Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: Alfonso Cuaron, amour, apocalypse, Émotion, contagion, David MacKenzie, Eva Green, Ewan McGregor, film de virus, fin du monde, Gilles Deleuze, goût, Les Fils de l'homme, Logique du sens, maladie, odorat, ouïe, perte de sens, sentiment, Steven Soderbergh, toucher, vue

À vouloir relater la perte des sens, une œuvre de cinéma ne prend-elle pas le risque de perdre le sien, qui est d’exciter les nôtres ? Ce paradoxe fait tout le sel de Perfect Sense tout en marquant sa limite. Puisque les séances de cinéma ne sont pas encore en odorama et ne s’apprécient pas par le biais du palais, du moins pour le moment, le fait que MacKenzie passe une bonne heure de son film à traiter de la disparition brutale de ces deux sens tient d’une forme de négation du problème. En effet, à moins de virer nettement dans l’expérimental, Perfect Sense ne pouvait décemment pas commencer par sa fin – par le gommage des sens principalement sollicités par le medium en question, finalité que l’on attend comme le looping conclusif dans un grand huit tout en se sachant emporté inexorablement vers lui. Usant de ce vrai / faux suspense, MacKenzie joue sur l’interrogation du spectateur quant au changement progressif de la forme filmique : comment mettre en scène la disparition des sens de ses personnages et comment, par corollaire, le faire éprouver au spectateur ? Le réalisateur pousse son propos jusqu’à créer un véritable malaise qui, loin de s’effacer avec la dernière image, ou dernière non-image, est exacerbé par la sensation diffuse d’avoir vu, au choix, la plus belle histoire d’amour de l’année ou la bluette la plus indigeste de la décennie. Nous avons fait notre choix : Perfect Sense se situe résolument dans la première catégorie.
Le déroulement narratif, classique durant une heure, finit par effectuer un brutal virage vers ce non-sens dans lequel risque de choir tout film à tendance expérimentale qui ne s’assume pas vraiment. Pour être plus clair : Perfect Sense n’est pas ce qu’il promet d’être tout en étant la merveille qu’il ne laissait pas soupçonner. Au départ, MacKenzie relate la rencontre entre deux personnages, Susan (Eva Green) la biologiste, amante épuisée par une relation récemment conclue dans la douleur, et Michael (Ewan McGregor), chef cuisinier inventif inapte aux relations sentimentales ; avec, en parallèle, la diffusion lente mais imparable d’un mystérieux virus qui supprime les sens un par un, en commençant par l’odorat. Dans le décor d’une Glasgow urbaine et cosmopolite, illustrative de toutes les villes du monde, Michael travaille dans un restaurant dont la cuisine donne sur la ruelle où vit Susan. Leur rencontre, hasardeuse, ne mène que lentement à une passion naissante, sur un rythme proche de celui de la propagation du virus – nonchalant, presque apathique, pour devenir brutal et lancinant. Chaque perte d’un sens est précédée d’une soudaine poussée émotionnelle : dépression avant gommage de l’odorat, fringale avant disparition du goût, etc., de telle sorte que les sentiments sont exacerbés une dernière fois, en guise de chant du cygne, avant de s’effacer purement et simplement. En repoussant au maximum la perte irrécupérable du sens fondamental dont a besoin le spectateur – la vue – MacKenzie rejette la tentation de faire de son film une véritable expérimentation visuelle et sonore. À la place, il joue jusqu’à son paroxysme le jeu du bon et du mauvais sentiment, opposant aux penchants nihilistes et dépressifs de ses personnages une célébration idyllique de la beauté à travers d’insolites séquences new age – qui ne sont certes pas le meilleur côté du film.
Si le sujet rappelle par certains côtés les « films de virus », dont l’excellent Contagion de Steven Soderbergh est l’avatar le plus récent, et si le film n’est pas dénué d’un arrière-plan métaphorique, il reste que Perfect Sense raconte moins une histoire de pandémie inexorable qu’il ne compose une ode lyrique au grand amour et à la résilience humaine par le rapport à l’autre. On se souvient que Contagion se clôturait sur la perspective d’une remise à plat des relations humaines – Matt Damon réunissant sa fille et le petit ami de celle-ci pour une soirée dansante, une fois le vaccin inoculé à la population. David MacKenzie suit cette ligne de conduite, en se montrant à la fois plus désespéré et plus naïf dans sa vision de la sensibilité. Chez lui, l’amour est un point fixe universel, une sorte de pendule de Foucault émotionnel qui offre à l’humanité un espoir de se pérenniser, mais en promettant à tous les vivants un gommage de ce qui fait leur mode d’être au monde. Quand on ne peut plus ni sentir, ni goûter, ni entendre, ni voir, ni toucher, seule l’émotion exacerbée permet encore de croire en un avenir possible. Et puisque le réalisateur refuse de considérer cette interrogation sur l’avenir – il évoque brièvement la naissance d’un enfant doté de tous ses sens alors que l’humanité se désagrège – là où Alfonso Cuaron en faisait une note positive dans son très sombre Les Fils de l’homme, il nous interdit en même temps de nous extraire de l’existence du couple Susan / Michael et de leur drame intime. Ce qui était d’abord d’ordre universel finit par se rétracter dans la double individuation : ainsi, l’un des symptômes précédant la perte d’un nouveau sens, une ire terrible dirigée vers ses proches, se transforme pour le couple en un exutoire personnel où la violence extériorisée projette une tragédie personnelle. Perfect Sense n’est donc pas autre chose que le récit de deux inadaptés sociaux qui, en apprenant amour et partage, testent les limites de leur désappropriation du moi au profit de l’autre et s’interrogent sur ses conséquences : que reste-t-il de soi lorsqu’on est en couple ? Le lien avec l’autre a-t-il pour corollaire une perte de son individualité ?
