Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, Alien, Alien le 8e passager, androïde, Avatar, Blade Runner, Charlize Theron, Créateur, dieux, espace, esthétique, extraterrestre, grotte Chauvet, La Grotte des rêves perdus, Lawrence d'Arabie, Logan Marshall-Green, Michael Fassbender, mythologie, Noomi Rapace, nouvelles technologies, origines de la vie, Peter O'Toole, planète inconnue, prequel, Ridley Scott, robot, saga Alien, science-fiction, Shining, space opera, Werner Herzog, Weyland
À l’origine de Prometheus, il y a une image : celle d’un squelette entrevu dans Alien, le 8e passager, par les membres d’équipage du Nostromo lors de leur passage par la planète LV-426. Ce géant ossifié, avachi dans le siège immense de son poste d’observation, l’abdomen percé par un xénomorphe, semblait être le prolongement esthétique d’un vaisseau aux courbes très organiques. Ridley Scott avait regretté que le « Space Jokey » – ainsi fut-il baptisé – et que le cyclopéen vaisseau spatial qui l’environnait fussent oubliés une fois la créature mise en circulation ; nombre de questions restaient sans réponse, comme de savoir d’où provenait cet appareil, où il allait, et ce qui avait bien pu lui arriver. Prometheus se propose de répondre à ces interrogations en nous propulsant quelques quarante années avant le premier Alien, lorsque la Weyland Corporation, bien connue des aficionados de la saga, envoie sur la future planète Achéron une mission de reconnaissance financée à hauteur de mille milliards de dollars. Le but de la mission, caché aux membres d’équipage jusqu’au moment de leur réveil de stase, est révélé par les professeurs Shaw et Holloway (Noomi Rapace et Logan Marshall-Green) : la découverte d’une représentation de constellation, identique à travers plusieurs ères et chez plusieurs civilisations, semble valider la théorie de l’origine extraterrestre de la vie sur Terre. Weyland, un vieillard proche de la fin, s’est emparé de ce projet pensant que les deux scientifiques pourraient réellement aller à la rencontre des « Ingénieurs », le nom qu’ils donnent à cette mystérieuse intelligence dont l’Homme serait le descendant direct. Le vaisseau Prometheus est donc envoyé à l’autre bout de la galaxie, au terme d’un long voyage de plus de deux ans, afin de confirmer ou d’infirmer cette idée – pas si folle puisque l’origine extra-stellaire de la vie terrestre est une théorie en vogue chez les scientifiques, mais elle serait arrivée plus prosaïquement par le biais de comètes ; c’est là que l’inventivité de la science-fiction entre en jeu.
Averti qu’il s’agit là d’un prequel aux aventures terrifiantes du bestiau imaginé par H .R. Giger, le spectateur éprouve évidemment un malin plaisir à saisir toutes les références induites par le retour du fondateur de la saga à son genre – et à son film – de prédilection, depuis les échos scénaristiques jusqu’aux indices d’une progression vers le modèle que nous connaissons de la créature. Son œil scrute chaque événement à la loupe de l’empirisme. À de nombreux égards, Prometheus se rapproche d’ailleurs de son modèle Alien, à ceci près que la narration divergente interdit le body count traditionnel du genre institué par le 8e passager à l’époque – s’il y a des morts, leur disparition ne suit pas une logique de slasher. Autrement, tout, depuis l’esthétique très classique et classieuse jusqu’à l’instauration d’une atmosphère pleine de mystère et d’angoisse, rappelle l’autre. C’est la manière qu’a Ridley Scott de nous prévenir, dès les premiers instants, qu’il est bel et bien de retour dans son terrain de jeu préféré, celui de la créature qui l’a vu naître en tant que cinéaste reconnu : Prometheus, c’est un grand manège qui nous ramène à Scottland, nom que l’on pourrait donner à ce vaisseau circulaire qui fait l’enjeu de ce film. Au petit jeu des références, on pourrait souligner également que Scottland a quelque chose de l’hôtel Overlook de Shining, non seulement parce qu’on y rencontre des organismes maléfiques et des fantômes matérialisés, mais encore parce que l’ouverture du film de Scott rappelle fortement le « vol de Pazuzu » célèbre des premiers plans du chef-d’œuvre de Kubrick – un voyage aérien à travers un paysage étranger qui se conclut par l’apparition d’un immense vaisseau que l’on suit un instant.
Mais l’essentiel n’est pas dans la re-connaissance de codes et de symboles, qui feront le plaisir de ceux qui ne considèrent le cinéma qu’à travers la citation. Prometheus est bien plus qu’une réminiscence science-fictionnelle de Ridley Scott, qui n’avait plus approché le genre depuis Blade Runner : c’est d’abord une suite talentueuse et inventive, au moins sur la forme, avant d’être une révision ironique des psychologies cinématographiques du space opera horrifique, une galerie des curiosités doublée d’une réflexion sur l’épaisseur de la vie humaine. À ce titre, tous les défauts potentiels du film – rupture franche dans le scénario arrivé aux deux-tiers, maigreur psychologique des personnages, absence d’enjeux pragmatiques – peuvent aisément s’inverser dès lors que l’on entrevoit Prometheus non plus comme le véhicule du caractère d’une femme forte, Elizabeth Shaw, digne successeur (ou prédécesseur, comme on voudra) d’Ellen Ripley, matérialisée par l’énergique Noomi Rapace sortie de son rôle de hacker, mais du point de vue du véritable protagoniste principal, David, l’androïde en chef incarné par le remarquable Michael Fassbender.
Le film ne s’ouvre pas sur lui, mais Scott lui réserve néanmoins une place fondamentale dans les vingt premières minutes. Passée une scène d’ouverture impressionnante de beauté visuelle, la caméra planant au-dessus d’un paysage extraordinaire (en réalité les reliefs islandais mis en valeur par la technologie 3D) et une courte introduction mettant en scène Shaw et Holloway devant des peintures rupestres, tous les premiers instants du vaisseau financé par Weyland sont occupés par la présence magnétique de ce comédien, visiblement devenu indispensable à tous les genres cinématographiques. En regard des traditionnels androïdes d’Alien, David a une particularité : loin de n’être qu’un tas de boulons dédié à l’efficacité, il se veut très raffiné et distingué. Durant le long trajet qui mène l’équipage jusqu’au but de sa mission, David occupe son temps entre l’apprentissage des langues mortes les plus inextricables et le visionnage de films du patrimoine ; le temps d’une séquence, le voilà superposé à une scène de Lawrence d’Arabie où Peter O’Toole apprend à la cantonade comment éteindre une flamme avec ses doigts : « Il s’agit de ne pas faire attention à la douleur ». Ce collage est l’occasion de remarquer combien Scott a travaillé la ressemblance visuelle entre Fassbender et le Peter O’Toole du film de David Lean, ce même visage émacié, ces mêmes yeux profonds, ces mêmes cheveux blonds plaqués. Sans doute faut-il voir dans ce lien une admiration du droïde pour le caractère aventureux de Lawrence, son abnégation dans le dépassement de soi, jusqu’à la caricature du martyre. Ce n’est qu’ensuite, à l’approche de la planète, que les autres membres d’équipage quittent leur stase cryogénique afin d’intégrer la fiction fomentée – ou prolongée, à la suite de Weyland – par David.
