Gordon Douglas : Sa brillante carrière
22 juin, 2012, 9:33
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Dans la famille des méchants, on a le choix entre celui qui terrorise pour rire et celui qui crée le malaise. Tous deux ont existé devant la caméra de Gordon Douglas (1907-1993), un cinéaste américain qui s’est illustré dans tous les genres, malheureusement bien oublié aujourd’hui.
La sortie en DVD, il y a quelques mois, du Tueur au visage d’ange (The Fiend Who Walked the West, 1958) et celle, plus récente, de Zenobia (1939), est une bonne occasion de se replonger dans une riche filmographie.

Avec une centaine de titres au compteur, notre gaillard s’est illustré dans tous les genres, dans le giron de toutes les grandes compagnies hollywoodiennes : westerns, comédies, polars, musicals tournés sous les fourches caudines de la Fox, Columbia, Warner, etc. Chagrins comme le sont les mauvais esprits, d’aucuns diront que Douglas est un homme à tout faire, un de ces yes men qui ont tant encombré les bureaux des majors américaines. Faux, car la marque de fabrique est là : qu’ils portent des stetsons ou des costumes trois pièces (ou parfois les deux), ses personnages sont caractérisés par la même rudesse et le même sens de l’humour. Au plus fort du drame, toujours un sourire se dessine chez le spectateur. Tout n’est pas bon, chez Gordon, mais on trouve régulièrement un plan construit au millimètre : souvenez-vous, dans Tony Rome est dangereux, de Frank Sinatra éclusant une bière, les pieds sur une table de jardin, la caméra légèrement en contreplongée laissant apparaître, à l’arrière-plan, Richard Conte qui s’affaire. Et plus le temps passe, plus le cinéaste acquiert une nonchalance sympathique, telle celle justement qui habille les trois films de détective avec Sinatra. Douglas plante également des jalons qui, comme ceux d’un grand maître, seront récupérés. On a souvent parlé de l’admiration qu’éprouvait Sam Peckinpah pour John Ford, mais a-t-on remarqué à quel
point les deux frères de The Nevadan (1950, Gordon Douglas) annonçaient les rapports aussi fraternels que tordus de Warren Oates et Ben Johnson dans Wild Bunch (1969, La horde sauvage, Sam Peckinpah) ? Et cette mitrailleuse Hotchkiss avec laquelle, dans le même film, le général mexicain aux yeux fous (ahurissant Emilio Fernandez) assourdit le spectateur éberlué de cette modernité ? N’est-elle pas l’écho de cette autre mitrailleuse de Fort Invincible (1951), sans doute une Gatling, qui étonne tout autant ? Quant au western 3D The Charge at Feather River (1953), il est souvent rapproché de Major Dundee que Peckinpah tourne douze ans après.

Revenons donc aux débuts et au méchant pour rire précédemment cité. Lorsqu’il réalise Laurel et Hardy en croisière (Saps at Sea, 1940), dernier des longs-métrages que le célèbre duo a tournés pour Hal Roach, Gordon Douglas a déjà derrière lui six ans de carrière dont quatre à se faire la main, déjà chez Roach, sur les courts-métrages de la bande de gamins Our Gang, conjointement à Gus Meins, Paul Sloane ou Fred Newmeyer.

Son premier long, Zenobia (1939), invente un nouveau tandem qui ne fera pas long feu puisque qu’Oliver Hardy, délaissant Stanley, est ici flanqué de Harry Langdon. Il y est question d’une éléphante encombrante, tombée amoureuse d’Ollie. Rien que ça (le film est disponible chez Showshank Films, couplé avec Laurel & Hardy à Joujouville). En partant en croisière l’année suivante, Hardy retrouve son comparse et un évadé embarqué clandestinement sur le bateau. Malgré le nombre impressionnant d’auteurs (dont Harry Langdon et Charley Rogers, habituel metteur en scène des deux comiques), le scénario prend un peu l’eau. Mais Gordon continue d’apprendre son métier.

La série des Gildersleeve (quatre épisodes, de The Great Gildersleeve, 1942, à Gildersleeve’s Ghost, 1944) ne laisse aucun souvenir chez nous mais il semble que ce feuilleton radio (au départ), rapidement adapté pour le grand écran, ait obtenu un réel succès aux États-Unis.

Suivent un nombre impressionnant d’historiettes (dont une au titre assez fumeux, Zombies on Broadway, 1945, avec Bela Lugosi). Il faut dire qu’à l’époque, Douglas s’est spécialisé dans les comédies de bazar menées à train d’enfer par Wally Brown et Alan Carney, pâles copies d’Abbott & Costello. Il les réunit dans Girl Rush (1944, aux côtés d’un très jeune Robert Mitchum) et, l’année suivante, dans ces Zombies qui, Broadway ou pas, paraissent plus morts que vivants.

First Yank Into Tokyo (1945) fait partie de ces films choisis par Tarantino pour le premier festival qu’il a organisé à Austin. À lire le résumé, on comprend que le scénario lui ait plu : en pleine guerre, un Américain fait de la chirurgie esthétique pour prendre les traits d’un Japonais et infiltrer un camp de prisonniers, près de Tokyo, où est retenu un savant atomiste américain.

Dick Tracy vs Cueball (1946, disponible en DVD dans la collection Les films de ma vie, PVM) reprend Morgan Conway, déjà héros du Dick Tracy (1945) de William Berke, dans le rôle du détective dessiné par Chester Gould. Ralph Byrd avait créé le rôle dans le serial de William Witney et John English, Dick Tracy vs Crime Inc. (1941) et il le sera encore dans une série TV des années cinquante. Les fans de bédés savent que Tracy est un type brutal, jamais avare de ses poings. Curieusement, Douglas n’en profite pas pour laisser filer ses penchants sadiques. Il transforme ce petit film de détective tourné pour la RKO en comédie policière sympathique, peuplée de personnages amusants, de Pat Patton (Lyle Latell), le bras droit de Tracy, à l’étonnant Vitamin Flintheart (Ian Keith), tout à la fois précieux et coureur de jupons. Un plan reste saisissant : le premier du film, qui passe du crâne tondu de Cueball, le méchant croqué par Gould, au visage de Dick Wessel, l’acteur qui lui donne chair. La signature du film porte le nom de Gordon M. Douglas. D’où vient le M ? Mystère, lui qui s’appelle en réalité Gordon Douglas Brickner.

