« A la recherche de Garbo » de Sidney Lumet : le monde selon Garbo

Son interprétation de la « dame aux camélias » dans Le Roman de Marguerite Gautier de George Cukor, en 1936, est célèbre pour être la préférée de Greta Garbo, l’une des seules qui trouvât grâce à ses yeux. Pour l’actrice qui ne s’aima jamais, ou si peu, à l’écran, ce n’était pas un mince exploit. C’est la fin de ce film, adaptation du roman d’Alexandre Dumas fils, lorsque Marguerite est aux portes de la mort, que regarde Estelle Rolfe (Anne Bancroft), affalée dans son lit, sur sa petite télévision, en ouverture d’A la recherche de Garbo. Sur la poste de télévision, quelques VHS traînent. Estelle, non seulement pleure à chaudes larmes, mais en outre répète les dialogues de Garbo et Robert Taylor qu’elle connaît par cœur – l’habitude aidant, elle ne devrait donc plus verser d’aussi grosses larmes. Mais voilà : Estelle Rolfe est une femme solitaire, qui profite de son troisième âge pour voir et revoir les films de sa star, son idole, son modèle, la « Divine » Garbo. Et pleurer de tristesse comme de joie.

En parallèle de cette fin de film nous assistons au commencement de la fin d’un couple typique new-yorkais : Lisa Rolfe parle, parle, parle, tandis que son mari Gilbert, laconique, se concentre surtout sur son bouquin. Gilbert est le fils d’Estelle, Lisa est sa femme. Ron Silver prête sa silhouette bonhomme et son visage sympathique à ce fiston bien sympathique, qui n’ose pas trop chambouler sa très extravagante maman. Carrie Fisher endosse le rôle de sa femme très normale, loin, très loin des cheveux coiffés en beignets de la trilogie Star Wars. Ces deux personnages n’ont pas grand-chose à faire ensemble, et la mise en scène le marque subtilement par l’écart qui, dans le champ comme dans le montage, sépare le couple. A l’instar de sa mère, qui idolâtre une fois de plus sa Garbo en solitaire, Gilbert rêve d’autre chose, d’une vie plus mouvementée qu’elle ne l’est.

Il va être servi. Lorsque sa mère apprend qu’elle est atteinte d’une tumeur au cerveau qui ne lui laisse que peu de temps, elle exprime un unique désir, mais affirmé comme un besoin impérial plus que comme un caprice : elle veut rencontrer Garbo. Juste la voir, lui parler, ou même la regarder en silence. Elle veut croiser une fois, unique, celle qu’elle considère comme l’une des plus grandes, sinon la plus grande, actrice de tous les temps ; et avec laquelle elle a l’impression de partager bien plus qu’un rapport de spectateur à comédienne. Gilbert abandonne progressivement son existence tranquille d’employé sans histoire pour se lancer, à corps perdu, dans cette quête invraisemblable. Car, si Garbo vit bien à New York, on ne la surnomme pas la « Divine » pour rien : depuis qu’elle a quitté la MGM en particulier, et le monde du cinéma en général, en 1941 après l’échec de La Femme aux deux visages, l’actrice vit dans le plus grand secret, ne quittant que rarement son appartement, refusant toute demande de photo ou d’interview, se baladant chaussée d’énormes lunettes noires pour n’être pas reconnue. Et refusant même de jouer son propre rôle dans A la recherche de Garbo, obligeant Sidney Lumet à trouver quelqu’un d’autre pour incarner la diva : ce sera Betty Comden, la célébrissime scénariste de Chantons sous la pluie avec Adolph Green. Pour trouver la Garbo, Gilbert endosse aussi bien le costume de Mata Hari (qu’interpréta Garbo en 1931) que celui d’un coursier importun, afin de s’approcher au plus près de la discrète dame. Au passage, il en profite pour lâcher du lest dans son quotidien : femme incompréhensive désireuse de retourner vivre en Californie, où il fait meilleur, et patron condescendant et hypocritement autoritaire. Il y gagne une moralité et une relation, plus rythmée, plus palpable, avec une wannabe actrice, Jane Mortimer (Catherine Hicks).