Dans la logique de ces séquences, centrées autour de la découverte d’un personnage et d’un environnement, la première heure du film se déploie autour d’un principe exploratoire qui renvoie naturellement à Alien : visite des différentes parties du vaisseau, réveil de l’équipage, rencontre avec ses membres les plus importants, atterrissage sur la mystérieuse planète, exploration approfondie des installations artificielles, etc. En suivant un scénario peu versé dans l’originalité, Ridley Scott écarte la question de la nouveauté narrative pour se focaliser sur le travail formel et le soin apporté aux décors. Les longues scènes de visite du dôme, de la découverte de la salle au visage humain taillé ou du passage dans les galeries menant au vaisseau, confirment la proposition avancée par l’intrigant prologue : sous ses aspects de grande claque visuelle, Prometheus cherche moins à révolutionner le genre qu’à lui octroyer un nouvel environnement, une nouvelle épaisseur formelle. La technologie du XXIe siècle a permis un saut qualitatif dans la représentation et Scott utilise pleinement ces possibilités nouvelles, dans le prolongement d’un Avatar, très loin de la tentation potentielle de vouloir refaire un film « type » des années 70 pour s’assurer un succès. C’est pourquoi il ne faut pas chercher ici une volonté de faire évoluer la structure narrative du bon vieux classique de la S-F ; le film est plutôt l’affichage du goût immodéré de Scott pour l’inspiration visuelle. L’usage de la 3D n’a ainsi rien d’un hasard. Aussi curieux que cela puisse sembler, on pense de temps en temps, durant la projection de Prometheus, au merveilleux documentaire de Werner Herzog sur la grotte de Chauvet et ses peintures rupestres, La Grotte des rêves perdus – et pas seulement parce que Shaw et Holloway débutent le film par la mise au jour de dessins muraux. Cela, parce qu’on trouve chez Scott et Herzog la même volonté de donner de la profondeur à des environnements clos ou souterrains (grottes, petites pièces) et de jouer avec les signes de civilisations ancestrales (écritures, dessins, sculptures à déchiffrer), signes porteurs d’un message incomplet mais d’une importance capitale. Prometheus est quasiment plus un film d’exploration philosophique et philologique qu’une œuvre de science-fiction pure et dure.
Cette orientation risque de décevoir une partie du public et des critiques. Elle est évidente en particulier dans la gestion des personnages, pour la plupart purement mécaniques, voire caricaturaux (le scientifique à la coupe de punk qui se dit intéressé uniquement par l’argent, pâle réminiscence des deux techniciens syndicalistes du premier opus), et culmine à travers la faiblesse de Vickers, incarnée par Charlize Theron, qui fait seulement acte de présence. Il y a cependant une autre manière de voir les choses, une volonté consciente de produire des personnages qui ne soient que des enveloppes vidées de leur substance. Ces protagonistes de chair et d’os s’apparentent à ces figures holographiques que l’équipage observe avec circonspection dans les couloirs du dôme, extraits du passé de la planète, ou ces corps tirés des rêves de Shaw que David épie avec gourmandise, simples résurgences dénuées de dimensions. Ironiquement, Scott crée un parallèle entre nous, humains, dirigés par nos instincts et ambitions primaires, et eux, extraterrestres mutiques, dédiés à une impénétrable mission universelle, mais tous identiques. À distance, David observe l’entrechoc des formes de vie, stoïque, en toutes circonstances, tel l’arbitre du genre humain contre ses créateurs.
Pour son rôle, Fassbender dit s’être inspiré des réplicants de Blade Runner, et c’est évident lorsqu’on compare son interprétation à celles de ses camarades : tous les humains du film sonnent creux et paraissent subir les événements, quand seul le non-humain semble avoir un temps d’avance sur le tout le monde et une vraie capacité d’étonnement, à la façon de Rutger Hauer faisant son laïus sur les merveilles du Cosmos. C’est l’être artificiel qui, paradoxalement, semble vivre les choses plus intensément que les autres, parce qu’il a dépassé depuis longtemps le stade des questionnements philosophiques humains (voir sa discussion avec Holloway au sujet d’une potentielle rencontre avec le « Créateur »). Quelque part, le Prométhée du film, allègrement cité par Weyland dans une intervention holographique, c’est bien lui : la passerelle entre l’Homme et ses dieux. C’est surtout cela que raconte le film de Ridley Scott ; et ceux qui y chercheront absolument une cohérence mythologique avec le reste de la saga risquent de passer totalement à côté d’une œuvre excellente.
Eric Nuevo
Sortie le 30 mai 2012.
Distribué par Twentieth Century Fox France, en 3D.
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En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.
Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.
Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)
On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.
Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.
Nicolas Zugasti
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A l’instar de Brad Bird, son compère de chez Pixar, Andrew Stanton est passé à la direction d’un film avec des personnages en chair et en os, réussissant lui aussi avec brio l’examen de passage. Tout n’est certes pas parfait mais leurs réussites sont indéniables et probantes car ce n’était pas chose aisée de conserver une ligne artistique personnelle en se frottant au mastodonte Tom Cruise pour Bird et sa Mission : Impossible – Protocole fantôme et aux écrit d’Edgar Rice Burroughs pour Stanton qui adapte avec John Carter une partie du Cycle de Mars (onze volumes) du romancier. Ainsi, les deux artistes sont parvenus à conserver leurs personnalités puisque la quatrième aventure d’Ethan Hunt rappelle les précédents travaux de Bird dans la représentation de figures héroïques tout comme John Carter renvoie dans la découverte et l’intégration d’un nouveau monde à Wall-E et au Monde de Némo.
Véritable source d’inspiration pour tout un pan de la littérature de fantasy science-fictionnelle (Dune, Chroniques martiennes,…), les aventures du soldat confédéré John Carter auront également influencé largement Flash Gordon, les Star Wars de Lucas ou Avatar de Cameron, entre autres, ceux-ci se retrouvant forcément cités au gré des séquences. Œuvre emblématique et fondatrice par excellence, Disney a pourtant montré un désintérêt et une incompréhension patente du matériau en or qu’ils avaient entre les mains.