En couvrant son fond apocalyptique d’une réflexion sur l’état du monde confronté à l’inexorable, MacKenzie traduit l’idée que l’équilibre du réel repose sur la connexion des mondes entre eux – car il n’y a pas un monde, celui dans lequel progresse l’humanité, mais autant de mondes qu’il y a d’individus. Il s’agit pour chacun des personnages d’approcher, connaître puis comprendre le monde qu’est l’autre afin d’atteindre la plénitude en soi. Gilles Deleuze l’écrit dans Logique du sens : en changeant de regard sur soi, on modifie son regard sur l’autre ; l’autre n’est ni sujet ni objet, « c’est l’irruption dans ma vie d’un monde possible », et c’est par l’autre que nous pouvons élargir notre vision de la réalité. « Par sa simple présence, imprévisible, il nous fait entrevoir des expériences nouvelles, nous initie aux univers qu’il habite. » La scène qui voit Michael préparer un plat dans son restaurant pour une Susan esseulée et déprimée illustre bien la théorie deleuzienne, Susan avouant qu’elle n’a pas l’habitude de se préparer à manger, Michael lui apportant, en même temps qu’un peu de réconfort, une partie de son monde, de ce qui le constitue en tant qu’individu : son aptitude particulière pour l’expression gustative. Les univers de chacun s’entrechoquent, jusqu’à ce que l’un et l’autre abandonnent le décor de leur ancien métier, elle délaissant son laboratoire d’analyse – de toute façon plus personne n’y travaille – et finissant, dans un accès de colère, par le désordonner, et lui fermant définitivement la porte du restaurant après des tentatives pour conserver un semblant de normalité, alors même que l’humanité ne jouit plus du goût. C’est dans cette spécificité apocalyptique que MacKenzie construit une forme d’ « illogique du sens », puisque la perte progressive des perceptions va à l’encontre de l’accouplement des mondes, tandis que cet accouplement s’accomplit vaille que vaille dans une réalité qui se délite.
À mesure que la perte sensitive s’illustre par une déréliction naturelle de l’existence – rues vidées de ses occupants, habitants retranchés chez eux, refus d’aider son prochain, salles de classes abandonnées – et que l’espace autour des personnages semble se réduire, le monde unique formé des univers conjoints de Michael et Susan prend tout son sens, se développant dans le rejet avant d’aboutir à l’union parfaite – dans une séquence finale d’une beauté sidérante. Cette apocalypse insensée creuse dans l’esprit ses marques profondes, d’autant qu’elle est merveilleusement accompagnée par deux grands comédiens aux regards hésitants, à la beauté flottante.
Eric Nuevo
Sortie le 28 mars 2012
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: A.I., adaptation de roman, Allemagne, amour, Angleterre, armée, Arrête-moi si tu peux, Émotion, candeur, Cheval, conflit, courage, David Cross, David Thewlis, Emily Watson, Europe, film de guerre, France, Grande Guerre, humanité, innocence, Janusz Kaminski, Jeremy Irvine, John Williams, Kathleen Kennedy, La Guerre des mondes, La Liste de Schindler, Le Terminal, Lee Hall, Michael Kahn, Michael Morpurgo, naïveté, Niels Arestrup, no man's land, parcours christique, Peter Mullan, poulain, Première Guerre mondiale, Richard Curtis, ruralité, sentiments, Steven Spielberg, Tom Hiddleston, tranchées, valeurs

Dans la douceur de la campagne anglaise, Ted Narracott retourne à sa ferme avec le fringant étalon qu’il vient d’acheter par orgueil, alors qu’il allait au village dans l’idée de ramener une bête de somme. Son fils Albert s’entiche du poulain, auquel il donne le nom de Joey. Leur indéfectible amitié est suspendue lorsque Ted est obligé de vendre Joey aux officiers anglais sur le départ : l’Europe se débat dans la Première Guerre mondiale et la cavalerie a besoin d’animaux frais pour partir au combat. Le capitaine Nicholls promet de ramener Joey en pleine forme à l’issue d’un conflit censé se terminer rapidement.
Quelques mois à peine après l’impressionnant Tintin, Spielberg récidive avec un chef-d’œuvre : Cheval de guerre est une succession de perles visuelles, un chapelet d’idées hallucinantes de mise en scène, une ribambelle d’émotions diverses et variées qui nous font passer du rire aux larmes. C’est la remarquable traduction sur grand écran d’un roman jeunesse de Michael Morpurgo, publié en 1982 et adapté pour le théâtre en 2007 en Grande-Bretagne. Cheval de guerre, c’est aujourd’hui l’œuvre brillante d’un fringant jeune homme de 65 ans qui, sous couvert d’un retour en arrière vers ses œuvres naïves des années quatre-vingts et vers un certain classicisme formel, après une décennie de noirceurs et de destructions, prouve qu’il n’a pas fini de nous surprendre, et que la « grande forme » hollywoodienne a encore de belles bobines devant elle. D’autant que toute la famille Spielberg est présente : Kathleen Kennedy à la production, Janusz Kaminski à la photographie, John Williams à la musique et Michael Kahn au montage.

Malgré une entrée en matière (d’environ trois quarts d’heures) qu’il faut bien qualifier de poussive, noyée derrière une vision pittoresque de la campagne anglaise et des difficultés d’une famille de fermiers à l’orée de la Première Guerre mondiale, mélange entre une pastorale lyrique et une peinture socialisante que l’on trouvera au choix trop timide ou trop caricaturale, Cheval de guerre, dès lors que l’ombre du conflit européen commence à effleurer les verts pâturages de la famille Narracott, atteint un rythme de croisière d’une intensité telle que le spectateur en reste bouche bée. D’une audace narrative perpétuellement renouvelée, le scénario de Lee Hall (Billy Elliot) et Richard Curtis (Quatre mariages et un enterrement, Coup de foudre à Notting Hill) propose de suivre le canasson Joey à travers ses rencontres successives avec des officiers anglais, de jeunes conscrits allemands, une paisible famille et un régiment français.
