Classé dans : LE TOP 10 DE L'ANNÉE 2011 | Tags: 7e Art, Aaron Houston, accident, alpinisme, amputation, années 80, Aron Ralston, aventures, âge d'or, écrivain, Ballet, Best of, bolides, box-office, Bradley Cooper, Canada, cascadeur, chef d'oeuvre, chorégraphie, chroniques, cinéma, cinéma coréen, cinéma muet, Danny Boyle, Danse, Darren Aronofsky, début du siècle, Denis Villeneuve, Detective Dee, Drive, drogues, DVD, enfants, escalade, escapade, espionnage, flops, fusillades, hallucinations, Hollywood, identité nationale, imagination, J'ai rencontré le diable, Jean Dujardin, Kim Jee-Woon, l'Artiste, La Classe américaine, Le Lac des cygnes, les années folles, les meilleurs films de l'année 2011, Liban, licorne, Limitless, marionnettes, Martin Scorsese, Michel Hazanavicius, Moyen-Orient, Na Hong-Jin, Neil Burger, Nicolas Winding Refn, nostalgie, Phalanges libanaises, Philippe Falardeau, pirates, poètes, Polar, pouvoirs, prison, Québec, réfugiés politiques, Robert de Niro, roman, Sang-Froid, Sans Limites, scène, secret, show, souvenirs, spectacle, Spielberg, succès, Sunflower Hour, The Artist, The Murderer, thriller, Tintin, Top 10, tops, Tsui Hark, Vancouver, Versus n° 21, voitures, voyage dans le temps, Wajdi Mouawad, Woody Allen

En couverture de notre numéro 21 paru en début d’année, Black Swan, de Darren Aronofsky, remporte largement le titre de meilleur film de l’année 2011 décerné par les rédacteurs et contributeurs de Versus. Une domination sans partage et méritée pour ce très grand film, qui rend enfin justice au grand talent de son réalisateur, troisième de notre classement il y a deux ans avec The Wrestler. Derrière, ça se bouscule pour les places d’honneur. "L’aspect novateur et l’avancée technique" que présuppose Les Aventures de Tintin (dixit Eric Nuevo) suffisent au film de Steven Spielberg pour se retrouver sur le podium, en compagnie, heureux hasard, de l’hommage de J.J. Abrams au cinéma de tonton Steven (Super 8). Suivent la "prétentieuse" (dixit Stéphane Ledien) Palme d’Or (The Tree of Life) et le Prix de la mise en scène (Drive) du dernier Festival de Cannes, ainsi qu’une triplette asiatique (Detective Dee, J’ai rencontré le diable, The Murderer) qui souligne une fois de plus tout l’intérêt que Versus porte au grand Tsui Hark, et aux joyaux du cinéma coréen. Notons enfin la présence, en dixième position, du coup de cœur du rédac’ chef Stéphane Ledien, le très beau Incendies (chroniqué dans notre DVD Park n° 7) du Canadien Denis Villeneuve. Côté absences notables, signalons qu’une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood (Au-delà) passe à la trappe, de même que Martin Scorsese dont le pourtant magnifique Hugo Cabret échoue aux portes du Top10 en compagnie de The Artist, premier film français cité par la rédaction.
Julien Hairault

TOP 10 DE LA RÉDACTION
1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
3. SUPER 8 de J.J. Abrams
4. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
5. DRIVE de Nicolas Winding Refn
6. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. THE MURDERER de NA Hong-jin
9. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
10. INCENDIES de Denis Villeneuve
Tops des rédacteurs
Julien Hairault

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. BLACK SWAN de Darren Aronofksy
3. LA GROTTE DES RÊVES PERDUS de Werner Herzog
4. HUGO CABRET de Martin Scorsese
5. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti
6. PATER d’Alain Cavalier
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. INCENDIES de Denis Villeneuve
9. RESTLESS de Gus Van Sant
10. L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller
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Stéphane Ledien

1. INCENDIES de Denis Villeneuve
2. BLACK SWAN de Darren Aronofsky (en fait vu en 2010, car le film est sorti fin 2010 au Québec)
3. MINUIT À PARIS de Woody Allen
4. DRIVE (titre au Québec : SANG-FROID) de Nicolas Winding Refn
5. THE ARTIST (titre au Québec : L’ARTISTE) de Michel Hazanavicius
6. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
7. SUNFLOWER HOUR de Aaron Houston
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. MONSIEUR LAZHAR de Philippe Falardeau
10. LIMITLESS (titre au Québec : Sans Limites) de Neil Burger
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Fabien Le Duigou

