"Cloud Atlas" de Lana et Andy Wachowski et Tom Tykwer : A love odyssey

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L’adaptation du roman de David Mitchell, Cartographie des nuages, narrant six histoires dans autant de temporalités différentes qui pourtant trouveront de nombreux points de connexion était une sacrée gageure. Un défi à la mesure du génie des Wachowski et de Tom Tykwer et superbement relevé avec ce tant attendu Cloud Atlas.

Le trio de cinéastes a réalisé une grande œuvre surpassant le roman de Mitchell avec une telle habileté et aisance apparentes que tous leurs choix semblent frappés du sceau de l’évidence (la construction pyramidale du livre est remplacée par un kaléidoscope narratif à la fluidité exemplaire). Pendant près de trois heures, le spectateur en prend plein les mirettes et le cœur. Car, avant de ressasser les motifs et thématiques des Wachowski et de Tykwer pour en goûter toute la saveur, Cloud Atlas s’apprécie comme une expérience sensitive qui transporte littéralement son auditoire grâce à une savante adéquation entre mise en scène et musique, découpage et construction sonore, pour faire d’un montage d’une complexité effarante (de par la diversité des plans provenant d’espace-temps différents) un récit aussi limpide et lyrique que la symphonie en six mouvements du compositeur maudit Frobisher. Si l’exposition de vingt minutes peut décontenancer voire effrayer par sa succession d’histoires n’ayant a priori aucun lien entre elles, la sérénité qui s’en dégage rassure absolument.

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All boundaries are conventions

En conclusion du premier volet de la saga Matrix, ainsi parlait Néo : « Je leur ferai voir un monde sans vous, un monde sans lois ni contrôle, sans limites ni frontières, un monde où tout est possible ». Ce que l’on pouvait prendre de prime abord comme l’expression d’une revanche basique sur l’oppresseur machinique sera développé dans les deux opus suivant, Reloaded et Revolutions ainsi que Speed Racer en étapes sidérantes vers un dépassement puis un accomplissement (voir au-delà des limites connues et admises, se libérer des dogmes empesant l’Humanité, parvenir à la transcendance par le biais d’une pensée philosophique ou d’un Art capable de reconfigurer le monde…) pour atteindre une forme d’apothéose avec Cloud Atlas. Mais ce film n’est pas uniquement une sorte d’achèvement dans l’œuvre des Wachowski puisque celle de Tom Tykwer est également englobée. Ce dernier n’était donc pas impliqué seulement pour faire le nombre et les aider au mieux à se dépatouiller d’une intrigue foisonnante puisque Cartographie des nuages entre clairement en résonance avec le propre cinéma de l’allemand, le connectant en outre de manière étonnante et pourtant si évidente avec celui du duo frère et sœur de Chicago.

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Et pour discourir sur cette abolition des frontières, il n’y a pas meilleure illustration et démonstration que cet immense récit comprenant six histoires qui bien que provenant d’espace-temps distincts se répondent. La mise en scène nous fait passer d’un genre à l’autre (romance épistolaire entre le compositeur Frobisher et son amant Sixsmith, l’enquête journalistique dangereuse menée dans les années 70 par Luisa Rey, la science-fiction avec la course effrénée, dans le Néo-Séoul de 2144, de Somni-451 vers l’émancipation, comédie débridée et outrancière dans une maison de retraite, le genre post-apocalyptique, odyssée sur un négrier) par un objet décliné sous diverses formes, un geste, la continuité d’un mouvement physique ou de caméra, la suggestion d’une image mentale dans une histoire et dont la représentation survient dans la suivante ou l’incarnation de plusieurs personnages par un même acteur. Mais il serait plus juste de parler de variations d’un même personnage et ce, même si le procédé se joue des ethnies et des genres masculin et féminin (Halle Berry en aristocrate blanche ou en homme, ça ne choque pas). Car au-delà des performances ahurissantes des acteurs servant le propos – pour exemple, Hugo Weawing grimé en infirmière réussit à être aussi désopilant que parfaitement inquiétant et livre une interprétation complètement en phase avec le caractère grotesque assumé du segment qu’il anime – et du plaisir ludique procuré en les reconnaissant parfois derrière leurs « masques », cette redistribution permanente des rôles définit à l’écran le caractère transgenre du film et soutient l’idée de métempsychose (migration des âmes après la mort vers un nouveau corps) déjà en filigrane dans le livre mais ici porté à un paroxysme sidérant.

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Les Wachowski et Tykwer ne font pas qu’emprunter ainsi la voie de l’Eternel Retour de Nietzsche pour le porter à une incandescence romantique (des amoureux dans une vie se retrouveront dans une autre) mais en multiplient les potentialités, ne se limitant plus à une répétition maudite et souscrivant à l’idée d’un éveil possible. Ce n’est pas forcément le cas de tous les personnages puisque ceux de Hugh Grant régressent avec le temps pour le montrer en chef cannibale dans le monde post-apocalyptique de Zachr’y ou ceux de Hugo Weawing demeurent d’une malfaisance constante et plus symboliquement personnifient des versions différentes d’un Ordre immuable à préserver. L’agent Smith poursuivant Néo dans Matrix en étant l’interprétation machinique.
Pour les autres, il s’agit d’une évolution en six étapes, de plus ou moins forte intensité selon le rôle joué par le personnage considéré au sein d’un des six fragments du récit, qui doit conduire à l’Eveil puis un Accomplissement. Que l’on retrouve autant dans la prise de conscience politique d’Adam Ewing qui, en 1849, de retour auprès de sa bien-aimée décide de militer pour l’abolition de l’esclavage ou Somni-451 prenant conscience de la nature éphémère et consommable conférée à elle et ses congénères par cette société destructrice de 2144 (deux histoires d’ailleurs intimement liées). Autrement dit, une réitération du parcours de Néo qui rappelons-le était la sixième incarnation de l’Elu évoluant dans une version idoine de la matrice. Notons de plus que le deuxième film de Tom Tykwer, Les Rêveurs (1993) construit un réseau élaboré de relations articulé autour de six personnages principaux. Mais le cinéaste allemand aborde aussi de front la notion de l’Eternel Retour avec bien évidemment le film qui l’a fait émerger aux yeux du grand public (d’accord, au moins les cinéphiles), Cours Lola, cours (1998) puisque après un échec pour aider son petit ami, Lola a la possibilité de retenter sa chance une deuxième puis une troisième fois. Le temps n’est plus défini par une ligne continue mais est cyclique et pour s’en sortir il faudra parvenir à tracer des trajectoires capables de briser cette forme repliée sur elle-même.
Avec minutie et passion, les trois réalisateurs parviennent donc à tisser un réseau de correspondances entre les segments, paraissant dissonant sur le papier, mais également entre les œuvres des Wachowski et avec celle de Tykwer. Ainsi, tout n’est pas seulement lié intra mais aussi extra-diégétiquement. « Everything is connected », l’accroche de l’affiche ne ment pas.

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Avec un grand A

Pour parvenir à cette unité, aboutir à un transcendatalisme cher à Ralph Waldo Emerson, Cloud Atlas s’appuie sur un autre concept de ce penseur qui influença, entre autres, Nietzsche, celui d’Âme Supérieure. Dans le film, elle n’a pas une forme définie mais s’incarne dans six personnages différents joués par autant d’acteurs, de Jim Sturgess à Tom Hanks en passant par Doona Bae ou encore Halle Berry. Nous sommes alors les témoins de l’éveil progressif de cette Âme Universelle traversant le métrage telle une comète, d’ailleurs la forme de la marque que ses six figurations possèdent sur une partie de leur corps (dos, cou, front…). Tour de force remarquable, nous parvenons à ressentir la présence de cette Ame sans que son signe distinctif soit révélé immédiatement, ceci grâce à un découpage et une narration ciselée.