Perdu dans les limbes du development-hell depuis quatre vingt ans (John McTiernan avait même un temps envisagé d’adapter Princess of Mars), le projet abouti finalement sous l’égide de la firme aux grandes oreilles mais cette dernière semble gênée aux entournures pour en exploiter l’immense potentiel, ne sachant quelle cible ou catégorie de public le film pourrait toucher. Ainsi, alors que le premier trailer diffusé sur les ondes en juillet 2011 montrait un large panel d’images attirantes et intrigantes, la promo change de braquet en décembre de la même année pour ne conserver que les exploits martiens et la monstration de créatures extra-terrestres fabuleuses. Les nouvelles bandes-annonces occultent désormais la partie se déroulant sur Terre, réduisant considérablement le champ d’action d’un film qui n’apparaît plus que comme un blockbuster familial de plus, plein de bruit et de fureur contrôlés, avec sidekick humoristique et une princesse en danger à sauver. Ce qu’il est assurément mais pas exclusivement. Parmi ce patchwork de plans, impossible pour des non familiers de l’oeuvre du papa de Tarzan de définir même sommairement le héros et ses motivations. En l’état, on pense invariablement à un assemblage improbable entre L’Attaque des clones, 300 et Avatar (certes en plus beau pour les deux premiers) où un jeune premier effectue des bonds saisissants pour foutre la rouste de leur vie à tout ce qu’il rencontre. Or, le personnage de John Carter est un peu plus complexe que ça. Seulement, en éludant de la promo son origine terrienne, son déracinement est évacué alors qu’il est un élément fondamental de sa progression. Il ne faut pas en révéler trop mais l’omission d’un contexte original s’avère préjudiciable pour l’exploitation en salles. De même, que penser du fait que le titre du film se voit amputé de la mention importantissime « of Mars » ? Couplé à une affiche teaser passe-partout, difficile de déceler la moindre promesse d’aventure épique. Sans compter que le nom de Stanton n’apparaît même pas et encore ses précédentes œuvres pourtant gages d’une certaine qualité. Une stratégie étonnante, surtout pour un budget aussi conséquent (250 millions de dollars). Alors que le moindre succédané aseptisé de Battle Royale et Running Man porté par des têtards insipides en tête d’affiche (Hunger Games pour ne pas le nommer) a droit à tous les égards, la grande aventure populaire John Carter est appréhendée avec des pincettes.
Evoquer cet aspect économique de l’œuvre est habituellement accessoire pour sa compréhension ou son appréhension et peu représentatif de sa qualité mais le cas présent est plus problématique tant cette ligne promotionnelle engendre de sensibles répercussions. Sur son accueil déjà, le film n’ayant pas eu le succès qu’il méritait malgré le bouche à oreille très favorable qui a fait remonter sa courbe de fréquentation d’un week-end à l’autre. A priori, le film n’atteindra pas le seuil de rentabilité qui permettrait la mise n chantier de séquelles qui auraient permis de développer les multiples éléments narratifs introduits et non explicités nature et fonction du neuvième rayon ; origine, pouvoirs, rôle précis des Therns…). A propos de box-office, on peut légitimement s’interroger sur la communication faite par Disney, à peine dix jours ( !) après sa sortie, sur le bide commercial annoncé du film (il est question d’une perte sèche pour le studio pouvant s’élever à 120 millions). A croire que le film était condamné voire sacrifié d’avance…
Cependant, ce contexte de quasi non-communication et de frilosité ne saurait complètement expliquer les lourdeurs narratives étonnantes de la part de Stanton, même si l’on ne peut s’empêcher d’y voir une certaine influence. D’emblée, le prologue se situant sur Mars et introduisant les adversaires à venir pose divers problèmes. Cette séquence balancée en début de métrage est décontextualisée puisque l’on poursuivra avec la partie terrienne du récit. Ensuite, elle semble la résultante de la disparition des bandes-annonces de l’action sur Terre, de sorte que pour ne pas décontenancer outre mesure les spectateurs, on débute aussitôt sur la planète rouge. Enfin, ce commencement amoindri considérablement l’impact de la découverte du nouveau monde de Mars en même temps que le personnage référent du spectateur.
Tout ceci n’est pas préjudiciable en soi mais s’avère regrettable car les vingts minutes qui suivent sont un modèle d’exposition ? John Carter nous est ainsi présenté au travers d’un enchaînement de séquences misant avant tout sur une compréhension visuelle. On le voit dans le Londres du dix neuvième siècle déjouer la filature d’un homme mystérieux (il est donc rusé et sûr de lui) avant de regagner son domicile où il sera découvert mort. Entre alors en scène le personnage original de son neveu, Edgar Rice Burroughs lui-même. Une mise en abyme très réussie puisque ce dernier va prendre connaissance du journal de son oncle qui a consigné tous les évènements l’ayant amené de Terre jusqu’à Barsoom, nom donné à Mars par ses habitants, et les aventures qu’il y a vécu. On poursuit alors avec un Carter en capitaine confédéré désabusé, hirsute, ne pensant qu’à sa prospection d’or et refusant le retour forcé dans l’armée imposé par un officier. A cette occasion, Stanton, par le biais de l’humour, défini d’autres caractéristiques du héros, comme son impulsivité ou sa propension au rejet de toute cause et autorité (voire même sa capacité à bondir pour échapper au danger, ici esquissée de manière très slapstick lorsqu’il se jette à deux reprises sur les soldats pour finir par sauter à travers une fenêtre). Il parvient finalement à s’évader et sa fuite le mène dans une grotte indienne ornée de signes étranges d’où émerge un homme tout aussi étrange, porteur d’une amulette. Cette dernière, couplée à une formule cabalistique permet d’utiliser l’accès troglodyte vers Barsoom que représente cette caverne.
Détaché des contingences de son monde, recherchant l’isolement, ne craignant pas la plongée dans l’inconnu, si John Carter n’était pas prédestiné au moins était-il prédisposé à répondre à l’appel de l’aventure.
Par la suite, le film se montre tout aussi habile dans la description des évènements et la formalisation d’un monde fantastique mais crédible. Et s’il quitte un monde en proie à la guerre civile pour en gagner un autre tout aussi déstabilisé par une guerre fratricide, il ne s’agira pas pour lui d’un éternel et usant recommencement mais l’occasion d’une renaissance aussi bien physique que morale. Issu d’un monde où la gravité est plus forte, il voit ses forces décuplées sur Mars, de sorte que le moindre pas le propulse à quelques mètres de distance. Il va devoir en premier lieu maîtriser cette nouvelle habileté pou réapprendre à marcher. Le parallèle avec les larves humaines de Wall-E est d’ailleurs assez amusant puisque John Carter va débuter à plat ventre, éprouvant toutes les peines du monde à se tenir debout et se déplacer normalement. Une venue au monde d’autant plus accentuée que l’on se trouve dans un paysage sauvage vierge de toute présence et d’une clarté éclatante. De plus, au moment de son premier contact avec un représentant de la race des Tharks, géants verts filiformes à quatre bras, son patronyme sera confondu avec son état d’origine, la Virginie. Finissant ainsi d’instituer John Carter comme un homme à la virginité retrouvée et dont l’action dans ce monde va lui permettre de se construire une nouvelle trajectoire, une nouvelle destinée. Notons pour conclure sur cette naissance à nouveau tout le passage dans le village des Tharks où John Carter est traité comme les nouveau-nés de cette race (lavé, talqué, nourri).
Dommage que les diverses lignes narratives et éléments secondaires foisonnant fassent patiner par moments le rythme du récit car l’évolution progressive du héros est vraiment remarquable. L’intrigue du mariage forcé de la princesse Déjah Thoris (Lynn Collins) avec celui qui veut dominer ce monde est nécessaire à l’implication et l’imbrication de l’histoire mais elle souffre d’une certaine conventionalité. Cependant, ce personnage de princesse farouche est d’une superbe complémentarité avec celui de Carter et leurs relations sont entremaillées d’agréables moments comme le sauvetage de Déjah en guise de premier contact.