Chaque camp possède son lot de bonnes âmes et d’acariâtres bonshommes n’hésitant pas à utiliser les chevaux pour les tâches les plus ingrates. Indifférent aux idéologies politiques, à l’agressivité humaine, aux conflits territoriaux, Joey franchit les frontières et passe d’uniforme en uniforme au gré des hasards, armé de ce double avantage qu’est l’intelligence et l’innocence de l’animal. « Les chevaux ne font pas de politique ; ils ne se préoccupent que de leurs fardeaux », souligne Steven Spielberg. Et c’est là que Cheval de guerre fait des miracles : en adoptant le point de vue le plus apolitique et le plus désintéressé qui soit, il offre une visualisation parfaitement subjective des événements de 14-18 à travers les seules expressions de l’amitié et du courage.

C’est dans la célébration de ces sentiments qu’il faut lire Cheval de guerre, film qui pourrait déplaire à ceux qui préfèrent, chez le cinéaste, le regard de plus en plus pessimiste et déshumanisé qu’il porte sur le monde depuis le début des années 2000 – faisant d’un jeune robot le dépositaire de l’Amour humain dans A.I., opposant à l’Amérique libre et ouverte des années soixante dans Arrête-moi si tu peux celle, rigoureuse et fermée, de l’après-11-Septembre dans Le Terminal, rompant avec la lumière divine dès les premières minutes de sa Guerre des mondes. Si la noirceur y circule toujours de par les dégâts esthétiques et les grondements sonores de la Grande Guerre, Spielberg met toutefois en avant les valeurs humanistes partagées par un cheval et un adolescent qui évoluent tout du long par analogie : à Joey qui s’occupe de la protection de Topthorn, cheval à la robe noire affaibli par les rigueurs du conflit, répond la relation entre Albert et son ami Andrew, tout aussi fragile et maladroit que son équivalent chevalin. C’est aussi à une glorification de la candeur que nous invite Spielberg : lorsque Joey, bloqué par des barbelés, est miraculeusement sauvé dans l’une des plus belles scènes du film ; ou lorsque le cinéaste demande à Tom Hiddleston (le capitaine Nicholls), pour ce gros plan du visage face aux mitrailleuses allemandes, de laisser transparaître « l’enfant qui est en [lui] », sans doute la consigne la plus extraordinaire jamais donnée à un comédien dont le personnage doit affronter la mort en face.
Néanmoins, cette candeur affichée se fond dans un arrière-plan d’une noirceur qui fait écho au Spielberg d’aujourd’hui plus qu’à celui d’hier. La peinture de la Première Guerre mondiale que fait le réalisateur est celle d’un conflit qui non seulement provoque la mort, mais qui en outre, de par ses armes nouvelles, la provoque en masse. Joey, symbole d’un autre temps, celui des charges élégantes de la cavalerie anglaise, est progressivement confronté à la déshumanisation du monde par la machine : mitrailleuses du Kaiser accueillant les cavaliers britanniques, énormes canons que les animaux doivent tracter au sommet des collines, gaz lancés dans les tranchées, tank impersonnel… Joey véhicule des valeurs que la guerre nouvelle tend à gommer. Sans compter que s’il avance, c’est sur les corps de ses maîtres successifs, tous jeunes, tous sacrifiés à des idéaux sans tête. Spielberg ne montre plus même cette mort qu’il mettait en avant de manière si crue dans Il faut sauver le soldat Ryan et qu’il tendait à gommer dans La Guerre des mondes, remplacée par la pure disparition des corps ; lorsque Gunther (David Cross) et son frère son exécutés, la pale d’un moulin dissimule opportunément le moment précis de leur mort. Comme s’il n’était plus temps de montrer, mais seulement d’éprouver.

Le mot est lâché : le secret de Cheval de guerre est dans l’émotion – celle du spectateur devant le film, celle du cheval qui catalyse les sentiments diffus de toute une humanité, comme pour s’en nourrir, à la façon de David dans A.I.. En ce sens, Joey est un personnage-tampon dans la plus pure tradition spielbergienne, une « éponge » à sentiments dont le rôle consiste à exacerber ceux des humains qui l’entourent, un peu comme l’était déjà le petit extraterrestre au doigt épais dans un film sorti exactement trente ans plus tôt. Ce n’est pas un hasard si le parcours de Joey est si explicitement christique, aboutissant à la composition d’une pseudo-couronne d’épines faite de barbelés dans le no man’s land, dernière étape d’un vaste chemin de croix. Il est également possible de voir en Joey une projection actuelle de la petite fille au manteau rouge de La Liste de Schindler, une tache de couleur appliquée sur l’absurdité noire et blanche de la guerre qui accentue l’émotion des acteurs et spectateurs de la guerre. Cette marque colorée est reproduite ici par le biais du fanion glissé entre les rênes de Joey et qui passe de main en main en guise de signe de reconnaissance.
