Festival de Cinéma de la ville de Québec : première édition et grandes premières

Hier mercredi 21 septembre était donné le coup d’envoi de la première édition du Festival de Cinéma de la ville de Québec. Un événement paré des plus beaux atours de la Capitale Nationale, avec soirée de première (et d’ouverture) du film Café de Flore de Jean-Marc Vallée projeté au Palais Montcalm, où fut déroulé pour l’occasion le désormais traditionnel tapis rouge, apparat de rigueur dans ce genre de festivités de grande envergure. "Internationale" pourrait compléter ce dernier mot, mais le nom de l’événement lui-même permet d’en resituer avec légitimité le positionnement : le FCVQ, s’il se veut incontournable (attendons au moins la fin de cette première édition pour en avaliser l’idée) ne peut sans doute pas prétendre à un rayonnement mondial. D’abord parce qu’on y note l’absence d’une compétition officielle et de prix conséquemment décernés par un jury de personnalités, disons, compétentes (terme à prendre avec des pincettes), du 7e Art. Il y aura bien, pour la petite histoire, quelques prix attribués par le public ainsi que, c’est vrai, un Prix Quebecor du "meilleur premier film" décidé et remis par un jury de "professionnels reconnus", mais le sponsor s’immisce un peu trop dans la dénomination pour qu’on y voie une reconnaissance pleine, entière et indépendante. Pour voir les choses de façon positive, disons que le plaisir spectatoriel domine ici celui de l’académisme et, tout compte fait, c’est peut-être mieux ainsi. Ensuite, et c’est la raison pour laquelle nous disons "peut-être mieux ainsi", même si la volonté de ses trois instigateurs (Marie-Christine Laflamme, Christopher Lemonnier et Olivier Bilodeau, que tous les communiqués décrivent comme des "passionnés de cinéma" : rien de profondément significatif) tend vers l’organisation d’un festival "comparable à ceux qu’on retrouve dans plusieurs grandes villes du monde" (en clair : diversité et renom, oui ; émergence forte, pas forcément), l’impact de la programmation ne saurait rivaliser avec le TIFF (à Toronto), aujourd’hui de même classe que la Mostra et qui brille d’une aura proche des lumières cannoises. En organisateurs avisés, les têtes pensantes du FCVQ n’ont pu que déplacer le propos et, vraie bonne et louable idée, rendre accessible au public francophone de la province la cinématographie qui fit les beaux jours des récents festivals majeurs, du Canada (au-delà de Toronto, Montréal propose aussi le Festival du Nouveau cinéma — on y reviendra, nous sommes partenaires —, le Festival des Films du monde, les Rendez-vous du cinéma québécois, et Fantasia) mais aussi du monde entier (Venise, Deauville, Berlin…). Il ne faut pas se tromper d’intention : le Festival de Cinéma de la ville de Québec, fruit d’un travail acharné (il a été monté en huit mois seulement) joue la carte de l’accessibilité sans se départir d’un élégant cérémonial, gage de qualité événementielle. Il ne prend certes pas le risque de jouer les vrais découvreurs mais agit comme un relais intelligent, laissant l’avant-garde à ceux qui la maîtrisent — à juste titre et en vertu de plus gros moyens — depuis des années.
Sur le déploiement de paillettes et la volonté d’attirer un public amoureux du grand écran, le FCVQ joue pleinement, à raison, la carte du glamour, d’où la transformation momentanée du Palais Montcalm en salle de projection des films considérés comme les plus prestigieux de la programmation. L’éclat du cérémonial en rehausse le retentissement et la perception, osons le mot, "mondaine". Mais l’intérêt d’un festival ne se mesure pas à sa mise en scène. Pour ce qui est du Palais Montcalm, quoi qu’on en comprenne aisément l’adoption comme lieu de flamboyance festivalière, nous ne le qualifierions pas de salle de cinéma d’exception ; pour la projection de Café de Flore, la sonorisation flirtait avec l’agression auditive. Mais ceci est un détail technique…

Killing Ruth : The Snuff Dialogues de Nicholas Kinsey

Venons-en au cœur du sujet : la programmation. C’est à travers ses partis pris, ses risques et ses ouvertures que l’événement imposera sa signature et marquera le paysage, déjà saturé, des festivals cinématographiques. Jusqu’au 2 octobre, le FCVQ propose une cinquantaine de films "d’ici et d’ailleurs", tous précédés de courts métrages majoritairement québécois.
Les films seront regroupés dans quatre sections, "Prestige" pour les films "de maîtres" (appellation subjective s’il en est) et les premières, "Découverte" pour l’émergence de nouveaux talents ou sujets, "Rétro" pour des reprises marquantes, "Expérience(s)" pour des films de genre plus pointus.
Au-delà de ces classifications plus ou moins évasives, notre enthousiasme se lit surtout à l’évocation de quelques noms déjà publiés dans les colonnes de notre belle revue : Larry Clark pour une rétrospective et une classe de maître forcément incontournables, Denis Villeneuve (pour son incroyable court-métrage Next Floor), Chris Sivertson (pour Brawler, une histoire de "fight-club" criminelle et forcément brutale), Gus Van Sant (pour Restless, chroniqué par l’ami Nuevo ici même), Aki Kaurismäki (pour Le Havre, descendu en flèche par l’ami Hairault lors du dernier festival de Cannes)… Le cinéma québécois s’y illustre bien sûr dans tous ses états, entre premiers films audacieux (Marécages de Guy Édoin avec Pascale Bussières, on y reviendra) et classiques (Maria Chapdelaine de Gilles Carle), comédies événementielles (French Immersion de Kevin Tierney) et premières très attendues (Café de Flore de Jean-Marc Vallée ; on le chronique dans le prochain billet), sans oublier une classe de maître Jean-Claude Labrecque. D’avance, notre attention se porte aussi sur Art/Crime de Frédéric Maheux, un documentaire traitant de la réprésentation de la violence, de la fiction et de la censure au cinéma ; Womb, film fantastique franco-germano-hongrois de Benedek Fliegauf où intervient l’idée de clonage ; The Silence, thriller allemand signé Baran Bo Odar autour du thème du tueur en série ; Killing Ruth : The Snuff Dialogues de Nicholas Kinsey, film québécois racontant l’histoire d’une tueuse professionnelle collectionneuse de talons hauts ; Hasta La Vista de Geoffrey Enthoven, road movie belge où trois handicapés entament la route des vins espagnole pour y vivre leur première expérience sexuelle ; Hellacious Acres : The Case of John Glass, de Pat Tremblay, film de Sf expérimentale québécois à l’ambiance semble-t-il post-apocalyptique ; ou encore le faux documentaire canadien Sunflower Hour de Aaron Houston, où quatre marionnettistes se disputent la présentation d’une émission pour enfants…
Les Français The Artist d’Hazanavicius (relire ici, pour mémoire…), Omar m’a Tuer de Roschdy Zem (relire …) et Je Vous aime très beaucoup de Philippe Locquet, les grands muets Chaplin et Keaton, les branchouilles Jonathan Caouette (All flowers in time), Pascal Arnold et Jean-Marc Barr (American Translation), entre autres références, se croisent aussi dans la liste des films projetés tout au long du festival.
12 jours pendant lesquels, même si les élites de Cannes, de Toronto et d’ailleurs ont déjà laissé leurs empreintes sur les pellicules maniées ici et là, le plaisir sera pleinement restitué à un public qui méritait lui aussi de voir enfin de quoi il en retourne.