Et qu’est-ce qui transcende cette Âme, qui lui permet de dépasser son incomplétude ? Tout simplement l’amour. Soit plus précisément dans ce cas, l’Amour Supérieur ou Universel. Cloud Atlas formule ainsi l’amour sincère d’une autre personne comme condition pour l’épanouissement personnel (pas un hasard si une séquence clé se déroule dans une station de communication dont le déploiement des panneaux renvoie à une fleur de lotus). Et c’est sans doute dans l’expression de ce grand sentiment que l’on peut distinguer l’immense apport de Tykwer. Les Wachowski sont brillants et s’ils parviennent à nous faire vibrer intellectuellement et sensitivement avec leurs films, nous sommes très peu transportés par l’émotion. Or, le cinéma de Tykwer se définit par l’Amour comme concept régissant son univers. N’est-ce pas l’amour infini de Lola pour son compagnon qui lui permet de renouveler sa tentative pour briser le cycle du destin ?
Ici, l’amour est envisagé comme condition à l’émancipation du cycle d’évolution refermé sur lui-même. Un enfermement mythologique que seul l’amour peut donc anéantir et que symbolise de manière poétique et significative le rêve de Frobisher où lui et Sixsmith détruisent de multiples objets en porcelaine dont la représentation de la statue de Saint-George tuant le dragon (l’Ouroboros ?) trônant chez Vyvyan Ayrs, le compositeur autrichien chez qui le jeune artiste réside.
Cloud Atlas s’avère en outre être un étonnant écho à Bound, la première réalisation des Wachos, qui est également une histoire d’amour qui ne pourra être pleinement vécue qu’en se défaisant de contingences entravantes. Décidemment, oui, tout est lié.

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Symphonie à six voies

Ce qui est particulièrement admirable est que l’acte d’accomplissement concerne également les différentes diégèses.
La marque de la comète désigne ceux qui ont une prédisposition à dépasser leur condition, à se transcender, à s’éveiller… Elle désigne plus une Ame supérieure, une Entité, une Idée (ou autre) qui s’incarne sous différentes formes. Il n’y a donc aucun  souci à ce que deux de ses incarnations (Cavendish et Luisa Rey) soient potentiellement nées à la même époque. Ce n’est pas vraiment une question de réincarnation d’une seule et même âme qui passerait d’un corps à un autre après chaque mort. Car la transmission, le passage de cette Ame universelle s’effectue par le biais d’un récit que le personnage "marqué" suivant s’approprie : le journal de bord d’Ewing dont la moitié lue par Frobisher l’inspire pour sa symphonie, les lettre du compositeur à son amant Sixsmith récupérées par Luisa Rey qui en prend connaissance, le propre récit de son enquête sera publié par l’éditeur Cavendish, dont les mésaventures donneront lieu à un livre qui sera adapté en film avec Tom Hanks dans son rôle, film qui inspirera Sonmi, etc.
Successivement, une histoire est intégrée dans la suivante par son devenir d’œuvre littéraire, de fiction ou d’art, prenant alors une valeur testamentaire. Chaque récit ainsi incorporé nourrira la trame générale en formalisant des échos de vies antérieures qui participeront alors à l’éveil et l’accomplissement progressifs. Différentes voies empruntées n’en formeront plus qu’une.

Cette union d’éléments esthétiques, thématiques et narratifs disparates se voyant formidablement agencée par la symphonie Cloud Atlas sextet composée par Frobisher et à laquelle la mise en scène emprunte la musicalité. On peut même parler de fusion entre film et musique tant les protagonistes, par leurs actions individuelles influençant un récit dépassant la somme de ses fragments, se comportent comme des notes, voire des mélodies, dont la réunion composera un grand tout harmonieux. Cette imbrication visuelle et sonore est d’autant plus prégnante que le développement de cette symphonie s’effectue selon le rythme des séquences, comme si chaque image correspondait à un son, puisqu’elle ne sera complète qu’une fois ce grand récit proche de son terme. Autrement dit, alors que jusqu’à présent on entendait à intervalles réguliers des morceaux de cette symphonie inachevée, elle retentira dans toute sa puissance une fois le chemin des âmes errantes vers la plénitude accompli. Là encore, il faut souligner l’apport de Tykwer à l’harmonieuse collaboration avec Andy et Lana Wachowski puisque c’est lui, aidé de ses collaborateurs habituels Reinhold Heil et Johnny Klimek, qui signe la bande-originale du film. L’allemand qui aura contribué à améliorer la manière de travailler des deux américains en les initiant à sa méthode de réalisation consistant à écouter sur le plateau la musique qui orchestrera le film, leur donnant ainsi accès à une nouvelle source d’inspiration qui favorisera leur mise en scène et le jeu des acteurs.

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L’Art comme échappatoire, comme moyen d’expérimenter le monde, de parvenir à développer son propre potentiel, d’atteindre une forme d’extase, constituait déjà les enjeux esthétiques et sensitifs de Speed Racer et revêt avec Cloud Atlas une forme tout aussi pertinente et élaborée par le biais de cette symphonie mais également en instituant le récit oral comme principe de transmission d’une expérience édifiante puisque cet immense récit que constitue Cloud Atlas est conté par Zachr’y à une assemblée de gamins réunie autour d’un feu.

Illustrant ainsi ce que rapporte cet extrait du Crépuscule des idoles de Nietzsche : « L’artiste tragique, que nous communique-t-il de lui-même ? N’affirme-t-il pas précisément, l’absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain ? La bravoure et la liberté du sentiment devant un ennemi puissant, devant un revers sublime, devant un problème qui éveille l’épouvante, – c’est cet état victorieux que l’artiste tragique choisit et glorifie. ».
Enfin, Cloud Atlas formalise dans sa structure ce que le monteur Walter Murch nomme « la poésie du saut » (théorie développée par le poète-essayiste féru de mythologie et du travail de Jung, Robert Bly, où la poésie grâce à divers figures stylistiques et leur agencement permet de « sauter » du conscient à l’inconscient), « ces connections parfois surréalistes ou subliminales qui révèlent un lien surprenant entre des éléments étrangers ».

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Avec Cloud Atlas, les Wachowski ont ouvert notre horizon à tous les niveaux – le film s’ouvre et se conclut sur un plan similaire nous montrant un ciel étoilé – et ils semblent bien décidés à nous propulser plus profondément vers le firmament via une extraordinaire ascension, puisque le titre de leur prochain film déjà annoncé est Jupiter Ascending (l’histoire de la reine de l’Univers voulant tuer une représentante de la race humaine du nom de Jupiter, car possédant le même patrimoine génétique, elle serait une menace à son immortalité). Même le ciel ne semble avoir pour eux aucune limite.

Nicolas Zugasti

 

Bande-annonce :

Premier trailer de près de 6 minutes, durée exceptionnellement longue et qui pourtant en dévoilant finalement très peu sur l’ampleur du récit



« À la merveille » de Terrence Malick : démons et merveilles

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Terrence Malick avait scotché la Croisette en 2011 avec la présentation de Tree of Life, une œuvre pleine de grandeur et d’humilité mêlées qui avait filouté la Palme d’Or avec élégance – et avec beaucoup plus de balloches que l’Amour clinique de Michael Haneke l’année passée. Ce bel objet de cinéma, visuellement remarquable, audacieux dans le fond comme dans la forme, récompensait un cinéaste certes mystérieux, mais aussi grandiose que discret – il s’agissait de son cinquième long-métrage seulement en quasiment quarante ans de métier. Aujourd’hui, on pourrait presque dire de lui qu’il est devenu prolifique : suite à un intervalle de vingt ans entre Les Moissons du ciel (1978) et La Ligne rouge (1998), le voilà qui réalise des projets à toute allure, dans une frénésie quelque peu inquiétante. Après l’actuelle Merveille qui constitue le sujet de cette chronique, il a déjà tourné trois films désormais en phase de post-production : Knight of Cups avec Christian Bale et Natalie Portman ; un projet sans titre avec Ryan Gosling et Rooney Mara ; et Voyage of Time avec Brad Pitt et Emma Thompson. Reste à savoir si ses prochaines œuvres trouveront le chemin de la lumière, comme Tree of Life avait su si bien le faire, ou si elles marqueront l’arrêt provisoire de sa créativité ainsi qu’À la merveille le laisse – malheureusement – à penser.