Il serait faux de croire pour autant que Spielberg n’a pas fait de chemin depuis trente ans. Au contraire, Cheval de guerre, sous ses apparences de grand film naïf célébrant les valeurs humaines les plus vertueuses, est aussi l’un des films du cinéaste qui est le plus résigné ; il est celui qui, littéralement, prend de la hauteur sur la violence intrinsèque de l’homme. Dans un mouvement de caméra qui devrait devenir un classique, Spielberg suit le grand-père français (Niels Arestrup) au-delà de la colline – peut-être une répétition de celle qui voyait le fils rejoindre l’armée américaine dans La Guerre des mondes – pour retrouver sa fille, chevauchant Joey, et révèle ainsi la présence de l’armée française que l’on croyait évanouie. Peut-être est-ce sobrement cela, la guerre, pour Spielberg : une simple colline qui sépare, d’un côté l’innocence, le meilleur de l’homme, et de l’autre la mort, le pire de l’humanité.
Eric Nuevo
Sortie en salles le 22 février 2012
Filed under: Festival international du film de Berlin 2012 | Tags: 7e Art, amour, Berlin, Berlinale, chronique, cinéma allemand, cinéma franco-suisse, compétition, compte-rendu de festival, critique de films, drame, enfants, famille, Festival, fraternité, frère et sœur, Gillian Anderson, Léa Seydoux, Minuit à Paris, Mission Impossible : Protocole fantôme, montagne, Ours d'or, récompense, sélection officielle, ski
C’est l’histoire d’un frère et de sa sœur. Non, finalement pas. Plutôt d’une mère et de son fils, alors… Quoique. Pas vraiment non plus. On accepte la première hypothèse sans douter. Pourquoi aurait-on dû ? Elle semble si fluide, si évidente et surtout si classique: un accident de voiture emporte les parents et laisse les enfants livrés à eux-mêmes. Quant à la deuxième hypothèse, ce n’en est même pas une. C’est la vérité, une vérité éphémère et rejetée. Le “c’est pas ma sœur, c’est ma mère” est prononcé calmement comme une évidence. Pour la mère et son fils, cette révélation ne semble pas leur appartenir, ni même les concerner. Répétée encore et encore d’une voix toujours aussi sereine, pour le nouveau copain de la mère, cette phrase, c’est pourtant l’aveu de trop.
Les révélations – on pourrait le croire – chassent les mystères, classifient les personnes et séparent le passé du présent. Ici, ce n’est qu’un fait banal, qui n’explique, ni ne soulage. On l’a entendu, on devrait l’accepter. On peine toutefois à l’intégrer dans une histoire qui aurait dû prendre une autre dimension, mais qui reste identique. La jeune fille ne se transforme ni en femme ni a fortiori en mère. Elle reste pour nous la sœur, tandis que des répliques jetées dans les conversations nous rappellent avec une discrétion habile ce qui en est réellement.
Ne me comprenez pas mal : ces rôles indéfinis et brouillés produisent un va et vient qui donne justement tout son intérêt au film. La vérité n’est découverte qu’après une histoire déjà bien entamée et est annoncée par les personnages d’une façon claire et convaincante. Ursula Meier nous prouve pourtant que cela ne suffit pas pour croire.
La vérité, bien que connue et existante, se perd dans les mensonges et les mises en scène. La multiplication des rôles se calque sur le comportement des deux personnages, passant chacun d’enfant à adulte, puis d’adulte à enfant, sans avoir effectué la transition nécessaire. Tout semble décalé, inapproprié et par moments presque malsain. Tandis que l’une vends son corps pour de l’affection et fuit les responsabilités, l’autre achète la tendresse maternelle et défit la confiance.
Dans ce chaos que tout transforme, même le film ne semble crédible qu’à l’intérieur d’une vérité refoulée. Ursula Meier nous fait prodigieusement, non seulement, accepter le mensonge, mais comme les personnages, la réalisatrice-auteure nous laisse nous enfermer volontairement dedans.
Et c’est ça l’exploit de L’Enfant d’en haut : on observe, trop curieux, ce tandem maudit, où aucun n’arrive à faire profiter l’autre de ses expériences ni de ses talents, se gangrener de l’intérieur. Chaque élément contaminé envahit la partie saine d’un ensemble peu à peu tout à fait pourri. Seule solution: l’amputation, ou en langage moins codé, la séparation définitive. D’où, au final, le cri déchirant de celui qui doit rejoindre en premier une solitude non méritée.
[L'enfant d'en haut
Switzerland / France, 2012, 97 min
Réal. : Ursula Meier
Int. : Léa Seydoux, Kacey Mottet Klein, Martin Compston, Gillian Anderson...]
Louise Burkart
Extrait de L’Enfant d’en haut
Filed under: 19ème Festival Fantastique de Gérardmer | Tags: 19ème festival du film fantastique de Gérardmer, affiche, amour, apocalypse, Émotion, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, critique, cybernétique, Douglas Aarniokoski, DVD, Eva, Hell, incandescent, Kike Maillo, machine, modèle, revue, revue versus, revueversus.com, road movie, robot, séance, séances, sentiment, soleil, sorties, sorties ciné, survivre, The Day, Tim Fehlbaum, versus.com, versusmag.fr
Hell de Tim Fehlbaum de par son pitch s’apparente à an another Day in post-apo tant la thématique renvoie au film de Douglas Aarniokoski. L’action se situe sur une terre dévastée, les ressources vitales (nourriture, eau) se sont raréfiées et de cette apocalypse se sont élevés deux types de survivants, les proies et les prédateurs. Contrairement à The Day, Hell fournit quelques maigres explications sur la catastrophe (des tempêtes solaires ont ravagé les terres), le groupe auquel se rattache le spectateur va au-delà de la famille simplement symbolique mais c’est vraiment dans la narration que les deux divergent, Hell jouant la carte du road-movie ou du moins de pérégrinations en extérieur quand les héros de The Day s’enfermaient rapidement dans une masure abandonnée piégée.