Stéphane Ledien

Bande-annonce de Brawler de Chris Sivertson

Bande-annonce de Sunflower Hour de Aaron Houston



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



Palmarès personnel et bilan du Festival par Julien Hairault

Palmarès personnel (à défaut de pronostics) des films en compétition, établi après avoir vu 17 des 20 films de la sélection :

Palme d’Or : Habemus Papam de Nanni Moretti (Italie)

Grand Prix du Jury : La Piel que Habito de Pedro Almodovar (Espagne)

Prix du Jury : The Tree of Life de Terrence Malick (Etats-Unis)

Prix de la Mise en scène : Nicolas Winding Refn pour Drive (Etats-Unis), un peu par défaut.

Prix du Scénario : Joseph Cedar pour Hearat Shulayin – Footnote (Israël)

Prix d’Interprétation Masculine : Thomas Doret dans Le Gamin au vélo des frères Dardenne (Belgique)

Prix d’Interprétation Féminine : Tilda Swinton dans We Need to Talk About Kevin de Lynne Ramsay (Grande-Bretagne) & Elena Anaya dans La Piel que Habito de Pedro Almodovar (Espagne)

Caméra d’Or : Les Crimes de Snowtown de Justin Kurzel (Australie, Semaine de la Critique)

TOP 5 du Festival de Cannes (toutes compétitions confondues) :

# 1 : THE MURDERER de NA Hong-jin (Corée du Sud / Un Certain Regard)

Pour l’énergie et le talent déployés pendant plus de deux heures au sein d’un film somme (mais ce n’est seulement que le deuxième film de son jeune auteur !), qui épouse à merveille les codes du polar sanglant "à la Coréenne", agrémenté de chronique sociale et de mélodrame. Du cinéma à l’état brut !

# 2 : HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti (Italie / Compétition)

L’athée convaincu et militant que je suis attendait avec impatience ce film sur les déboires d’un Pape nouvellement élu. Et le traitement de ce sujet par Moretti est d’une grande intelligence, respectant à la fois la position du Pape et des hautes instances de l’Eglise, tout en se moquant délicieusement d’elles.

# 3 : RESTLESS de Gus Van Sant (Etats-Unis / Un Certain Regard)

Gus Van Sant est un cinéaste définitivement hors-norme, capable de tirer d’une histoire des plus simples, un mélodrame d’une grande finesse, à la fois bouleversant et subtilement mis en scène. Surtout, en tournant autour du thème de la mort, son film pas si léger que ça et devrait plaire aux plus réticents.

# 4 : TAKE SHELTER de Jeff Nichols (Etats-Unis / Semaine de la Critique)

L’un des films les plus attendus du Festival. Nichols devait confirmer tout le bien que l’on avait pensé de lui après son premier film Shotgun Stories. Avec plus de moyens cette fois, il livre un drame fort et intense sur les obsessions d’un homme ordinaire pris en pleine tempête. Avec l’immense Michael Shannon.

# 5 : L’EXERCICE DE L’ETAT de Pierre Schoeller (France / Un Certain Regard)

Attendu lui aussi, le second film de Pierre Schoeller n’a pas déçu. Son scénario passionnant (co-écrit par une plume de Libération), tient en haleine le spectateur dans les coulisses de l’état. Et comme la mise en scène est à l’avenant, et que Gourmet est magnifique, banco !

FLOP 5 du Festival de Cannes (toutes compétitions confondues) :

# 1 : HORS SATAN de Bruno Dumont (France / Un Certain Regard)

LA purge du Festival ! Dumont continue d’aveugler un public conquis d’avance par un scénario grotesque et des comédiens qui "sentent" bon la France d’en bas, par ailleurs inexpressifs au possible. Du foutage de gueule, tout simplement, en plus d’être incroyablement chiant. A fuir.

# 2 : MICHAEL de Michael Schleinzer (Autriche / Compétition)

Quand un disciple de Michael Haneke s’attaque à l’affaire Natascha Kampusch, le potentiel est là. Mais le résultat, lui, est finalement inconsistant, la faute à une mise en scène qui plagie le modèle, et à un scénario qui refuse d’impliquer le spectateur, laissant celui-ci totalement hors de portée d’un quelconque malaise. Sans intérêt.