À l’instar de Tree of Life, À la merveille est construit comme un amalgame de souvenirs et de plans impressionnistes qui tient plus de l’agrégat d’images oniriques que de la classique narration chronologique. C’est d’abord la remarquable beauté visuelle qui nous interpelle, la précision quasi millimétrique de la caméra, le filmage des corps morcelés, les prises de vues au plus près des visages, la tentation d’une vision panthéiste du monde où tous les éléments de l’environnement participent de la vitalité de l‘image. La présence elliptique du Mont-Saint-Michel – la « Merveille » du titre – est un liant entre ciel et terre, Paradis et Enfer, le marqueur d’un niveau intermédiaire où tout s’avère encore possible. Et notamment l’amour. Neil et Marina (Ben Affleck et Olga Kurylenko) visitent la Merveille comme un temple dédié à la passion, leur passion, a priori aussi solide et inébranlable que les murs du monastère posté au sommet du Mont. Entre Paris et la Normandie, entre les allées du Champ de Mars et les sables marécageux qui entourent l’édifice, le couple navigue d’un possible à l’autre, de l’éphémère d’une émotion brutale et impertinente à la robustesse d’un amour profond et sans limites. Malick filme la France à la façon des forêts de Guadalcanal (La Ligne rouge) ou de l’Amérique encore pure du Nouveau Monde, avec cette candeur poétique qui caractérise le jardin d’Éden avant la Chute.

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Au-delà de son évidente particularité, le style de Malick s’avère capable de toucher aussi bien les esthètes que les spectateurs en quête d’une émotion pure, si pure qu’elle se rapproche indiciblement de la naïveté du monde d’avant les Hommes. D’ordre élégiaque, sa mise en scène franchit moins les distances que les espaces, séparés les uns des autres par des filtres de pragmatisme que cette caméra aérienne transperce de son œil curieux, pourtant jamais intrusif. Ce sont toujours des lieux d’affects que Malick nous laisse entrevoir, et c’est parce qu’il nous les fait entrevoir et non pas voir que son montage, au mépris de toute idée de chronologie ou de déroulement narratif, favorise des plans courts, des séquences dénuées de débuts et de fins, ainsi que des non-événements. Le cinéma de Malick est un cinéma que l’on éprouve plus qu’on ne le comprend. On pourrait aisément filer la métaphore poétique, mais il nous semble que son œuvre reste plus proche de la philosophie que de la versification, au sens où la philosophie peut provoquer des émotions lumineuses et proposer une vision du monde. En réalité, son cinéma serait plus proche du chant, un chant réflexif, tourné vers l’être humain et ses liens avec la nature. C’est un cinéma que l’on échoue à partager avec les autres, parce qu’on ne pourrait que le fredonner comme une litanie mélodique.

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Bien malheureusement, le chant tourne ici à la symphonie ratée. On se souvient que Malick parvenait à tirer toute la substance de Tree of Life d’une séquence singulière et sublime retraçant la création de l’Univers et le développement progressif de la vie terrestre. L’histoire, à taille humaine, d’une famille déchirée dans l’Amérique des années 50 s’en nourrissait ensuite avec avidité, puisant dans l’imagerie de la mémoire et dans l’expression de la mansuétude comme émotion sublime. À la merveille échoue là où Tree of Life a réussi. Car si la séquence liminaire, sise au Mont-Saint-Michel, exprime des promesses sublimes, celles-ci tournent au mensonge émotionnel dès lors qu’on se détourne de l’abbaye. Une fois le couple transporté aux USA, cette Amérique à cheval entre ruralité et modernité qui est celle d’une bourgade d’Oklahoma, une fois que l’insouciance de la passion a laissé place aux craquements inquiets du pragmatisme quotidien, Malick nous perd dans une incontrôlable explosion de sentiments contradictoires : je t’aime, je ne t’aime plus, j’aime quelqu’un d’autre. Marina quitte Neil, fait sa valise, prend l’avion, retrouve Paris, puis revient. Entre-temps, une autre femme, amie d’enfance, sera entrée par effraction dans la vie de Neil, et rapidement exclue par un réalisateur qui semble n’avoir d’yeux que pour Olga Kurylenko. C’est peut-être par fascination pour elle, pour eux (avec Ben Affleck) que Malick a coupé au montage les scènes tournées par Rachel Weisz, Jessica Chastain, Michael Sheen, Amanda Peet et Barry Pepper – fidèle à sa réputation de « coupeurs de stars », le seul cinéaste en activité ayant l’audace (bienvenue, car le courage l’est toujours) d’éliminer de son film toute personne qui n’y trouve pas sa place au montage, qu’il s’agisse ou non d’une étoile d’Hollywood. Un regret : qu’il ne soit pas allé jusqu’à gommer la performance de Javier Bardem, dont le prêchi-prêcha religieux et humaniste confine à la lourdeur d’une Encyclique papale.

Dès lors, la méthode poético-lyrique de Malick tourne à vide. La caméra, soumise aux mouvements des comédiens plutôt que l’inverse, n’est plus porteuse de sens, mais seulement de vagues sensations. Une voix off écrasante déclame un discours sibyllin pas si éloigné des insaisissables publicités pour du parfum. Les corps, libres, explorent le champ à leur guise, avec une légèreté communicative – mais à quoi bon ? La leçon, s’il en est une à retenir, est sans doute donnée par l’amie italienne d’un instant qui force Marina à abandonner son sac à main dans un buisson pour l’obliger à se délester du superflu qui lui pèse. Mais quand le film s’avère plus pénible que sa leçon, on n’en retiendra malheureusement que le poids aux dépens de la légèreté.

 

Eric Nuevo

Sortie en salles le 06 mars 2013

Distribution : Metropolitan Filmexport

 



LE TOP 5 DE L’ANNÉE 2012

2012 a été une petite année de cinéma. Et en lieu et place du traditionnel Top 10, la rédaction de Versus a décidé de se limiter à un Top 5. Cinq films pour autant de confirmations du talent des cinéastes concernés. Avec à la première place, sans grande concurrence, le deuxième long-métrage de l’Américain Jeff Nichols : Take Shelter. Repéré dès mai 2011 à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes, ce film sidérant confirme aussi bien le talent de son jeune cinéaste promis à un avenir radieux (Mud, sa troisième pelloche, était en compétition à Cannes en 2012, et sortira sur nos écrans ce printemps), que celui de l’acteur Michael Shannon, nouvelle gueule cassée d’Hollywood. Le podium est complété par deux films que tout pourrait en apparences opposer. Deuxième du classement, Ben Affleck continue avec Argo d’amadouer la rédaction de Versus (et plus particulièrement ses deux rédacteurs en chef Stéphane Ledien et Eric Nuevo !), tandis que le vétéran Michael Haneke, avec Amour, s’immisce pour la première fois dans un top versusien après avoir reçu sa seconde Palme d’Or l’année dernière. Un deuxième film français s’impose dans ce Top 5, en l’occurrence Cloclo de Florent Emilio Siri, suivi de près par l’inévitable Steven Spielberg et son Cheval de guerre. À noter la belle sixième position de Holy Motors de Léos Carax (encore un film français), cité deux fois en pôle position, et les places d’honneur de L’Odyssée de Pi d’Ang Lee, Skyfall de Sam Mendes, De rouille et d’os de Jacques Audiard, et Moonrise Kingdom de Wes Anderson.