Si Hell montre une certaine retenue dans les confrontations, moins graphiques, elles n’en demeurent pas moins agressives et percutantes. Ce qui fait l’intérêt du film sont principalement ses décors baignés dans une lumière aveuglante, donnant l’impression de se retrouver dans une fournaise incandescente permanente. Un aspect visuel primordial (hell, en allemand, signifiant lumière intense, donnant ainsi une double interprétation au titre de ce film d’origine allemande) parfaitement rendu. La surexposition (contrastant avec la sous-exposition de The Day) est ainsi magnifiquement exploitée lors d’une course poursuite haletante en terrain découvert. Tout aussi intéressante est l’évolution du trio, une jeune femme et sa sœur, et l’homme les ayant accueilli dans son véhicule, qui va progresser d’abord numériquement (un quatrième larron rencontré dans une station service vient se rajouter) mais surtout dans leurs relations fluctuantes de par la menace environnante mais également le positionnement moral de chacun. De plus, Fehlbaum contourne avec habileté les séquences attendues que faisaient se profiler l’arrivée dans le camp de la famille adverse (viol, torture, évasion, repas…) pour servir au mieux la transformation définitive de l’héroïne. Une bande diablement efficace qui fait encore plus regretter l’absence en compétition de The Day qui apparaît comme un pendant complémentaire.
Autre film en compétition, Eva de Kike Maillo est une bande d’anticipation précédée d’une bonne réputation méritée mais qu’il convient toutefois de minorer. Certes, la réalisation est soignée mais de multiples défauts narratifs révèlent les limites d’un script inabouti. Alex, un ingénieur en robotique, revient dans sa ville natale, dix ans après l’avoir quittée hâtivement, afin de terminer son projet d’une nouvelle génération de robots à notre effigie, aux comportements et aux sentiments évolutifs. Il retrouve également Lana son amour d’enfance et ex-collègue qui s’est consolée dans les bras de David, le frère d’Alex. Le couple élève dans l’allégresse la jeune Eva, dix ans, dont Alex se prendra rapidement d’affection, voyant en elle une enfant attachante mais surtout suffisamment indépendante de caractère pour servir de modèle à son robot en cours d’apprentissage.
Si Maillo décrit avec minutie un univers crédible où les nombreux et magnifiques robots de toutes sortes ne dépareillent jamais, il s’ingénie à tisser deux trames parallèles, la confection d’un garçon cybernétique et le réveil de sentiments endormis (ceux d’Alex et son entourage), sans qu’il y ait une interaction et des connexions suffisamment efficientes pour faire naître une certaine émotion. C’est d’autant plus dommageable que tout le métrage est structuré autour de la naissance, de l’activation ou la réactivation, des émotions justement, et que le réalisateur écarte parfois trop promptement. De même, on devine rapidement où il veut en venir, éventant les fausses pistes émotives pourtant subtilement mises en place. Eva est un bon film mais la mauvaise exploitation de son énorme potentiel est crispante et a tendance à faire déprécier une œuvre charmante dont la fulgurance poétique de certaines trouvailles visuelles est un véritable ravissement.
Nicolas Zugasti
Bande-annonce de Hell de Tim Felhbaum
Bande-annonce d’Eva de Kike Maillo
Filed under: 19ème Festival Fantastique de Gérardmer | Tags: 19ème festival du film fantastique de Gérardmer, affiche, amour, animal, Beast, bestial, Christoffer Roe, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, civilisation, critique, dévorante, Douglas Aarniokoski, DVD, enfant, fantômes, fusion, George Romero, Grande Guerre, Guerre 14-18, Highlander : End Game, John Hillcoat, La MAison des ombres, La Nuit des morts-vivants, L’Orphelinat, Les Autres, Les Innocents, mélancolie, Nick Murphy, Nicolas Bro, nourriture, passé, passion, pensionnat, post-apocalyptique, Resident Evil 5, revue, revue versus, revueversus.com, séance, séances, siege, sorties, sorties ciné, survie, The Day, The Road, tranchée, traumatisme, versus.com, versusmag.fr
Après un film d’ouverture en demi-teinte (pour être très gentil), la première journée du festival s’engageait sur les mêmes eaux saumâtres avec Beast du danois Christoffer Roe, histoire d’un homme vouant une passion dévorante pour sa femme et dont le sens métaphorique du terme prendra bien vite une tournure beaucoup plus littérale, Bruno rêvant -, fantasmant, réfléchissant à la manière de fusionner physiquement avec Maxine. Mais cette dernière se dérobe à cet amour parfois trop physique (Bruno lui coupant le sein pour en ingérer le sang qui s’écoule) en prenant un amant. Une relation caractérisée par une flagrante absence de rythme qui pourrait être interchangeable avec un deux-pièces cuisine français. Seulement, il n’y a pas que cela qui pose problème puisque ce métrage s’avère un veritable catalogue de films de festivals : symbolisme appuyé, voire outré, photographie terne et moche, reflets de lumière, etc. Quant à l’interprétation, elle est au diapason de la forme affichée, dépassant presque les limites du ridicule avec l’acteur masculin (Nicolas Bro) épiant sa compagne derrière des arbres avec un bel air hagard, le summum étant atteint lorsqu’il éructe nu face à la glace de sa salle de bain. Se la jouant bestial, la direction d’acteur et la mise en scène le rendent avant tout pathétique.
L’idée d’une sommatisation physique due à la violence des sentiments éprouvés aurait pu s’avérer intéressante mais Roe se complait dans une lourdeur narrative rapidement insupportable qu’il voudrait faire passer pour une ambiance malsaine (avec Bruno souffrant de maux d’estomac – peut être un ulcère, on ne sait pas – violents ? Vraiment ?). Sans compter quelques problèmes de point de vue assez gênants comme cette caméra en retrait filmant les personnages comme pour figurer la presence d’une tierce personne sans que cela soit confirmé ou non. Un film à oublier rapidement, donc. Ce qui sera fait de main de maître dès la séance suivante avec The Day de Douglas Aarnioksoki.