Film méconnu de l’immense Sidney Lumet, tourné en 1984, A la recherche de Garbo creuse poétiquement des interstices au sein du réel, afin que pénètrent dans ce monde trop pragmatique un peu des vapeurs du rêve cinématographique. C’est pour cela que Lumet commence son long-métrage par une séquence diégétisée du Roman de Marguerite Gautier, et que, l’espace de quelques secondes, le dialogue entre Garbo et Taylor se confond avec l’économie du film qu’il a tourné ; c’est une façon de nous informer que le cinéma passer avant le reste, et que l’image vaincra, symboliquement du moins.

A la recherche de Garbo relate les étapes successives de la quête d’une image, celle d’une actrice prisonnière de son archétype, qu’une fan de tous temps tente de conserver intacte comme un organe dans du formol. Cette quête, endossée par Gilbert, est traduite par le titre original du film – Garbo Talks – qui fait référence à l’affiche d’Annie Christie de Clarence Brown, premier film parlant de la « Divine », qui indiquait que Garbo, enfin, prenait la parole. « Garbo talks », c’est Garbo qui quitte le cadre restreint dans lequel elle s’est elle-même enfermée après la fin de sa carrière, le champ limité de l’espace cinématographique dont elle a favorisé, par son absence publique, le resserrement. Mais c’est aussi la quête personnelle de Gilbert – dont le prénom vient de l’acteur John Gilbert, avec lequel Garbo entretint une relation amoureuse – qui attend, lui aussi, que « Garbo talks », ce qu’elle ne fera qu’en toute fin de film, lorsque, croisant Gilbert dans un parc, elle lui demande « how are you, Gilbert ? », une façon de reproduire, in fine, la relation distante et admirative qu’il entretenait avec sa mère. Le fait que Lumet cache soigneusement le visage de Betty Comden favorise la projection, sur ce cadre vide, du regard d’Anne Bancroft.

Le mélange de subtilité, d’humilité et d’humour de ce joli film dissimule mal, toutefois, qu’il s’agit d’une œuvre mineure, proche des bandes télévisées – écrite d’ailleurs par un scénariste venu de la télévision, Larry Grusin – et d’une certaine légèreté dans son traitement. Sidney Lumet a beau y retrouver son directeur de la photo Andrzej Bartkowiak (Les Coulisses du pouvoir, Le Verdict, Piège mortel, Le Prince de New York), sa Grosse Pomme ressemble plus à celle de Woody Allen qu’à celle qu’il filmait dans Le Prince… Il y a, à cela, de bons côtés. Le portrait que Lumet dresse de la ville est enthousiasmant et autorise tous les espoirs. Anne Bancroft et Ron Silver sont parfaits. Quant au scénario, il enchaîne péripéties et rencontres surprenantes avec une régularité qu’on croirait empruntée à Blake Edwards. Aisément considéré comme l’un des plus grands cinéastes de son époque, Sidney Lumet, avec A la recherche de Garbo, prouve que même un film mineur, tourné par un génie de l’image, possède des qualités que pourraient envier les meilleures productions des plus grands tâcherons.


