celui de Xavier Durringer décevait, comme s’il était handicapé par la présence d’un modèle présidentiel beaucoup trop écrasant, Pierre Schoeller, libre de toute contrainte idéologique (on ne sait trop à quel parti politique appartiennent les différents protagonistes, même si le libéralisme constitue visiblement leur mode de pensée) signe une œuvre indubitablement crédible sur l’exercice du pouvoir ainsi que sur les diverses compromissions et malversations pour la conservation dudit pouvoir.

Le ministre des Transports Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet) est réveillé en pleine nuit par son directeur de cabinet. Un car a basculé dans un ravin et plusieurs victimes sont à dénombrer. Il n’a bien évidemment pas le choix : il doit se rendre sur place. Ainsi commence l’odyssée (concentrée sur trois / quatre jours) d’un homme d’État dans un monde toujours plus complexe et hostile. Vitesse de réaction à une époque où les médias sont omniprésents, lutte de pouvoirs inter-claniques, chaos social issu de la crise économique… Tout s’enchaîne et se percute dans un microcosme où une urgence balaie l’autre en un revers de main. À quels sacrifices ces hommes qui nous gouvernent sont-ils prêts ? Jusqu’où tiendront-ils, dans un État qui dévore jusqu’à l’os ceux qui le servent ? Répondant avec brutalité à toutes ces questions, débutant par une scène onirique « scotchante » voire carrément troublante, L’Exercice de l’État se conclut (quasiment !) sur une scène d’accident spectaculaire démontrant le savoir-faire de son réalisateur. Entre les deux, la puissance et la précision du scénario ainsi que les interprétations de Zabou Breitman, Michel Blanc (très convaincant en directeur de cabinet) et surtout d’Olivier Gourmet, excellent dans son rôle de ministre révélant par instant son côté humain (notamment lors d’une scène de pleurs) en se débarrassant de sa coquille technocratique, génère une œuvre intense et forte constamment sous tension, à la limite du thriller.

Critique du libéralisme au pouvoir où corruption, ambition personnelle, tractations politiques (tiens, je t’échange un plus grand ministère contre ton directeur de cabinet !) et soumission semblent être les fondations de ce type d’idéologie, L’exercice de l’état est sorti récemment en DVD et Blu-ray. L’occasion pour tous de (re)découvrir le long-métrage de Pierre Schoeller, deuxième volet d’une trilogie politique après l’excellent Versailles (meilleur rôle de Guillaume Depardieu). Film indispensable faisant indubitablement froid dans le dos, il installe,de plus, durablement son réalisateur dans la liste des carrières à suivre.

Fabrice Simon

Film sorti en DVD le 01 mars 2012 chez Diaphana.



“Hindenburg : l’ultime odyssée” de Philipp Kadelbach

Le 6 mai 1937, au terme d’une traversée de l’Atlantique sans encombres, le dirigeable Hindenburg prend feu. En quelques minutes, ce joyau des airs, fierté et emblème de la nouvelle Allemagne Nazie, disparaît dans les flammes, provocant la mort de 35 personnes sur les 97 qu’il transportait, voyageurs et membres d’équipage.

Le traumatisme causé par la perte de ce géant, politique pour le IIIeme Reich qui en avait fait une vitrine, autant que sociale par l’impact qu’eurent les images capturées sur place par les agences d’actualités, ont fait entrer la petite histoire dans la grande. Le Hindenburg marquera l’inconscient collectif mondial, précipitera la disparition des zeppelins, remplacés par les avions de ligne qui s’écraseront de temps à autre, encore aujourd’hui, sans que cela ne remette en cause leur exploitation.
Déjà abordée en 1975, en pleine période du film catastrophe, par Robert Wise (The Hindenburg, avec George C.Scott), la catastrophe est revisitée en 2011 par un téléfilm de luxe produit par la chaine RTL qui nous arrive aujourd’hui en dvd et Bluray.

Alors que l’Allemagne négocie âprement la levée de l’embargo qui l’empêche d’acheter aux Etats-Unis des matières premières essentielles, notamment l’hélium qui permettrait aux engins de la compagnie zeppelin de ne plus voler à l’hydrogène, plus dangereux, l’ingénieur Kröger apprend qu’une bombe a été introduite à bord du Hindenburg. Il embarque à bord du vaisseau, bien décidé à prévenir la catastrophe et par là même, sauver la jeune Jennifer dont il est tombé amoureux et dont le père, un richissime homme d’affaire américain, semble en savoir long sur le complot.