Une séquence d’action, la première, qui intervient après une heure de métrage. Les morceaux de bravoure ne manquent pas mais ils ne concernent pas seulement des exploits athlétiques mais également la découverte, l’exploration d’endroits inconnus. La longue partie située dans le village Tharks est un véritable précis d’anthropologie puisque l’on y apprend énormément de choses sur son organisation, les rapports de forces des membres les plus influents comme ses rites et ses croyances. De même, la traversée du désert puis la remontée du fleuve pour trouver un moyen de renvoyer Carter chez lui sont l’occasion de contempler des cadres d’une beauté à couper le souffle. Tout comme Avatar, John Carter institue un rapport quasiment fusionnel du spectateur avec le héros auquel il s’identifie, découvrant à travers ses yeux les merveilles qui l’entourent.
Et évidemment, ce sont deux récits éminemment initiatiques où deux handicapés dans leur ancien monde vont revivre dans le nouveau. Si John Carter n’est pas physiquement diminué comme Jake Sully, il n’en demeure pas moins tout aussi tragiquement un homme coupé en deux. Non seulement il n’a plus de cause à laquelle croire ou se rattacher mais il a perdu sa femme et sa fille. C’est un homme intérieurement anéanti qui ne se bat que dans son propre intérêt, refusant aussi bien de prendre fait et cause pour les Tharks dont le chef (Willem Dafoe sous le masque de la performance capture) voit en lui leur champion, ou pour Déjah.
Ce n’est qu’au terme d’un combat – grandiose d’intensité, graphiquement splendide car renvoyant aux illustrations du regretté Franck Frazetta et émotionnellement très surprenant – contre un clan Tharks manipulé par un Thern, qu’il retrouvera de meilleures dispositions. On le verra à l’issue renaître une fois de plus puisqu’on l’extirpe d’une montagne de corps l’ayant enseveli. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière naissance figurative, preuve que tout le film se consacre essentiellement à façonner ce personnage hors du commun. A chaque fois, cette naissance lui procure un regain d’expérience, un nouveau statut lui permettant d’intégrer cette contrée lointaine.
On peut regretter le final assez expéditif où les séquences s’enchaînent un peu trop vite, oubliant de donner plus d’ampleur à la bataille finale. Mais ce ne sont que des peccadilles car là encore, l’important réside dans la manière de conclure et le choix de se focaliser une fois de plus sur le destin de son principal protagoniste. Celui-ci est brutalement arraché à son rêve d’une vie meilleure et entreprendra tout pour la retrouver. De la vie à la mort, il n’y a parfois qu’un seuil à franchir, et seul John Carter semble capable de l’emprunter en sens inverse, s’endormant pour un repos éternel pour le commun des mortels mais synonyme pour lui de réveil. Pour renaître à nouveau en tant que John Carter de Barsoom.
Nicolas Zugasti
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, Abyss, Aliens of the Deep, Alister Grierson, Andrew Wight, Australie, Avatar, découverte, exploration, Futuroscope, Géode, grottes, James Cameron, John Garvin, Kokoda le 39e bataillon, labyrinthe, Les Fantômes du Titanic, Neil Marshall, Pandora, Papouasie-Nouvelle-Guinée, plongée, Sanctum, souterrains, spéléologie, technique, The Descent, Titanic

Ne cherchez pas trop longtemps : le nom du réalisateur de Sanctum n’apparaît pas sur l’affiche française du film. Mais celui de James Cameron, producteur exécutif et « créateur de Titanic et Avatar » comme on prend soin de nous le rappeler, est parfaitement visible. L’ambiguïté est si bien entretenue quant à la paternité du film que l’on pourrait presque hurler à l’imposture. La campagne marketing s’embarrasse peu de scrupules : sûr que le créateur d’Avatar a plus de crédit qu’un type au nom difficile à retenir et à écrire – Alister Grierson, avec vérification orthographique obligatoire – dont le seul fait d’armes est un long-métrage australien, Kokoda, le 39e bataillon, qui malgré un grand succès dans son pays d’origine s’est directement glissé dans nos bacs à DVD (chroniqué dans le seconde numéro de DVD Park II, sept/nov 2009) ; type dont la biographie, dans le dossier de presse, ne vaut pas tripette à côté de celle de son illustre aîné, qui occupe infiniment plus de pages. En fait, il faudrait plutôt considérer que le plan marketing nous a aidés : oui, car lors de vos sorties mondaines, il vous sera plus aisé de vous vanter auprès de vos amis du visionnage récent du dernier « film produit par Cameron, tu sais, le type d’Avatar » que du second film « d’Alister Grierson, l’Australien le plus cool depuis Peter Weir et Baz Luhrmann ». Et puis ça vous évitera d’écorcher son nom et de le transformer en « au lit cher Grison ». Cameron, c’est plus simple. Il a beau avoir un homonyme chef du gouvernement britannique, lui n’est rien moins que l’autoproclamé Roi du Monde (des Oscars) et de Pandora.
Tant que nous sommes sur le sujet, il est de notre devoir de pourfendre une autre mystification. La Rochefoucauld écrivait que « la simplicité affectée est une imposture délicate », et suivant cet adage la simplicité est toujours recherchée au profit de la bonne compréhension populaire. Soucieux de souscrire à cette raisonnable aisance spirituelle, Sanctum s’ouvre sur une indication stipulant que l’histoire s’inspire de faits réels. Or, le verbe « inspirer » peut servir tous les profits. En réalité, le scénario coécrit par Andrew Wight et John Garvin se base sur une mésaventure advenue au premier, à la fois producteur et spéléologue, dans les grottes de Nullarbor en Australie (récit qui a également inspiré une anecdote du film, relatée par George le souffreteux). Celui-ci se retrouva coincé sous terre après qu’une tempête eût encombré la sortie du souterrain, situation anxiogène au possible qui se résolut avec l’arrivée des secours. Les nécessités dramatiques de l’écriture scénaristiques, évidentes, expliquent pourquoi le récit finalement adapté s’éloigne tant de l’historiette d’origine ; mais il est curieux, dans ce cas, d’avoir souligné avec tant d’insistance l’inspiration réaliste de la production. Tous les scénarios, même originaux, s’inspirent sans doute d’une expérience primitive ; tous les romans également. Mais tous ne fanfaronnent pas de la sorte. Sanctum a tout de même pour lui d’avoir profité de l’expérience de deux plongeurs de métier (Wight et Garvin) et d’avoir été filmé à l’aide du matériel numérique haute définition utilisé sur Aliens of the Deep et Les Fantômes du Titanic, ce qui, dans un sens, s’il n’est pas tout à fait relatif à des faits réels, installe néanmoins le film dans la continuité d’un système esthétique et empirique bien rôdé.

Cette continuité se ressent bien, par ailleurs, dans le scénario : il n’est pas une miette de celui-ci qui ne semble calculée précisément pour répondre à des péripéties ou des caractères parfaitement éprouvés. On sent ici le talent de Cameron, habile pour faire du neuf avec du vieux, autant que son habituelle indigence : la progression du récit se confond rapidement avec un amoncellement de situations rocambolesques et la psychologie des personnages accumule les clichés les plus lénifiants, avec en point d’orgue la relation conflictuelle entre le père – Frank / Richard Roxburgh – et le fils – Josh / Rhys Wakefield, si lisse parfois qu’il donne l’impression d’avoir été retouché sur Photoshop. La morale, déclinée en pointillés au long du film mais perceptible dès les premières minutes, met en balance la connaissance que chacun de ces deux protagonistes a de l’autre, pour aboutir à ce qu’ils se découvrent réellement au fond des cavernes, au plus près du danger.
