Deauville Asia 2013 : Asie soit-il !

Affiche

Présidée par Jérôme Clément, ex-président d’Arte, la 15e édition du festival Deauville Asia s’est achevée dimanche 10 mars par la remise du Lotus du meilleur film à I.D. du sympathique et jovial réalisateur indien Kamal K.M. Pour autant, cette édition 2013 ne restera pas dans les annales tant le niveau d’ensemble des films projetés fut décevant.

Outre l’absence de ligne directrice reliant les œuvres proposées entres elles, le fossé existant entre les films projetés en compétition officielle et ceux programmés hors-compétition aura rarement été aussi conséquent. Il faut dire qu’entre la diffusion du nouveau film de Wong Kar-wai (The Grandmaster, biopic sur le légendaire maître de Bruce Lee, Ip Man), l’honneur fait enfin à Sono Sion (The Land of Hope, épatante digression autour de l’accident de Fukushima), la projection du nouveau Kim Ki-duk (Pieta, Lion d’Or à Venise tout de même) et l’incroyable diptyque de Kiyoshi Kurosawa (Shokuzaï, un drama à l’origine) les longs-métrages présentés en dehors de la sélection officielle, et sur lesquels nous reviendront lors de leur sortie en salle, étaient tous d’un niveau remarquable.

Preuve de l’absence de ligne directrice en termes de programmation, la présence en sélection officielle de deux œuvres que tout oppose : The Last Supper du Chinois Lu Chuan et The Town of Whales de la Japonaise Keiko Tsuruoka. Soit d’un côté une méga-production chinoise où chaque plan suinte l’argent et, de l’autre, un film de fin d’année d’études tourné en vidéo avec des comédiens et des techniciens amateurs.

The Last Supper était, sans aucun doute, l’un des moments les plus attendus du festival. En effet, les spectateurs piaffaient d’impatience de découvrir le nouvel opus du réalisateur de Kekexili, la patrouille sauvage (excellent western tibétain sorti en 2006 en France) et surtout de City of Life and Death (2010), magnifique fresque historique filmée en noir et blanc sur le massacre de Nankin en 1937. Et la déception fut malheureusement à la hauteur de l’attente, The Last Supper étant tout bonnement incompréhensible. Plastiquement superbe grâce notamment aux soins apportés aux décors et aux costumes, la quatrième réalisation de Lu Chuan est une œuvre froide de par l’absence d’identification aux personnages et illisible pour tous spectateurs non initiés aux faits et gestes de ces héros fondateurs de l’histoire de la Chine. Dénué d’action et gâché par une utilisation ostentatoire du numérique, The Last Supper agace au final par l’affichage trop évident de ses ambitions formelles aux dépens du fond. Soit l’opposé du premier long-métrage de la réalisatrice japonaise Keiko Tsuruoka.

Par sa construction narrative, The Town of Whales apparaît pour sa part comme l’archétype du film d’étudiant prétentieux, désireux de s’inscrire dans la lignée des grands auteurs japonais contemporains. The Town of Whales raconte la quête d’une jeune fille, aidée par deux de ses amis, à la recherche de son frère perdu dans la capitale nippone. Propice aux questionnements amoureux de l’adolescence ainsi qu’aux balades fugaces dans des quartiers tokyoïtes rarement filmés, ce long-métrage modeste, bien que non exempt de qualités, n’en demeure pas moins mineur et pose indéniablement la question de sa sélection pour le moins anachronique.

ApparitionApparition, de Vincent Sandoval

En 1971, la jeune Lourdes rejoint un monastère, lieu de vie paisible et coupé du reste des Philippines. Elle découvre la vie au couvent et sympathise avec Sœur Remy. Cette dernière reçoit la visite de sa mère qui lui annonce la disparition de son frère, activiste de gauche. Malgré les réticences de la mère supérieure, Remy et Lourdes tentent de rejoindre des groupes d’opposants au régime. Prix du public, Apparition, du Philippin Vincent Sandoval, propose une réflexion minimaliste sur le péché, la culpabilité et la foi. Placée dans un contexte historique et politique précis (la dictature philippine des années 70) cette œuvre parfaitement réalisée et photographiée pose tout de même la question du regard que se doit de porter un auteur sur son œuvre. Explorant diverses pistes sans en condamner aucune, hésitant en permanence entre son contexte historico-sociologique et son discours théologique, Sandoval livre au final un long-métrage consensuel dont le prix du public semble résonner comme une évidence.