Sur un canevas classique, maint fois éprouvé, ce nouvel Hindenburg déroule son histoire avec une certaine efficacité, sans génie mais avec un vrai savoir faire et se laisse suivre agréablement.
Un budget conséquent de 10 millions d’euros est mis au service d’une reconstitution historique de qualité, qui n’est pas sans rappeler le travail de la télévision britannique sur les adaptations de ses classiques littéraires, le point fort de ces 2×90 minutes, encore que la coupe de cheveux du héros, qui faisait à l’époque Führer, ne se révèle à la longue agaçante.
Les scénaristes s’amusent avec les faits et les interrogations historiques (la thèse de l’attentat fut longtemps envisagée par les commissions d’enquête et d’ailleurs retenue par le film de Wise comme cause de la catastrophe), tressant un écheveau de lignes narratives dans lequel ils finissent malheureusement par se perdre, certaines histoires n’étant pas vraiment bouclées, ou de façon trop brusque. De même, l’oeuvre peine à s’achever, un dernier rebondissement vite expédié rallongeant inutilement une oeuvre qui aurait sans doute gagné à être un peu plus ramassée.

Il n’empêche que malgré ces défauts, cet Hindenburg ambitieux se laisse regarder sans déplaisir et que la copie proposée rend honneur au travail de reconstitution. Gros point noir toutefois, pourquoi ne présenter au spectateur que la version française et faire l’impasse sur la piste originale ? Sur un Blu-ray vendu au prix fort, c’est inexcusable.

Julien Taillard

Hindenburg : l’ultime odyssée est disponible à la vente, en DVD et Bluray, depuis le 1er février 2012

Bande-annonce :



Première publication de l’année pour la rédaction : « DVD Park » n° 8

couverture de DVD Park n° 8 (revue Versus)

Versus présente son premier numéro de l’année : le supplément de chroniques DVD & Blu-ray de la rédaction, DVD Park n° 8. Une sélection aussi pointue que passionnée de classiques du cinéma proposés dans des éditions numériques incontournables.

Au sommaire de ce 8ème numéro de dix pages disponible au format PDF sur le site de la revue : un éclairage toujours aussi intéressant des westerns de légende récemment édités par Sidonis, dont deux méconnus films de cowboys signés Harry Keller à la fin des années cinquante ; chez Wild Side Vintage Classics, retour sur un vieux film de pirates, véritable trésor de la série B, où officie l’immense Charles Laughton (l’auteur de La Nuit du chasseur) ; s’ensuivent un décryptage des premières oeuvres de David Lean réunies dans un coffret DVD Carlotta de toute beauté qui ravira les collectionneurs et, côté science-fiction « culte », un article sur un étonnant coffret de films de martiens des années cinquante sorti chez Artus Films, auquel s’ajoute la chronique du légendaire Le Mystère Andromède de Robert Wise (DVD Opening).
Les amateurs de vieux films découvriront avec bonheur les débuts de Brian De Palma (Meurtre à la mode, édité par Le Chat qui Fume) et se délecteront des brèves analyses de Pluie de Lewis Milestone – avec une toute jeune Joan Crawford (en couverture) – et de curiosités comme Song of Freedom (1938, avec l’athlète et chanteur noir Paul Robeson) ou Marée nocturne (1961), perle onirique où Dennis Hopper incarne un fringuant marin amoureux d’une femme qui a tout d’une sirène.
Le grand spectacle n’est pas en reste, avec des textes abordant des films d’horreur (Cannibal Holocaust) ou fantastiques de référence (Le 13ème guerrier en Blu-ray) réédités pour le plus grand plaisir des connaisseurs. En prime : une chronique enflammée de The Ward, ou le retour du maître John Carpenter.
Cette sélection est complétée par des découvertes qui feront date : Putty Hill de Matt Porterfield, Shotgun Stories du prometteur Jeff Nichols, le Coréen The Murderer, les comédies Starbuck et Opération Casablanca

Pour en savoir plus : www.revueversus.com/dvdpark

Joan Crawford dans Rain

Bande-annonce en VO de The Ward de John Carpenter



DVD et BLU-RAY “LES CHAUSSONS ROUGES” (CARLOTTA FILMS)

Après avoir été décortiqué par Stéphane Ledien dans notre dossier sur le « monde du spectacle » dans Versus n°21, la sortie récente en DVD et blu-ray des Chaussons rouges nous donne l’occasion de revenir une nouvelle fois sur le chef d’œuvre signé par Michael Powell et Emeric Pressburger en 1948. Gravitant dans l’univers du ballet, le métrage invite le spectateur à danser avec les membres de la troupe Lermontov – l’une des plus fameuses et réputées – dirigée avec passion mais inflexiblement par le célèbre Boris Lermontov (Anton Walbrook). Le génial tyran – qui suscite le respect autant que la crainte chez ses collaborateurs – rencontre Victoria Page, une étoile montante de la danse (incarnée à l’écran par la danseuse Moira Shearer) et l’apprenti compositeur Julian Craster (Marius Goring). Emballé par les deux jeunes prodiges, Lermontov leur offre de participer à son nouveau projet, l’adaptation du conte Les chaussons rouges d’Hans Christian Andersen.