Interprété par l’impressionnant Lawrence Tierney (qui a incarné Dillinger l’année précédente), San Quentin (1946) reste dans le polar et est la première apparition de Raymond Burr dans le genre. On aurait toutefois tort de penser que Gordon Douglas a trouvé sa voie. Il enchaîne avec une comédie (If You Knew Susie, 1948), un film de cape et d’épée (The Black Arrow, toujours 1948), vaguement inspiré par Robin des Bois comme le sera Rogues of Sherwood Forest (La revanche des gueux, 1950) dans lequel John Derek se glisse dans la défroque verte du plus célèbre archer du cinéma. Et comme le sera encore, bien plus tard, Robin and the Seven Hoods (Les sept voleurs de Chicago, 1964), une comédie musicale interprétée par le célèbre Rat Pack (la bande de copains de Frank Sinatra, aux côtés duquel on retrouve Dean Martin, Sammy Davis Jr, Bing Crosby et Peter Falk), lointainement adaptée des aventures de Robin des Bois.

Cette même année 1950, et toujours dans le style cape et épée (version pirates), le cinéaste récupère le personnage du capitaine Blood, immortalisé par Errol Flynn quinze ans plus tôt, et lui donne les traits de Louis Hayward dans Fortunes of Captain Blood (Les nouvelles aventures du capitaine Blood). Je ne sais pas comment était Gordon Douglas dans la vie mais il semblerait que ses héros lui ressemblent, à ne jamais prendre de pincettes. Il faut voir le capitaine Blood se saisir de la charmante Dona Drake pour la balancer dans la flotte du haut du bastingage pour comprendre de quoi je veux parler. Douglas retrouvait là Louis Hayward. Le héros de The Black Arrow et de ce Captain Blood, a aussi été dirigé par Douglas, aux côtés de Raymond Burr, dans Walk a Crooked Mile (La grande menace, 1948), une histoire d’espionnage dans la mode de l’époque, filmée comme un documentaire.
Comme un bon artisan, Douglas poursuit une filmographie diverse et variée, avec pour l’instant rien de bien marquant, le meilleur restant à venir.

The Nevadan (L’homme du Nevada, disponible en DVD chez Sidonis) est, après Girl Rush et The Doolins of Oklahoma (Face au châtiment, 1949, dans lequel apparaît encore Dona Drake), la troisième incursion de Gordon Douglas dans le monde du western. Il reprend Randolph Scott, l’un des Doolin du film précédent, comme vedette aux côtés de Dorothy Malone.
Gordon Douglas est loin d’être un tâcheron et c’est peut-être avec The Nevadan (1950) qu’il va le prouver pour la première fois. On admirera la concision avec laquelle, dès le début du film et en quelques plans enchaînés, il raconte l’histoire d’un hold-up. On sera ébahi par toutes les idées qu’il a mises dans le film, tel le look de Randolph Scott, débarquant à cheval… en costard cravate. Il y a aussi les deux frères (Frank Faylen et Jeff Corey, le second beaucoup plus abruti que le premier) et les rapports mêlés de moquerie et d’amour qui les lient. Citons encore un shérif dentiste et quelques autres personnages secondaires, tels ce gros Mexicain qui s’égosille après la fuite du hors-la-loi Forrest Tucker, qui prouvent bien qu’avant de maîtriser parfaitement les polars et les westerns, Gordon Douglas a démarré par la comédie. Tous ces personnages se nourrissent des dialogues de Rowland Brown, cinéaste légendaire des années trente qui, pour avoir cassé la gueule à un producteur, fut relégué au rang de scénariste. D’après Tavernier et Coursodon (Cinquante ans de cinéma américain), le producteur en question ne serait autre qu’IrvingThalberg, grand patron de la MGM. De là à foutre au rencard le castagneur, il n’y avait qu’un pas que Thalberg ne s’est pas privé de franchir.

Dans The Nevadan, apparaissent les premières séquences brutales signées par Gordon Douglas. On se souviendra de la violence de l’impact de la balle qui touche Frank Faylen au front : c’est sans doute la première fois qu’un personnage meurt ainsi en direct face à la caméra, frappé par un projectile, avec le sang qui dégouline de son front.

On en arrive aux choses vraiment sérieuses avec Kiss Tomorrow Goodbye (Le fauve en liberté, 1950) où une violence sèche explose dans la filmographie jusque là chaotique de l’ami Gordie. Elle n’est pas présente seulement dans les faits mais dans la façon de les filmer. Telle contreplongée donnera beaucoup plus d’effet à une scène de meurtre. La bande-annonce ne s’y trompe d’ailleurs pas qui annonce les “trois plus dynamiques performances de l’année” et un plus laconique “Cagney in action”. On remarquera en outre le titre original épatant qui sonne beaucoup plus anodin en français. Ajoutons que l’histoire est adaptée par Harry Brown d’un récit de Horace McCoy, l’auteur de They Shoot Horses Don’t They (On achève bien les chevaux).

Après un détour par les frères James (The Great Missouri Raid, en français Les rebelles du Missouri, 1951), Douglas signe la même année Fort Invincible (Only the Valiant, disponible en DVD chez Artus Films), western âpre dans lequel Gregory Peck et Gig Young se disputent les beaux yeux de Barbara Payton face aux Apaches. Mais l’histoire d’amour n’est pas l’essentiel du récit. On reste étonné aujourd’hui par la force de ce film. Officier droit dans ses bottes, Gregory Peck est accusé à tort, par tout le fort, de la mort de son rival, alors qu’il n’y est pour rien. Le silence dans lequel il s’enferme, pensant que les actes valent mieux que les mots, l’entraîne à composer un bataillon de têtes brûlées, une patrouille perdue qui va se retrouver dans un bastion isolé, séparé des Indiens par un défilé tout aussi rocheux que minimaliste.

Les portraits que Douglas grave dans la pellicule à la pointe sèche, ces forts en gueule sympathiques ou abjects, interprétés par d’excellents seconds rôles (Ward Bond, Lon Chaney Jr, Neville Brand, Warner Anderson, Steve Brodie) marquent fortement le film de leur présence. Aucun stéréotype n’est ici utilisé, le scénario prenant des allures de tragédie shakespearienne qui nous conduit de rebondissement en surprise. Comme cette spectaculaire séquence de pugilat entre les deux soldats prisonniers, sous le regard de centaines d’Indiens. Quant au traditionnel happy end, imposé ou pas par le producteur William Cagney (le frère de James, par ailleurs acteur aux côtés de son frangin dans Le fauve en liberté), en est-il vraiment un ? Gregory Peck accomplit là le geste que son devoir de militaire lui interdisait de faire au début du film. Et pensez-vous que l’ami Gordon se place du côté de ces rafales qui aplatissent au sol des tripotées d’Indiens, aussi méchants soient-ils, armés seulement de flèches ? Rafales assassines lancées par tout juste deux hommes, un qui tient le canon et l’autre qui tourne la manivelle de la mitrailleuse ? Je ne crois pas. Il signale juste qu’à toute époque, y compris celle des guerres indiennes, les machines à tuer ont fait des progrès.