Eric Nuevo

> Ressortie en salles le 7 septembre 2011. Distribution : Swashbuckler Films



"Pour l’amour de Dieu" de Micheline Lanctôt

Religion et triangle amoureux sont-ils cinématographiquement conciliables ? Le corps du Christ et la tentation charnelle font-ils bon ménage dramatique ? Les questions soulèvent un paradoxe suffisamment accrocheur pour que la réponse commune penche vers un oui enthousiaste. C’est peu dire que le danger de l’intimisme fermé sur lui-même guettait pareil projet filmique. L’actrice-réalisatrice Micheline Lanctôt a relevé le défi sans tomber dans le piège d’un film visuellement étriqué ni esthétiquement étouffé sous le poids de velléités d’auteur anti-spectaculaire. Celle qui fut un temps la compagne de Ted Kotcheff — qu’elle avait rencontré sur le tournage de L’Apprentissage de Duddy Kravitz (avec Richard Dreyfuss, Jack Warden et Randy Quaid) en 1974 — continue en 2011 de marquer, devant comme derrière la caméra, le cinéma québécois d’une empreinte bien particulière, où se mélangent refus des conventions (passionnée par le langage cinématographique, Lanctôt évite coûte que coûte de sombrer dans le systématisme désincarné du champ-contrechamp) et tendresse du regard (lequel sait aussi se montrer incisif sur les époques visitées).
Pas toujours dénué d’une certaine pesanteur (volontaire mais intrinsèquement contagieuse pour la formalisation et la perception spectatorielle), Pour l’amour de Dieu (onzième long-métrage de la réalisatrice si l’on tient compte de ses livraisons télévisuelles, Les Guerriers avec Patrick Huard et le documentaire Le Mythe de la bonne mère) ne déroge pas à cette règle des bouleversements (de l’image comme des émotions). Il faut dire que le sujet du film en facilite l’appréhension dans ce sens. L’histoire nous fait partager le premier coup de foudre de Léonie, 11 ans, tombée sous le charme du Père Malachy, un prêtre dominicain en visite dans l’école où elle est élève de 7ème année. Le trouble de la fillette n’en est que plus fort lorsqu’elle apprend que Sœur Cécile, une religieuse qui lui apporte amitié et réconfort, est elle aussi amoureuse — évidemment de façon plus adulte, avec émois charnels. Des tourments du cœur pour Léonie et du corps pour Cécile, que le contexte social n’arrange pas : nous sommes dans le Montréal de la fin des années 50, à une époque où l’instruction francophone est placée sous l’autorité — pour ne pas dire le joug — de l’Église catholique. Une période dite de "Grande Noirceur", amorcée dès l’Après-guerre et abolie avec la mort du premier ministre du Québec Maurice Duplessis en 1959 ; autant dire un âge de conservatisme extrême renforcé par l’intégrisme des milieux cléricaux.

Chronique douce-amère aux antipodes de la nostalgie béate (il y a une part d’autobiographie dans cette histoire de petite fille pleine de piété soudain éprise d’un prêtre), Pour l’amour de Dieu inclut aussi dans son mouvement temporel un bond de 60 ans "en avant" (donc dans le présent) au cours duquel Léonie, devenue personnage médiatique (Lanctôt elle-même) retrouve le journal intime de son enfance où elle avait consigné, et même dénoncé (ce qui causa presque l’exclusion des deux tourtereaux incriminés), cette histoire d’amour sacrilège. Adoration qui se clôt, quand on y songe, là où commençait, dans un tout autre registre, celui de L’Amour humain de Denis Héroux (1970), un drame érotique avec Louise Marleau et l’acteur français Jacques Riberolles dans les rôles d’une religieuse et d’un vicaire qui défroquent et se marient. Loin de l’effet scandale du film de Héroux, la pellicule de Lanctôt flirte avec le délit d’impiété, l’iconoclastie de situations où la foi comme la ferveur religieuse se trouvent mises à mal, éprouvées dans leur chair, ébranlées dans leur certitude. Le défroquage, du point de vue de Lanctôt, n’existe que dans le doute du corps et s’exprime via un symbolisme vestimentaire ou gestuel, Cécile se mettant nue avec lenteur en prenant conscience du désir qui l’habite, contrepoint au rituel au cours duquel Mallachy enfile ses habits sacerdotaux. Tout ensuite, après la révélation de ces pensées "impures", partagées en privé (confessions de Cécile à Mallachy) puis dévoilées — via la mainmise sur une lettre de Cécile et le journal intime de Léonie — aux autorités religieuses de l’école, converge vers une rédemption.

Léonie âgée reçoit son ancien journal, véritable réceptacle de souvenirs marquants quasi-sacramentel, des mains d’une Sœur Cécile septuagénaire et toujours au service de Dieu, toujours, aussi, animée d’un amour refoulé, transcendé (une nonne âgée interprétée par Geneviève Bujold : Cécile jeune — la comédienne Madeleine Péloquin — ressemble d’ailleurs incroyablement à l’actrice dans ses débuts chez Resnais, De Broca et Malle). Le dernier tiers du film, formellement moins éloquent, plus factuel mais marqué par cette bienheureuse présence de Bujold, s’attache à la mise en images émouvante de cette réparation d’une erreur d’enfance (que la Sœur a pardonnée) et du rapprochement, au moins dans l’affection et l’étreinte, de deux êtres que l’Église a séparés toute leur vie au nom de la morale plus qu’en vertu d’une spiritualité qu’ils n’avaient jamais bafouée. Conclusion bouleversante c’est vrai, mais où l’on perd de vue la peinture saisissante, anticléricale (mais non anti-religieuse) de l’année charnière 1959 vécue de l’intérieur des systèmes, scolaire et ecclésiastique. La résolution sentimentale (à défaut d’un accomplissement physique) à laquelle contribue Léonie âgée, apporte aussi un soupçon de légèreté à ces lourds chemins de croix empruntés une heure durant ; le décalage du clin d’œil et de la réplique finals (l’irruption du mouton, l’interrogation christique) s’oppose au rigorisme et à l’obséquiosité de la foi illustrés pendant tout le métrage (mais nuancés en ce qui concerne Léonie fillette, puisqu’une amusante théâtralité — naïveté de l’enfance face à la croyance et à la toute puissance spirituelle — s’insinue dans ses dialogues récurrents avec Jésus, figure monolithique auréolée d’une délicieuse ironie). Rigueur morale et religieuse de l’époque dont la mise en scène constitue, assurément, le point fort du film de Lanctôt.