L’art du ballet repose sur l’alchimie parfaite entre la chorégraphie et la musique qui accompagne les pas des danseurs et danseuses, deux fondamentaux magnifiés par les décors et les costumes qui sont parties prenantes de la réussite du show. La scène d’ouverture des Chaussons rouges (la première de la représentation de Cœur de feu, dernière création de Lermontov) illustre à merveille cette double essence du ballet, à l’origine du plaisir à la fois visuel et auditif de l’assistance : alors que la caméra préfère s’attarder sur le public du premier rang plutôt que de filmer la scène, certains spectateurs (les élèves du compositeur à l’honneur, dont le jeune Craster qui comprend que son professeur lui a volé une de ses œuvres) sont venus uniquement pour écouter la partition musicale du ballet, tandis que d’autres ne semblent préoccupés que par le numéro de la danseuse vedette, Irina Boronskaja (Ludmilla Tcherina). La tension entre les deux groupes de spectateurs est palpable, tout comme celle entre Victoria Page et Julian Craster lors de la préparation des Chaussons rouges, au cours de laquelle surgissent incompréhension et altercation entre les deux artistes, lorsque la danseuse reproche à Craster une composition au tempo trop soutenu qu’elle ne peut suivre.

Pourtant, la réussite d’un tel projet repose sur la réunion magique des deux disciplines artistiques. Lors d’un moment de doute, Victoria s’inquiète de ne plus se souvenir de sa chorégraphie quelques minutes avant la répétition générale. Rassurée par Boris Lermontov, ce sont les premières notes de musique qui guident ses pas et lui permettent d’accomplir une prestation miraculeuse, lors d’une séquence cinématographique magnifique qui à elle seule légitimise le qualificatif – souvent galvaudé mais pleinement justifié ici – de chef d’œuvre de ces Chaussons rouges. La nécessaire fusion musique/chorégraphie est aussi symbolisé par cet amour qui naît entre Victoria et Julian, couple tellement uni dans leur passion que la danseuse quitte la troupe lorsque Lermontov, jaloux de l’idylle entre les deux artistes, limoge Craster sans sommation. Mais à l’instar de l’héroïne du conte d’Andersen qui est incapable de s’arrêter de danser, Victoria finit par accepter la proposition de son ancien employeur de reprendre le rôle qui l’a rendu célèbre et qui n’a connu aucune autre interprétation. Tiraillée entre sa passion pour la danse et la fidélité à son compagnon, la danseuse préfèrera se donner la mort.

Le film est précédé d’une présentation de Martin Scorsese, expliquant l’impressionnant travail de restauration numérique orchestré par la Film Foundation fondée par le réalisateur de Raging Bull et des Affranchis. Processus de restauration d’autant plus compliqué que le métrage fut imprimé à l’époque sur trois bandes différentes – un négatif pour chacune des couleurs rouge, verte, et bleue – qui durent être toutes retravaillées afin de corriger les habituels défauts liés à l’usure et au temps qui passe : moisissures et griffures, image floue, rétrécissement des négatifs et couleurs ternes suite à la détérioration chimique. Plus de soixante ans après sa sortie sur grand écran, Les Chaussons rouges retrouve une nouvelle jeunesse et propose une image à la beauté éclatante, qui nécessite sans conteste d’investir dans la version haute définition. Un Blu-ray que nous n’avons malheureusement pu encore visionner, mais qui figurera sans doute sur un grand nombre de listes de cadeaux de fin d’année !

Fabien Le Duigou

Sorti le 9 novembre 2011 en DVD et Blu-ray chez Carlotta Films.

Bande annonce (Vostf) :



“Cannibal Holocaust” de Ruggero Deodato (Blu-ray édition ultimate – Opening) : boucherie sans os

Sommet du genre et film d’horreur dépassant même la notion de film culte, Cannibal Holocaust est sorti fin octobre dans une superbe édition Blu-ray (et double DVD) “ultimate” qui restera comme un événement. Opening rend avec cette livraison ultime l’hommage cinématographique mais aussi sociologique qui lui est dû à ce chef-d’œuvre du bis italien – longs-métrages jouissifs et à petit budget, souvent réalisés en quelques jours et à l’interprétation foireuse, qui surfaient dans les années 1980 sur les hits étatsuniens de l’époque (Mad Max, Zombie, New York 1997 voire Conan le Barbare).

Une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les cassettes vidéo de la première équipe, qui renferment le terrible secret de leur disparition…

Précurseur des films pseudo-documentaires à vocation horrifique (Paranormal Activity et Le Projet Blair Witch entres autres expériences filmiques), Cannibal Holocaust fait également partie de ces œuvres rares qui, dans les années 1980, monopolisaient les discussions dans les cours de récréation des collèges et lycées (à l’instar des Dents de la mer dans les années 70 ou, à un degré moindre, de Saw dans les années 2000) et qui divisaient la population scolaire en deux catégories distinctes : ceux qui avaient eu le courage de braver l’interdiction aux moins de 18 ans frappant le film de Ruggero Deodato, et… les autres.