Nous sommes toujours en 1951 et Hollywood, pris les doigts dans le sac à bonbons du communisme, veut prouver au monde entier que cette idéologie ne vaut rien. Entre deux dénonciations devant la Commission des activités anti-américaines, le monde du cinéma se met à collaborer avec le sénateur Joseph McCarthy et ses sbires anti-rouges. Seuls quelques-uns résistent à la pression, envoyés directement en taule ou à l’étranger. Ce qui n’est pas le cas de Gordie. Rien de tel, pour se dédouaner, que de tourner I Was a Communist for the FBI, tiré du récit autobiographique de Matt Cvetich. L’histoire raconte l’itinéraire de Frank Lovejoy qui se fait passer pour un communiste mais qui n’est pas (ouf, on a eu peur) un de ces sales rouges.

À cette époque, l’ennemi n’est pas que dans les meetings progressistes. C’est aujourd’hui de notoriété publique, il prend les traits d’envahisseurs ou d’insectes géants, enfin tout ce qui en veut à l’intégrité américaine. Tandis que la bannière étoilée flotte aux quatre vents de la propagande, Douglas signe Them ! (Les monstres attaquent la ville, 1954), considéré comme un des chefs-d’œuvre de cette SF guerrière produite dans les années cinquante. Et c’est vrai que le film tient le choc (de la même manière que ceux, contemporains, de Jack Arnold ou Don Siegel), avec cette ouverture étonnante d’une petite fille courant affolée dans le désert. D’ailleurs, plutôt qu’anticommuniste, le film apparaît davantage aujourd’hui comme une méfiance envers la politique militaire du gouvernement, puisque l’action se déroule à Alamogordo (Nouveau-Mexique), où eut lieu le premier essai nucléaire.

C’est certain, Gordon Douglas est en pleine possession de ses moyens et les films qu’il tourne à l’époque, de The Iron Mistress (La maîtresse de fer, 1952, sur la vie de Jim Bowie, inventeur du couteau Bowie-Knife et l’un des héros de Fort Alamo) à la trilogie western interprétée par Clint Walker (Fort Dobbs en 1958, Le géant du Grand Nord l’année suivante et Le trésor des sept collines en 1961), ne démentiront pas cette affirmation.

Qu’est-ce qui déplaît aux critiques dans l’interprétation de Robert Evans, futur grand producteur des seventies, dans The Fiend Who Walked the West (Le tueur au visage d’ange, 1958, disponible en DVD chez Sidonis) ? Il y incarne le compagnon de cellule fielleux du héros, Hugh O’Brian, un petit être réellement tête à claques et infantile que l’on ne peut que prendre en pitié. Certes, Evans grimace un peu, certes il lui arrive d’en faire un peu trop, façon Actor’s Studio, mais le personnage réclame ces regards torves et cette bouche mielleuse. On aurait tort de croire que la pénurie de scénarios originaux est un travers de notre époque.

En cette fin des années cinquante, Hollywood se met à recycler les grands sujets de polars pour les transformer en westerns. High Sierra devient ainsi, toujours devant la caméra de Walsh qui a signé la version précédente, Colorado Territory. Douze ans après le mythique Kiss of Death de Henry Hathaway, révélation de Richard Widmark dans le rôle du tueur, la Fox a donc demandé à Douglas de reprendre le sujet avec ce Tueur au visage d’ange. Et le western garde malgré tout tous les ingrédients du film de gangsters, avec le braquage (superbement filmé) qui ouvre le film, la taule, la rémission, les meurtres, la trahison, etc. Bob Evans incarne ici Felix Griffin, un personnage incroyable, un de ceux que Gordon Douglas affectionne : vicelard, cruel et lâche, préférant tabasser les jolies filles que d’affronter les virils cowboys. Il faut le voir, tic qu’il garde tout au long du film et qui est une formidable idée, taillader le bois (des piliers du lit de prison, des poutrelles qui soutiennent une maison), il le faut le voir aussi refuser l’affrontement avec le héros ou faire de sales coups (le verre pilé dans la bouffe d’un forçat) pour comprendre toute la pourriture que trimballe en lui Griffin. Revenons à Douglas et ses scénaristes, Harry Brown et Philip Yordan, dont Tavernier a toujours mis en doute les qualités d’écriture, lui donnant plus facilement le statut de prête-nom pour les écrivains blacklistés, en cette période maccarthyste. Ils cherchent à innover et ils ont dû se casser la tête pour remplacer certaines séquences du film original, la plus connue étant celle où Tommy Udo (Widmark) balance dans les escaliers une mémée en fauteuil roulant. La scène filmée par Douglas est forcément moins forte mais reste néanmoins à la hauteur. Et la façon qu’a Evans de harceler et maltraiter la pauvre Dolores Michaels vaut son pesant de sparadraps.

Pour Gordon Douglas, les années soixante sont mouvementées. Il revient à la comédie, j’allais écrire inepte, en dirigeant Elvis Presley (Le shérif de ces dames, 1962), Bob Hope (Call Me Bwana, 1963) et Jerry Lewis (Tiens bon la rampe Jerry, 1966). Tourne un biopic sur Jean Harlow en 1965 et un remake très décrié par ceux qui l’ont vu du Stagecoach de Ford (La diligence vers l’Ouest, 1966). Et la suite des aventures d’un pseudo James Bond, F comme Flint (1967), interprété par James Coburn. Un de ces films dont doit raffoler Mike Myers, source d’inspiration certaine pour ses Austin Powers. C’est aussi la décennie où il nous livre deux nouveaux westerns, Rio Conchos (1964, disponible en DVD chez Sidonis) et Chuka le redoutable (1967). À revoir le premier, on comprend l’intérêt qu’il a suscité à l’époque de sa sortie, avec ses personnages plutôt barrés, tel Edmond O’Brien en officier sudiste vivant dans une somptueuse demeure en construction, qui n’existe que par sa façade.