Sur un concept hyper balisé, pour ne pas dire archi-rebattu – un monde post-apocalyptique où l’on suit l’errance d’un groupe de cinq personnages tentant de survivre – Douglas Aarniokoski retourne parfaitement les attentes jusqu’à se mesurer à La Nuit des morts-vivants de George Romero. L’habileté affichée dans la mise en scène s’appuie ainsi sur une certaine ingéniosité scéanristique, le réalisateur dévoilant progressivement les pans du monde qu’il a crée, suscitant l’intérêt en laissant das l’ombre l’explication de l’effondrement de la civilisation et en faisant intervenir régulièrement de nouveaux protagonistes pour faire irrémédiablement monter la tension, tout en dessinant plus précisément les enjeux. Des motivations certes basiques, survivre, se nourrir, mais dont la caractérisation en élève l’importance. Si la première partie braconne sur le territoire de The Road de John Hillcoat, une rupture de ton surprenante à plus d’un titre fera basculer le tout dans un film de siege matiné de western. Les confrontations, entre amis, avec les antagonistes, sont particulièrement intenses et jamais désservies par la multiplication de sequences nocturnes. La sous-exposition étant même plutôt bien gérée notamment grâce à l’éclairage des deflagrations.
Un récit prenant, une construction paroxystique,des personnages crédibles, un jusqu’auboutisme impressionant, un montage et une realisation appliqués font de The Day une réussite aussi sidérante qu’improbable, Aarniokoski s’étant jusqu’ici illustré en tant, notamment, qu’assisant réalisateur sur Resident Evil 5 ou réalisateur d’Highlander : End Game. Un film don’t on peut légitimement questionner la présence hors compétition.
Dans La Maison des ombres de Nick Murphy, il est question de fantômes, à la fois ceux du passé des protagonistes comme ceux hantant l’Angleterre des années 20 encore traumatisée par la Grande Guerre. Si l’action prend pour cadre un pensionnat, faisant ainsi redouter dès la lecture du synopsis un succédané de la nouvelle vague espagnole, les premières minutes neutralisent rapidement toute impression de déjà-vu en livrant l’intrigante presentation de l’héroïne, la démystificatrice Florence Cathcart (superbe Rebecca Hall). En effet, elle n’aime rien moins que réveler la malhonnêteté, voire la dangerosité, de ces charlatans marchands d’espoir, faisant miroiter à leurs victimes la possibilité d’entrer en contact avec leurs chers disparus. Une introduction dynamique plutôt bien ciselée puisque sont présentés avec concision les thèmes (la foi, le besoin de croire, le rejet du surnaturel, le poids de l’Histoire, de son passé…) qui composeront le récit à venir.
Ainsi, l’enquêtrice du paranormal, sorte de fusion entre les caractères des agents Mulder et Scully, est appelée par un veteran de 14-18, officiant en tant qu’enseignant dans un pensionnat, afin d’élucider une affaire de morts d’enfants où se mêle ce qu’il semble être un spectre. Si le cas est prestement réglé grâce à tout un ensemble d’appareils de mesure et de detection, elle restera pourtant sur les lieux à cause des apparitions étranges entraperçues et les liens tissés avec la gouvernante, le petit Tom que cette dernière a pris sous son aile et Mallory dont le statut de rescapé des tranchées lui renvoie la perte, dans ce meurtrier conflit, de son fiancé.
Bénéficiant d’une realisation soignée, le film pourrait souffrir d’un récit peu invetif réemployant des motifs de L’Orphelinat, des Innocents ou des Autres, mais le réalisateur anglais en joue habilement pour instiller une ambiance mélancolique et onirique très appreciable. Les multiples indices visuels et sonores distillés sur le trauma structurant le film permettent en outre de garder l’attention du spectateur en éveil tout en formalisant des sources potentielles d’angoisse. Un bien beau film qui parviendra à conserver jusque dans ses ultimes instants l’ambiguïté tenant à la personne de Florence Cathcart.
Nicolas Zugasti
Bande-annonce de Beast de Christoffer Roe
Bande-annonce de The Day de Douglas Aarniokoski
Bande-annonce de La Maison des ombres (The Awakening) de Nick Murphy
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Après avoir été décortiqué par Stéphane Ledien dans notre dossier sur le « monde du spectacle » dans Versus n°21, la sortie récente en DVD et blu-ray des Chaussons rouges nous donne l’occasion de revenir une nouvelle fois sur le chef d’œuvre signé par Michael Powell et Emeric Pressburger en 1948. Gravitant dans l’univers du ballet, le métrage invite le spectateur à danser avec les membres de la troupe Lermontov – l’une des plus fameuses et réputées – dirigée avec passion mais inflexiblement par le célèbre Boris Lermontov (Anton Walbrook). Le génial tyran – qui suscite le respect autant que la crainte chez ses collaborateurs – rencontre Victoria Page, une étoile montante de la danse (incarnée à l’écran par la danseuse Moira Shearer) et l’apprenti compositeur Julian Craster (Marius Goring). Emballé par les deux jeunes prodiges, Lermontov leur offre de participer à son nouveau projet, l’adaptation du conte Les chaussons rouges d’Hans Christian Andersen.