Avide de nouveauté, le spéléo-plongeur Frank dirige une vaste opération visant à explorer un inextricable réseau de grottes souterraines, en partie aquatiques, situé au fond d’un puits cyclopéen ouvert au cœur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Lucide, Josh, qui participe à cette expédition à contrecœur sous la houlette d’un paternel tyrannique, voit dans ces grottes un « sphincter géant », et l’image nous semble très parlante. D’autant que le film, dans sa première partie, joue implicitement avec le symbolisme sexuel : l’arrivée commune de Josh, du mécène de l’expédition Carl, et de la jolie copine de celui-ci, instaure en sous-texte une compétition entre les deux hommes, entre le riche adulte et le post-adolescent frustré, qui tout en gardant le sourire s’adonnent à un concours de virilité – tandis que Josh descend la cavité en rappel avec toute la rapidité de son expérience, Josh se lance dans le vide habillé d’un simple parachute ! En parallèle, plus de deux kilomètres sous terre, Frank et sa compagne s’engagent dans une cavité particulièrement étroite qui doit les mener à une jouissance inédite – la découverte d’une nouvelle chambre avec poche d’air.
La jouissance sexuelle n’étant jamais loin de la mort, le tragique ne tarde pas à s’installer avec le décès d’une plongeuse, trop épuisée et imprudente, événement qui plonge d’emblée la fine équipe dans le désarroi. Et qui précède le premier grand climax du récit : le déclenchement, avec 48h d’avance, d’une tempête tropicale qui condamne la sortie, et contraint les membres de l’équipe à partir en quête d’un potentiel passage jusqu’à l’océan. Entre l’eau et la pierre, entre le manque d’oxygène et le peu de réserves de nourriture, entre l’entrée définitivement close et la recherche d’une issue qui n’existe peut-être pas, l’aventure se décline sur le mode de l’angoisse et de la claustrophobie. L’entremêlement de plongeurs expérimentés et de débutants inquiets permet aux premiers d’inventorier, pour le plus grand plaisir dramatique du spectateur, la quantité de dangers qui les attendent au cours de leur périple.

Bien qu’ils égrènent les archétypes les plus usités du cinéma, les personnages parviennent miraculeusement à rester un tant soit peu attachants, suffisamment pour justifier d’une expérience affective puissante à défaut d’une identification probante. Le cahier des charges est établi de telle façon que toute surprise se voit totalement exclue des trajectoires psychologiques : le fiston va découvrir les qualités « souterraines » de son père, qui avoue avec franchise son inaptitude à vivre en société ; le financier de l’expédition, Carl / Ioan Gruffudd, est un casse-cou arrogant ; sa promise, Victoria / Alice Parkinson, se démarque par son caractère fort avant de redevenir la faible femme qu’elle était en secret ; le bras droit de Frank, George / Dan Wyllie, sert de relais à la relation conflictuelle entre le père et le fils ; etc. De tous, Frank reste le plus surprenant. Sa totale indifférence aux événements ; la rapidité avec laquelle il se débarrasse des scrupules moraux, trop encombrants ; son acharnement à rechercher toujours les solutions les meilleures en refusant tout laisser-aller ; bref, sa rigidité absolue en fait l’incarnation du parfait salopard, attachant en ce qu’il poursuit vainement un rêve inestimable – celui d’explorer entièrement l’un des derniers sites vierge de tout regard humain, une terra incognita qui ne serait qu’à lui et qui vaut tous les sacrifices.
Si Sanctum adopte le point de vue de Josh, c’est bel et bien le fantasme troglodyte de Frank que la caméra explore durant une heure quarante-cinq. Ou plutôt : le fantasme du père vu à travers les yeux d’un fils désireux de le comprendre, et qui a jusque là échoué à en englober toutes les particularités. Le réseau souterrain, labyrinthique, ressemble à ce que serait une projection de l’esprit complexe de Frank. Lorsque Josh et Vic arrivent au camp de base, au sommet du puits, un membre de l’équipe leur montre une séquence sur ordinateur visualisant la totalité du parcours qui mène jusqu’au camp avancé, deux kilomètres sous terre ; il fait néanmoins remarquer que la modélisation en 3D, sur laquelle il travaille depuis bientôt cinq ans, n’est pas encore achevée. Remarque qui vaut surtout pour Josh : les recoins de la psyché paternelle lui échappent encore.

Au-delà de l’incursion psychologique, somme toute ordinaire, c’est surtout visuellement que le film propose une expérience étonnante. Force est de constater que, dans le flot continu de la production 3D actuelle, l’esthétique de Sanctum sort du lot et impose sa perfection. La participation de James Cameron prend tout son sens dans l’usage de cette technologie, qui atteint ici à son paroxysme : le cadre joue constamment sur la profondeur de champ et l’alternance entre perspectives ouvertes et rétrécissements de l’espace visuel. En cela, l’arrivée des personnages sur le camp de base, lors d’un trajet en hélicoptère au ras d’une épaisse jungle, jusqu’au survol du puits sans fond, agit comme un manifeste esthétique : le film se décline sur le mode du voyage et entretient des rapports non-conflictuels avec le documentaire – Andrew Wight, par ailleurs, est le réalisateur de nombreux documentaires sur la plongée sous-marine. Le décor devient lui-même un personnage à part entière, reléguant les êtres humains à des rôles de figuration. Tout en s’apparentant à l’anxiogène The Descent de Neil Marshall et en puisant dans des thématiques chères à l’imaginaire de Cameron – persistance des motifs de l’exploration, de la fusion avec la nature, de l’élément aquatique – et notamment déclinées dans Abyss, Sanctum tisse des liens plus francs avec les démonstrations techniques m’as-tu-vues fabriquées pour la Géode et le Futuroscope.
Le créateur d’Avatar confirme combien la 3D peut être fonctionnelle lorsqu’elle s’incarne dans l’exploration de paysages inédits, qu’ils soient extra-terriens (Pandora) ou souterrains. Sanctum est en quelque sorte une réponse techniquement parfaite aux détracteurs d’un système visuel revenu à la mode souvent pour le pire, et qui a atteint son paroxysme dans la bêtise avec des productions tournées en 2D et boostées en 3D pour des raisons de pur marketing – voir l’indigent Choc des Titans. Pour résumer, si la narration et la psychologie restent à la surface, c’est dans son esthétique achevée que Sanctum prend toute sa dimension.