# 3 : LE HAVRE d’Aki Kaurismäki (Finlande, France / Compétition)

J’ai déjà dit sur ce blog tout le mal que je pensais de cette arnaque qui pourrait bien finir malgré tout au Palmarès. Alors je le redis, on a là une jolie négation du cinéma, avec zéro mise en scène, zéro direction d’acteurs, et des comédiens volontairement mauvais qui cherchent un décalage passéiste dans lequel je ne marche pas. Et cette France décrite dans le film est d’un rance.

# 4 : RETURN de Liza Johnson (Etats-Unis / Quinzaine des Réalisateurs)

L’archétype du cinéma indépendant américain estampillé Sundance, où le film (tant dans l’histoire que dans la mise en scène) ne tourne qu’autour de son personnage principal, se foutant royalement du reste, et donc de ses personnages secondaires, inexistants.

# 5 : POLISSE de Maïwenn (France / Compétition)

Parce qu’il faut quand même le souligner, ce n’est pas possible aujourd’hui de faire un bon film français avec Karine Viard ou Nicolas Duvauchelle, et que l’empilage de séquences démago nous éloigne petit à petit d’une certaine réalité. Avec 45 minutes de moins, et un casting un peu plus intelligent, on aurait pu discuter. Mais là…

Julien Hairault

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"Le Havre" d’Aki Kaurismäki (Compétition Officielle)

Jusqu’ici, les cinéastes habitués de la Croisette avaient fait preuve d’un certain professionnalisme, nous offrant à chaque fois (du moins pour ceux dont on attendait vraiment quelque chose – à la différence de Dumont, il ne faudrait pas qu’il y ait méprise !), un film de qualité, relevant bien souvent le niveau général de la sélection dans laquelle il concourait. C’était le cas de Moretti, de Malick (nous tenterons de revenir dessus rapidement, mais écrire sur ce film-somme n’est pas évident, et enchaîner les projections n’aide pas à l’analyse d’un seul film), ou de Van Sant à Un Certain Regard. De Kaurismäki, on espérait un petit vent de folie venue du Nord, un petit film tendre et poétique comme il sait les faire, avec un sens du décalage à chaque fois salutaire. Quelle ne fût pas notre déception devant ce qu’il faut bien appeler un désastre.

Les longs applaudissements nourris à la fin de la projection de Le Havre, le dernier film du Finlandais, laissent pourtant perplexe. D’abord parce que le film ne semble pas les mériter. Ensuite, parce que cela trahit un aveuglement de la part d’un public cannois qui se complaît à ne pas demander autre chose d’un cinéaste que ce qu’il fait depuis le début de sa carrière. Car Le Havre est balisé de son premier à son dernier plan, avec comme point d’orgue cette sophistication typiquement Kaurismäkienne de faire « sous-jouer » les comédiens. Alors quand ceux-ci s’expriment dans une langue différente (le français) de celle du cinéaste, il suffit de quelques minutes pour contempler l’ampleur du naufrage et les limites de cette non direction d’acteurs totalement risible et ringarde.

Ringard, le terme sied plutôt bien à ce film naïf comme le sont tous les films de Kaurismäki. Et Le Havre est aussi bien-pensant que ne pouvait l’être la veille le film de Nadine Labaki (Et maintenant on va où ?). L’histoire, c’est celle d’un cireur de chaussures (André Wilms, dont le personnage est le seul à avoir un minimum de consistance), qui recueille chez lui un petit Africain clandestin. Alors que la police est à ses trousses (Darroussin dans son imper noir qui n’exprime rien), le quartier, qui nous fait l’effet d’une France vieillotte et rance (la femme du cireur s’appelle Arletty ! – pauvre Kati Outinen qui lutte pour sortir dans son mauvais français des répliques de l’ordre : "Oh regarde, le cerisier est en fleurs !") – qui passe son temps entre la boulangerie et le bistrot du coin, se met en quatre pour sauver l’enfant et le faire partir vers Londres où il retrouvera sa mère. Il y a dans les dialogues des allusions directes à l’actuelle politique de reconduite aux frontières du gouvernement Fillon, mais ni mise en scène, et tout simplement énoncées comme telles, ces situations n’offrent rien d’original au métrage, si ce n’est un discours politique convenu qui ne s’adresse d’ailleurs qu’à des convaincus. Nous sommes ici dans un conte, certes, mais cela n’excuse en rien la pauvreté générale d’un script couru d’avance.

Car Le Havre est tout sauf un film courageux. D’aucuns argumenteront que le film est poétique, et que son charme, désuet, ne peut que plaire. Mais qui peut marcher dans cette combine qui consiste à refuser d’insuffler du rythme dans un récit aussi caricatural et mal fagoté (mis à part le soin porté aux décors, la mise en scène se réduit à poser la caméra et à mettre les comédiens devant) ? Apparemment les 2000 spectateurs du Théâtre Lumière sont tombés dans le piège lors des trois présentations du film ce mardi. On se sent alors bien seul à vouloir souligner que Le Havre, de notre point de vue (enfin du mien) a plus à voir avec une négation pure et dure du cinéma, qu’avec le conte poético-social qu’il prétend être. Et le pire, c’est qu’on a tout juste décroché un seul sourire, pour une blague qui dans un autre film, serait sans doute passée inaperçue. Ça en dit long du caractère anachronique et sans intérêt de l’entreprise.

Julien Hairault

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Cannes 2011 : le coup d’envoi
20 avril, 2011, 10:07
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Le coup d’envoi du 64ème Festival de Cannes ne sera pas donné le 11 mai prochain. Il l’a déjà été, c’était le jeudi 14 avril, dans un luxueux salon de l’hôtel Grand Paris de la capitale. À défaut d’être dans le rond central, Gilles Jacob et Thierry Frémaux sont assis devant une petite table mais lancent eux aussi les hostilités d’une simple passe : face à eux, ce ne sont pas onze joueurs mais bien une centaine de journalistes, qui les dévisagent, nerveux et impatients d’entendre leur choix. La sélection officielle dévoilée regroupe la Compétition, les Séances Spéciales, les films «hors-compétition» et la section Un Certain Regard, souvent considérée telle l’anti-chambre de la «compet’». Vous retrouverez la liste complète de ces sections ci-dessous.