TOP 5 DE LA RÉDACTION

1. TAKE SHELTER de Jeff Nichols

2. ARGO de Ben Affleck

3. AMOUR de Michael Haneke

4. CLOCLO de Florent Emilio Siri

5. CHEVAL DE GUERRE de Steven Spielberg

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Tops des rédacteurs

Julien Hairault


(Take Shelter)

1. TAKE SHELTER de Jeff Nichols
2. LES CHANTS DE MANDRIN de Rabah Ameur-Zaïmeche
3. SUMMERTIME de Matthew Gordon
4. KILLER JOE de William Friedkin
5. 4H44 DERNIER JOUR SUR TERRE d’Abel Ferrara

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Fabien Le Duigou


(La Taupe)

1. LA TAUPE de Tomas Alfredson
2. DE ROUILLE ET D’OS de Jacques Audiard
3. TAKE SHELTER de Jeff Nichols
4. LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat
5. DES HOMMES SANS LOI de John Hillcoat

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Jean-Charles Lemeunier


(Holy Motors)

1. HOLY MOTORS de Leos Carax
2. AMOUR de Michael Haneke
3. SKYFALL de Sam Mendes
4. MOONRISE KINGDOM de Wes Anderson
5. ADIEU BERTHE de Bruno Podalydès

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Pierre Gaffié


(Amour)

1. TAKE SHELTER de Jeff Nichols (pour son faux rythme)
2. AMOUR de Michael Haneke (pour le dernier plan du film)
3. 360 de Fernando Meirelles (pour la beauté de la photographie)
4. DETACHMENT de Tony Kaye (pour le propos)
5. LOVE IS ALL YOU NEED de Susanne Bier (pour la subtilité du jeu de Pierce Brosnan)

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Fabrice Simon


(De rouille et d’os)

1. HOLY MOTORS de Leos Carax
2. TAKE SHELTER de Jeff Nichols
3. DE ROUILLE ET D’OS de Jacques Audiard
4. AMOUR de Michael Haneke
5. DES HOMMES SANS LOI de John Hillcoat

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Stéphane Ledien


(Argo)

1. ARGO de Ben Affleck
2. L’ODYSSÉE DE PI de Ang Lee
3. TAKE SHELTER de Jeff Nichols
4. MOONRISE KINGDOM de Wes Anderson
5. CLOCLO de Florent Emilio Siri

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Philippe Sartorelli


(L’Odyssée de Pi)

1. L’ODYSSÉE DE PI de Ang Lee
2. EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRÈS de Stephen Daldry
3. CHEVAL DE GUERRE de Steven Spielberg
4. MILLENIUM : LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES de David Fincher
5. ARGO de Ben Affleck

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Nicolas Zugasti


(Cloclo)

1. CLOCLO de Florent Emilio Siri
2. THE IMPOSSIBLE de Juan Antonio Bayona
3. CHEVAL DE GUERRE de Steven Spielberg
4. THE WOMAN de Lucky McKee
5. TITANIC 3D de James Cameron & LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU de Peter Jackson

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Eric Nuevo


(Cheval de guerre)

1. ARGO de Ben Affleck
2. LA CHASSE de Thomas Vinterberg
3. CLOCLO de Florent Emilio Siri
4. CHEVAL DE GUERRE de Steven Spielberg
5. SKYFALL de Sam Mendes



"Versus" spécial Cannes 2012 est paru !

Notre numéro spécial "65ème festival de Cannes" vient de paraître ! 20 pages d’articles de fond et de chroniques sur l’édition 2012 du festival de cinéma le plus médiatisé de la planète :
- réflexions sur le palmarès et le thème de "l’amour avec un grand A" à l’écran ;
- retour sur le cinéma de genre étasunien présenté en sélection officielle ;
- regards sur le cinéma argentin sélectionné dans différentes sections et entrevue avec le réalisateur Pablo Trapero ;
- pour et contre Cosmopolis de David Cronenberg ;
- 8 chroniques des films les plus appréciés ou attendus du festival ;
- parallèle Cosmopolis / Holy Motors ;
- leçon de cinéma avec le vétéran Norman Lloyd ;
- analyse de l’œuvre de Wakamatsu à l’occasion de la projection de son film consacré à Mishima…

En couverture : Des Hommes sans loi, de John Hillcoat.

Couvertures couleur – 2,00 € seulement.
Disponible exclusivement sur le site de la revue (paiement via Paypal)

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« Perfect Sense » de David MacKenzie : illogique du sens

À vouloir relater la perte des sens, une œuvre de cinéma ne prend-elle pas le risque de perdre le sien, qui est d’exciter les nôtres ? Ce paradoxe fait tout le sel de Perfect Sense tout en marquant sa limite. Puisque les séances de cinéma ne sont pas encore en odorama et ne s’apprécient pas par le biais du palais, du moins pour le moment, le fait que MacKenzie passe une bonne heure de son film à traiter de la disparition brutale de ces deux sens tient d’une forme de négation du problème. En effet, à moins de virer nettement dans l’expérimental, Perfect Sense ne pouvait décemment pas commencer par sa fin – par le gommage des sens principalement sollicités par le medium en question, finalité que l’on attend comme le looping conclusif dans un grand huit tout en se sachant emporté inexorablement vers lui. Usant de ce vrai / faux suspense, MacKenzie joue sur l’interrogation du spectateur quant au changement progressif de la forme filmique : comment mettre en scène la disparition des sens de ses personnages et comment, par corollaire, le faire éprouver au spectateur ? Le réalisateur pousse son propos jusqu’à créer un véritable malaise qui, loin de s’effacer avec la dernière image, ou dernière non-image, est exacerbé par la sensation diffuse d’avoir vu, au choix, la plus belle histoire d’amour de l’année ou la bluette la plus indigeste de la décennie. Nous avons fait notre choix : Perfect Sense se situe résolument dans la première catégorie.

Le déroulement narratif, classique durant une heure, finit par effectuer un brutal virage vers ce non-sens dans lequel risque de choir tout film à tendance expérimentale qui ne s’assume pas vraiment. Pour être plus clair : Perfect Sense n’est pas ce qu’il promet d’être tout en étant la merveille qu’il ne laissait pas soupçonner. Au départ, MacKenzie relate la rencontre entre deux personnages, Susan (Eva Green) la biologiste, amante épuisée par une relation récemment conclue dans la douleur, et Michael (Ewan McGregor), chef cuisinier inventif inapte aux relations sentimentales ; avec, en parallèle, la diffusion lente mais imparable d’un mystérieux virus qui supprime les sens un par un, en commençant par l’odorat. Dans le décor d’une Glasgow urbaine et cosmopolite, illustrative de toutes les villes du monde, Michael travaille dans un restaurant dont la cuisine donne sur la ruelle où vit Susan. Leur rencontre, hasardeuse, ne mène que lentement à une passion naissante, sur un rythme proche de celui de la propagation du virus – nonchalant, presque apathique, pour devenir brutal et lancinant. Chaque perte d’un sens est précédée d’une soudaine poussée émotionnelle : dépression avant gommage de l’odorat, fringale avant disparition du goût, etc., de telle sorte que les sentiments sont exacerbés une dernière fois, en guise de chant du cygne, avant de s’effacer purement et simplement. En repoussant au maximum la perte irrécupérable du sens fondamental dont a besoin le spectateur – la vue – MacKenzie rejette la tentation de faire de son film une véritable expérimentation visuelle et sonore. À la place, il joue jusqu’à son paroxysme le jeu du bon et du mauvais sentiment, opposant aux penchants nihilistes et dépressifs de ses personnages une célébration idyllique de la beauté à travers d’insolites séquences new age – qui ne sont certes pas le meilleur côté du film.