Choquant par la frontalité de certaines scènes (l’on assiste pèle-mêle à des scènes de viol, d’amputations, de castration), controversé et sujet aux pires accusations lors de sa sortie (véridiques à propos des sacrifices d’animaux, injustifiées à propos des sacrifices humains), Cannibal Holocaut fut le film le plus censuré de l’histoire en étant interdit de diffusion dans plus de soixante pays, et vaudra à son réalisateur ainsi qu’à son scénariste et à ses producteurs une peine de prison avec sursis.

Éprouvant pour le spectateur (il faut vraiment supporter certaines scènes telles la décapitation d’un singe et le dépeçage d’une tortue mais également la noyade d’un bébé), réaliste grâce à la qualité de ses effets spéciaux (certains acteurs furent même obligés de se montrer en public à la sortie du film tant leur mort paraissait crédible), le métrage continue trente ans après sa réalisation de fasciner. Ce Blu-ray d’exception édité par Opening permet effectivement d’éprouver les sensations paradoxales que suscite une telle œuvre, certes maline et pas si ethnocentriste qu’elle en a l’air, mêlant habilement réalité et fiction tout en injectant un zeste d’érotisme sur une bonne couche de gore, mais dont l’apparence de snuff movie à la sauce cannibale peut inévitablement écœurer – et avec la haute définition, l’effet se trouve renforcé – le cinéphile lambda.


Fabrice Simon

> À propos de l’esthétique documentaire et des “snuff movies”, lire aussi notre article sur “le retour du faux/vrai buzz”



“Insidious” de James Wan (DVD Wild Side)

Eric Nuevo a certes déjà parlé d’Insidious lors de sa sortie en salles, au sein d’un article qui se refusait, à juste titre, de trop dévoiler l’intrigue du film, mais la récente parution du DVD et du BLU-RAY chez WILD SIDE VIDEO était l’occasion parfaite de revenir sur cet excellent film de façon plus détaillée afin de comprendre la mécanique à la base de sa réussite.

Passé un intriguant et assez flippant prologue, et un tout aussi bon générique, Insidious prend tout son temps à se mettre en place et surtout à installer le spectateur dans une fausse impression (et de ce fait, dans un faux confort) quant à son sujet et à son déroulement, à savoir une exploration de la famille américaine idéale et sa mise à mal via des manifestations surnaturelles extérieures qui seraient comme l’expression d’un malaise intérieur qui la gangrenait depuis longtemps. On rejoindrait là un peu l’idée du premier film de James Wan (et de son complice de toujours, le scénariste et acteur Leigh Wannell), Saw, dans lequel le malheur qui s’abattait sur les personnages par l’entremise de Jigsaw était la résultante d’une certaine apathie qu’ils éprouvaient quant à leur vie au point d’en venir à la gâcher (tous étant corrompu à des degrés divers) au lieu de la célébrer dans toute sa beauté. Et l’attitude extrême et violente de Jigsaw n’avait pour but que de réveiller les consciences avant qu’il ne soit trop tard, à l’instar de John Doe dans Seven de David Fincher. On retrouve donc cette même idée dans Insidious via notamment son personnage principal, Josh Lambert (interprété par le toujours aussi excellent Patrick Wilson) et sa façon de toujours vouloir ignorer les problèmes pouvant advenir à sa famille ou à lui-même en s’enfermant dans cette même apathie. Et ce, jusqu’à ce que sa femme Renai (Rose Byrne) lui lance à la figure le drap du lit de leur fils, la trace d’une main ensanglantée imprimée dessus, tout en lui demandant de réagir là-dessus. Un mal pour un bien, tel pourrait se définir le cinéma naissant de Wan.