En guise d’introduction, Gilles Jacob salue de nouvelles confirmations de l’ultra-modernisme qui caractérise les échanges d’images observés ces dernières années : les films sont tournés en DV et maintenant via de simples smartphones, et leur sont envoyés via DVD-R, clés USB voire même — pour la toute première fois cette année — directement en ligne. Le Président du Festival s’en réjouit et passe la balle au Délégué général et sélectionneur en chef : Thierry Frémaux est heureux de confesser que lui et ses équipes ont visionnés 5 films de plus que l’an passé, soit plus de 1700 en un an pour une sélection finale de 49. Même s’il a la finesse de se montrer gêné de le faire remarquer — alors qu’une parfaite parité voudrait justement que ceci ne se distingue — il mentionne une autre statistique intéressante : la présence de 4 femmes sur les 19 réalisateurs en compétition. Puis les premiers noms tombent.

La meilleure surprise restera la présence de Terrence Malick en Compétition avec The Tree of Life. Depuis qu’il avait été annoncé dans les salles anglaises le 4 mai prochain, le net s’était embrasé. Un film projeté hors de ses frontières ne peut être ensuite présenté sur la Croisette, c’est la règle officielle du Festival de Cannes. Alors quid du Malick : serait-il projeté en Séance Spéciale ? pourrait-il ne pas l’être du tout ? apprendrait-on in fine que le film aurait été financé avec des capitaux britanniques ? Une dizaine de jours plus tard, tout le monde s’en moque car le film est en compet’ et c’est aujourd’hui tout ce qui compte. En face du mastodonte annoncé, quelques grands noms : Lars Von Trier et son Melancholia (parfum de fin du monde pour l’éternel angoissé ; grande hâte), Pedro Almodovar avec La piel que habito (la rumeur voulait que le cinéaste ne le présente pas afin de ne pas risquer d’exposer au grand jour le coup de théâtre de son récit ; donne finalement vérifiable dès mai à Cannes), les Dardenne avec Le Gamin au vélo, lauréats de deux Palmes d’or, dont la venue était si évidente qu’ils ne firent parti d’aucune rumeur. Les autres habitués sont Nuri Bilge Ceylan, Nanni Moretti ou encore Naomi Kawase. Certains journalistes se plaignent déjà de retrouver, année après année, les mêmes noms en compétition. Pas faux, mais Cannes semble toutefois proposer une intransigeante application de la politique des auteurs que peu de festivaliers pourraient bouder : un auteur coutumier de la Compétition sera inlassablement rappelé… tant qu’il ne commettra pas de faux-pas. Les Dardenne, Ceylan, Almodóvar, Kawase, Kaurismäki, Sorrentino furent tous salués lors de leur dernière venue : pourquoi les rejeter ? En revanche, usuellement, il suffit d’un accueil glacial au Théâtre Lumière et c’est la sortie. Le retour se faisant parfois par la petite porte, nommée «Un Certain Regard». Ce fut notamment le cas de Kiyoshi Kurosawa : son Jellyfish convainc peu de monde sur la Croisette en 2003, alors il revient à UCR avec Tokyo Sonata cinq ans plus tard. Il y décrochera le «Prix Un Certain Regard». Son compatriote Shinji Aoyama fait un four en 2001 avec Desert Moon, il ne réapparaitra qu’en 2005 avec Eli Eli Lemi Sabachthani ? (à UCR, lui aussi). Bertrand Blier n’est plus apparu à Cannes depuis Les Côtelettes en 2003, Richard Kelly depuis Southland Tales en 2006 (et comme c’est fâcheux !), idem pour Nicole Garcia (Selon Charlie, 2006), Atom Egoyan (Adoration, 2008), ou encore Kim Ki-Duk (Souffle, 2007), qui signe son retour cette année avec Arirang… à Un Certain Regard, bien sûr.

Parmi les surprises, inespérées, on notera avant tout Takashi Miike en compétition avec un film en 3D (que les sélectionneurs, curieusement, n’ont vu qu’en 2D). Le film est un remake d’Hara-Kiri, classique de 1962 réalisé par Masaki Kobayashi (Kwaidan). Mais attention au film d’Alain Cavalier (Pater), qui pourrait bien réussir à le supplanter dans le registre des « objets étranges » puisqu’il s’agit du seul film de la compétition sur lequel Thierry Frémaux s’est étendu pour en évoquer la singularité. Quant à l’unique film qui reçut un jugement de valeur de toute la présentation, au point de voir le Délégué Général se reprendre sans délai pour signaler que tous les autres films dans sa section étaient également «beaux», ce fut Yellow Sea de Na Hong-Jin (The Chaser). Au-delà de ces deux exceptions, il ne fut dit que peu de choses sur le contenu de toutes ces œuvres. Il sera donc d’autant plus agréable de les déballer sur la Croisette. Comment ne pas être des plus curieux, par exemple, à l’idée d’y découvrir Drive, film de genre «from the producer of Wanted» et mis en scène par Nicolas Winding Refn (Bronson, Le Guerrier silencieux), dans lequel devraient s’enchaîner courses-poursuites et coups de feu ? Comment ne pas en saliver d’impatience lorsque l’on songe au long-métrage d’animation d’Eric Khoo (Be with me, My Magic) ou à un film de Bruno Dumont intitulé Hors Satan ?

Le coup d’envoi a été donné, et il nous tarde déjà d’entendre le coup de sifflet final pour avoir apprivoisé toutes ces pépites en puissance.