Si le sujet rappelle par certains côtés les « films de virus », dont l’excellent Contagion de Steven Soderbergh est l’avatar le plus récent, et si le film n’est pas dénué d’un arrière-plan métaphorique, il reste que Perfect Sense raconte moins une histoire de pandémie inexorable qu’il ne compose une ode lyrique au grand amour et à la résilience humaine par le rapport à l’autre. On se souvient que Contagion se clôturait sur la perspective d’une remise à plat des relations humaines – Matt Damon réunissant sa fille et le petit ami de celle-ci pour une soirée dansante, une fois le vaccin inoculé à la population. David MacKenzie suit cette ligne de conduite, en se montrant à la fois plus désespéré et plus naïf dans sa vision de la sensibilité. Chez lui, l’amour est un point fixe universel, une sorte de pendule de Foucault émotionnel qui offre à l’humanité un espoir de se pérenniser, mais en promettant à tous les vivants un gommage de ce qui fait leur mode d’être au monde. Quand on ne peut plus ni sentir, ni goûter, ni entendre, ni voir, ni toucher, seule l’émotion exacerbée permet encore de croire en un avenir possible. Et puisque le réalisateur refuse de considérer cette interrogation sur l’avenir – il évoque brièvement la naissance d’un enfant doté de tous ses sens alors que l’humanité se désagrège – là où Alfonso Cuaron en faisait une note positive dans son très sombre Les Fils de l’homme, il nous interdit en même temps de nous extraire de l’existence du couple Susan / Michael et de leur drame intime. Ce qui était d’abord d’ordre universel finit par se rétracter dans la double individuation : ainsi, l’un des symptômes précédant la perte d’un nouveau sens, une ire terrible dirigée vers ses proches, se transforme pour le couple en un exutoire personnel où la violence extériorisée projette une tragédie personnelle. Perfect Sense n’est donc pas autre chose que le récit de deux inadaptés sociaux qui, en apprenant amour et partage, testent les limites de leur désappropriation du moi au profit de l’autre et s’interrogent sur ses conséquences : que reste-t-il de soi lorsqu’on est en couple ? Le lien avec l’autre a-t-il pour corollaire une perte de son individualité ?

En couvrant son fond apocalyptique d’une réflexion sur l’état du monde confronté à l’inexorable, MacKenzie traduit l’idée que l’équilibre du réel repose sur la connexion des mondes entre eux – car il n’y a pas un monde, celui dans lequel progresse l’humanité, mais autant de mondes qu’il y a d’individus. Il s’agit pour chacun des personnages d’approcher, connaître puis comprendre le monde qu’est l’autre afin d’atteindre la plénitude en soi. Gilles Deleuze l’écrit dans Logique du sens : en changeant de regard sur soi, on modifie son regard sur l’autre ; l’autre n’est ni sujet ni objet, « c’est l’irruption dans ma vie d’un monde possible », et c’est par l’autre que nous pouvons élargir notre vision de la réalité. « Par sa simple présence, imprévisible, il nous fait entrevoir des expériences nouvelles, nous initie aux univers qu’il habite. » La scène qui voit Michael préparer un plat dans son restaurant pour une Susan esseulée et déprimée illustre bien la théorie deleuzienne, Susan avouant qu’elle n’a pas l’habitude de se préparer à manger, Michael lui apportant, en même temps qu’un peu de réconfort, une partie de son monde, de ce qui le constitue en tant qu’individu : son aptitude particulière pour l’expression gustative. Les univers de chacun s’entrechoquent, jusqu’à ce que l’un et l’autre abandonnent le décor de leur ancien métier, elle délaissant son laboratoire d’analyse – de toute façon plus personne n’y travaille – et finissant, dans un accès de colère, par le désordonner, et lui fermant définitivement la porte du restaurant après des tentatives pour conserver un semblant de normalité, alors même que l’humanité ne jouit plus du goût. C’est dans cette spécificité apocalyptique que MacKenzie construit une forme d’ « illogique du sens », puisque la perte progressive des perceptions va à l’encontre de l’accouplement des mondes, tandis que cet accouplement s’accomplit vaille que vaille dans une réalité qui se délite.

À mesure que la perte sensitive s’illustre par une déréliction naturelle de l’existence – rues vidées de ses occupants, habitants retranchés chez eux, refus d’aider son prochain, salles de classes abandonnées – et que l’espace autour des personnages semble se réduire, le monde unique formé des univers conjoints de Michael et Susan prend tout son sens, se développant dans le rejet avant d’aboutir à l’union parfaite – dans une séquence finale d’une beauté sidérante. Cette apocalypse insensée creuse dans l’esprit ses marques profondes, d’autant qu’elle est merveilleusement accompagnée par deux grands comédiens aux regards hésitants, à la beauté flottante.

Eric Nuevo

Sortie le 28 mars 2012



"Barbara" de Christian Petzold & "Was bleibt" de Hans-Christian Schmid (compétition)

le 12/02/2012 – BARBARA

Barbara est un puzzle. Un puzzle passionnant, mais incomplet. Donc soit on joue le jeu, et on cherche des pièces inexistantes, soit on a un esprit moins créatif et on espère que Christian Petzold nous les procurera. Ne patientez pas. Elles ne viendront pas.

En attendant, on est retourné en Allemagne de l’Est dans les années 1980. Tiens, de nouveau ? Le cinéma allemand y reviendra toujours. Barbara ou Nina Hoss, choisissez, est une médecin berlinoise qui s’enterre en province et s’enferme dans un mutisme qui la distance de ses collègues. Un médecin ose pourtant braver cette nouvelle Ninotchka et la convertit, non pas au capitalisme et aux frivolités parisiennes, mais à l’amour et à l’entraide.
Ah, si au moins, c’était aussi simple que chez Lubitsch ! Christian Petzold rajoute par contre sa touche personnelle et crée des personnages à la foulée. Ce n’est pas cela qui, en soi, est gênant. Un écran rempli de jacasseries organisées ou de silence groupé a un effet rapide et efficace. Qu’en est-il pourtant lorsque c’est au spectateur de structurer un film ?

Car, en premier, il y a la demande de sortie du territoire. Ensuite, le copain à l’Ouest. Les avances du médecin à l’Est. Une jeune fille prénommée Stella. Et enfin, cette froideur chez Barbara. Christian Petzold introduit brièvement l’un tandis qu’il rajoute l’autre par-dessus. Ne pensez pas qu’il oublie le premier, non, il le garde au chaud, sous le coude, prêt à utilisation. Cependant, même s’il introduit quelques détails de plus au cours du film, ceux-ci se noient dans la marée des événements. Et tandis qu’on a envie de crier "Encore!", et de lui soutirer quelques informations de plus, l’omniprésence du vent agit comme une purification et envahit le film aux moments où justement l’on attendait le calme. Il s’impose à l’écran, et souvent ne laisse aux humains, victimes de la nature, déjà si discrets durant le film, qu’un rôle trop éphémère.



le 14/02/2012 – WAS BLEIBT

Recette pour un scénario pimenté: Filmez un week-end en famille après plusieurs mois sans contact et avec, si possible, une révélation le dimanche à midi entre le fromage et le dessert, lorsqu’on pense que, pour une fois, tout va bien.
Ce n’est pas une première, mais (souvent) ça passe !

Suggestion de personnages:
La mère, déprimée chronique, a secrètement arrêté les médicaments depuis deux mois.
Le père, las de supporter la mère, entretient une relation avec une autre femme.
Le fils, Jacob, jeune médecin, a sa propre clinique payée par papa, mais souffre de la dépendance financière familiale.
Le deuxième fils, Marko, se débrouille, cahin-caha, avec son ex et leur enfant commun.
Ils ont probablement encore d’autres secrets, mais ce sont ceux, en tout cas, qui font éclater le noyau familial.