Pour l’amour de Dieu, au détour de quelques répliques assassines (celles de la mère de Léonie surtout) sur la religion catholique, n’exclut pas une critique des autorités — ecclésiastiques et politiques, les deux étant alors mêlées — de l’époque, qui inculquaient la culpabilité (et la privation : de désir, d’affirmation, de savoir) comme valeur de vie, de dénuement pur. Ainsi Lanctôt capture les protagonistes de cette histoire d’amour interdite dans des cadres de plus en plus en resserrés, transpirant la claustrophobie (d’un confessionnal, d’une chambre perçue comme un cloître), et les photographie souvent en clair-obscur. À tel point qu’après sa première moitié, le film devient écrasant, oppressant. L’amour est lumière dans cette période sombre de Grande Noirceur. Lumière et obscurité : on peut aussi y voir l’opposition entre cinéma et Église, rapport d’autant plus signifiant (et imbriqué) que pendant longtemps (jusqu’à la réforme et la laïcisation de l’enseignement au milieu des années soixante), l’Église québécoise exerça une censure sur le cinémavia les films notamment projetés dans les ciné-clubs des écoles —, art majeur que les milieux cléricaux percevaient comme corrupteur. Dans le champ de vision de Lanctôt, l’amour du cinéma éclaire l’amour du prochain.



Stéphane Ledien

> Sortie en salles au Québec le 02 septembre 2011



Les fantômes d’Hollywood : "On l’appelait le Dahlia Noir", de John Gilmore

De tous les crimes réels relayés, relatés ou revisités par l’industrie cinématographique, le meurtre "non élucidé" (les guillemets justifient cette chronique à elle seule) d’Elizabeth Short alias le Dahlia Noir – une jeune femme retrouvée morte atrocement mutilée et coupée en deux dans un terrain vague de Los Angeles, à quelques blocs du croisement entre la 39e rue et Norton Avenue le 15 janvier 1947 – constitue le mystère le plus fascinant. Moins pour la barbarie commise (objet, avouons-le, de voyeurisme morbide : pléthore de photos de la scène du crime ou du cadavre de Short à la morgue circulent sur la toile depuis des années), que pour l’arrière-plan hollywoodien de ce qui peut être vu comme une intrigue tortueuse mais géniale. Déjà évoquées dans nos colonnes au moment de la sortie sur nos écrans de l’adaptation du roman de James Ellroy par Brian De Palma (rappelons que OUI, nous trouvons le film magnifique en dépit de sa production étriquée), les biographies romancées, écrites et télévisuelles du "personnage" d’Elizabeth Short et les théories – étayées mais sans doute un peu trop dogmatiques pour être honnêtes – autour de son assassinat représentent toute une production audiovisuelle et littéraire qui, à défaut de résoudre "l’énigme du Dahlia Noir", en enrichit constamment la mythologie urbaine et en épaissit la dimension obscure. Les ouvrages consacrés à cette ténébreuse affaire, même s’ils ne se comptent pas par centaines, s’évertuent dans un trop-plein d’informations et de "témoignages rapportés" à solutionner le crime, à l’appui non pas de preuves irréfutables (le LAPD lui-même ne disposait pas d’indices suffisants – et n’a d’ailleurs officiellement toujours pas classé l’affaire) mais de présomptions promptes à une narration palpitante et à l’enchevêtrement d’enjeux captivants. Constitutifs d’un faisceau qui éclaire une multitude de vérités assenées dans un univers de toute façon affabulatoire (les rêves d’ascension hollywoodienne d’une "héroïne" et de ses fréquentations à la recherche de gloire), ces présomptions brillent surtout par leur mise en scène. Entre souvenirs d’enfance d’une "vieille" voisine de l’infortunée victime du tueur – Mary Pacios et son Childhood Shadows : The Hidden Story of the Black Dahlia Murder (inédit en français) – et la recherche minutieuse et très subjective d’un ancien agent de police qui attribue le crime à son psychopathe de père (Steve Hodel, dont le livre L’Affaire du Dahlia noir et son Complément d’enquête font toujours office de référence et de révélation acceptable), le "pourquoi et le comment ?" du meurtre d’Elizabeth Short renvoient au point d’interrogation magistral d’un film noir au trouble inégalé. Il serait intéressant de passer au crible tous les livres prétendant résoudre l’affaire, du controversé Daddy Was the Black Dahlia Killer (inédit aussi en langue française) de Michael Newton et Janice Knowlton (décédée en 2006, cette dernière accusait son père et déclarait avoir été témoin du meurtre enfant – souvenir qu’elle avait enfoui ensuite dans son subconscient et qui ressurgit après une thérapie), au Black Dahlia Files de Donald H Wolfe, paru en 2005, sans compter les recherches (ouvrage en cours) du journaliste du Los Angeles Times Larry Harnisch (également contributeur du Projet 1947), qui fait véritablement figure d’autorité ("a Dahlia freak" selon James Ellroy). Comme toujours lorsque les théories s’affrontent, auteurs et experts (improvisés ou non) se démentent les uns les autres, Harnisch s’imposant comme un contradicteur crédible de la démonstration de Steve Hodel, pourtant considérée comme "ouvrage de résolution".