Eric Nuevo
> Sortie le 23 février 2011
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: 11 février 2011, 2.0, A.I., Apple, Avatar, électronique, Bill Gates, bleu, blockbuster, Bruce Boxleitner, Cameron, clones, concepteurs, course, Daft Punk, Dillinger, disney, disques, dollars, effets spéciaux, George Lucas, Google, grille, I.A., informatique, Intelligence Artificielle, Internet, ISO, Jeff Bridges, jeux d'arcade, jeux vidéo, Kevin Flynn, laser, licence, lumière, Matrix, MCP, Microsoft, millions, motos, numérique, ordinateur, PC, programmes, programmeurs, Quorra, réseaux sociaux, rôles, rotoscopie, rouge, séquelle, Skywalker, Star Wars, Steve Jobs, Steven Lisberger, suite, Super-héros, système d'exploitation, Tron, virtuel, Wachowski, web, zen, Zuckerberg

Il aurait dû être écrit que le XXIè siècle serait virtuel ou ne serait pas. Suprématie médiatique des réseaux dits "sociaux", menace d’une intelligence artificielle surpassant celle de l’Homme, domination des machines, mécanisation et/ou numérisation grandissante des tâches humaines, le sujet informatique au sens plein continue d’alimenter le flux de la production cinématographique à grand spectacle. Titre phare pour toute une génération – la première à s’initier aux joies du micro-ordinateur familial, à s’approprier un 7e Art dopé aux effets numériques et une nouvelle culture des images -, le Tron de Steven Lisberger (1982) peut se voir plus que jamais (et a posteriori) comme le pionnier du genre "aventure informatique", une plongée au cœur d’un système d’exploitation à l’écran comme hors-champ, exégèse vulgarisée de l’idée du récit par, pour et au sujet de l’ordinateur – la pellicule de Lisberger étant la première à faire autant appel à l’imagerie "de synthèse". Culte pour l’époque, marquant pour sa décennie et par son attrait technologique où le PC allait devenir, plus qu’un objet de premier plan du cinéma, une entité voire un genre à part entière, Tron n’est pas le chef-d’œuvre que certains se sont empressés de décréter (il lui manque la personnalité d’un réalisateur capable de transcender le concept du "virus dans le système", comme le feront à leur manière des maîtres en devenir de la SF et du fantastique James Cameron, Andy et Larry/Lana Wachowski, pour ne citer qu’eux), mais Disney y mit suffisamment de moyens et d’intelligence technique (les bons artisans au bon endroit) pour asseoir sa place méritée de divertissement science-fictionnel mémorable.

Presque trente ans plus tard, le studio aux grandes oreilles n’hésite pas à remettre en jeu les mêmes atouts de production, déployés proportionnellement à notre ère du blockbuster démesuré où, il faut bien le dire, la course à l’innovation spectaculaire (qui ne constitue en rien un gage de qualité esthétique et narrative) dérive vers l’indécence budgétaire, un concours de gros sous que les major companies perpétuent de mal en pis, pour le meilleur (oui quand il s’agit d’un Avatar) mais plus souvent pour le pire (non aux dizaines de produits frelatés que la Fox, sans doute la plus fautive de tous en matière de mauvais goût – hormis sa salvatrice percée pandorienne – finance et exploite sans respect de l’intelligence de son public amateur du genre fantastique : cf. l’ignoble et stupide Predators). Passé l’indignation que soulève, surtout les jours de mauvaise humeur, son budget de 170 millions de dollars (annoncé tel quel, donc probablement minoré par rapport à la réalité chiffrée), la suite très marquettée (et ça n’a rien d’une tare, en soi) de Tron, intitulée L’Héritage (titre signifiant si l’on considère la question sous l’angle du capital économique, patrimonial, légué) présente les mêmes atours séduisants et la même simplification thématique que son prédécesseur. Qualités et défauts de l’original reproduits avec une belle revalorisation technologique donc, mais qui souffrent du balayage conceptuel entre temps opéré par, excusez du peu, la saga Matrix. À l’époque de la sortie en France du film de Lisberger, feu le magazine Actuel avait écrit : "L’Empire Disney contre-attaque ; Tron, le Star Wars du dessin-animé". Le propos, outre l’imbécillité de sa comparaison biaisée (ne tirons pas plus sur le corbillard critique), avait le mérite de soulever l’approche tactique du studio face au succès du clan Skywalker. Aujourd’hui, la concurrence s’est déplacée et démultipliée. Disney raisonne en termes de franchise (ce que le film de Kosinski montre intelligemment dans son incipit, avec inserts sur les figurines des programmes/gladiateurs tandis que Jeff Bridges/Kevin Flynn raconte à son fils quel combat il a mené contre le MCP) et, sur ce point, lui comme les cinq autres majors peuvent se considérer comme attaqués de toutes parts : films de super-héros (les imminents Thor, Captain America et reboot de Spider-Man d’un côté, les ravageurs Dark Knight de l’autre), sagas de magiciens, fresques épiques et fantasy, actioners divers et variés (les nouveaux 007 et leur surenchère d’adrénaline). C’est la raison pour laquelle Tron l’héritage s’engouffre dans plusieurs directions à la fois, parfois jusqu’à se perdre en conjectures crypto-humanistes (la zénitude branchée de Flynn père, la naturalité "tout en virtualité" de Quorra, représentante d’une nouvelle espèce : l’Humain transcendé par la beauté de la nature programmée).

Dans ce volet où le fils de Flynn, parvenu à l’âge adulte ou presque (il se comporte en gamin gâté donc immature) marche sur les traces de son père disparu vingt ans plus tôt et le retrouve dans le jeu d’arcade et le monde électronique que ce dernier avait conçus, les aventures des héros rejoignent les concepts ludiques que véhiculait déjà l’original, à savoir des jeux du cirque en mode futuriste, des questionnements identitaires entre l’homme et ses projections informatisées (le fameux "je pense donc je suis" appliqué aux logiciels) : programmes, mémoire centrale, entité – conscience artificielle – supérieure, dépassement des frontières des réseaux traditionnels, recréation de la réalité dans un monde en vase-clos mais possiblement ouvert sur le nôtre et soumis aux lois de la programmation informatique et du jeu vidéo…
Compte-tenu, donc, de sa valeur ajoutée technologique, Tron l’héritage n’échappe pas à une volonté de faire dans l’ostentation, le clinquant virtuel, l’imagerie zen "new-age" presque sectariste (Flynn père retiré du reste du monde dominé par son alter ego numérique Clu 2.0) où se superposent avec roublardise une certaine idée de la philosophie de l’Internet moderne (sagesse séculaire de "l’ancien" issu du "vieux monde") et celle de nouveaux gourous de la culture "web" enrôlant des milliers d’adeptes (Clu 2.0, version contaminée de l’idéal programmé par Flynn/Bridges), à l’image d’un Zuckerberg, ou même de Bill Gates et Steve Jobs créant des besoins et les rendant instantanément indispensables. Très, trop, démonstratif des millions qui ont servi à sa conception, Tron l’héritage cède dans ses scènes de spectacle ("d’action" serait beaucoup dire) à la facilité du divertissement visuel spontané, de ceux s’évertuant à combler l’œil d’un trop-plein d’effets, de lumière, de magie pourrait-on dire, de l’informatique pensée comme un univers à part entière, avec ses règles et son évolution de vie. La bonne idée s’incarne ainsi tout entière dans les ISO, cette forme de vie apparue spontanément dans le monde généré par Flynn et que lui et les programmes Tron et Clu s’étaient jurés de régir avec probité – jusqu’à la corruption spirituelle, idéologique, de Clu, programmé pour la perfection donc pour l’élimination de tout ce qui n’entre pas dans le champ de cette définition. L’allusion totalitaire et génocidaire, si elle s’avère scolaire, plaquée sur un récit qui, autrement, ne différerait pas beaucoup du film initial, n’en demeure pas moins intéressante, bien qu’émotionnellement alourdie par un excès de bons sentiments – les mêmes qui rendent superficielle la sagesse de Flynn père, Gandhi-Dalaï Lama à paillettes numériques, assis en tailleur dans un salon extrait d’un catalogue de déco ultra design, et dont le lustre du mobilier tente clairement d’achalander le décor pour un spectateur perçu comme cible en mal de signes extérieurs de richesse (surtout vu le budget du film et le prix du billet dans les salles équipées 3D). Dans cet étalage de richesses digitales, les pontes de Disney et leur réalisateur interchangeable (comme Lisberger en son temps, Joseph Kosinski est promis à un brillant avenir de faiseur servile et de bon technicien ; ce qui n’a rien d’un défaut dans une industrie mais limite l’ambition artistique du film) projettent un monde sans aspérités, tableau argenté rehaussé de bleu et de rouge, d’une apparence si lisse qu’elle en devient écœurante. C’est dans cet aspect involontairement poussé jusque dans ses retranchements métafilmiques (réalisation sans personnalité, casting insignifiant, interprétation très légère de Bridges) que Tron l’héritage se dilue, jusque dans sa caractérisation éponyme absolument anonyme (un comble !) : "l’icône" Tron, personnage charnière du métrage de 82, brille par son absence, le célèbre protecteur des concepteurs étant réduit à l’état figuratif (et masqué tout au long du métrage !), tandis que son pendant réel, Alan Bradley (Bruce Boxleitner), végète à sa place plus que secondaire. On aurait pourtant imaginé ce protagoniste agir avec intelligence au sein de la compagnie corrompue par l’esprit mercantile de Dillinger, tandis que Flynn père et fils rétabliraient égalité, justice et paix dans le monde électronique où tous deux sont retenus prisonniers.