Sous couvert de civilités, le sourire règne un temps. Mais tous sont intérieurement insatisfaits. Le malheur, c’est étrange, n’existe pour beaucoup que lorsqu’on y est impliqué. Sinon, il est rapidement oublié ou ignoré. Was bleibt nous rappelle que chacun a ses problèmes, ses soucis et inquiétudes, que le tout mis en commun abruptement ne donne pas un groupe d’entraide improvisé mais une fêlure définitive dans un ordre établi. Que le malheur dérange et qu’il n’est reconnu et accepté qu’en cas de force majeure.

Pendant longtemps, chacun peut y voir sa famille lors du réveillon annuel et diverses rencontres familiales et se demander du coup ce que le film fait au Berlinale Palast. Puis Hans-Christian Schmid rajoute quelques catastrophes jusqu’au point où l’on se dit que finalement c’est trop. C’est devenu une fiction, comme d’autres d’où l’on peut se détacher et reprendre une qualité d’observateur passif. La déco intérieure aide, il faut dire. Pas même un grain de poussière ne repose sur les rayons de l’étagère. Le passé semble inventé tout à coup par les quelques phrases prononcées entre deux portes d’une maison à peine construite. Les personnages ne font que se déplacer dans le décor. Et l’on est donc heureux de les voir ensuite dans une forêt qui elle est bien réelle et d’où, du coup, les mystères et les secrets ne s’échappent plus.

Louise Burkart

Bande-annonce (en V.O.) de Barbara de Christian Petzold

Bande-annonce (en V.O.) de Was bleibt de Hans-Christian Schmid



« Cheval de guerre » de Steven Spielberg : il faut sauver le soldat Cheval

Dans la douceur de la campagne anglaise, Ted Narracott retourne à sa ferme avec le fringant étalon qu’il vient d’acheter par orgueil, alors qu’il allait au village dans l’idée de ramener une bête de somme. Son fils Albert s’entiche du poulain, auquel il donne le nom de Joey. Leur indéfectible amitié est suspendue lorsque Ted est obligé de vendre Joey aux officiers anglais sur le départ : l’Europe se débat dans la Première Guerre mondiale et la cavalerie a besoin d’animaux frais pour partir au combat. Le capitaine Nicholls promet de ramener Joey en pleine forme à l’issue d’un conflit censé se terminer rapidement.

Quelques mois à peine après l’impressionnant Tintin, Spielberg récidive avec un chef-d’œuvre : Cheval de guerre est une succession de perles visuelles, un chapelet d’idées hallucinantes de mise en scène, une ribambelle d’émotions diverses et variées qui nous font passer du rire aux larmes. C’est la remarquable traduction sur grand écran d’un roman jeunesse de Michael Morpurgo, publié en 1982 et adapté pour le théâtre en 2007 en Grande-Bretagne. Cheval de guerre, c’est aujourd’hui l’œuvre brillante d’un fringant jeune homme de 65 ans qui, sous couvert d’un retour en arrière vers ses œuvres naïves des années quatre-vingts et vers un certain classicisme formel, après une décennie de noirceurs et de destructions, prouve qu’il n’a pas fini de nous surprendre, et que la « grande forme » hollywoodienne a encore de belles bobines devant elle. D’autant que toute la famille Spielberg est présente : Kathleen Kennedy à la production, Janusz Kaminski à la photographie, John Williams à la musique et Michael Kahn au montage.

Malgré une entrée en matière (d’environ trois quarts d’heures) qu’il faut bien qualifier de poussive, noyée derrière une vision pittoresque de la campagne anglaise et des difficultés d’une famille de fermiers à l’orée de la Première Guerre mondiale, mélange entre une pastorale lyrique et une peinture socialisante que l’on trouvera au choix trop timide ou trop caricaturale, Cheval de guerre, dès lors que l’ombre du conflit européen commence à effleurer les verts pâturages de la famille Narracott, atteint un rythme de croisière d’une intensité telle que le spectateur en reste bouche bée. D’une audace narrative perpétuellement renouvelée, le scénario de Lee Hall (Billy Elliot) et Richard Curtis (Quatre mariages et un enterrement, Coup de foudre à Notting Hill) propose de suivre le canasson Joey à travers ses rencontres successives avec des officiers anglais, de jeunes conscrits allemands, une paisible famille et un régiment français.

Chaque camp possède son lot de bonnes âmes et d’acariâtres bonshommes n’hésitant pas à utiliser les chevaux pour les tâches les plus ingrates. Indifférent aux idéologies politiques, à l’agressivité humaine, aux conflits territoriaux, Joey franchit les frontières et passe d’uniforme en uniforme au gré des hasards, armé de ce double avantage qu’est l’intelligence et l’innocence de l’animal. « Les chevaux ne font pas de politique ; ils ne se préoccupent que de leurs fardeaux », souligne Steven Spielberg. Et c’est là que Cheval de guerre fait des miracles : en adoptant le point de vue le plus apolitique et le plus désintéressé qui soit, il offre une visualisation parfaitement subjective des événements de 14-18 à travers les seules expressions de l’amitié et du courage.

C’est dans la célébration de ces sentiments qu’il faut lire Cheval de guerre, film qui pourrait déplaire à ceux qui préfèrent, chez le cinéaste, le regard de plus en plus pessimiste et déshumanisé qu’il porte sur le monde depuis le début des années 2000 – faisant d’un jeune robot le dépositaire de l’Amour humain dans A.I., opposant à l’Amérique libre et ouverte des années soixante dans Arrête-moi si tu peux celle, rigoureuse et fermée, de l’après-11-Septembre dans Le Terminal, rompant avec la lumière divine dès les premières minutes de sa Guerre des mondes. Si la noirceur y circule toujours de par les dégâts esthétiques et les grondements sonores de la Grande Guerre, Spielberg met toutefois en avant les valeurs humanistes partagées par un cheval et un adolescent qui évoluent tout du long par analogie : à Joey qui s’occupe de la protection de Topthorn, cheval à la robe noire affaibli par les rigueurs du conflit, répond la relation entre Albert et son ami Andrew, tout aussi fragile et maladroit que son équivalent chevalin. C’est aussi à une glorification de la candeur que nous invite Spielberg : lorsque Joey, bloqué par des barbelés, est miraculeusement sauvé dans l’une des plus belles scènes du film ; ou lorsque le cinéaste demande à Tom Hiddleston (le capitaine Nicholls), pour ce gros plan du visage face aux mitrailleuses allemandes, de laisser transparaître « l’enfant qui est en [lui] », sans doute la consigne la plus extraordinaire jamais donnée à un comédien dont le personnage doit affronter la mort en face.

Néanmoins, cette candeur affichée se fond dans un arrière-plan d’une noirceur qui fait écho au Spielberg d’aujourd’hui plus qu’à celui d’hier. La peinture de la Première Guerre mondiale que fait le réalisateur est celle d’un conflit qui non seulement provoque la mort, mais qui en outre, de par ses armes nouvelles, la provoque en masse. Joey, symbole d’un autre temps, celui des charges élégantes de la cavalerie anglaise, est progressivement confronté à la déshumanisation du monde par la machine : mitrailleuses du Kaiser accueillant les cavaliers britanniques, énormes canons que les animaux doivent tracter au sommet des collines, gaz lancés dans les tranchées, tank impersonnel… Joey véhicule des valeurs que la guerre nouvelle tend à gommer. Sans compter que s’il avance, c’est sur les corps de ses maîtres successifs, tous jeunes, tous sacrifiés à des idéaux sans tête. Spielberg ne montre plus même cette mort qu’il mettait en avant de manière si crue dans Il faut sauver le soldat Ryan et qu’il tendait à gommer dans La Guerre des mondes, remplacée par la pure disparition des corps ; lorsque Gunther (David Cross) et son frère son exécutés, la pale d’un moulin dissimule opportunément le moment précis de leur mort. Comme s’il n’était plus temps de montrer, mais seulement d’éprouver.