En fait, non. En effet, passé une première heure où Wan semble nous jouer la carte de l’économie de moyens, rapprochant ainsi beaucoup son film de Sixième sens de M. Night Shyamalan (voire même de Signes le temps d’un passage avec un baby phone particulièrement angoissant) dans son sujet et dans sa mise en scène dépouillée mais précise, presque invisible mais percutante et viscérale dans ses moments chocs car utilisant avec une réelle efficacité des ficelles pourtant éculées depuis longtemps dans le cinéma d’horreur, Insidious bifurque alors totalement vers une autre direction plus démonstrative. Et Wan de citer copieusement Poltergeist de Tobe Hooper (et, avec plus de parcimonie, L’exorciste de William Friedkin) en en retournant carrément des pans entiers : l’adjonction d’un trio de « chasseurs de fantômes » bigarrés venu expliquer ce qui se passe et comment y mettre un terme, Josh passant de « l’autre côté » pour récupérer son fils perdu (là où, dans Poltergeist, c’était la mère qui faisait ce voyage afin de ramener sa fille). Mais, et c’est là où réside toute l’intelligence d’Insidious, ce revirement de situation ne se fait pas sans toutefois conserver un lien profond avec la première partie du métrage, les références au film de Hooper étant ici amalgamées au reste du film de façon cohésive. Là où Poltergeist était très lumineux et se voulait une tentative réussie de film d’horreur grand public où tout était fait non pas tant pour choquer qu’émouvoir (on pensera notamment à la musique de Jerry Goldsmith et à son superbe thème principal lié au personnage de Carol Anne, à la caractérisation précise des personnages alliant douceur et humour, à la légèreté du film dans son ensemble – la véritable différence entre un film indépendant et un film de studio se situant souvent ici, à savoir que là où le premier va se baser sur une intellectualisation de l’émotion, le second va jouer la corde sensible et embrasser à fond cette même émotion afin que le spectateur soit en totale empathie avec lui), Insidious, qui démarrait pourtant déjà dans des teintes sombres, est carrément plongé dans le noir total sur la fin lorsque Josh arpente l’autre monde aidé d’une simple lampe. De la même façon, Wan y conserve toujours ce regard détaché et froid sur les évènements et ce sens de l’épuration déjà à l’œuvre durant la première heure de son film et ce, afin de ménager les quelques moments de frayeurs graphiques qui jalonneront la fin et qui n’en deviendront ainsi que plus intenses viscéralement parlant. Il suffit d’ailleurs de se remémorer l’une des scènes finales de Sixième sens, celle de la discussion à chaudes larmes entre la mère et son fils dans la voiture, pour comprendre à quel point l’approche similaire de Shyamalan et Wan peut déboucher sur un résultat opposé. Aucune larme de bonheur ou autre n’a lieu d’être dans Insidious. Ce qui n’aurait pas du nous surprendre vu, qu’outre les nombreuses références à Poltergeist, il y en a une autre, plus insidieuse ai-je envie de dire, qui est faite en la personne de la mère de Josh, interprétée par Barbara Hershey, et son expérience passée avec le surnaturel (une anecdote terrifiante qui semble trouver ses origines dans la nouvelle de Stephen King, Le molosse surgit du soleil, tirée du recueil Minuit 2/Minuit 4), tant il semble être dans la continuité de celui qu’elle jouait dans L’emprise de Sydney Furie. Et ce que ce film basé sur une histoire vraie nous avait apprit, c’est que dans la réalité il n’y a pas de happy end, pas de touche humoristique finale (les parents se débarrassant de la télévision dans Poltergeist) pour venir clore une bonne fois pour toute la situation. Rien n’est résolu. Rien ne s’achève jamais. Tout perdure encore et encore dans la douleur. Le personnage de Hershey devait ainsi apprendre à vivre avec l’idée que son démon fornicateur serait toujours dans cette maison qu’elle laissa derrière elle. Insidious s’achève pareillement sur une note tragique en forme de queue de poisson qui, plutôt que de clore le débat, le relance. Une dernière bonne frousse avant que le générique de fin ne vienne délivrer le spectateur, une scène finale qui n’est pas non plus sans évoquer grandement celle de l’excellent Simetierre de Mary Lambert et sa mise non plus à mal mais à mort de la famille américaine idéalisée.

Mais ce jeu des citations et tout ce travail de mise en scène n’auraient aucun intérêt, ou si peu, s’ils n’étaient pas incorporés à un contenu narratif puissant. Car, comme on pouvait déjà le déceler avec Saw, on sent chez Wan et Wannell une forte volonté de construire leurs propres univers et mythologies qui ne demanderaient qu’à être revisités dans d’autres films, d’iconiser à l’extrême leurs personnages malveillants, leurs boogeymen (le démon principal tenant ici à la fois de Freddy Krueger et de Darth Maul, oui) afin de marquer les consciences et de revendiquer un cinéma qui ne soit rien qu’à eux. Un cinéma qui ose aller jusqu’au bout de ses idées. Un cinéma étonnant dans sa faculté d’appropriation, de compréhension et de maîtrise de ses multiples références, régurgitées et intégrées aux différents récits via un éclairage inédit (comme le fait qu’ici, ce ne soit pas les maisons qui soient hantées mais le fils de Josh et Renai). Un cinéma généreux en frissons avec ses spectateurs car jouant énormément sur la suggestion, sur le pouvoir de leur imagination (comme en atteste le tour de force que constituent les deux scènes où la médium décrit ce qu’elle voit et ce qu’elle vit, visions que nous n’avons que partiellement et à travers le prisme du dessin et de l’écriture) plus que sur l’horreur graphique, tout en leur offrant tout de même en guise de récompense de véritables moments purement horrifiques. Une telle recette n’est pas toujours facile à conceptualiser. L’équilibre est souvent très dur à trouver mais Insidious réussi amplement son pari et procure un certain malaise pour ne pas dire un malaise certain.