Tony Rome (Tony Rome est dangereux, 1967) marque les retrouvailles de Gordon Douglas et Frank Sinatra treize ans après Young at Heart (Un amour pas comme les autres), trois ans après Les sept voleurs de Chicago. Ce sera le début d’une trilogie poursuivie avec The Detective (Le détective ) et Lady in Cement (La femme en ciment), tous deux de 1968. Ce film est typique des polars de la fin des années soixante (on pense également aux deux films mettant en scène Harper, que jouait Paul Newman) : de la violence, des filles sexy, beaucoup d’humour et un héros qui ne se prend pas réellement au sérieux quand il risque beaucoup plus que sa paie. Outre le plaisir que l’on prend à suivre le scénario de Marvin Albert et Richard Breen, outre la technique confondante (les prises de vues de Joseph Biroc qui, à la même époque, travaille beaucoup pour Robert Aldrich), outre la filière Sinatra (Frankie lui-même et sa fille Nancy, qui chante le générique sur une musique de Lee Hazlewood), on appréciera le casting avec son trio de beautés (Jill St. John, Gena Rowlands et Sue Lyon) et le coup de main/coup de chapeau au grand boxeur Rocky Graziano, dont Robert Wise a retracé les débuts dans Somebody Up There Likes Me (Marqué par la haine, avec Paul Newman), qui apparaît ici très fugitivement.

The Detective (Le détective, 1968), bien que toujours incarné par Frank Sinatra, marque une rupture dans le ton, ici plein d’amertume. C’est à peine si l’humour légendaire de Gordon Douglas apparaît çà ou là. Le flic qui se trouve au cœur du récit se confronte à un monde de moins en moins adapté à ses principes. Ses collègues de travail sont brutaux et homophobes, ce qui lui déplaît fortement. Son chef pratique la culture du résultat, ce qui met à mal l’honnêteté foncière de notre héros. En cette époque de troubles estudiantins, des cinéastes commencent à remettre en cause certains principes fondamentaux de la police. Fait nouveau ici : l’enquête traite de façon précise d’homosexualité (on entend même le mot vaseline) et la nymphomanie est également de la partie (Lee Remick, dans le rôle de l’épouse de Sinatra, va dans les hôtels coucher avec le premier venu). Plus le film avance et plus le personnage joué par Sinatra est en décalage, pas cynique pour un dollar : il se désole ainsi que beaucoup de jeunes filles de 19 ans soient droguées, prostituées et aient déjà été emprisonnées. Côté mise en scène, Douglas met une fois encore toute son énergie à filmer des séquences de poursuite, comme celle où Sinatra course Tony Musante sous les pontons d’une plage. Et prend plaisir à montrer le sadisme policier, représenté par Robert Duvall et Ralph Meeker : l’interrogatoire de Musante est assez ahurissant, suivi par celui d’un vieux concierge que l’on met à poil, suivant en cela les méthodes employées dans les camps de concentration. Le pire est que cette dernière idée vient d’un jeune flic noir (Al Freeman Jr). Écrit par Abby Mann (qui a beaucoup travaillé pour Stanley Kramer et signera plus tard les scripts de la série Kojak), le scénario décline ainsi tout au long du film cette désillusion.

Après la parenthèse de The Detective, Sinatra réendosse la décontraction d’Anthony Rome, le privé de Miami, dans Lady in Cement. On ne change pas une équipe qui gagne : même vedette, même scénariste, même équipe technique. La musique très sixties de Hugo Montenegro emballe l’enquête, traitée encore plus sur le mode de la comédie. Yachtman fauché, Sinatra se balade parmi les riches (tous acoquinés à la mafia) et va, de temps en temps, écluser une bière et goûter au barbecue de son ami le flic intègre (Richard Conte). Ce lieu de vie, une maigre pelouse entourée de grillage au bord d’un canal, tranche avec les somptueuses villas avec piscine peuplées de jolies filles dans lesquelles Rome pousse ses investigations. Gag : Dan Blocker, célèbre participant de la série télévisée Bonanza, est ici un sympathique colosse. Une scène le montre face à la télé. On ne voit pas ce qu’il regarde mais la musique est celle de… Bonanza. Une autre private joke, dans le flot de la conversation amusante écrite par Marvin Albert et Jack Guss : Sinatra évoque une femme qui aimait les toréadors, allusion directe à son ex Ava Gardner. Signalons encore la présence, sur une autre télévision, de la série Daniel Boone, écrite par… Jack Guss.

They Call me MISTER Tibbs (Appelez-moi MONSIEUR Tibbs, 1970) redonne à Sidney Poitier le rôle du détective Virgil Tibbs qu’il avait créé dans le pamphlet anti-raciste qui n’a pas pris une ride aujourd’hui, Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night, 1967, de Norman Jewison). Tibbs délaisse la campagne redneck dans laquelle il s’était paumé dans le précédent film pour le décor urbain de San Francisco (un an avant Dirty Harry). Ici, Douglas ne décrit curieusement aucune tension raciale mais des tensions sociales entre la rue et la police. Lorsque le détective noir récupère dans un tripot le concierge noir (Juano Hernandez) qu’il recherche, ce dernier est défendu par des malfrats blancs. Rien n’est monochrome : les flics sont noirs et blancs, les prostituées noires et blanches, les enfants qui jouent noirs et blancs,
les gens dans la rue, les amis noirs et blancs et, à travers un récit d’apparence somme toute assez banale, le cinéaste nous livre une vision du monde beaucoup plus progressiste que les films contemporains. Douglas ajoute aussi à l’histoire policière la chronique de la vie privée de son héros. Voir les très belles scènes de Sidney Poitier avec son jeune fils (George Spell), surpris à fumer ou à ne pas vouloir ranger sa chambre.

Homme de son temps, prêt à se saisir des modes cinématographiques, Douglas filme son scénario comme les nombreux polars de ces années soixante-dix : avec une image sale, pas très bien éclairée, dans un style qui rappelle la blaxploitation. Ce qui ne l’empêche pas, loin de là, de faire émerger, tels des icebergs révélateurs d’un talent sûr, quelques images surprenantes : filmé par-dessous son bureau, Anthony Zerbe se penche : son visage apparaît face à la caméra qui surprend, en le suivant, Sidney Poitier, assis dans un canapé, et dont l’image surgit entre le bureau et le sol. Ou ce plan tarabiscoté de l’accident de voiture, caméra renversée, le blessé filmé droit avec le volant à gauche. Ajoutons à cela la musique de Quincy Jones qui ponctue alertement l’enquête pour comprendre que la seconde aventure de Tibbs est tout à fait fréquentable.