Hendy Bicaise

La liste des films en sélection officielle

Film d’ouverture
Woody Allen Midnight in Paris

En compétition
Pedro Almodóvar La piel que habito
Bertrand Bonello L’apollonide – souvenirs de la maison close
Alain Cavalier Pater
Joseph Cedar Footnote
Nuri Bilge Ceylan Il était une fois en Anatolie
Jean-Pierre et Luc Dardenne Le Gamin au vélo
Aki Kaurismäki Le Havre
Naomi Kawase Hanezu no tsuki
Julia Leigh Sleeping beauty
Maïwenn Polisse
Terrence Malick The Tree of Life
Radu Mihaileanu La Source des femmes
Takashi Miike Hara-kiri: death of a samuraï (3D)
Nanni Moretti Habemus papam
Lynne Ramsay We need to talk about Kevin
Markus Schleinzer Michael
Paolo Sorrentino This must be the place
Lars Von Trier Melancholia
Nicolas Winding Refn Drive

Un certain regard
Gus Van Sant Restless – film d’ouverture
Bakur Bakuradze The Hunter
Andreas Dresen Halt auf freier strecke
Bruno Dumont Hors Satan
Sean Durkin Martha Marcy May Marlene
Robert Guédiguian Les Neiges du Kilimandjaro
Oliver Hermanus Skoonheid
Hong Sang-Soo The day he arrives
Cristian Jiménez Bonsái
Eric Khoo Tatsumi
Kim Ki-Duk Arirang
Nadine Labaki Et maintenant on va oú ?
Catalin Mitulescu Loverboy
Na Hong-Jin Yellow sea
Gerardo Naranjo Miss Bala
Juliana Rojas et Marco Dutra Travailler fatigue
Pierre Schoeller L’exercice de l’état
Ivan Sen Toomelah
Joachim Trier Oslo, August 31st

Hors compétition
Xavier Durringer La Conquête
Jodie Foster Le Complexe du castor
Michel Hazanavicius The Artist
Rob Marshall Pirates des caraïbes : la fontaine de jouvence

Séances de minuit
Peter Ho-Sun Chan Wu xia
Tekla Taidelli Jours de grace

Séances spéciales
Frederikke Aspöck Labrador
Rithy Panh Le Maître des forges de l’enfer
Michael Radford Michel Petrucciani
Christian Rouaud Tous au Larzac

> Le Festival de Cannes sera à suivre sur le blog de la revue et à retrouver dans Versus n° 22 (parution en juillet 2011).

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Olivier Babinet et Fred Kihn, réalisateurs de "Robert Mitchum est mort"

Alors que leur premier film, l’excellent Robert Mitchum est mort (chroniqué prochainement dans notre nouveau numéro), sortait en salles le jour même de l’interview, les réalisateurs et amis Olivier Babinet et Fred Kihn laissaient à leur distributeur le soin de récolter les premiers chiffres de fréquentation, loin de l’agitation parisienne. De passage à Lyon pour présenter leur film, les deux compères nous accordaient dans la bonne humeur un long entretien en tête-à-tête, histoire d’en savoir un peu plus sur la genèse de leur projet, et sur leurs nombreuses influences et raisons qui les poussent à s’aventurer dans le septième art. Retour sur une belle rencontre avec deux passionnés à suivre de près !

Versus : Comment vous êtes vous rencontrés ?

Olivier Babinet (OB) : Je faisais partie d’un collectif d’auteurs et de réalisateurs qui est à l’origine d’une série qui s’appelait « Le Bidule » sur Canal+, en 2000. Les acteurs de cette série, ainsi qu’une partie de l’équipe, étaient des amis de Strasbourg. Les personnages principaux étaient des membres d’un groupe de rock dont je faisais aussi parti. Et puis Fred est arrivé dans cette équipe consanguine, strasbourgeoise, et on s’est dit « qu’est ce que c’est que ce gars-là ? ». Et puis en fait on s’est très bien entendu, c’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup aimé travaillé, et qui a été la source d’aucune tension pendant deux ans. On s’est recroisé quelques fois après la fin de la série, et on s’est dit qu’on retravaillerait bien ensemble. En 2005, Fred avait fait une photo d’Aki Kaurismäki pour Libération, un portrait que j’avais repéré puisque j’aime beaucoup ce metteur en scène. La photo était marrante puisqu’il était assis dans un parking.

Fred Kihn (FK) : Ce n’était pas une prise de vue classique. Kaurismäki avait déjà quelques grammes dans le sang, il venait de piquer des bières au bar, dans un grand palace à Paris, et on s’est retrouvé dans le parking avec nos bières, à bloquer la circulation. Je le connaissais à peine, je n’avais vu aucun de ses films. Je me renseigne et là j’apprends qu’il a créée avec son frère un festival à Sodankylä dans le Cercle Polaire. C’est un festival qui a lieu pendant cinq jours, non stop, parce qu’il fait jour 24h sur 24, au mois de juin. La séance photo a lieu en mars, et je dis à Olivier qu’on pourrait partir tous les deux avec une caméra, en traversant l’Europe, à la recherche d’Aki, tout en sachant qu’on partait aussi à la recherche d’un fantôme. On se disait qu’en traversant l’Europe, en rencontrant des gens dans des lieux singuliers, qu’on pourrait les mettre en scène en leur demandant s’ils avaient vu Aki.