1. BLACK SWAN de Darren Aronovsky
2. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
3. TRUE GRIT de Ethan et Joel Coen
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
6. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. THE MURDERER de Hong-jin Na
9. INSIDIOUS de James Wan
10. ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS de Hiromasa Yonebayashi
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Eric Nuevo

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius
3. DRIVE de Nicolas Winding Refn
4. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
5. SUPER 8 de J.J. Abrams
6. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
7. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
8. RESTLESS de Gus Van Sant
9. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
10. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper & INCENDIES de Denis Villeneuve
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Philippe Sartorelli

1. SUPER 8 de J.J. Abrams
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. SUCKER PUNCH de Zack Snyder
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. HUGO CABRET de Martin Scorsese
6. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
7. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
8. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
9. MISSION : IMPOSSIBLE, PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
10. INSIDIOUS de James Wan
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Fabrice Simon

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. SUPER 8 de J.J. Abrams
3. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
4. UNE SÉPARATION de Asghar Farhadi
5. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
6. INCENDIES de Denis Villeneuve
7. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
8. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
9. FIGHTER de David O. Russell
10. DRIVE de Nicolas Winding Refn
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Julien Taillard

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. SOURCE CODE de Duncan Jones
3. BLOOD ISLAND de Jang Cheol-soo
4. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
5. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
6. VERY BAD TRIP 2 de de Todd Phillips
7. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
8. SUPER 8 de J.J. Abrams
9. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
10. DESTINATION FINALE 5 de Steven Quale
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Nicolas Zugasti

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. HAPPY FEET 2 de George Miller
3. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
4. CARNAGE de Roman Polanski
5. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
6. TRIANGLE de Christopher Smith (inédit DVD)
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. BLACK DEATH de Christopher Smith (inédit DVD)
9. RARE EXPORTS de Jalmari Helander
10. THE WARD de John Carpenter (inédit DVD)
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Tops des contributeurs
Hendy Bicaise

1. COMMENT SAVOIR de James L. Brooks
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer Werner Fassbinder
4. DRIVE de Nicolas Winding Refn
5. THE FUTURE de Miranda July
6. 127 HEURES de Danny Boyle
7. LA DERNIERE PISTE de Kelly Reichardt
8. L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello
9. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
10. MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
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Nicolas Domenech

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. DRIVE de Nicolas Winding Refn
3. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
4. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
5. POLISSE de Maïwenn
6. SUPER 8 de J.J. Abrams
7. FIGHTER de David O. Russell
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. LA COULEUR DES SENTIMENTS de Tate Taylor
10. COWBOYS & ENVAHISSEURS de Jon Favreau & LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
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Pierre Gaffié

1. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
Suivi de :
SI TU MEURS, JE TE TUE de Hiner Saleem
BLUE VALENTINE de Derek Cianfrance
DONOMA de Djinn Carrénard
THE FUTURE de Miranda July
LES CHEMINS DE LA MÉMOIRE de José-Luis Penfuerte
LAST NIGHT de Massy Tadjedin
POUPOUPIDOU de Gérald Hustache-Mathieu
RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell
L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: amour, Anton Walbrook, art, artiste, artistes, Ballet, Blu-ray, Carlotta Films, chef d'oeuvre, chorégraphie, Coeur de feu, compositeur, Conte, Danse, danseur, danseuse, DVD, Emeric Pressburger, Fabien Le Duigou, fidélité, Film Foundation, Hans Christian Andersen, jalousie, Les Affranchis, Les Chaussons rouges, Ludmilla Tcherina, Marius Goring, Martin Scorsese, Michael Powell, Moira Shearer, musique, notes, passion, Raging Bull, restauration, revue versus, show, Stéphane Ledien, The Red Shoes, Versus

Après avoir été décortiqué par Stéphane Ledien dans notre dossier sur le « monde du spectacle » dans Versus n°21, la sortie récente en DVD et blu-ray des Chaussons rouges nous donne l’occasion de revenir une nouvelle fois sur le chef d’œuvre signé par Michael Powell et Emeric Pressburger en 1948. Gravitant dans l’univers du ballet, le métrage invite le spectateur à danser avec les membres de la troupe Lermontov – l’une des plus fameuses et réputées – dirigée avec passion mais inflexiblement par le célèbre Boris Lermontov (Anton Walbrook). Le génial tyran – qui suscite le respect autant que la crainte chez ses collaborateurs – rencontre Victoria Page, une étoile montante de la danse (incarnée à l’écran par la danseuse Moira Shearer) et l’apprenti compositeur Julian Craster (Marius Goring). Emballé par les deux jeunes prodiges, Lermontov leur offre de participer à son nouveau projet, l’adaptation du conte Les chaussons rouges d’Hans Christian Andersen.