Ultime western dirigé pour le cinéma (laissons de côté le remake de Nevada Smith confectionné pour la télé), Barquero (1970) est, lui aussi disponible en DVD chez Sidonis. Si l’on en croit le site américain Imdb, c’est un réalisateur de télévision, Robert Sparr, qui aurait dû diriger le film. En repérage avec le chef op Gerry Finnerman (celui de Mister Tibbs) au-dessus du Colorado, son avion se crasha et Sparr y laissa la vie. Gordon Douglas fut appelé à la rescousse pour reprendre les commandes de Barquero et Finnerman, rescapé de l’accident, continua d’en assurer la photographie.

Avec ce film, le héros douglassien s’affirme pour ce qu’il est : un empêcheur de tourner en rond, voire de traverser en long. Bref, un Emmerdeur majuscule. Ses premières lignes de dialogue campent d’entrée le bonhomme. Un gamin, admiratif de la façon dont il tire sur la corde pour faire avancer sa barge, voit sa carabine. “Vous avez tué des Indiens ?Non, lui répond gentiment le barquero. Mais j’ai scalpé des petits rouquins dans ton genre.”

Mettons les choses géographiquement au point. Nous avons, à gauche sur l’écran, cette bande de pilleurs de banque qui cherchent à se mettre à l’abri du shérif. Jusque là, rien de plus logique. A droite sur l’écran, s’étend le paradis mexicain, d’où personne ne viendra les déloger, du moins dans un premier temps. Entre les deux, une rivière à franchir. Il existe en Amérique, les chansons en parlent, beaucoup de rivières à traverser. Tellement que ça en devient un symbole. Donc, sur ce symbole (et le Rio Grande est LE symbole américain), règne en maître, tel Charon sur le Styx, le Barquero (Lee Van Cleef). Ce barge sait mener la sienne, qui refuse le passage aux bandits en allant se réfugier sur l’autre rive et en tirant sur les radeaux que ceux-là construisent. Dans ces années soixante-dix, les critiques ont déjà écrit que La horde sauvage avait signé le crépuscule du western américain, genre dont les Italiens faisaient à présent les délices de leurs spectateurs. Depuis le milieu de la décennie précédente, les ragazzi regardaient de haut leurs cousins d’outre-Atlantique le sourire aux lèvres, renouvelant à grands coups de cache-poussière, de gros plans et de techniscope les codes sacrés de leurs aînés. Barquero serait donc, à en croire la publicité notée sur la jaquette du DVD, “le plus italien des westerns américains”. Qu’il ressemble à un western spaghetti est indiscutable, d’autant plus que Lee Van Cleef s’est illustré dans pas mal d’entre eux. Mais Barquero se place aussi dans la lignée de ceux réalisés par Sam Peckinpah que plusieurs noms, au générique du film de Gordon Douglas, évoquent : Warren Oates, Mariette Hartley, John Davis Chandler. Comme les forts en gueule de Peckinpah, Lee Van Cleef voit se profiler le futur sans sympathie aucune : bientôt, lui dit-on au début du film, vont se construire ici une église et une école. La civilisation arrive à grands pas. De même, le personnage interprété par Forrest Tucker (déjà embauché par Douglas dans The Nevadan) ressemble à celui qu’incarne Edmond O’Brien dans La horde sauvage.

Signé par George Schenk (qui travaille aujourd’hui sur la série NCIS) et William Marks, le scénario va comme un gant à Gordon Douglas qui donne ici le meilleur de lui-même. Mais, curieusement, ce sera son chant du cygne. Son film suivant, Skin Game (1971), est un modeste western plein d’humour que signe le seul Paul Bogart (Douglas n’aurait-il donné qu’un petit coup de pouce ?). Quant à Slaughter’s Big Rip-Off (1973, L’exécuteur noir), c’est la suite de Slaughter de Jack Starrett, deux films réalisés en pleine mode de la blaxploitation. Mais ni le western ni le film d’action black n’apportent du crédit supplémentaire à Gordie.

Une ultime aventure cinématographique prouvera que les fins de carrière sont souvent surprenantes et qu’il n’est pas donné à tout le monde de livrer, en guise de dernières images, Frontière chinoise ou Les gens de Dublin. Douglas tente en 1977 Viva Knievel et finit sur un vague polar interprété par un motard plutôt ridicule… et Gene Kelly. Barquero est déjà loin et le petit père nous laisse sur notre faim. Un sadique, je vous dis.



“Passage interdit” de Hugo Fregonese : des barbelés dans la prairie

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Cela se passe dans un Tex Avery. Une vache offusquée débarque dans le bureau du shérif.
“Mooo ! Mooo ! Moooo !, meugle-t-elle
- Quoi !, s’exclame l’homme étoilé. Un de ces sales colons a planté sa clôture autour du lac Red Rock Canyon ! OK, passe-moi ma Winchester, Sam ! Je vais régler ça tout de suite !
Dans Homesteader Droopy (Droopy pionnier, 1954), Avery s’amuse des grands courants qui parcourent les westerns. L’installation des pionniers et la traversée des terres appartenant aux grands propriétaires en est un, illustré deux ans auparavant par l’Argentin Hugo Fregonese et son Untamed Frontier (Passage interdit, 1952).
Minor Watson y est ce patriarche, possédant un immense domaine et qui refuse aux colons le droit de traverser ses terres pour venir s’installer dans une parcelle appartenant au gouvernement. Autour de lui, les clans vont se former, les bons désireux de la libre circulation d’un côté et les méchants isolationnistes de l’autre.
Ce qui est curieux avec Passage interdit, c’est qu’à l’issue de la projection, les spectateurs retiennent mieux les seconds. Le couple bad boy/vilaine fille, formé par Scott Brady et Suzan Ball (alors également amants dans la vie), est bien plus haut en couleurs que celui formé par Joseph Cotten et Shelley Winters, tous deux bien en deçà de leurs possibilités. Le Stetson et les éperons ne siéent d’ailleurs pas à Cotten, bien plus à son aise dans les costumes modernes du Troisième homme, de Citizen Kane ou de L’ombre d’un doute. Et l’on pourrait dire, de la même manière, que Shelley Winters a beaucoup plus de force de persuasion lorsqu’elle endosse le costume d’une héroïne moderne, de Menace dans la nuit à La nuit du chasseur, du Grand couteau au Coup de l’escalier, en passant par Lolita et La tour des ambitieux.