Thématiquement et esthétiquement victime, en quelque sorte, de l’épuration qu’il met en scène comme mal absolu de son intrigue, Tron l’héritage soulève ainsi dans sa formalisation, l’idée d’une dictature des apparences et de la représentation graphique, un concept que met par exemple en lumière ce clone numérique de Bridges-acteur, approprié lorsqu’il est une projection du programmeur Flynn (Clu 2.0), problématique, limitatif (artificialité de la perception) quand il s’insère dans l’histoire du monde réel, pour figurer l’acteur avec vingt ans (voire trente) de moins. Tron l’héritage puise et accomplit sa légitimité numérique dans cette superficialité, qui plus est renforcée en projection en 3D par l’absence de grammaire cinématographique adaptée au procédé (à peine un jaillissement et deux reliefs qui accrochent la pupille…). À ce stade, le phénomène a tout du paradoxe, stimulant pour le critique à défaut d’être révolutionnaire pour le spectateur : si 3D il y a, elle se trouve, au niveau du cadre, surtout dans l’œil de Flynn fils soudain témoin de l’étendue d’un monde qu’il ne faisait qu’imaginer jusqu’ici à travers les contes de son père ; et, hors-champ, dans le développement technologique que les magiciens de Disney ont mené à son terme spectaculaire (toutes les séquences de jeu et de course – surtout celle des motos – ont un effet hypnotique et provoquent un vertige spectatoriel grisant) mais non diégétique.
Exception faite de sa dramaturgie flirtant avec le questionnement philosophique, existentiel et politique des plus grandes œuvres cinématographiques axées sur les mondes virtuels, mais sans en avoir la profondeur, ni thématique, ni stylistique, Tron l’héritage se cantonne à une mise à jour (certes distrayante) de son système original, dont la licence se paie désormais très cher – jusqu’à 170 millions si l’on se place du côté du studio.
Stéphane Ledien
Sortie en salles le 9 février 2011
> À propos de mondes virtuels, d’univers informatiques et de réseaux sociaux à l’écran, lire aussi notre dossier de une dans VERSUS n° 20, actuellement disponible.
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, action, adaptation, Avatar, chorégraphie, Croyance, Dev Patel, Hollywood, Incassable, Le Dernier maître de l'air, le village, magie, pouvoirs, série, Shyamalan, Signes, Sixième sens, Stérépscopie

Après la sortie du Dernier maître de l’air, où en est le cinéma de M. Night Shyamalan ? Comme l’a justement souligné Eric Nuevo dans ces colonnes, il pèse sur le dernier film de l’enfant roi du cinéma hollywoodien du début des années 2000, la chape de plomb des grands studios qui privent petit à petit notre génie de ses facultés créatrices. Par exemple, la 3D, « rajoutée » en post-production, n’était sans doute pas prise en compte par l’auteur au commencement de l’entreprise. Pendant que Paramount essayait de gonfler les recettes du film, celui-ci était finalement projeté dans une version stéréoscopique très laide, qui ne met pas en valeur les efforts de mise en scène du cinéaste. Alors qu’il se murmure une suite à ce qui reste pour l’instant le chef-d’œuvre de son auteur, Incassable, Shyamalan semble parti pour s’embourber dans une saga fantastique tirée d’une série animée pour enfants, et clairement destinée à ceux-ci. La rapidité d’exécution des éléments narratifs de ce Dernier maître… laisse perplexe au regard des contes intimistes que constituaient jusqu’ici les films les plus réussis du cinéaste, où jamais plus de trois ou quatre personnages formaient le noyau dur d’une intrigue simple qui s’étalait sur quelques jours, dans le cadre d’une famille (Incassable, Signes), ou d’une communauté (Le Village). L’étalement à venir du récit des suites du Dernier maître… laisse donc apparaître une césure dans l’œuvre de Shyamalan qui se retrouve à gérer une intrigue surnaturelle aux quatre coins du globe. Toujours emprunt de certains thèmes forts (l’enfance, la croyance…) des précédents films du cinéaste, Le Dernier maître… confirme que son auteur est bel et bien sur une pente descendante.

Comme un rituel, Shyamalan avait pris l’habitude d’apparaître dans ses films, dans des rôles secondaires qui ne relevaient pourtant pas de l’anecdote. Ainsi, dans Incassable, fouillé au corps dans les coursives du stade par David Dunn, le personnage interprété par le cinéaste remet en cause les facultés extraordinaires de son personnage principal, qui par le simple contact avec une personne, peut « voir » si celle-ci a commis un crime. Dans le film, Willis pensait que Shy dealait de la drogue, mais l’interpellation ne prouvera rien. Le cinéma de Shyamalan est affaire de croyance, ou du moins l’était. Dans ses meilleurs films, le spectateur remettait toujours en cause, souvent à travers le regard d’un personnage complice (on y reviendra), l’incursion du fantastique dans le contexte réaliste qui porte le film. Dans l’exemple suscité, c’est ainsi le créateur de l’intrigue qui vient remettre en cause les pouvoirs de son héros, et par la même faire balbutier la croyance du spectateur envers les capacités extraordinaires de celui-ci. À l’opposé de cet exemple brillant (on aurait aussi pu citer le cas de Signes, où Shy interprète le rôle de l’homme qui a tué accidentellement la femme du Pasteur joué par Mel Gibson, lui faisant ainsi perdre la foi avant que celle-ci ne revienne avec la présence d’aliens), se trouve ainsi Le Dernier maître..., où Shyamalan n’apparaît pas. Deux ans plus tôt, dans Phénomènes, il fallait avoir l’ouïe fine pour entendre la voix du cinéaste au téléphone, exprimant un « Allô » coupé sèchement par la belle Alma, sa maîtresse en fuite vers la campagne avec son mari, et qui d’un coup rompt avec ce personnage indésirable et parasite qu’ « interprète » Shyamalan. Comme si, au fond, il lui avait été demandé de ne plus apparaître dans ses films, et de mettre un terme à ses pratiques métafilmiques qui consistaient à venir commenter et alimenter le récit de l’intérieur. Pas étonnant alors que Phénomènes ait été une grosse déception pour de nombreux fans, déçus de voir un pitch aussi fascinant réduit en un thriller honnête mais à consommation immédiate, où manquait cruellement la pâte habituelle de son auteur désormais invisible.