L’art du ballet repose sur l’alchimie parfaite entre la chorégraphie et la musique qui accompagne les pas des danseurs et danseuses, deux fondamentaux magnifiés par les décors et les costumes qui sont parties prenantes de la réussite du show. La scène d’ouverture des Chaussons rouges (la première de la représentation de Cœur de feu, dernière création de Lermontov) illustre à merveille cette double essence du ballet, à l’origine du plaisir à la fois visuel et auditif de l’assistance : alors que la caméra préfère s’attarder sur le public du premier rang plutôt que de filmer la scène, certains spectateurs (les élèves du compositeur à l’honneur, dont le jeune Craster qui comprend que son professeur lui a volé une de ses œuvres) sont venus uniquement pour écouter la partition musicale du ballet, tandis que d’autres ne semblent préoccupés que par le numéro de la danseuse vedette, Irina Boronskaja (Ludmilla Tcherina). La tension entre les deux groupes de spectateurs est palpable, tout comme celle entre Victoria Page et Julian Craster lors de la préparation des Chaussons rouges, au cours de laquelle surgissent incompréhension et altercation entre les deux artistes, lorsque la danseuse reproche à Craster une composition au tempo trop soutenu qu’elle ne peut suivre.
Pourtant, la réussite d’un tel projet repose sur la réunion magique des deux disciplines artistiques. Lors d’un moment de doute, Victoria s’inquiète de ne plus se souvenir de sa chorégraphie quelques minutes avant la répétition générale. Rassurée par Boris Lermontov, ce sont les premières notes de musique qui guident ses pas et lui permettent d’accomplir une prestation miraculeuse, lors d’une séquence cinématographique magnifique qui à elle seule légitimise le qualificatif – souvent galvaudé mais pleinement justifié ici – de chef d’œuvre de ces Chaussons rouges. La nécessaire fusion musique/chorégraphie est aussi symbolisé par cet amour qui naît entre Victoria et Julian, couple tellement uni dans leur passion que la danseuse quitte la troupe lorsque Lermontov, jaloux de l’idylle entre les deux artistes, limoge Craster sans sommation. Mais à l’instar de l’héroïne du conte d’Andersen qui est incapable de s’arrêter de danser, Victoria finit par accepter la proposition de son ancien employeur de reprendre le rôle qui l’a rendu célèbre et qui n’a connu aucune autre interprétation. Tiraillée entre sa passion pour la danse et la fidélité à son compagnon, la danseuse préfèrera se donner la mort.

Le film est précédé d’une présentation de Martin Scorsese, expliquant l’impressionnant travail de restauration numérique orchestré par la Film Foundation fondée par le réalisateur de Raging Bull et des Affranchis. Processus de restauration d’autant plus compliqué que le métrage fut imprimé à l’époque sur trois bandes différentes – un négatif pour chacune des couleurs rouge, verte, et bleue – qui durent être toutes retravaillées afin de corriger les habituels défauts liés à l’usure et au temps qui passe : moisissures et griffures, image floue, rétrécissement des négatifs et couleurs ternes suite à la détérioration chimique. Plus de soixante ans après sa sortie sur grand écran, Les Chaussons rouges retrouve une nouvelle jeunesse et propose une image à la beauté éclatante, qui nécessite sans conteste d’investir dans la version haute définition. Un Blu-ray que nous n’avons malheureusement pu encore visionner, mais qui figurera sans doute sur un grand nombre de listes de cadeaux de fin d’année !
Fabien Le Duigou
Sorti le 9 novembre 2011 en DVD et Blu-ray chez Carlotta Films.
Bande annonce (Vostf) :
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Ballet, Black Swan, Danse, Darren Aronofsky, Emeric Pressburger, Le Lac des cygnes, Les Chaussons rouges, Michael Powell, Mila Kunis, Natalie Portman, New York City Ballet, The Wrestler, Vincent Cassel, Winona Ryder