 

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Donc, Scott Brady et Suzan Ball. Ceux-là forment un duo impeccable, aussi beaux qu’ils sont adeptes du coup bas. Auprès d’eux, Lee Van Cleef n’est pas en reste. Nous aurons une petite pensée émue pour la brûlante brune Suzan Ball, morte trois ans après le film, à l’âge de 22 ans, d’une tumeur à la jambe développée à la suite d’un accident de voiture. Elle n’aura pas eu le temps de participer à de grands projets mais les quelques séquences où elle apparaît dans Passage interdit montrent son potentiel.
On l’aura compris, Passage interdit n’est pas à la hauteur de Quand les tambours s’arrêteront, disponible chez le même éditeur, que Fregonese avait réalisé l’année précédente. Dans les bonus, Bertrand Tavernier vante les talents plastiques du cinéaste : utilisation des couleurs, cadrages. Ils sont d’autant plus remarquables que le scénario, signé par Gerald Drayson Adams, l’acteur John Bagni et sa femme Gwen, reste poussif. Il aurait mérité davantage de péripéties et de rôles secondaires marquants. Auteur de plusieurs westerns (Duel sans merci de Don Siegel, Taza fils de  Cochise de Douglas Sirk, Au mépris des lois de George Sherman), Adams a également participé (certes avec Daniel Mainwaring) à ce petit bijou de polar nerveux qu’est Ça commence à Vera Cruz, réalisé par Siegel. C’est dire si, ici, il pensait à autre chose, pension alimentaire ou impôts à payer.

Jean-Charles Lemeunier

DVD sorti le 20 mars 2012 chez Sidonis



"Ramrod (Femme de feu)" d’André De Toth

Programmé dans le cadre du festival Lumière à Lyon, Femme de feu est l’occasion, pour l’Institut Lumière, organisateur de la manifestation, de renouer avec un cinéaste reçu à deux reprises et objet de deux livres publiés chez Actes Sud, dans une collection dirigée justement par… l’Institut Lumière. En rediffusant quelques-unes des pièces maîtresses de sa filmographie (dont La Chevauchée des bannis, ressorti depuis en DVD chez Wild Side), l’Institut Lumière a contribué à une meilleure connaissance d’André De Toth, celui que l’on a qualifié de “dernier borgne de Hollywood”, sans doute moins connu que les trois autres mousquetaires que sont Ford, Lang et Walsh.

Ramrod qui, en anglais, désigne le dispositif qui propulse une balle dans le canon des premières armes à feu, a été traduit, pourquoi pas, par la très passe-partout Femme de feu. Cette femme prête à tout, c’est Veronica Lake qui l’interprète, alors épouse de De Toth. Laquelle est à des coudées de l’étrange femme fatale des Voyages de Sullivan (1941, Preston Sturges), des polars où elle a Alan Ladd pour partenaire (Tueur à gages de Frank Tuttle et La Clé de verre de Stuart Heisler, tous deux de 1942, Le Dahlia bleu de George Marshall en 1946) ou encore de la célèbre comédie de René Clair, Ma femme est une sorcière (1942) qui inspira quelques années plus tard une série télévisée bien connue. Dans Femme de feu, Veronica a perdu la mèche sur les yeux qui l’a rendue célèbre au profit d’anglaises.

Pour son premier western, De Toth illustre un traditionnel conflit dans une petite ville de l’Ouest : le vacher sympathique et plutôt sans saveur s’oppose au méchant qui traîne derrière lui une cohorte de sales types (parmi eux Lloyd Bridges, le père de Jeff et Beau). Le gentil, c’est Joel McCrea, très gentil. Le méchant, Preston Foster, très méchant. Rien de bien neuf dans ce western assez routinier si ce n’est une femme sûre d’elle et qui tient la dragée haute à tout le monde (Veronica, donc). Elle annonce sans aucun doute Marlene Dietrich dans L’Ange des maudits (1952, Fritz Lang), la Vienna incarnée par Joan Crawford dans Johnny Guitare (1953), le film de Nicholas Ray, ou Barbara Stanwyck dans 40 tueurs (1957, Sam Fuller). Mais ne leur arrive malheureusement pas à la cheville.

Soyons honnête envers De Toth : le Hongrois découvre l’univers westernien et ne s’en tire pas trop mal. Il fera ses gammes un peu plus tard avec la déjà citée et magnifique Chevauchée des bannis, avec aussi la non moins formidable Rivière de nos amours. Femme de feu est un poil au-dessous mais on pardonne beaucoup à André. En tout cas, moi je lui pardonne, pour avoir eu le plaisir de l’interviewer et de succomber à nombre de ses films.

Jean-Charles Lemeunier

Le film sort en DVD chez Wild Side en février 2012

Veronica Lake (avec Alan Ladd) dans La Clé de verre (extrait)



"Corman’s World : Exploits of a Hollywood Rebel" d’Alex Stapleton

85 ans et… toutes ses dents, pourrait-on dire de Roger Corman, invité par l’Institut Lumière au festival Lumière, à Lyon. Et le grand cinéaste et producteur américain avait de quoi les montrer, ses dents, tant son sourire était éclatant : une salle entière debout l’applaudissait à tout rompre.
Dans le cadre de son festival dédié au patrimoine cinématographique, l’Institut Lumière a projeté, en présence de Corman, de sa femme Julie et de la réalisatrice Alex Stapleton, le documentaire consacré à ce roi de la série B des années cinquante à aujourd’hui : Corman’s World : Exploits of a Hollywood Rebel.
Corman a la réputation d’avoir toujours tourné extrêmement vite avec très peu de dollars en poche. Bertrand Tavernier rapportait que, souvent, la longueur des titres des films de Corman cachait le peu de moyens. Et de citer en rigolant The Saga of the Viking Women and Their Voyage to the Waters of the Great Sea Serpent (ouf). Tavernier évoque aussi la première fois où il a rencontré le cinéaste américain à Los Angeles : “J’avais beaucoup discuté avec son assistant-réalisateur, qui venait de diriger son premier film, Dementia 13 : il s’agissait de Francis Ford Coppola.”

Car, et c’est loin d’être une légende, tout le nouvel Hollywood a travaillé avec Corman : outre Coppola, citons encore Martin Scorsese, Jonathan Demme, Monte Hellman, Peter Bogdanovich, Joe Dante, Ron Howard, John Sayles, Jack Nicholson, Peter Fonda, Dennis Hopper, Robert De Niro, Bruce Dern, David Carradine, etc.
Ce que le film nous apprend surtout, c’est que Corman s’est toujours rebellé contre le système hollywoodien et que des titres tels que L’attaque des crabes géants, Teenage Caveman, La chambre des tortures ou L’horrible cas du Dr X ont été réalisés par un artiste que ses pairs traitaient de communiste à une époque où l’appellation était loin d’être un compliment. Corman est aujourd’hui célèbre pour avoir réalisé une série de films tirés d’Edgar Poe et joués par Vincent Price ou d’avoir tourné la première version de La petite boutique des horreurs, célèbre aussi pour tous ces monstres en caoutchouc dont on prend un plaisir coupable à avoir peur. Ils étaient, certes, son fond de commerce, mais pas seulement. Interviewé par Alex Stapleton, Corman parle de “texte et sous-texte”, de message. Et c’est avec beaucoup d’émotion qu’il relate l’échec de The Intruder (1962), qu’il considère comme son meilleur film, sur un sujet fort : la ségrégation des Noirs dans le sud des États-Unis.