Surtout que Phénomènes déçoit aussi sur un plan thématique d’ordinaire majeur dans le cinéma de Shyamalan : l’enfance. La petite fille en fuite avec le couple d’amis de ses parents (Walhberg/Deschanel) paraît muette et insensible à ce qu’il se passe autour d’elle, là où d’habitude, l’enfant tient un rôle primordial dans l’avancée des récits de chaque film du cinéaste, allant même jusqu’à épouser par endroits le regard du spectateur. Dans Incassable, Joseph, le fils de David, pousse ainsi celui-ci à développer ses pouvoirs, comme un coach pousse son poulain à faire toujours mieux (la scène des altères). Personnage démiurgique, Joseph ressemble aux enfants de Mel Gibson dans Signes, qui attendent avec impatience et crainte l’arrivée des extra-terrestres, quand le patriarche, pragmatique, se refuse à y croire. Dans le malaimé mais pourtant indispensable Le Village, c’est Noah (Brody), un enfant dans un corps d’adulte (puisque mentalement déficient), qui permettra aux anciens de continuer leur mensonge après avoir trop voulu jouer (comme un enfant joue avec un jouet) avec les costumes des monstres de la forêt. Auparavant, c’est aux jeunes enfants de la communauté (et donc aussi aux spectateurs du film), que l’on fait croire à la présence des prédateurs, avec ces carcasses d’animaux répandus un peu partout dans le village. Enfin dans La Jeune fille de l’eau, Cleeveland Heep ne doit-il pas écouter tous les soirs l’histoire de ce conte exotique, parfois allongé sur un canapé en mangeant des cookies, comme un gosse qui finit sa journée en se faisant lire une histoire avant de dormir ? Il y a quelque chose de naïf à s’abandonner, comme les enfants s’abandonnent aux histoires qu’on leur raconte, aux fictions de Shyamalan, surtout quand celles-ci dépassent l’entendement en retombant magistralement sur leurs pieds. Mais Le Dernier maître…, pourtant pas avare en jeunes personnages, n’offre aucune complexité de lecture, aucune ambigüité. Difficile ainsi de s’identifier en Katara et Sokka, cette jeune fille et son frère qui suivent les pas de Aang, l’Avatar tant attendu pour faire régner la paix sur la planète entre les différentes nations. Si ce n’est un maigre rebondissement uniquement destiné à nourrir la chair des prochains épisodes (Aang ne maîtrise pas encore tous les éléments), jamais l’on ne peut remettre ici en cause la destinée de cet enfant amené à vaincre tous ses assaillants. Et le pire, c’est que le dénouement est entendu dès la première bobine. Comme si quelque chose s’était cassé, le spectateur n’arrive plus à se laisser aller face à ce film trop enfantin et limpide, quand il régnait encore de l’ombre et de l’inquiétude autrefois.

Dans Le Dernier maître…, il y a toutefois un personnage auquel se raccrocher, et qui laisse apparaître une filiation avec d’autres films du réalisateur. Interprété par Dev Patel (Slumdog Millionaire), le Prince Zuko est l’un des protagonistes les plus sombres et ambivalents que Shyamalan ait mis en scène dans sa carrière. Une lueur d’espoir pour l’avenir de la série, d’autant que le prochain épisode promet de s’occuper plus spécifiquement de son cas. Abandonné par son père qui règne sur la Nation du Feu, Zuko ne peut revenir parmi les siens qu’après avoir capturé l’Avatar. Electron libre dans un film surfant sur un manichéisme primaire (l’eau contre le feu, les blancs contre les noirs, les gentils contre les méchants), ce personnage entier peut susciter à la fois la crainte et l’empathie, tout en étant spectateur de l’affrontement entre les nations rivales (un peu comme l’était Joseph dans Incassable). S’il a toutefois du mal à trouver pour l’instant sa place dans le récit, il n’est pas impossible de voir en lui l’élément perturbateur que Shyamalan a toujours joué dans ses propres films (on en dira pas plus sur les origines indiennes du comédien). Reste à savoir comment se développera l’intrigue (ou pas) autour de ce personnage prometteur qui contraste avec le maigre charisme du trio d’adolescents parti pour sauver le monde. D’autant que Zuko ramène avec lui la question de la filiation parents/enfants, très importante dans les premiers films de l’auteur. Des héros en manque de père de Sixième sens ou du Village, aux parents de substitution de Phénomènes, en passant par les familles en crise d’Incassable ou Signes, il y a toujours eu dans le cinéma de Shyamalan ce besoin de montrer des enfants et des adultes en conflit, pour qui le récit en cours devient quête existentielle. Noyée dans la lutte que se livrent les Nations du Feu et de l’Eau, celle qu’entame Zuko symbolise parfaitement cette idée, puisqu’il ne peut vivre pleinement tant que son père ne l’aura pas réhabilité.

On espère que cet arc narratif sera au cœur du deuxième volet, si deuxième volet il y a. Après avoir commencé à prendre l’eau avec Phénomènes, la carrière de Shyamalan continue sa lente déclinaison vers un univers de plus en plus formaté où les doubles niveaux de lecture se font rares, malgré la persistance de quelques bonnes idées thématiques, et d’une mise en scène souvent inspirée. C’est ainsi, on ne voit plus aujourd’hui comment Shyamalan pourrait refaire surface, à moins d’en revenir à ce qu’il sait faire de mieux : prendre au cœur de l’Amérique quelques personnages luttant contre eux-mêmes pour se dépasser et toucher au fabuleux. Avec, toujours en ligne de mire, un œil porté du côté de la société des adultes, qu’elle soit vue ou non par les enfants. Dans ces trop gros caractères de conte pour gamins, Le Dernier maître… ne devrait être, on l’espère, qu’une pause (la moins longue possible serait le mieux) dans la filmo d’un auteur qui ne peut pas se contenter de si peu. D’ailleurs, n’est-ce pas le credo des précédents films de Shyamalan que de faire naître de l’espoir et du merveilleux à partir d’un quotidien moribond ? S’il n’a pas encore touché le fond, le cinéaste n’a plus d’autre choix désormais que de nous étonner et de nous émerveiller à nouveau.
Julien Hairault
