Autre pavé important dans la mare bibliographique du meurtre du Dahlia Noir, le best-seller de John Gilmore, Severed : The True Story Of The Black Dahlia Murder, publié en français sous le titre On l’appelait le Dahlia Noir en 2006 (1998 pour la version originale aux États-Unis), a aussi fait l’objet de critiques de la part de "l’expert Harnisch" (et d’Ellroy, paraît-il), qui reproche à son "concurrent" d’avoir composé avec "25 % de faits, 25 % d’erreurs et 50 % de fiction". Le lecteur impartial (il aura raison de l’être) saura s’élever néanmoins au-dessus de la polémique (qui sur le Net a pris les allures d’une curée littéraire) pour se plonger dans la peinture passionnante d’une saga policière échelonnée sur plusieurs décennies, dont les années 40 et 50, cadre rêvé pour une histoire se déroulant en majeure partie dans le giron hollywoodien. Indépendamment du crédit qu’on accordera à Gilmore (ancien acteur, journaliste gonzo, ami de stars comme Marilyn Monroe et James Dean, il a également signé une biographie sur ce dernier et un livre sur Charles Manson, après s’être imposé comme figure de la beat generation dans les années 60 et avoir noué des liens d’amitié avec l’écrivain William S. Burroughs), la lecture de son ouvrage ébranle, émeut, paralyse. Façonné comme un triptyque, On l’appelait le Dahlia Noir débute par ce funeste matin du 15 janvier 1947 au coin de 39e et Norton, avant de revenir sur la vie, la mort, d’Elizabeth Short, le parcours chaotique d’une apprentie starlette frayant avec des militaires, des artistes, des paumés, des hommes d’affaires et des employés de l’usine à rêves hollywoodienne. Un milieu très hétérogène où celle qui ne deviendra jamais une étoile brille par l’éclat de sa beauté et l’aura de mystère qui entoure sa personnalité, ses agissements. Comme le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? de Joseph Pevney en 1975, le portrait que dresse Gilmore de son "héroïne" malheureuse concourt à la rendre plus insaisissable que jamais, exactement d’ailleurs comme son assassin, que Gilmore identifie clairement, loin du dénouement rocambolesque – mais fabuleux – du roman d’Ellroy, loin aussi des développements psychologiques et criminels que Steve Hodel projette sur l’image de son père disparu (théories elles aussi éprouvantes et très intéressantes, n’en déplaisent aux détracteurs du racolage persistant – mais avéré – de Hodel, qui proclame partout qu’il a résolu l’affaire). Ayant évolué lui-même dans le contexte vicié, interlope, pourri par endroits, qu’il décrit avec brio et un sens certain de l’immersion, Gilmore happe le lecteur dans le tumulte de son point de vue composé de reconstitutions des faits, de témoignages d’amis et connaissances – parfois brèves, voire d’une nuit – de Short, de policiers toutes époques d’enquête confondues – jusqu’à celle de John P. St-John, le célèbre "Jigsaw John", enquêteur de légende au LAPD. Au-delà d’une narration dévouée aux circonstances du meurtre, Gilmore explore les dessous médiatiques et politiques de l’affaire, mettant en lumière et de façon captivante, les conflits de pouvoir entre les différents services de police de Los Angeles, les abus d’une bureaucratie accordant trop de crédit à un psychiatre aux compétences douteuses (J. Paul De River) mais aussi les excès d’une presse prête à tout pour une