Corman n’a peur de rien. Il détourne Peter Fonda des nunucheries familiales, style les aventures de Tammy (jouées par Sandra Dee) pour le faire enfourcher une moto dans Les anges sauvages en 1966, début de la vogue des films de motards et de Hell’s Angels. L’année suivante, en pleine période hippie, il teste le LSD pour The Trip, un film sur la drogue dans lequel on retrouve le jeune Fonda aux côtés de Dennis Hopper. Quand, en 1969, les deux compères viennent trouver Corman pour tourner ce qui va devenir Easy Rider, le producteur accepte de partager les risques. Malheureusement pour lui, le film atterrit sur le bureau d’un exécutif de la Columbia. Easy Rider obtiendra le succès (mérité) que l’on sait. Et le train de billets verts passera sous le nez de Corman.

Coréalisateurs en 1976 de Hollywood Boulevard, avec la pimpante et souvent dénudée Candice Rialson, Allan Arkush et Joe Dante reviennent sur leur travail avec Corman et mentionnent surtout les raisons de son déclin. Lorsqu’en 1975, Spielberg sort Les Dents de la mer, le scénario, remarquent-ils, est digne d’une production Corman, à la différence près que le film est produit par Universal. Même chose, en 1977, avec le premier volet de Star Wars de George Lucas. Ce sont ces films, annoncent-ils clairement, qui ont eu raison de Corman, puisqu’on mettait à présent des millions de dollars sur des sujets qu’il pouvait diriger ou produire pour tellement moins. Autre sujet d’étonnement : le cinéma qu’apprécie Corman est à cent lieues des films qu’il a mis en scène et produits : il a ainsi distribué aux États-Unis Bergman, Antonioni et Fellini.

Très intelligent, le documentaire d’Alex Stapleton démarre sur une production récente de Corman tournée au Mexique, au titre évocateur de Dinoshark, avec filles en bikinis et monstre marin, pour retracer toute la carrière du bonhomme. Exceptions faites de Coppola et Hellman, on y croise tous ceux dont les noms ont été cités plus haut et bien d’autres encore. Certains sont hauts en couleurs. Jack Nicholson, par exemple, qui, à chacune de ses interventions, râle après la pingrerie de Corman et s’amuse de la naïveté des films ainsi tournés à la sauvette. Soudain sa voix se brise : il veut faire savoir à Corman qu’il le remercie de lui avoir mis le pied à l’étrier, qu’il l’admire et qu’il l’aime. Et le grand Jack, qui peut se faire péter le nez sans sourciller chez Polanski, place humblement la main devant ses yeux pour cacher ses larmes. Comédie, me direz-vous ? Je ne pense pas. Ayant vu Alex Stapleton, je crois qu’elle a suffisamment de charme pour que l’acteur se laisse aller aux confidences et à l’émotion.

Il serait temps de rendre à Corman ce qui appartient à Roger : un immense talent qui vaut bien de revisiter ses films. Peut-être pas tous, en tout cas pas tous du même œil, mais avec le plus grand respect.



Jean-Charles Lemeunier



"Il fuoco" de Giovanni Pastrone

Qui dit festival du patrimoine dit forcément film muet. C’est une bonne idée qu’a eue l’Institut Lumière, organisateur du festival du même nom à Lyon, d’inviter Alberto Barbera, directeur du Musée du cinéma de Turin, pour présenter Il fuoco, un film de 1916 de Giovanni Pastrone (l’auteur, deux ans plus tôt, du fameux Cabiria, source d’inspiration de Griffith pour son Intolerance).
Pastrone a ici pris le nom de Piero Fosco pour signer cette dramatique histoire d’amour entre un peintre inconnu (Febo Mari) et une poétesse snobinarde qui prend de grands airs (Pina Menichelli, une de ces fameuses dive du cinéma muet transalpin).

Coiffée de plumes, avec son long nez et son sourire inquiétant, les yeux cernés de noir, la poétesse est présentée comme un rapace, un hibou plus exactement. Curieusement, malgré une beauté qui n’est plus de notre époque, Pina Menichelli parvient à séduire le spectateur d’aujourd’hui grâce à son extrême sensualité. Elle est l’une des premières femmes fatales, à l’image de Theda Bara qui invente à la même époque la vamp de l’autre côté de l’Atlantique ou de Musidora en France. D’ailleurs, en italien, "la flamme", sujet du film, se traduit par "la vampa".

Scindé en trois parties (l’étincelle, la flamme et les cendres) qui symbolisent la passion, Il fuoco surprend à plus d’un titre. On reste sous le charme de cette histoire d’amour, de ses interprètes et plus particulièrement de Pina Menichelli, capable de passer de l’ardente étreinte à l’indifférence.
En conclusion de sa présentation, Barbera citait Salvador Dali qui, conquis par Il fuoco, délirait sur Pina Menichelli. Les Surréalistes ne pouvaient qu’adorer cet amour fou qui détruit le pauvre peintre. On ne saurait leur donner tort.



Jean-Charles Lemeunier



"Safe in Hell" de William Wellman (rétrospective Wellman)

À propos de Safe in Hell, "c’est un film zozo" s’exclame Bertrand Tavernier, venu présenter la rétrospective William Wellman dans le cadre du festival Lumière, organisé à Lyon par l’Institut Lumière que le cinéaste préside.
Zozo, on ne saurait dire mieux à propos de ce film Pré-Code, ainsi dénommé parce qu’il a été tourné en 1931, soit trois ans avant l’instauration d’un code de censure, imposé aux producteurs par Will Hays et Joseph Breen. Autant dire qu’en 1931, on peut parler librement de prostitution, de sexe, de désir, autant de sujets qui débordent littéralement dans ce fabuleux film qui s’ouvre sur les jambes gainées de bas de Dorothy Mackaill, négligemment posées sur un bureau.
Tavernier soulignait à juste titre, en préambule, combien Bill Wellman, malgré sa réputation de macho, savait filmer ses actrices. Celles-ci font facilement le coup de poing, comme on le voit dans Wild Boys on the Road et également dans ce Safe in Hell. Ce sont des dures, frappées par la vie mais qui ne s’en laissent pas conter.