Pour compléter l’expérience du film, le DVD et BLU-RAY édités proposent un contenu éditorial certes peu fourni mais on ne peut plus intéressant, à savoir notamment un making of spécialement réalisé par WILD SIDE VIDEO pour le marché français et qui, bien que court (24’), évite les éternelles fausses congratulations souvent de mise dans ce type d’exercice et permet de visualiser la préparation et le tournage de certaines scènes clés du film ainsi que le résultat final, en un mot de réellement approcher le tournage du film et capter son ambiance. Puis un court entretien (14’) avec James Wan et Leigh Wannel permet d’explorer plus avant la façon dont les deux hommes travaillent, les influences dont ils se nourrissent, leur complicité, leurs idées les plus folles (une histoire de fantôme de requin préhistorique volant vous tente, Wan l’a déjà imaginée), etc.

Philippe Sartorelli



“La main noire” de Richard Thorpe (Wild Side Video)

Richard Thorpe est un vieux routier de la MGM, tout aussi foutu de filmer quelques aventures dans la jungle (jouées par le vrai Tarzan, c’est-à-dire Johnny Weissmuller) que les moyenâgeux Chevaliers de la Table Ronde et Ivanhoé ou que le très emballant Prisonnier de Zenda. Mais on aurait tort de croire que le gaillard n’a que du savoir-faire et qu’il ne cherche même pas à le faire savoir. En fouillant dans sa filmographie, les curieux pourront découvrir quelques pépites telles que l’hitchcockien Above Suspicion ou l’étrange Force des ténèbres.
La Main noire (Black Hand) qu’il réalise en 1950 souffre quelque peu des défauts de la MGM, avec un scénario qui ne cherche jamais à trop déranger. Réalisateur de studio, Thorpe suit son script à la ligne sans penser à le pervertir en lui donnant sa marque. Pourtant, le sujet est fort, qui décrit les débuts de la mainmise de la mafia sur la communauté italienne de New York, au tout début du XXe siècle. Le cinéaste se réfugie, semble-t-il, dans une manière de filmer les décors très expressionniste, utilisant les ombres, rendant inquiétante la moindre ruelle ou une anodine montée d’escaliers. Thorpe sait quoi faire de sa caméra et il le prouve : ses plans de la Little Italy des années 1900, avec ses rues encombrées d’étalages, renvoient forcément au New York des années vingt montré par Coppola dans Le Parrain 2.

C’est courant dans les films américains, le scénario met en balance l’individualisme et le collectif. Revenu aux États-Unis pour accomplir une vendetta, le héros va progressivement travailler pour la communauté italienne en luttant corps et âme contre la mafia. On dit que La Main noire est un des premiers, sinon le premier film à aborder la question de la Cosa Nostra en tant qu’organisation secrète qui pourrit la vie de tout un quartier. Ici, les méchants ne sont ni Scarface ni Little Caesar, seulement de petits commerçants qui tiennent la population sous leur coupe.
Après un brillant début qui laisse augurer du meilleur, le film devient bavard. Il nous rattrape avec l’enquête en Italie et ne nous lâche pas avec la capture du héros par les méchants. Grand studio oblige, la fin est malheureusement trop happy pour être crédible.
À ces bonnes surprises décrites plus haut (les plans, le suspense), il faut ajouter celle du casting. On croise dans cette Main noire beaucoup d’excellents seconds rôles qui nous permettent d’entrer encore mieux dans l’histoire. Le soin mis à filmer leurs visages burinés est tout autant à porter au crédit de Thorpe que de son directeur de la photo, Paul Vogel. Quant à la vedette, on sera étonné de découvrir qu’il s’agit de Gene Kelly, finalement ici aussi à l’aise que lorsqu’il chante sous la pluie. Le célèbre danseur a tourné La Main noire entre deux comédies musicales, preuve de son goût du risque.



Jean-Charles Lemeunier

> Film sorti en DVD le 20 septembre chez Wild Side



Les fans veulent leur revanche : The People Vs. George Lucas d’Alexandre O.Philippe