L’art du ballet repose sur l’alchimie parfaite entre la chorégraphie et la musique qui accompagne les pas des danseurs et danseuses, deux fondamentaux magnifiés par les décors et les costumes qui sont parties prenantes de la réussite du show. La scène d’ouverture des Chaussons rouges (la première de la représentation de Cœur de feu, dernière création de Lermontov) illustre à merveille cette double essence du ballet, à l’origine du plaisir à la fois visuel et auditif de l’assistance : alors que la caméra préfère s’attarder sur le public du premier rang plutôt que de filmer la scène, certains spectateurs (les élèves du compositeur à l’honneur, dont le jeune Craster qui comprend que son professeur lui a volé une de ses œuvres) sont venus uniquement pour écouter la partition musicale du ballet, tandis que d’autres ne semblent préoccupés que par le numéro de la danseuse vedette, Irina Boronskaja (Ludmilla Tcherina). La tension entre les deux groupes de spectateurs est palpable, tout comme celle entre Victoria Page et Julian Craster lors de la préparation des Chaussons rouges, au cours de laquelle surgissent incompréhension et altercation entre les deux artistes, lorsque la danseuse reproche à Craster une composition au tempo trop soutenu qu’elle ne peut suivre.
Pourtant, la réussite d’un tel projet repose sur la réunion magique des deux disciplines artistiques. Lors d’un moment de doute, Victoria s’inquiète de ne plus se souvenir de sa chorégraphie quelques minutes avant la répétition générale. Rassurée par Boris Lermontov, ce sont les premières notes de musique qui guident ses pas et lui permettent d’accomplir une prestation miraculeuse, lors d’une séquence cinématographique magnifique qui à elle seule légitimise le qualificatif – souvent galvaudé mais pleinement justifié ici – de chef d’œuvre de ces Chaussons rouges. La nécessaire fusion musique/chorégraphie est aussi symbolisé par cet amour qui naît entre Victoria et Julian, couple tellement uni dans leur passion que la danseuse quitte la troupe lorsque Lermontov, jaloux de l’idylle entre les deux artistes, limoge Craster sans sommation. Mais à l’instar de l’héroïne du conte d’Andersen qui est incapable de s’arrêter de danser, Victoria finit par accepter la proposition de son ancien employeur de reprendre le rôle qui l’a rendu célèbre et qui n’a connu aucune autre interprétation. Tiraillée entre sa passion pour la danse et la fidélité à son compagnon, la danseuse préfèrera se donner la mort.

Le film est précédé d’une présentation de Martin Scorsese, expliquant l’impressionnant travail de restauration numérique orchestré par la Film Foundation fondée par le réalisateur de Raging Bull et des Affranchis. Processus de restauration d’autant plus compliqué que le métrage fut imprimé à l’époque sur trois bandes différentes – un négatif pour chacune des couleurs rouge, verte, et bleue – qui durent être toutes retravaillées afin de corriger les habituels défauts liés à l’usure et au temps qui passe : moisissures et griffures, image floue, rétrécissement des négatifs et couleurs ternes suite à la détérioration chimique. Plus de soixante ans après sa sortie sur grand écran, Les Chaussons rouges retrouve une nouvelle jeunesse et propose une image à la beauté éclatante, qui nécessite sans conteste d’investir dans la version haute définition. Un Blu-ray que nous n’avons malheureusement pu encore visionner, mais qui figurera sans doute sur un grand nombre de listes de cadeaux de fin d’année !
Fabien Le Duigou
Sorti le 9 novembre 2011 en DVD et Blu-ray chez Carlotta Films.
Bande annonce (Vostf) :
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Richard Thorpe est un vieux routier de la MGM, tout aussi foutu de filmer quelques aventures dans la jungle (jouées par le vrai Tarzan, c’est-à-dire Johnny Weissmuller) que les moyenâgeux Chevaliers de la Table Ronde et Ivanhoé ou que le très emballant Prisonnier de Zenda. Mais on aurait tort de croire que le gaillard n’a que du savoir-faire et qu’il ne cherche même pas à le faire savoir. En fouillant dans sa filmographie, les curieux pourront découvrir quelques pépites telles que l’hitchcockien Above Suspicion ou l’étrange Force des ténèbres.
La Main noire (Black Hand) qu’il réalise en 1950 souffre quelque peu des défauts de la MGM, avec un scénario qui ne cherche jamais à trop déranger. Réalisateur de studio, Thorpe suit son script à la ligne sans penser à le pervertir en lui donnant sa marque. Pourtant, le sujet est fort, qui décrit les débuts de la mainmise de la mafia sur la communauté italienne de New York, au tout début du XXe siècle. Le cinéaste se réfugie, semble-t-il, dans une manière de filmer les décors très expressionniste, utilisant les ombres, rendant inquiétante la moindre ruelle ou une anodine montée d’escaliers. Thorpe sait quoi faire de sa caméra et il le prouve : ses plans de la Little Italy des années 1900, avec ses rues encombrées d’étalages, renvoient forcément au New York des années vingt montré par Coppola dans Le Parrain 2.
C’est courant dans les films américains, le scénario met en balance l’individualisme et le collectif. Revenu aux États-Unis pour accomplir une vendetta, le héros va progressivement travailler pour la communauté italienne en luttant corps et âme contre la mafia. On dit que La Main noire est un des premiers, sinon le premier film à aborder la question de la Cosa Nostra en tant qu’organisation secrète qui pourrit la vie de tout un quartier. Ici, les méchants ne sont ni Scarface ni Little Caesar, seulement de petits commerçants qui tiennent la population sous leur coupe.
Après un brillant début qui laisse augurer du meilleur, le film devient bavard. Il nous rattrape avec l’enquête en Italie et ne nous lâche pas avec la capture du héros par les méchants. Grand studio oblige, la fin est malheureusement trop happy pour être crédible.