Le mot est lâché : le secret de Cheval de guerre est dans l’émotion – celle du spectateur devant le film, celle du cheval qui catalyse les sentiments diffus de toute une humanité, comme pour s’en nourrir, à la façon de David dans A.I.. En ce sens, Joey est un personnage-tampon dans la plus pure tradition spielbergienne, une « éponge » à sentiments dont le rôle consiste à exacerber ceux des humains qui l’entourent, un peu comme l’était déjà le petit extraterrestre au doigt épais dans un film sorti exactement trente ans plus tôt. Ce n’est pas un hasard si le parcours de Joey est si explicitement christique, aboutissant à la composition d’une pseudo-couronne d’épines faite de barbelés dans le no man’s land, dernière étape d’un vaste chemin de croix. Il est également possible de voir en Joey une projection actuelle de la petite fille au manteau rouge de La Liste de Schindler, une tache de couleur appliquée sur l’absurdité noire et blanche de la guerre qui accentue l’émotion des acteurs et spectateurs de la guerre. Cette marque colorée est reproduite ici par le biais du fanion glissé entre les rênes de Joey et qui passe de main en main en guise de signe de reconnaissance.

Il serait faux de croire pour autant que Spielberg n’a pas fait de chemin depuis trente ans. Au contraire, Cheval de guerre, sous ses apparences de grand film naïf célébrant les valeurs humaines les plus vertueuses, est aussi l’un des films du cinéaste qui est le plus résigné ; il est celui qui, littéralement, prend de la hauteur sur la violence intrinsèque de l’homme. Dans un mouvement de caméra qui devrait devenir un classique, Spielberg suit le grand-père français (Niels Arestrup) au-delà de la colline – peut-être une répétition de celle qui voyait le fils rejoindre l’armée américaine dans La Guerre des mondes – pour retrouver sa fille, chevauchant Joey, et révèle ainsi la présence de l’armée française que l’on croyait évanouie. Peut-être est-ce sobrement cela, la guerre, pour Spielberg : une simple colline qui sépare, d’un côté l’innocence, le meilleur de l’homme, et de l’autre la mort, le pire de l’humanité.

Eric Nuevo

Sortie en salles le 22 février 2012



"L’enfant d’en haut" d’Ursula Meier (compétition) : heureux celui qui voit sans croire

C’est l’histoire d’un frère et de sa sœur. Non, finalement pas. Plutôt d’une mère et de son fils, alors… Quoique. Pas vraiment non plus. On accepte la première hypothèse sans douter. Pourquoi aurait-on dû ? Elle semble si fluide, si évidente et surtout si classique: un accident de voiture emporte les parents et laisse les enfants livrés à eux-mêmes. Quant à la deuxième hypothèse, ce n’en est même pas une. C’est la vérité, une vérité éphémère et rejetée. Le "c’est pas ma sœur, c’est ma mère" est prononcé calmement comme une évidence. Pour la mère et son fils, cette révélation ne semble pas leur appartenir, ni même les concerner. Répétée encore et encore d’une voix toujours aussi sereine, pour le nouveau copain de la mère, cette phrase, c’est pourtant l’aveu de trop.
Les révélations – on pourrait le croire – chassent les mystères, classifient les personnes et séparent le passé du présent. Ici, ce n’est qu’un fait banal, qui n’explique, ni ne soulage. On l’a entendu, on devrait l’accepter. On peine toutefois à l’intégrer dans une histoire qui aurait dû prendre une autre dimension, mais qui reste identique. La jeune fille ne se transforme ni en femme ni a fortiori en mère. Elle reste pour nous la sœur, tandis que des répliques jetées dans les conversations nous rappellent avec une discrétion habile ce qui en est réellement.
Ne me comprenez pas mal : ces rôles indéfinis et brouillés produisent un va et vient qui donne justement tout son intérêt au film. La vérité n’est découverte qu’après une histoire déjà bien entamée et est annoncée par les personnages d’une façon claire et convaincante. Ursula Meier nous prouve pourtant que cela ne suffit pas pour croire.

La vérité, bien que connue et existante, se perd dans les mensonges et les mises en scène. La multiplication des rôles se calque sur le comportement des deux personnages, passant chacun d’enfant à adulte, puis d’adulte à enfant, sans avoir effectué la transition nécessaire. Tout semble décalé, inapproprié et par moments presque malsain. Tandis que l’une vends son corps pour de l’affection et fuit les responsabilités, l’autre achète la tendresse maternelle et défit la confiance.
Dans ce chaos que tout transforme, même le film ne semble crédible qu’à l’intérieur d’une vérité refoulée. Ursula Meier nous fait prodigieusement, non seulement, accepter le mensonge, mais comme les personnages, la réalisatrice-auteure nous laisse nous enfermer volontairement dedans.
Et c’est ça l’exploit de L’Enfant d’en haut : on observe, trop curieux, ce tandem maudit, où aucun n’arrive à faire profiter l’autre de ses expériences ni de ses talents, se gangrener de l’intérieur. Chaque élément contaminé envahit la partie saine d’un ensemble peu à peu tout à fait pourri. Seule solution: l’amputation, ou en langage moins codé, la séparation définitive. D’où, au final, le cri déchirant de celui qui doit rejoindre en premier une solitude non méritée.

[L'enfant d'en haut
Switzerland / France, 2012, 97 min
Réal. : Ursula Meier
Int. : Léa Seydoux, Kacey Mottet Klein, Martin Compston, Gillian Anderson...]


Louise Burkart

Extrait de L’Enfant d’en haut



“Hell” de Tim Felhbaum et “Eva” de Kike Maillo (competition)

Hell de Tim Fehlbaum de par son pitch s’apparente à an another Day in post-apo tant la thématique renvoie au film de Douglas Aarniokoski. L’action se situe sur une terre dévastée, les ressources vitales (nourriture, eau) se sont raréfiées et de cette apocalypse se sont élevés deux types de survivants, les proies et les prédateurs. Contrairement à The Day, Hell fournit quelques maigres explications sur la catastrophe (des tempêtes solaires ont ravagé les terres), le groupe auquel se rattache le spectateur va au-delà de la famille simplement symbolique mais c’est vraiment dans la narration que les deux divergent, Hell jouant la carte du road-movie ou du moins de pérégrinations en extérieur quand les héros de The Day s’enfermaient rapidement dans une masure abandonnée piégée.
Si Hell montre une certaine retenue dans les confrontations, moins graphiques, elles n’en demeurent pas moins agressives et percutantes. Ce qui fait l’intérêt du film sont principalement ses décors baignés dans une lumière aveuglante, donnant l’impression de se retrouver dans une fournaise incandescente permanente. Un aspect visuel primordial (hell, en allemand, signifiant lumière intense, donnant ainsi une double interprétation au titre de ce film d’origine allemande) parfaitement rendu. La surexposition (contrastant avec la sous-exposition de The Day) est ainsi magnifiquement exploitée lors d’une course poursuite haletante en terrain découvert. Tout aussi intéressante est l’évolution du trio, une jeune femme et sa sœur, et l’homme les ayant accueilli dans son véhicule, qui va progresser d’abord numériquement (un quatrième larron rencontré dans une station service vient se rajouter) mais surtout dans leurs relations fluctuantes de par la menace environnante mais également le positionnement moral de chacun. De plus, Fehlbaum contourne avec habileté les séquences attendues que faisaient se profiler l’arrivée dans le camp de la famille adverse (viol, torture, évasion, repas…) pour servir au mieux la transformation définitive de l’héroïne. Une bande diablement efficace qui fait encore plus regretter l’absence en compétition de The Day qui apparaît comme un pendant complémentaire.