Des jambes de Dorothy Mackaill à sa situation dans la vie, le spectateur a vite fait de comprendre. Quand la jolie blonde se retrouve en présence de celui qui l’a précipitée sur le trottoir (façon de parler, elle est davantage call girl), elle le tue accidentellement. Pour fuir une condamnation certaine, elle se réfugie sur une petite île qui refuse les extraditions et sur laquelle vivent de sombres individus tous plus déjantés les uns que les autres. Wellman signe là une belle galerie de portraits à l’eau-forte, mettant beaucoup d’acide dans sa description des personnages.
Dans ce récit, Wellman mêle adroitement l’humour et la désillusion et nous surprend par la chute. Safe in Hell, dont le titre rappelle la condition de l’héroïne, saine et sauve, certes, mais dans un enfer insulaire, ne souffre d’aucune ride, malgré son âge. Un souffle de liberté embarque les personnages et, avec eux, le spectateur. En 1931, le cinéma parlant n’a que deux ans d’existence et les films de cette époque sont très souvent bavards. Rien de tel ici : au contraire, Wellman a de formidables idées de plans, tel ce gimmick : chaque fois que Dorothy Mackaill sort de sa chambre, les cinq pensionnaires tordus de l’hôtel où elle réside placent leurs chaises face à l’escalier et s’installent confortablement pour jouir du spectacle. Détail qui tue : ils prennent soin de s’allonger pour mettre en avant ce qu’ils cachent sous leurs braguettes.
Espérons à présent qu’un éditeur DVD ait un jour la bonne idée de sortir quelques-uns de ces formidables films Pré-Code, qui méritent beaucoup mieux qu’un simple coup d’œil.



Jean-Charles Lemeunier



"Duel dans la boue" de Richard Fleischer (Sidonis)

Avant même de commencer à parler de ce western de 1959 signé Richard Fleischer, on peut se demander ce qui, à l’époque, passait dans la tête des distributeurs français ? Pourquoi ce beau titre américain, These Thousand Hills, littéralement « ces milliers de collines », s’est-il transformé en baston dans la mélasse ? Parce qu’on voit, à la fin du film, un duel dans la boue entre Don Murray et Richard Egan ? Mouais mais c’est un peu court, jeune homme.
Malgré son décor, le film ne suit aucunement la trame classique d’un western. Certes, Don Murray est un cowboy mais l’ambition qui le mènera jusqu’au sommet ressemble plus à celle qui est le sujet de plusieurs romans et films des années soixante (je pense, en particulier, à The Carpetbaggers, Les Ambitieux d’Edward Dmytryk, tiré d’un bouquin de Harold Robbins), qui montrent un héros aux dents rayant le plancher et broyant ses amis comme ses ennemis. C’est ce qui arrive avec Duel dans la boue. Murray, que l’on a déjà vu dans le rôle du cowboy puérilement sympathique de Bus Stop, aux côtés de Marilyn, joue à la perfection le cynique. Face à lui, il trouve plusieurs partenaires de choix : Stuart Whitman est son solide copain, Richard Egan le salaud désigné et Lee Remick, sa jolie mais malchanceuse compagne.

L’action est ici limitée (une belle course à cheval, un lynchage formidablement filmé et la fameuse bagarre) et il faut reconnaître à Richard Fleischer un sacré talent : jamais on ne s’ennuie. Cet enfant du sérail, fils de Max Fleischer et neveu de Dave Fleischer, créateurs de Popeye et Betty Boop et grands concurrents de Disney, s’est essayé avec bonheur dans des genres très différents. On retiendra son polar claustrophobe (L’Enquête du Chicago Express), des films policiers tels que Les Inconnus dans la ville et L’Étrangleur de Boston, des films d’aventures pour adultes (Les Vikings) et enfants (Vingt mille lieues sous les mers, qu’il tourne, l’ingrat, pour Disney), de la SF (Soleil vert et Le Voyage fantastique, où Raquel Welch se fait miniaturiser pour se balader dans le corps d’un petit veinard) et même Conan le destructeur et Kalidor, tous deux avec Schwarzenegger. Malgré cet éventail large de tous les genres hollywoodiens, Fleischer n’est pas, loin de là, un tâcheron. Il connaît son métier et le prouve avec Duel dans la boue.

Pour tous les titres de cette collection "westerns de légende", Sidonis a eu la bonne idée de demander à Patrick Brion et Bertrand Tavernier de parler du film dans les bonus. Ils sont tous deux passionnants et Tavernier nous apprend, par exemple, que Fleischer composait ses plans comme des tableaux et qu’il lui avait avoué adorer Mondrian. De là à retrouver l’inspiration du peintre, fameux pour l’utilisation des couleurs primaires, il n’y a qu’un pas que Tavernier franchit allègrement, images à l’appui. Ce qui, entre nous, est tellement plus intéressant comme bonus que tous les bêtisiers et autres séquences coupées anodines.



Jean-Charles Lemeunier

Extrait de Duel dans la boue



11èmes Rencontres des Cinémas d’Europe à Aubenas, du 15 au 22 novembre

Oyez, oyez. La Maison de l’Image, à Aubenas en Ardèche (voilà pour le rappel géographique) organise depuis 1999 les Rencontres des Cinémas d’Europe. Durant une semaine en novembre, une cinquantaine de films sont programmés dans les 6 salles des cinémas Navire et Palace d’Aubenas. Cette manifestation (sans compétition) a pour vocation de porter un éclairage particulier sur les films réalisés et produits dans les différents pays du Vieux Continent (qui ne manque pas de talents neufs en revanche), en diffusant une cinématographie peu connue et peu médiatisée.
De nombreuses figures du 7e Art européen ont déjà fréquenté l’événement, de plus en plus prisé (près de 15 000 visiteurs l’an dernier !) : Jacques Audiard, John Boorman… Ils seront encore nombreux pour cette onzième édition, où sera entre autres célébré Ingmar Bergman.

La programmation suit les axes suivants :
- Hommages ;
- Panorama de films européens de l’année ;
- Rétrospective (cette année, donc : Ingmar Bergman) ;
- Films jeune public ;
- Débats quotidiens ;
- Activités en relation avec le travail à l’année de la Maison de l’Image : documentation, librairie, stage de réalisation audio-visuelle, accueil et encadrement de scolaires et d’étudiants.

VERSUS est partenaire de la 11ème édition des Rencontres des Cinémas d’Europe du 15 au 22 novembre prochain.
Rendez-vous très bientôt au cœur de ce carrefour culturel incontournable !








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