À ces bonnes surprises décrites plus haut (les plans, le suspense), il faut ajouter celle du casting. On croise dans cette Main noire beaucoup d’excellents seconds rôles qui nous permettent d’entrer encore mieux dans l’histoire. Le soin mis à filmer leurs visages burinés est tout autant à porter au crédit de Thorpe que de son directeur de la photo, Paul Vogel. Quant à la vedette, on sera étonné de découvrir qu’il s’agit de Gene Kelly, finalement ici aussi à l’aise que lorsqu’il chante sous la pluie. Le célèbre danseur a tourné La Main noire entre deux comédies musicales, preuve de son goût du risque.
Jean-Charles Lemeunier
> Film sorti en DVD le 20 septembre chez Wild Side
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Autre prêt gracieux de Fantasia au FCVQ : le dernier film de Chris Sivertson, auparavant auteur d’un vénéneux et dérangeant The Lost (d’après le roman de Jack Ketchum) de bonne facture, que nous avions chroniqué dans le n° 14, et d’un I Know Who Killed Me avec Lindsay Lohan qui eut, lui, le malheur de décrocher un Razzie du pire film de l’année 2007. Moins extrême que The Lost, Brawler n’appartient pas vraiment au genre fantastique mais rappelle à quel point le style de Sivertson peut en faire une valeur sûre du cinéma de genre sombre, torturé voire autodestructeur, sous-tendu par un réalisme qu’on ne retrouverait pas chez les chouchous poseurs d’Hollywood. Réalisé cette année (le film n’a pas encore de distributeur), Brawler flirte ainsi avec la noirceur. Celle, notamment, du milieu des combats clandestins organisés par la mafia à La Nouvelle-Orléans. Le métrage suit le parcours de deux frères pugilistes, Charlie et Bobby Fontaine, véritables légendes locales. Le plus jeune des deux, Bobby (Marc Senter, le psychopathe de The Lost, ici toujours aussi inquiétant, imprévisible), même s’il enchaîne les victoires, s’attire régulièrement des ennuis en plus de contracter des dettes auprès des criminels commanditaires de ses combats. Un jour qu’une bande d’étudiants débarque chez lui pour lui donner une leçon après qu’il les ait floués dans un deal de drogue, son frère Charlie (Nathan Grubbs) vient lui prêter main forte mais se fait briser le genou pendant la bagarre. L’aîné décide de raccrocher et de mener une vie rangée en tant qu’ouvrier du bâtiment, tandis que son frère cadet, venu emménager chez lui, accumule les bêtises et continue ses frasques. Jusqu’à commettre l’irréparable en tentant de coucher avec sa belle-sœur. Excédé, Charlie corrige Bobby et le met à la porte. Les deux frères sont désormais bien décidés à en découdre dans un combat ultime sur le bateau même où ils affrontaient auparavant leurs adversaires respectifs. Les paris sont pris, la pègre demandant même à Charlie de se débarrasser sur le ring d’un Bobby incontrôlable et devenu très mauvais pour les affaires…

Qu’il est bon de (sa)voir Sivertson revenu à ses couleurs de prédilection, du rouge certes, mais surtout du noir, du bleu nuit. L’univers décadent des combats clandestins où tous les coups sont permis se déploie dans le clair-obcur teinté d’ocre des lumières des rues, des bars (le film y a été tourné pendant les heures d’ouverture, d’où cette ambiance prise sur le vif), des sous-sols animés de La Nouvelle-Orléans. Dans ses moments de chaos pugilistique, Brawler rappelle brièvement le Fight Club de Fincher, mais l’histoire, de par son triangle affectif (Bobby, Charlie et la femme de celui-ci, Kat) rejoint les oscillations dramatiques d’un The Fighter (de David O. Russell, titré Le coup de grâce au Québec). Entre autres. Sans chercher l’originalité absolue d’un sujet souvent abordé dans le cinéma étatsunien, Sivertson se concentre sur le réalisme, la crudité d’un milieu dont la principale règle consiste, justement, à ne pas en avoir (sauf dans le respect du marché conclu avec le crime organisé qui tire les ficelles des combats clandestins). Découpés de façon sommaire mais efficace, les combats, filmés par une caméra s’imposant sur le ring comme une garde rapprochée des protagonistes, sonnent juste. Dénués de tout effet spectaculaire même dans leur rendu sonore (pas de bruitage excessif à la manière des Rocky), les coups pleuvent et font mal. D’ailleurs, Nathan Grubbs se blessa réellement lors du combat final et c’est son sang, et non du maquillage, que l’on voit couler lors de cette scène au caractère cathartique et chargé du concept, éprouvant, de fratricide. Sivertson, en observateur quelque peu cynique, ironique aussi, des ténèbres qui sommeillent en chaque être humain, instille dans le récit une tension sourde. Le personnage de Bobby, surtout, porté par l’ambiguïté du jeu de Marc Senter – entre comédie cinglante et agressivité pure – représente la face la plus sombre et la plus brutale de l’ensemble, celle par qui la tragédie arrive, celle permettant également à l’histoire de dériver vers des contrées surprenantes, jusqu’à un final à l’image du protagoniste lui-même : inattendu, inespéré quoiqu’encore prompt à relancer une seconde intrigue à problèmes pour l’aîné Charlie. Plus que pour son histoire, inspirée paraît-il de la réalité, c’est pour cette façon saisissante que Chris Sivertson a de capturer la brutalité de l’âme et du corps même – surtout – entre deux individus liés par le sang, que Brawler interpelle notre imaginaire autrement ni plus, ni moins réceptif à une énième histoire de boxeur sur la voie de la rédemption et de l’affranchissement de ses mauvaises fréquentations.
Stéphane ledien


