Le 14 septembre dernier sortait en Blu-ray (et en grandes pompes) la mythique, pour plusieurs générations, hexalogie de George Lucas. Une édition ultra complète puisqu’en plus des six films, le luxueux coffret contient trois galettes supplémentaires bourrées à craquer de reportages et documentaires sur les coulisses de l’exploit. Seulement, cette sortie s’accompagnait d’une nouvelle complainte des fans qui fustigent une fois de plus les choix de Lucas de traficoter encore et encore sa saga. Il ne s’agit même pas de proposer la plus belle image possible, en termes de rendu, de luminosité ou de piqué mais d’ajouter encore et encore des éléments absents à l’origine. On peut appeler ça du pinaillage (ou de l’enculage de mouche) de la part des amoureux des aventures de la famille Skywalker (une paroi rocheuse ajoutée numériquement, les Ewoks qui désormais sont capables de cligner des yeux, etc.) mais ces cris d’orfraie expriment surtout un sentiment de colère (voire même de haine) à l’encontre de celui qui se permet de défigurer une œuvre fondatrice de l’imaginaire intime et collectif. Que cette personne s’adonnant à ces perpétuels bidouillages en soit le créateur interpelle forcément et soulève de multiples questions : pourquoi, quel intérêt, dans quel but et surtout comment ose t-il faire ça ? À cette dernière, la plus importante et sensible, la première réponse que l’on peut apporter tient dans une logique de droit : cette histoire, ces films lui appartiennent légalement, il peut donc en faire ce qu’il veut. Comme, dernièrement, faire crier un « Noooooo !! » retentissant à Vador au moment où il balance dans le vide l’empereur Palpatine en train d’électriser son fils Luke afin d’être raccord avec le même « Noooooo ! » concluant La Revanche des Siths. Même si cela dénature la séquence (pour ne pas dire la ridiculise) et le personnage. Cependant, cette toute puissance a ses limites, et notamment artistiques voire même patrimoniales. Avec ces constantes modifications, Lucas fait plus que toucher à ses films, il touche aussi aux propres rêves, aux souvenirs de nombreux spectateurs énamourés. Or, les fans ne comprennent pas ce qui semble être un rejet total de Lucas de sa propre création. Cette relation ambivalente entre les adorateurs de Star Wars et le réalisateur est au centre du documentaire d’Alexandre O.Phillipe, The People Vs. George Lucas, sorti en DVD depuis le 6 septembre 2011. Un titre qui sonne comme un procès à charge mais qui est avant tout le témoignage d’une perplexité sincère et soulève une question fondamentale quant à l’appartenance de cet univers.

Découpé en trois parties (ou épisodes), le documentaire aborde les points de rupture jalonnant la saga pour dessiner au final le portrait d’un Lucas devenu ce qu’il détestait le plus : un homme d’affaires. Autrement dit, Lucas s’est laissé absorber par le côté obscur de la force…
Le premier épisode relate l’émergence de cet univers, la façon dont il s’est étendu et comment il débrida l’imagination et instaura une dimension participative unique. L’impact des premières projections de La Guerre des étoiles en 1977 fut énorme, ce film de science-fiction mâtiné de western et fortement influencé par les chambaras de Kurosawa eu un tel succès qu’il prit tout le monde au dépourvu. Même les premiers pas du merchandising relèvent de la science-fiction quand on voit qu’à l’époque, les boîtes censées contenir les figurines des principaux personnages du film étaient vendues vides, contenant seulement une preuve d’achat et la promesse de recevoir sous x semaines les jouets convoités. Un engouement immédiat qui ne s’est pas démenti avec les sorties de L’Empire contre-attaque et Le Retour du Jedi. Les premières graines étaient plantées et elles allaient très vite fructifier puisque certains fans commençaient dans leur coin à reproduire sous diverses formes et supports des scènes clés, puis avec l’évolution de la technologie, commençaient à proposer du contenu inédit (souvent à haute teneur parodique et/ou comique) mettant en scène les personnages cultes. Tandis que Lucas favorisait le développement, l’expansion de son univers via des comics-books, des romans, des jeux-vidéos, des dessins-animés, etc, autrement dit des produits officiels, les fans déclaraient leur flamme de manière dissidente par le biais de vidéos non approuvées par Lucasfilm mais qui en perpétuaient l’esprit. Une réappropriation de la part des spectateurs pas toujours au goût de Lucas. En effet, cela s’apparente à une perte de contrôle. Pour bien montrer cette effervescence créatrice, cette première partie voit des extraits des films et les images d’archives d’interviews de Lucas et de ses collaborateurs entrecoupées d’images de ces fans-fictions, donnant une espèce de patchwork multiforme où chacun amènerait sa pierre à l’édifice, où chacun pourrait faire entendre sa voix. La Guerre des étoiles et ses suites directes, par leurs structures héritées du monomythe de Joseph Campbell, ont réveillé quelques chose de puissant chez les spectateurs. Pas seulement un réenchantement au sein d’une décennie minée par les désillusions (scandale du Watergate, perte de confiance dans les institutions régaliennes, la guerre du Viet-Nam…). Mieux, le phénomène n’est pas circoncis aux seuls États-Unis puisque peu à peu tous les pays distribuant les films sont happés par cette déferlante. Oui, quelque part, Lucas avait perdu le contrôle absolu de sa création puisque désormais il fallait compter (et contenter) avec ces millions de spectateurs émerveillés.
Et c’est donc logiquement à ce moment là que les problèmes ont commencé.