OB : On se dit que ça pourrait être un comédien et son manager qui partent rencontrer Kaurismäki. L’idée de départ c’est ça. On avait deux amis figurants comédiens qui pouvaient faire l’affaire, et on décide de partir pour faire un film très léger, avec une petite caméra, à quatre dans une voiture. Moi je sortais déjà de deux ans d’écriture après « Le Bidule », j’avais essayé de faire un long-métrage. J’avais vraiment envie de faire du cinéma depuis très longtemps. On a continué de se voir avec Fred, puis on a parlé de cette idée à Igor (Wojtowicz, ndlr), un ami d’enfance de Strasbourg qui s’était séparé de ses associés avec qui il avait produit « Le Bidule » (ce sera au final le producteur de Robert Mitchum est mort, ndlr). On a décidé de monter une boîte pour réaliser ce projet. Et après on a commencé à écrire, et plus on écrivait, plus ça devenait de la fiction. Pendant ce temps là on entend parler d’Altraa (de Delépine et Kervern), l’histoire de deux mecs qui partent, avec à la fin une apparition de Kaurismäki. Mais on ne sait pas grand chose de ce film, et malgré tout, on décide d’aller au bout du projet. On ne trouve pas suffisamment de financements pour faire le film, qui est encore à ce stade un petit film, mais en même temps, l’histoire, au fil des réécritures, ne devient et ne reste qu’une fiction. Et le festival au Pôle Nord approche, alors on décide de mettre le film de côté, et notre producteur Igor nous demande de partir là-bas tous les deux, avec sa voiture, pour que l’on y trouve de nouvelles idées, et que l’on commence les repérages. On connaissait les personnages principaux, le début et la fin de l’histoire, avec Arsène qui s’en va se perdre dans les steppes. On avait déjà le titre, un petit dossier et même une affiche, et on est partis. Fred prenait des photos, moi je filmais d’éventuels décors à 360 degrés.

FK : On cherchait des motels, des boutiques, des armuriers, des prothésistes dentaires puisqu’il y avait une scène où Arsène volait des dents en or à un dentiste. On prenait des contacts comme ça, pour étayer l’histoire.

OB : Et en route, j’essayais d’appeler pour avoir un rendez-vous avec Kaurismäki, mais on nous disait que sa boîte avait des problèmes, que ce n’était pas sûr qu’il vienne au festival, que sa femme ne voulait pas qu’il y aille parce qu’il buvait trop. Et il n’est jamais venu. C’est devenu En attendant Godot. En continuant l’écriture du film, on a fini par se débarrasser de Kaurismäki, qui ne faisait plus parti du scénario. Ce qui est bien d’ailleurs, puisqu’on basculait pour de bon dans la fiction. Même le festival a été réinventé parce que le vrai festival est en Finlande et qu’on a tourné en Norvège. Si ce voyage nous a donné des idées, tout n’était plus que fiction pour nous dans notre esprit par rapport au film que l’on voulait faire.

Versus : Quand vous avez fait ce premier voyage, vous aviez déjà vos comédiens en tête ?

OB : Non, quand on est partis, on pensait encore faire ce film avec ces deux amis, mais à force de travailler sur le scénario, les personnages ont évolué, sont devenus différents, et ce n’était plus possible de faire le film comme on l’avait imaginé à l’origine. Après le premier qui est venu c’est Olivier Gourmet (dans le rôle d’Arsène, ndlr), après six mois d’écriture.

FK : On s’est fait toute une gamme de comédiens, tout y passait, de Johnny Depp à Steve Buscemi pour le rôle de Franky. Et pour jouer Sarrineff à la fin, le réalisateur américain qui dirige le festival dans le film, on avait pensé à Michel Piccoli ou Michael Lonsdale.

OB : C’était toujours des acteurs américains que l’on cherchait, parce qu’aucun jeune acteur français ne nous plaisait et nous inspirait. Il y avait éventuellement Guillaume Depardieu, mais c’était toujours le comédien que l’on retrouvait dans ce genre de rôle décalé. On avait envie de trouver autre chose. Pour Francky, j’en avais marre d’attendre, de ne pas tourner, ça faisait longtemps que je voulais faire ce premier film de cinéma. On se heurtait à pas mal d’incompréhension à propos de notre scénario, surtout en France. Les gens avaient du mal à voir à quoi ça pouvait ressembler. Je suis resté un mois à Paris en partant à la recherche de gens un peu plus différents. Et par hasard, je suis tombé sur une performance devant une salle de concert dont Pablo Nicomedes était l’instigateur, très loufoque. Je me suis renseigné sur cette petite bande, et en voyant leurs vidéos, le travail de Pablo me rappelait beaucoup ce que je faisais quelques années auparavant, c’est-à-dire faire des films pour le plaisir de les faire, des travaux assez burlesques. J’ai proposé à Pablo le second rôle, mais il m’a répondu qu’il voulait essayer le premier rôle, qui n’était pas écrit pour quelqu’un comme lui. Les gens disent trop rapidement de lui qu’il n’a qu’une gueule, mais il sait aussi être très touchant, et on lui a finalement donné le premier rôle car il a su nous convaincre.

FK : Pour le rôle de Francky on avait fait d’abord un gros casting qui n’avait rien donné, on a vu beaucoup de monde. Et je n’ai d’ailleurs pas accepté Pablo tout de suite. On savait qu’il y allait avoir Gourmet en face, et on devait veiller à ce que l’équipage ne fasse pas préfabriqué, comme ça aurait pu être le cas avec Guillaume Depardieu pour y revenir. Il fallait que ce soit naturel.

OB : Je ne sais pas pourquoi mais les comédiens français donnent l’impression de ne pas travailler leurs personnages, ça fait vite formule. On aurait pris qui d’autre, Guillaume Canet… ?

FK : Ah non, dès le départ on n’en voulait pas ! On n’a vu que des jeunes hommes de 22 à 30 ans.

OB : Tu te souviens, on est même allés jusqu’à 50 ans, il y avait un vieux Francky.

FK : À un moment donné le casting aurait pu faire basculer l’histoire vers autre chose. Comme avec Guillaume Gallienne que l’on a vu également, alors qu’il n’était pas encore connu.

OB : Il était bien mais il était trop bourgeois, ce qui est un autre problème avec les comédiens français, mais pourquoi pas après tout.

Versus : Comment avez-vous travaillé à la greffe sur votre histoire, des nombreuses influences musicales et cinématographiques que vous revendiquez dans le film ?