TaboorTaboor, de Vahid Vakilifar

Loin, très loin même, de faire chavirer le cœur du public deauvillais, Taboor du réalisateur iranien Vahid Vakilifar questionne à sa manière la durée théorique d’un plan au cinéma. Interminable par moments, ce film plastiquement superbe raconte les « aventures » d’un homme hypersensible aux ondes électromagnétiques qui l’entourent. Vêtu d’une combinaison en aluminium protecteur, il cherche chaque jour à remplir sa mission : désinfecter les habitations. Proposant un objet cinématographique non-identifié souvent hypnotique de par la vacuité de certaines scènes, Vakilifar réalise avec Taboor le plus beau film de la compétition mais également le plus vain. Récompensé par le prix de la critique internationale (?), cette œuvre à la narration et aux dialogues minimalistes, croisement improbable entre le cinéma iranien tendance Abbas Kiarostami et la science-fiction apocalyptique, aura été le moment le plus énigmatique de ce festival.

TheWeightThe Weight, de Jeon Kyu-hwan

Grand absent du palmarès et pourtant seul grand film de la compétition, The Weight de Jeon Kyu-hwan est un objet unique dans la lignée de Freaks de Tod Browning. Narrant les mésaventures d’un thanatopracteur bossu amoureux de son demi-frère transsexuel et dont la vie oscille en permanence entre réalité et fiction, cette cinquième réalisation du cinéaste sud-coréen est une œuvre forte et impitoyable, une ode à la tolérance entrecoupée de scènes choc. Culminant dans une séquence de bal se déroulant dans une  morgue où la moitié des participants danse nue, The Weight propose un poème visuel dont la froideur, voire la bizarrerie, peut effrayer. Mais qu’importent ces réserves : vrai plaisir de cinéma, cette histoire d’amour et de mort aurait mérité de culminer au sommet du palmarès de cette 15e édition. Las ! À la vue de la constitution du jury, il apparaissait comme une évidence que ce film trop onirique et brutal n’aurait aucunement sa place pour une quelconque récompense.

idI.D., de Kamal K.M.

Lotus du meilleur film, I.D., du réalisateur indien Kamal K.M., propose une première demi-heure quasiment exceptionnelle. Charu partage un appartement avec quelques amies dans l’une des tours de Mumbai. Un ouvrier se présente pour faire des travaux de peinture. Charu retrouve celui-ci quelques minutes plus tard allongé sur le sol, inconscient. Paniquée mais animée par la volonté de bien faire, elle part sillonner la ville de long en large à la recherche de la moindre information qui puisse la renseigner sur l’identité de cet homme… Réflexion sur la perte d’identité de ces travailleurs migrants broyés par l’anonymat de la mégalopole, I.D. pose un regard sans concession et lucide sur Mumbai. Filmant son actrice principale dans sa quête des secours puis à la recherche d’informations dans les hôpitaux, Kamal K.M. réalise une première partie de film proprement stupéfiante et énergique. Mais, en désirant prendre un virage pseudo-documentaire à mi-course, le cinéaste indien finit par se perdre, à l’image de son actrice principale, dans les méandres des bidonvilles où chaque scène semble donner lieu à une accumulation de clichés.

Marqué par la crise, ce festival aura en 2013 opéré des changements pour le moins surprenants. On pourra notamment regretter l’absence lors de cette édition de la section Action Asia (problème économique ou réelle volonté des programmateurs ?), certes en perte de vitesse ces dernières années mais qui avait le mérite de drainer un certain nombre de fans du cinéma d’action asiatique et dont l’absence, cette année, s’est faite  cruellement sentir. Si l’objectif de Deauville Asia est de perdurer, alors l’événement mérite un renouvellement indispensable, ainsi qu’une ligne de programmation forte.