Black Swan commence par un rêve. Un rêve qui n’aura de cesse d’obséder son héroïne, la danseuse Nina (sublime Natalie Portman), qui depuis quelques saisons travaille dans l’ombre des étoiles du New-York City Ballet que dirige un chorégraphe français (Thomas, épatant Vincent Cassel). Ce dernier monte un nouveau projet, et se débarrasse de son égérie vieillissante, Beth (Winona Ryder). Nina se voit alors propulser sur le devant de la scène, après avoir obtenue le rôle-titre du Lac des cygnes, celui-là même dont elle avait fait le rêve, un rêve terrifiant, presque un cauchemar. Dès le départ, ce rôle est trop grand pour elle. Il le serait pour n’importe qui.
Black Swan est un fantasme de cinéma, un fantasme au cinéma. Tout le film suit la lente descente aux enfers de Nina, qui au fur et à mesure qu’elle rentre dans son « personnage » à double tranchant (le white et le black swan, la virginité contre le vice), perd le sens des réalités, incapable de faire la part des choses entre ce qu’il lui arrive et ce qu’elle s’imagine (notamment, que sa rivale Lilly lui prend sa place). Comme dans Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger (référence absolue du « genre », dont les nombreux liens avec le film d’Aronofsky seront largement commentés dans notre prochain numéro), le destin du personnage va alors se greffer sur celui de la danseuse. Et la trame du Lac des cygnes, qui prend ici la forme d’un jouissif délire schizophrène, de devenir pour Aronofsky un magnifique terrain de jeu, propice à l’union des sens et de la caméra, au sein d’une mise en scène éblouissante et épidermique.

« Epidermique ». S’il fallait d’ailleurs donner la définition de ce terme appliqué au septième art, aucun autre film que celui-ci ne pourrait alors servir d’exemple. Aronofsky suit à la trace Nina, dans le moindre de ses déplacements. Pas une scène ne se joue sans elle, pas un plan qui ne la cadre pas n’est suivi d’un contre-champ où elle n’apparaît. Caméra à l’épaule, au plus près de son corps lorsqu’elle s’étire ou fait craquer ses os, ou de son visage quand elle respire, pleure ou grimace lors des répétitions, Aronofsky observe Nina dans sa cage, prisonnière de son destin et de son rôle. Mais le cinéaste va encore plus loin. Nina devient un cygne sous nos yeux. Des ailes lui poussent dans le dos, son attitude est parfois animale (lorsqu’elle mort Thomas pour le convaincre de lui donner le rôle). Au plus fort de sa métamorphose, quand elle s’abandonne, que ce soit sur scène lors de la première représentation, et qu’elle devient littéralement le black swan au terme d’une des chorégraphies phares du ballet ; ou quand elle couche avec Lilly (on y reviendra), sa peau, si pure, prend alors les apparences de celle d’une volaille déplumée. Le spectateur peut presque la toucher, comme il toucherait de près, mais seulement des yeux, un animal au zoo ou au cirque, qui d’un coup fascinerait par son étrange comportement. Il y aurait aussi des liens intéressants à tisser entre la Vénus noire de Kechiche et le cygne noir d’Aronofsky, tous deux animés par la prétention d’animaliser un être humain pour critiquer une société du spectacle mue par la concurrence, le profit, et la quête de la perfection artistique.
Ce travail sur la peau n’est pas sans rappeler également les souffrances qu’endure Randy dans The Wrestler, précédent film d’Aronofsky, traversé lui aussi par la thématique d’un corps sacrifié et magnifié à la fois, à grand renfort d’agrafes et de fils barbelés sur les rings de catch. Avec la même échappatoire pour les deux personnages, qui auront finalement trop vécu dans l’excès, enrôlés de force dans une carrière que personne ne peut arrêter, ni protéger. C’est ainsi qu’a posteriori, la mère de Nina, dans Black Swan, devient le personnage le plus touchant du film, le plus humain aussi (quand ailleurs, on la compare à tort à la mère castratrice de Carrie dans le film de De Palma). Ancienne danseuse n’ayant jamais réussi à percer au New-York City Ballet, elle accueille avec bonheur le premier rôle que vient d’obtenir sa fille avant de vite se raviser en constatant les dégâts que cela entraîne chez elle. Qu’Aronofsky ne l’oublie pas lors du finale, en signalant sa présence dans la salle lors de la Première, le temps d’un bref insert qui nous la dévoile les larmes aux yeux, au moment où Nina s’apprête à effectuer son dernier pas de danse, son saut « mortel », témoigne de sa grande faculté à faire naître une belle et noble émotion au cœur du sommet paroxystique du métrage, quand tout ce qui entoure cet aparté n’est que bruit et fureur, et colle au fond de son siège le spectateur terrifié et fasciné par un tel spectacle.