FK : Pour la musique, quand on est partis lors de notre voyage de repérages, on avait avec nous énormément de disques. On écoutait deux styles de musique. Du psychobilly, et des musiques un peu plus étranges : Animal Collective, que l’on venait de découvrir, Air, et beaucoup de musiques de films. Quand on a fait le film ensuite, c’était tout naturel de retrouver ces deux styles de musique dedans, tout en sachant qu’Arsène était fan de psychobilly. Ensuite nos références cinématographiques et culturelles en générales, viennent quand même beaucoup des Etats-Unis. Dans la manière de présenter les plans, dans cette simplicité de raconter les histoires…

OB : Par rapport aux références, il y en avait encore beaucoup plus dans les premières versions du scénario. Ça pouvait devenir très lourd pour le film. Les citations font très « premier film » d’ailleurs. Finalement, avec le temps que l’on a pris pour policer le scénario, ces références se sont bonifiées et ont été absorbées. On les sent mais elles ne sont pas directes. On se les ait réappropriées et plutôt que de parler de « greffe », je pense que ces références sont devenues la matière qui a permis l’élaboration du film. Par exemple, pour Sarrineff, le personnage du réalisateur mythique, on s’est posé plein de questions sur ce type, au point de se demander si les personnages devaient ou pas le rencontrer à la fin. Mais malgré tout il fallait s’y confronter, et on a commencé par relire des entretiens de grands cinéastes, comme Renoir ou Bunuel. J’avais une photo avec Howard Hughes, je crois.

FK : C’était John Ford non ?

OB : Non, non, c’était Hughes, même s’il y avait le chapeau, l’œil bandé comme une célèbre photo de Ford, je suis certain que c’était Hughes.

FK : C’est marrant parce qu’en faisant les mêmes choses, on peut avoir des références différentes avec Olivier. Parce que moi je pense que c’était Ford.

OB : Au départ dans les textes, dans les dialogues de Sarrineff, on avait mélangé des phrases de Renoir, Bunuel, ou de De Toth. Et quand tu relis ça, tu te rends compte que tu ne peux pas mettre dans la bouche d’un personnage une citation directe. Ça ne marche pas, parce que les personnages ont une trajectoire qui doit être celle dont le film a besoin. Et en fait il ne reste qu’une phrase d’André de Toth qui est : « Aujourd’hui les films sont fait par des pharmaciens ». Mais après on a décidé que le personnage serait antipathique et aigri, même s’il a un côté un peu touchant. L’acteur qui l’incarne est comme ça. Cette rencontre devait faire l’effet d’une douche froide pour nos personnages. Tout ça pour dire que si au départ on travaillait avec du copier-coller de références, ce dernier devient vite une matière pour avancer vers quelque chose de plus propre au film.

Versus : À défaut d’avoir pu collaborer avec Aki Kaurismäki, vous avez travaillé avec son chef opérateur attitré, Timo Salminen. Comment est-il arrivé sur le film ?

FK : Comme on travaille à deux, on a beaucoup discuté dès le départ du type de cinéma que l’on voulait : des plans simples, assez aérés, avec des belles couleurs. Tirer de la fiction du réel, en passant par les couleurs, l’agencement de la décoration, des accessoires.

OB : Être dans un univers qui n’est pas la réalité exactement. C’est une réalité transformée, ré-habillée. On ne voulait pas d’une image documentaire. A partir du moment où on était dans la fiction, on n’en voulait pas, et aussi parce que c’est ce qu’on aime au cinéma. Dès qu’on pouvait repeindre un mur ou remplacer un fauteuil on le faisait. Timo Salminen est très porté sur la direction artistique.

FK : Il travaille sur l’image dans sa globalité. On cherchait quelqu’un qui pouvait faire des images comme ça.

OB : Autre chose d’assez pragmatique, le film est à la base une co-production européenne, donc il fallait trouver des chefs de poste à l’étranger. Et comme on allait tourner en Finlande, on s’est demandé ce que l’on pouvait avoir là-bas. Parce que pour obtenir de l’argent, il faut que l’on dise que l’on va travailler avec tel technicien, ou que l’on va faire le montage ou la post-production chez eux… Et de là on a demandé à Timo Salminen, dont on aime le travail et qui a une grande expérience du road-movie. Il a aimé le scénario, comme la toutes les personnes qu’on a sollicitées directement, et qui ont eu très vite envie de faire le film avec nous.

Versus : Avez-vous finalement rencontré Kaurismäki, et lui avez-vous montré votre film ?

OB : Je l’ai rencontré plusieurs fois depuis et je lui ai fait passé un DVD la dernière fois, mais je ne sais pas s’il l’a vu. Je crois que comme Arsène, il ne regarde plus de films depuis des années, sauf les Simpson, ce qui est une bonne idée, puisque cette série est géniale.

KK : Moi ça ne m’intéresse pas de savoir s’il a vu le film, mais ce qui m’intéresse, et j’espère que ça va se faire, c’est d’aller présenter le film au Festival de Sodankylä en juin prochain, ce qui serait pas mal pour boucler la boucle.

Versus : Vos prochains projets se feront à deux, ou chacun de votre côté ?

FK : Dans le train ce matin, je me disais que l’on a envie de faire quelque chose chacun dans notre coin, mais qu’on allait se filer rencard dans trois ans. Histoire de voir où l’on en est. Parce que notre rencontre a été complètement fortuite et hasardeuse, et mine de rien on a fait un sacré bout de chemin ensemble. Je me rends compte que dans les interviews on dit « qu’on va faire chacun notre truc »…

OB : C’est vrai que j’ai envie de faire des films seuls. Mais le cinéma c’est un travail d’équipe, et si ça se trouve on va retravailler ensemble d’une autre manière sur un autre projet. J’ai envie de faire de la mise en scène seul. Je me suis toujours projeté dans des choses qui finissent par arriver. Après ça ne se passe pas toujours exactement comme je l’avais imaginé. J’aimerais bien faire un film américain, en anglais, là-bas. Avoir un regard d’européen, un peu décalé, sur ce pays. Ça introduit quelque chose d’intéressant. J’aimerais bien vivre et faire des films là-bas. Je sais que quand je réfléchis à des scénarios de films, je me dis qu’il y en a certains que je ne peux pas faire en France, parce qu’on n’a pas de Johnny Depp ou de Steve Buscemi ici. Ne serait-ce que parce qu’il y a certains genres qui ne prennent pas. Si tu veux faire un film de science-fiction français, c’est difficile, les exemples réussis sont rares. Mais c’est souvent informe, ça pose problème, Gérard Jugnot dans un vaisseau spatial ça ne fonctionne pas.