Fabrice Simon

Bande-annonce (en version originale sous-titrée anglaise) de The Weight



A Better Tomorrow de Song Hae-sung : lendemain qui déchante

On connaît la propension d’Hollywood de « remaker » à tout va ses propres succès mais surtout ceux étrangers pour mieux les absorber, de même que celle indienne (moins connue mais tout de même avérée) adaptant à la sauce Bollywood les blockbusters ricains, et voilà que la fièvre duplicative s’empare de la Corée du Sud puisque sort en direct to DVD A Better Tomorrow, remake du Syndicat du crime de John Woo qui reprend ici, même pour le marché français, le titre anglais original beaucoup plus évocateur. Un produit immédiatement intriguant, à défaut d’être excitant, d’autant que l’on retrouve en tant que producteurs les deux complices John Woo et Terence Chang, initiateurs (avec Tsui Hark) de la célèbre saga.  De prime abord, ce film de 2011 laisse pour le moins dubitatif et sa vision ne fera qu’entériner une appréhension légitime. Si encore, comme l’original de 1986, le film de Song Hae-sung avait permis de révéler l’immense talent du réalisateur et le charisme de ses interprètes, on aurait alors beaucoup pardonné. Malheureusement, on se retrouve avec un succédané insipide bien que d’honnête facture. Non seulement ce remake conserve la structure narrative principale, à l’époque parfaitement adaptée au milieu criminel exploré (un triangle de trois frères naturels et métaphoriques confrontés à une puissante triade) mais les scènes d’action ne dévient pas d’un iota du sillon tracé par leurs aînées (elles n’en sont pas un décalque mais sont clairement sous influence, voire plus pour le climax sur les docks) sans pourtant en retrouver la puissance opératique. Bien sûr, on ne s’attendait pas à retrouver le génie visuel de Woo mais si la forme ne manque pas d’application (la mise en scène est tout de même bien emballée : on n’est pas chez les épileptique parkinsoniens Neveldine/Taylor ou Michael Bay), elle est sans âme, dévitalisée.

Et pour mesurer le gouffre qui les sépare, il n’y a qu’à comparer les deux versions du personnage de Mark, interprété, il y a vingt six ans par Chow Yun-fat, ici particulièrement peu charismatique. Difficile, impossible même ( !) d’égaler la flamboyance du hongkongais mais alors il aurait mieux valu ne pas se risquer à reprendre mimiques et postures bien connues, accessoires iconiques à l’appui. Et puis, reprendre une histoire déjà et mieux racontée et avec plus de concision (le remake dure deux heures quand son modèle affichait pratiquement une demi-heure de moins au compteur) exposait d’emblée l’entreprise à une dépréciation de rigueur, surtout lorsqu’elle est incapable de renouer avec la nostalgie et la mélancolie de l’original (et contenues dans le remarquable titre anglo-saxon de A Better Tomorrow, un meilleur lendemain, comme une promesse) et encore moins ce mélange détonnant de film de gangster et de western à l’esprit chevaleresque. On comprend ce qui a pu engendrer l’attraction pour cette histoire, l’universalité et les archétypes qu’elle déploie (un flic s’opposant à son frère gangster en plein repenti avec au centre le frère d’arme mafieux de ce dernier) permet de plaquer des particularités politiques et culturelles, avec en premier lieu la séparation des deux Corée, évidemment. Ainsi, le tourment des deux frangins est agrémenté par la séparation forcée au moment de leur fuite de Corée du Nord pour venir se réfugier en compagnie de leur mère en Corée du Sud. L’aîné parvient à échapper seul à la police à la frontière en abandonnant ce qu’il restait de sa famille.

Bien que le film de Song Hae-sung développe, presque à outrance, le côté mélodramatique de cette histoire, jamais on ne sentira véritablement peser sur le récit le poids de ce traumatisme originel qui ne sera d’ailleurs rapidement évoqué (évacué, presque) au détour d’un échange verbal. Le film de John Woo aussi, sous ses atours violents et parfois grandiloquents, n’était finalement rien d’autre qu’un mélodrame, d’action certes, mais il se montrait beaucoup plus équilibré dans le partage des tonalités imprimant le métrage. Surtout, avec un récit plus ramassé, mieux rythmé, la tension dramatique opérait alors un véritable crescendo ici quasiment absent à force de dilution. On devine bien la volonté du coréen d’avoir voulu agrémenter ce remake de considérations plus intimes et politiques lorgnant vers le remarquable Une Balle dans la tête du même Woo mais le résultat, bien que pas déméritant si tant est que l’on parvienne à faire abstraction du modèle, est loin de former un spectacle aussi habile que les œuvres prises pour cible.