première page sensationnelle (guerre du scoop entre le Los Angeles Examiner et le Herald-Express, tous deux titres du groupe Hearst), avec manipulations en haut-lieu (Randolph Hearst lui-même) pour orienter l’enquête ou étouffer dans l’œuf toute velléité de lien avec le meurtre d’une autre figurante de ce grand nulle part hollywoodien, Georgette Bauerdorf. C’est lorsqu’il navigue dans ces eaux troubles du 4e pouvoir étatsunien que Gilmore marque le plus de points, faisant revivre la "grande époque" – sombre et loin d’être honorable au final – des célèbres reporters d’investigation au sein de la cité des anges, celle des Sid Hughes, Aggie Underwood, Tommy Devlin et autres Jimmy Shambra, icônes d’un âge d’or qui dans l’esprit du lecteur amateur des romans noirs situés dans les années cinquante, fait crépiter les flashes de ces fameux appareils photo à la recherche d’un fait divers à immortaliser. Ailleurs, dans son récit d’une teneur hypnotique constante, l’auteur confronte les paillettes du star system (des acteurs comme Arthur Lake font une petite apparition et puis s’en vont, la Paramount s’immisce comme repère momentané entre les lignes) et les coulisses, moins reluisantes, d’un monde du spectacle où le vice et le mensonge constituent de puissants leviers d’ascension sociale. Si le contenu d’ensemble ne bouleverse pas les codes d’écriture ni les approches thématiques concernant l’univers abordé, le livre de Gilmore se pare d’un bel éclat narratif. La dernière partie, point d’orgue d’une enquête de plus de vingt ans qui ne nierait pas être obsessionnelle, accélère le rythme de lecture et resserre la tension – l’attention aussi. Gilmore donne la parole au meurtrier lui-même et, quoiqu’on puisse y trouver à redire, ce passage dans la tête d’un psychopathe achève de nous lessiver pour nous laisser sur une frustration absolue, celle de l’auteur et de l’inspecteur Jigsaw John eux-mêmes face à un dénouement inattendu, une brisure soudaine et irrémédiable du rêve de résolution de l’affaire.
Fascinant parce qu’il crée une perméabilité déroutante entre la révélation inébranlable et le doute définitif, On l’appelait le Dahlia Noir hante l’esprit du lecteur-spectateur passif de ce que l’inconscient collectif américain considérait avant l’ère 2000 comme "le crime du siècle". Comme le dit l’un des investigateurs majeurs, Finis Brown, adjoint du "légendaire" Harry Hansen (à qui l’enquête échut pour se transformer en "Waterloo"), le récit comme les faits laissent l’impression d’une "sorte de marigot énigmatique, presque insondable, agité de tourbillons perpétuels". Dont acte aussi pour David Lynch (longtemps attaché au projet d’adaptation cinématographique du livre) et Marilyn Manson (il déclare que c’est son livre préféré), entre autres figures attirées par le texte magnétique de Gilmore.

Stéphane Ledien

> On l’appelait le Dahlia Noir, John Gilmore, éditions L’Archipel

> À propos du Dahlia Noir, lire aussi nos articles sur le film de Brian De Palma, le téléfilm Who Is The Black Dahlia ? et le livre L’Affaire du Dahlia Noir de Steve Hodel dans Versus n° 10, toujours disponible. Les adaptations du livre d’Ellroy et les projets de films autour du meurtre du Dahlia Noir sont aussi abordés dans Versus n° 2, dossier spécial "James Ellroy".


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