Le deuxième épisode s’attarde lui sur les premières retouches numériques de la première trilogie (les fumeuses éditions spéciales de 1997) et surtout le désir de Lucas de faire disparaître les versions originelles des épisodes IV, V et VI. Pour lui, seules les versions de 1997 priment.
Seules ces versions proposent très précisément ce qu’il avait en tête à l’époque mais que le manque de moyens technologiques et d’argent l’avaient empêché de finaliser. Les fans ne sont pas contre les director’s cut – les consommateurs sont même habitués à ce genre de pratique – mais ils n’avalent toujours pas l’impossibilité de revoir les films originaux. Un reproche légitime puisque cette manière de faire s’apparente à du révisionnisme. Les films de 1977, 1980 et 1983 existent toujours mais en VHS (achetées dans le commerce ou enregistrées lors des multiples passages télé lors des fêtes de fin d’année) et donc périssables. Aucune édition digne de ce nom n’a été faite de ces films (les collectors de 2006 de la prélogie contiennent les DVD des films originaux mais l’image est affreuse et recadrée) et ce n’est pas prêt d’arriver. Les fans expriment donc devant la caméra leur impuissance, leur dégoût, leur incompréhension et leur colère. Car c’est un peu de leur enfance que Lucas est en train de leur subtiliser. Cette volonté, à maints égards, perverse, de destruction affichée est d’autant plus étrange que ce même Lucas s’était opposé en 1988, devant le congrès, à la colorisation de classiques du noir et blanc, prétextant que l’altération de cet héritage intellectuel et culturel pouvait être considéré comme de la barbarie. Une intervention passionnée et puissante.
De par son statut, Star Wars appartient également au patrimoine culturel mondial, le défigurer est inadmissible, quelque soit le degré de sensibilité de chacun envers ces films. Certes, il en est l’initiateur mais il a également un devoir moral envers la communauté (pas seulement celle des fans) et ne peut donc s’octroyer tous les droits. Alexandre O.Philippe exprime tout ceci parfaitement dans ce documentaire qui est très loin de se contenter de taper sur la tête de George Lucas.

Enfin, le dernier épisode revient sur la prélogie qui voit Lucas se détourner complètement de l’esprit originel, provoquant un rejet total des fans qui cette fois-ci se sentent carrément souillés. Certains chantent même que Lucas a violé leur enfance (George Lucas raped our chilhood, une chanson que l’on retrouve en intégralité dans un des bonus du DVD). On pensait que le fait de faire tirer Greedo en premier, dans le face-à-face avec Han Solo dans la cantina, était le summum de la trahison mais toute la prélogie apparaît comme une injure aux plus profondes aspirations (la Force, élément mystique présent en chacun, est maintenant une histoire de midi-chloriens possédés par quelques-uns) et motivations des personnages et des spectateurs. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de colère mais de haine. On voit même certains fans éructer, face caméra, leurs sentiments.
L’évolution de cette saga n’est peut être pas si surprenante si l’on tient compte de l’embarrassant The Star Wars Holiday Special, émission concoctée par Lucas en 1978 pour la télé où les personnages de Luke, Leïa, Solo et Chewbacca se ridiculisent dans des décors kitschissimes, ou la manière de Lucas de décrire à Richard Marquand sa vision du Retour du jedi, un mix improbable entre Benji et la noirceur de L’Empire contre-Attaque.

The People Vs. George Lucas constitue un documentaire très intéressant et enrichissant qui se termine un peu trop abruptement mais qui, en donnant la parole à des voix non estampillées Lucasfilm, aura permis de mettre à jour les dissensions entre fans et créateur et la volonté de reprendre le contrôle de son œuvre par Lucas. Seul gros bémol, l’absence de propos analytiques permettant d’expliquer (ou tenter de) l’enfermement de Lucas dans sa névrose, pourquoi il a décidé de se séparer de la plupart de ses collaborateurs qui étaient pour lui autant de gardes-fous (Marcia Lucas, sa femme et sa monteuse, Gary Kurtz, le producteur, Phil Tippett, conception des effets-spéciaux, etc.). Des lacunes en partie comblées avec de larges extraits des entretiens accordés par Gary Kurtz, Ann Skinner, la scripte et Dale Pollock, le biographe de Lucas qui tira des innombrables entretiens audio un livre, Skywalking. La soif d’en connaître plus sur les tenants et aboutissants artistiques, mythologiques, inconscients de Star Wars sera également en partie étanchée par le reportage montant les entretiens accordés par trois experts, les universitaires Renan Cros et Pierre Berthoumieu et le journaliste Rafik Djoumi.
Au final, un DVD assez complet qui permettra de répondre partiellement aux interrogations suscitées par les actes de George Lucas. Un homme complexe dont l’attitude envers son grand-œuvre l’apparente à un passionnant cas clinique. Car au final, le réalisateur devenu maître d’un véritable empire semble se donner du mal pour en finir une bonne fois pour toutes avec cette saga qui lui a apporté la renommée mais qui est également une véritable malédiction pour ses velléités d’un cinéma plus expérimental. George Lucas est devenu cette figure tragique ultime qu’est Darth Vader, reste à savoir maintenant s’il atteindra la rédemption de la première trilogie ou la dépression de la seconde.



Nicolas Zugasti




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