Autre film en compétition, Eva de Kike Maillo est une bande d’anticipation précédée d’une bonne réputation méritée mais qu’il convient toutefois de minorer. Certes, la réalisation est soignée mais de multiples défauts narratifs révèlent les limites d’un script inabouti. Alex, un ingénieur en robotique, revient dans sa ville natale, dix ans après l’avoir quittée hâtivement, afin de terminer son projet d’une nouvelle génération de robots à notre effigie, aux comportements et aux sentiments évolutifs. Il retrouve également Lana son amour d’enfance et ex-collègue qui s’est consolée dans les bras de David, le frère d’Alex. Le couple élève dans l’allégresse la jeune Eva, dix ans, dont Alex se prendra rapidement d’affection, voyant en elle une enfant attachante mais surtout suffisamment indépendante de caractère pour servir de modèle à son robot en cours d’apprentissage.
Si Maillo décrit avec minutie un univers crédible où les nombreux et magnifiques robots de toutes sortes ne dépareillent jamais, il s’ingénie à tisser deux trames parallèles, la confection d’un garçon cybernétique et le réveil de sentiments endormis (ceux d’Alex et son entourage), sans qu’il y ait une interaction et des connexions suffisamment efficientes pour faire naître une certaine émotion. C’est d’autant plus dommageable que tout le métrage est structuré autour de la naissance, de l’activation ou la réactivation, des émotions justement, et que le réalisateur écarte parfois trop promptement. De même, on devine rapidement où il veut en venir, éventant les fausses pistes émotives pourtant subtilement mises en place. Eva est un bon film mais la mauvaise exploitation de son énorme potentiel est crispante et a tendance à faire déprécier une œuvre charmante dont la fulgurance poétique de certaines trouvailles visuelles est un véritable ravissement.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Hell de Tim Felhbaum

Bande-annonce d’Eva de Kike Maillo



"Beast" de Christoffer Boe (compétition) – "The Day" de Douglas Aarniokoski (hors competition) – "La Maison des ombres" de Nick Murphy (competition)

Après un film d’ouverture en demi-teinte (pour être très gentil), la première journée du festival s’engageait sur les mêmes eaux saumâtres avec Beast du danois Christoffer Roe, histoire d’un homme vouant une passion dévorante pour sa femme et dont le sens métaphorique du terme prendra bien vite une tournure beaucoup plus littérale, Bruno rêvant -, fantasmant, réfléchissant à la manière de fusionner physiquement avec Maxine. Mais cette dernière se dérobe à cet amour parfois trop physique (Bruno lui coupant le sein pour en ingérer le sang qui s’écoule) en prenant un amant. Une relation caractérisée par une flagrante absence de rythme qui pourrait être interchangeable avec un deux-pièces cuisine français. Seulement, il n’y a pas que cela qui pose problème puisque ce métrage s’avère un veritable catalogue de films de festivals : symbolisme appuyé, voire outré, photographie terne et moche, reflets de lumière, etc. Quant à l’interprétation, elle est au diapason de la forme affichée, dépassant presque les limites du ridicule avec l’acteur masculin (Nicolas Bro) épiant sa compagne derrière des arbres avec un bel air hagard, le summum étant atteint lorsqu’il éructe nu face à la glace de sa salle de bain. Se la jouant bestial, la direction d’acteur et la mise en scène le rendent avant tout pathétique.
L’idée d’une sommatisation physique due à la violence des sentiments éprouvés aurait pu s’avérer intéressante mais Roe se complait dans une lourdeur narrative rapidement insupportable qu’il voudrait faire passer pour une ambiance malsaine (avec Bruno souffrant de maux d’estomac – peut être un ulcère, on ne sait pas – violents ? Vraiment ?). Sans compter quelques problèmes de point de vue assez gênants comme cette caméra en retrait filmant les personnages comme pour figurer la presence d’une tierce personne sans que cela soit confirmé ou non. Un film à oublier rapidement, donc. Ce qui sera fait de main de maître dès la séance suivante avec The Day de Douglas Aarnioksoki.

Sur un concept hyper balisé, pour ne pas dire archi-rebattu – un monde post-apocalyptique où l’on suit l’errance d’un groupe de cinq personnages tentant de survivre – Douglas Aarniokoski retourne parfaitement les attentes jusqu’à se mesurer à La Nuit des morts-vivants de George Romero. L’habileté affichée dans la mise en scène s’appuie ainsi sur une certaine ingéniosité scéanristique, le réalisateur dévoilant progressivement les pans du monde qu’il a crée, suscitant l’intérêt en laissant das l’ombre l’explication de l’effondrement de la civilisation et en faisant intervenir régulièrement de nouveaux protagonistes pour faire irrémédiablement monter la tension, tout en dessinant plus précisément les enjeux. Des motivations certes basiques, survivre, se nourrir, mais dont la caractérisation en élève l’importance. Si la première partie braconne sur le territoire de The Road de John Hillcoat, une rupture de ton surprenante à plus d’un titre fera basculer le tout dans un film de siege matiné de western. Les confrontations, entre amis, avec les antagonistes, sont particulièrement intenses et jamais désservies par la multiplication de sequences nocturnes. La sous-exposition étant même plutôt bien gérée notamment grâce à l’éclairage des deflagrations.
Un récit prenant, une construction paroxystique,des personnages crédibles, un jusqu’auboutisme impressionant, un montage et une realisation appliqués font de The Day une réussite aussi sidérante qu’improbable, Aarniokoski s’étant jusqu’ici illustré en tant, notamment, qu’assisant réalisateur sur Resident Evil 5 ou réalisateur d’Highlander : End Game. Un film don’t on peut légitimement questionner la présence hors compétition.

Dans La Maison des ombres de Nick Murphy, il est question de fantômes, à la fois ceux du passé des protagonistes comme ceux hantant l’Angleterre des années 20 encore traumatisée par la Grande Guerre. Si l’action prend pour cadre un pensionnat, faisant ainsi redouter dès la lecture du synopsis un succédané de la nouvelle vague espagnole, les premières minutes neutralisent rapidement toute impression de déjà-vu en livrant l’intrigante presentation de l’héroïne, la démystificatrice Florence Cathcart (superbe Rebecca Hall). En effet, elle n’aime rien moins que réveler la malhonnêteté, voire la dangerosité, de ces charlatans marchands d’espoir, faisant miroiter à leurs victimes la possibilité d’entrer en contact avec leurs chers disparus. Une introduction dynamique plutôt bien ciselée puisque sont présentés avec concision les thèmes (la foi, le besoin de croire, le rejet du surnaturel, le poids de l’Histoire, de son passé…) qui composeront le récit à venir.

Ainsi, l’enquêtrice du paranormal, sorte de fusion entre les caractères des agents Mulder et Scully, est appelée par un veteran de 14-18, officiant en tant qu’enseignant dans un pensionnat, afin d’élucider une affaire de morts d’enfants où se mêle ce qu’il semble être un spectre. Si le cas est prestement réglé grâce à tout un ensemble d’appareils de mesure et de detection, elle restera pourtant sur les lieux à cause des apparitions étranges entraperçues et les liens tissés avec la gouvernante, le petit Tom que cette dernière a pris sous son aile et Mallory dont le statut de rescapé des tranchées lui renvoie la perte, dans ce meurtrier conflit, de son fiancé.
Bénéficiant d’une realisation soignée, le film pourrait souffrir d’un récit peu invetif réemployant des motifs de L’Orphelinat, des Innocents ou des Autres, mais le réalisateur anglais en joue habilement pour instiller une ambiance mélancolique et onirique très appreciable. Les multiples indices visuels et sonores distillés sur le trauma structurant le film permettent en outre de garder l’attention du spectateur en éveil tout en formalisant des sources potentielles d’angoisse. Un bien beau film qui parviendra à conserver jusque dans ses ultimes instants l’ambiguïté tenant à la personne de Florence Cathcart.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Beast de Christoffer Roe

Bande-annonce de The Day de Douglas Aarniokoski

Bande-annonce de La Maison des ombres (The Awakening) de Nick Murphy




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