FK : C’est comme pour le rock, en France on a qui à part Johnny ? (rires)

OB : C’est ça, c’est pas facile, comme dans la musique. Cheveu par exemple, que l’on entend dans le film et dont un de leur clip est une scène du film. C’est vachement bien ce qu’ils font. Mais finalement ils chantent en anglais, ils tournent aux Etats-Unis. Il n’y a pas de raison pour que des cinéastes Français n’arrivent pas à s’imposer aux Etats-Unis comme ont pu le faire des musiciens comme Daft Punk ou Air. Il y a Gondry qui l’a fait, puis plus tôt des européens comme Wenders ou Antonioni. Pour Jarmusch c’est le contraire. Pour Stranger Than Paradise, il disait qu’il voulait faire un film d’européen comme si lui venait d’un pays de l’est et qu’il faisait un film à New-York, parce qu’il aimait les films européens qui parlaient des Etats-Unis. C’est ce qui fait le charme de son film d’ailleurs.

FK : Je crois que le problème ne vient pas de la France, mais des frontières. Depuis quelques décennies, avec la notion de territoire, on s’enferme dans nos frontières. Et ce n’est pas pour rien qu’on voulait aller au Pôle Nord. On voulait filmer un grand territoire. On n’avait pas les moyens d’aller tourner aux Etats-Unis, enfin on n’a pas cherché à les avoir. Avec le Pôle Nord, on avait notre grand territoire et en même temps on n’avait plus de frontières. On s’est créé notre Far-West au fin fond de l’Europe. On voulait terminer le film sur ces images de grande immensité.

OB : La base de notre envie de faire ce film et de notre envie de cinéma, c’était de se tirer de la France. Nos deux personnages ils n’ont plus rien à faire là, ils partent. En même temps on voulait faire un cinéma qui ne singe pas les Américains. On cherchait à faire un film européen, français également. On voulait essayer de faire l’équivalent du cinéma indépendant américain, mais chez nous, et en français. Quelque chose qui en soit à la hauteur. J’aimerais aussi faire un film à Paris, mais qui ne se passe pas dans des appartements haussmanniens avec Mathieu Amalric en chemise blanche. Même si Amalric est très bien ! J’aimerais filmer un personnage un peu plus à la marge, tenter une aventure. Je voudrais bien faire l’équivalent en France d’un film comme Moi, toi, et tous les autres de Miranda July par exemple, un film décalé où la musique a son importance.

> Propos recueillis par Julien Hairault à Lyon le 13 avril 2011.

> Point de vue sur le film à lire dans le prochain numéro de Versus, disponible fin avril.
Robert Mitchum est mort est en salles depuis le 13 avril.

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"Un Conte finlandais" de Mika Kaurismäki

La veille de Noël, trois copains d’enfance se retrouvent dans un bar karaoké d’Helsinki pour boire un verre. Cinquantenaires ayant raté leurs mariages, ils rient, discutent, partagent leurs joies et leurs échecs. Mais à mesure que l’alcool se fait plus présent le vernis craque, mettant à nu des sentiments dissimulés. Les masques tombent, les rires se font grinçants et les vieilles rancœurs remontent, risquant de faire voler en éclats une longue amitié.

Pour son retour à la fiction après trois documentaires, Mika Kaurismäki, frère de, paie son tribu à la mémoire de John Cassavetes à qui le film est dédié. Car il y a du Husbands dans ce Conte finlandais, tant dans le fond que dans la forme. Si Cassavetes usait des funérailles d’un camarade comme détonateur aux errances libertaires de ses desperate husbands, Kaurismäki enveloppe les atermoiements de ses personnages dans une distance ironique qu’induit l’ambiance générale de Noël, élément important dans un pays où il reste la fête traditionnelle par excellence, celle que l’on passe en famille et certainement pas dans un bar à s’enivrer de bière et de souvenirs douloureux.

Né des retrouvailles du réalisateur avec ses trois acteurs principaux (il se connaissent depuis longtemps et ont plusieurs fois travaillé ensemble), le film ne s’est pas construit sur le seul travail du premier mais par les efforts concertés de tous.
Kaurismäki présente un argument à ses acteurs et les laisse construire leurs personnages au fur et à mesure du tournage sans qu’une ligne de dialogue ne soit écrite et sans que les uns connaissent le moteur dramatique de l’autre. Malin, le réalisateur va jusqu’à leur cacher l’introduction d’un personnage supplémentaire qui débarque au beau milieu d’une scène. La réaction qui s’ensuit, aussi improvisée que le reste, n’est que le fruit d’une merveilleuse conjonction de talents.
Les plus sceptiques pourront craindre « l’à peu près » des situations ou les failles d’un jeu d’acteurs laissés en roue libre. Ce serait oublier que chaque participant est un professionnel aguerri qui maîtrise son art, le travail de réalisation n’étant plus à la direction mais à la captation des sentiments. Quand ceux-ci sont aussi justes et prenants, il serait bien malvenu de faire la fine bouche.

Julien Taillard

> Sortie le 23 décembre 2009

> Lire aussi VERSUS n° 3 « spécial Noël », entièrement composé de chroniques de films se déroulant pendant les fêtes de fin d’année.








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