Car si les sens de Nina sont en alerte tout au long du film, et que le spectateur en vient très vite à les ressentir lui aussi par procuration, il n’est pas simple d’y ajouter une émotion aussi pure que celle d’une mère qui voit sous ses yeux sa fille toucher au sublime, et littéralement se « sacrifier ». Cette émotion-là est extérieure au pacte qui lie Nina et le public du film (puisque l’on retrouve alors une position de spectateur après avoir partagé les épreuves subie par l’héroïne), mais elle fonctionne à merveille. C’est là toute la force du cinéma d’Aronofsky, qui avec Black Swan, rend une fois de plus une copie absolument irréprochable d’un bout à l’autre, jouant parfaitement du clivage existant habituellement entre un cinéma réaliste et la numérisation d’effets fantastiques. Ici, une émotion, comme une giclée de démence (cette peau qui se métamorphose sous nos yeux, ou ce plumage qui recouvre petit à petit la danseuse sur scène), peut naître à n’importe quel moment, telle une apparition miraculeuse et religieuse, renforçant ainsi et le poids du personnage, et son ancrage encore plus profond dans une mythologie contemporaine. Nina, devenue sur scène le black swan aux yeux d’un public qui l’applaudira avant même la fin du spectacle, est en transe, comme possédée. Il fallait être là pour témoigner de ce miracle, qui comme tout miracle, ne peut avoir lieu qu’une seule fois.
Black Swan est aussi affaire de symboles, et dans son dérèglement psychologique, Nina en arrive à fantasmer son double, ce cygne noir que personne ne voit en elle, mais qu’elle finira donc pas incarner. Thomas lui fait bien comprendre qu’elle est parfaite pour interpréter le cygne blanc, mais qu’il lui reste encore du travail pour approcher son double. Symbole de virginité et de naïveté, couvée par sa mère, Nina est l’exact contraire de Lilly (Mila Kunis), jeune et jolie danseuse venue de San Francisco, et qui sait dépasser, elle, la perfection technique du geste pour proposer un supplément d’âme et de caractère à un personnage. Tout ce qui manque à Nina pour passer du white au black swan. Ainsi dans son délire paranoïaque, Nina rejette sur Lilly toutes ses craintes de se faire voler la vedette, refusant au passage l’adage communément admis que chaque Homme n’a pas de meilleur adversaire que lui-même. Et l’utilisation des miroirs de revêtir une importance capitale dans la mise en scène d’Aronofsky, dans le but de brouiller un peu plus la frontière entre réalité et fantasmes, à la fois pour Nina, et pour le spectateur.

Ainsi Nina ne veut pas seulement devenir le black swan, elle souhaite aussi se rapprocher le plus près possible de celle qui pourrait mieux qu’elle l’incarner, en l’occurrence Lilly. Cette dernière, très vite présentée comme une jeune femme gaie, terriblement sexuée, et qui a des ailes tatouées dans le dos, représente ce vers quoi doit tendre Nina sur scène, pour séduire son public. Et c’est là que le sexe rentre en ligne de mire, de façon assez surprenante tout d’abord, lorsque Thomas demande à Nina de rentrer chez elle pour se masturber, posant là la première pierre d’un édifice personnel sensé lui redonner confiance tout en lui montrant que son corps doit aussi, parfois, savoir lâcher prise pour donner le meilleur de lui-même. Au plus fort de son incarnation du cygne noir, Nina aura définitivement tiré un trait sur son passé lorsqu’elle ira, entre deux tableaux, embrasser avec ferveur Thomas sur le côté de la scène, sous le regard médusé du reste de la troupe. La jouissance sexuelle, Nina ne l’atteindra pourtant qu’à une seule reprise, au retour d’une soirée avec Lilly, quand les deux jeunes femmes feront l’amour. C’est là que pendant l’orgasme, le corps de Nina l’abandonnera pour la première fois, faisant apparaître sur sa peau une « chair de poule », une chair de cygne.
C’est donc dans la jouissance sexuelle (au lit) et physique (sur scène) que Nina finit par s’épanouir. Et ce sentiment contamine aussi le spectateur, qui ne rate rien de la montée en puissance du personnage grâce à la maîtrise exceptionnelle dont fait preuve Aronofsky dans sa mise en scène. Ce dernier peut aussi compter sur la partition remarquable de Clint Mansell, qui revisite avec brio l’œuvre de Tchaïkovski, mais surtout sur Natalie Portman, dont la composition, véritable performance physique, ne peut laisser insensible. Elle résume à elle-seule l’engagement jusqu’au-boutiste du cinéaste, qui n’hésite pas une seule seconde à charger son film en références, symboles et effets horrifiques. Black Swan lessive le spectateur mais ne l’abandonne jamais, comme Nina ira jusqu’au bout d’elle même jusqu’à tout rompre. Bien plus encore qu’avec ses précédents films, Aronofsky assène une nouvelle et passionnante expérience sensorielle à son public. On en ressort groggy, comme après avoir fait l’amour. Que le cinéma nous procure de telles sensations extatiques est assez rare pour être signalé. On peut alors parler de cinéma total, de chef-d’œuvre.
Julien Hairault
> Film sorti en salles en France le 9 février