Nicolas Zugasti

A Better Tomorrow est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 4 juillet 2012 – édité et distribué par TF1 Vidéo

Bande-annonce :



« Titanic 3D » de James Cameron : la place du passager


En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.

Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.

Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)

On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous  faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.

Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.

Nicolas Zugasti



« Avengers » de Joss Whedon : six super-héros sont dans un bateau…

Avengers est le résultat d’une longue pré-production qui a commencé avec l’apparition surprise du personnage de Nick Fury à la toute fin de Iron Man en 2008, et qui s’est poursuivie au fil des ans et des films : Iron Man 2, une nouvelle version de L’Incroyable Hulk, puis Thor et Captain America, tous deux entièrement voués à la présentation de ces deux protagonistes en vue du film-chorale ultime. Chaque fois, la mystérieuse organisation du S.H.I.E.L.D. était personnifiée par Nick Fury, sous les traits de Samuel L. Jackson, accompagné dans Iron Man 2 de la belle Black Widow (Scarlett Johansson). À moins d’avoir vécu dans une station polaire durant les quatre dernières années, ou d’être absolument allergique à tout produit filmique estampillé « Hollywood », les cinéphiles du monde entier s’étaient ainsi préparés à l’arrivée fracassante des Avengers sur les écrans, et en 3D s’il vous plaît, succès d’Avatar oblige. Mais en dehors des fans hardcore des comics dont sont adaptés ces longs-métrages, les spectateurs « normaux » avaient toute les raisons de craindre une purge – surtout au regard de la piètre performance du dernier opus en date, ce Captain America inepte et son héros à la limite de la sottise. De purge, pourtant, il n’est pas question ici : c’est la première surprise.

Certes, la surprise ne provient pas du scénario : des forces terrifiantes venues d’un autre monde envoient Loki sur la Terre afin de récupérer le Tesseract ayant autrefois appartenu au royaume d’Asgard, dans le but d’ouvrir le passage à une terrible armée. Face à cette menace, le directeur du S.H.I.E.L.D., Nick Fury, fait appel à des super-héros de choc : Iron Man, Hulk, Thor, Captain America, Hawkeye et Black Widow. Les Avengers sont les seuls à pouvoir protéger notre monde de cette tentative de domination menée par le demi-frère de Thor. Mais pourront-ils s’entendre et former une équipe soudée ?

La première apparition des Vengeurs dans des cases de comics date de 1963 : Jack Kirby et Stan Lee avaient alors l’idée de réunir dans un même récit plusieurs de leurs personnages, principe qui deviendra par la suite une habitude. Mais le portage de cette union vengeresse sur grand écran n’avait rien de simple pour autant : problèmes de droits (créatures tirées de Marvel, Spider-Man appartient désormais à Sony et les X-Men à la Fox, impossible donc de les réunir sous la même bannière), nécessité de trouver une histoire parmi tous les thèmes possibles abordés par Lee et Kirby, de choisir un cinéaste avec plus de personnalité et plus d’efficacité pour réussir à édifier un univers crédible et cohérent. Il fallait aussi présenter pas à pas chacun des personnages, quitte à sortir trop rapidement certaines productions laides et mal fichues (Captain America et sa 3D dégueulasse).

Étonnement, le scénario de Joss Whedon et Zak Penn brille par son efficacité, à défaut d’avoir le moindre grain d’originalité : les vilains veulent asservir le monde et les super-héros sont là pour les en empêcher, habillés de leurs costumes de foire. La bonne idée réside dans le fait de réutiliser un méchant emblématique du film Thor, car c’est Loki, le demi-frère du nouveau souverain d’Asgard, qui se laisse dominer par la folie des grandeurs. Tom Hiddleston lui prête de nouveau ses traits élégants et son charme de jeune premier, à travers un jeu volontiers cabotin, parfaitement intégré à l’univers peu sérieux des super-héros. L’autre bonne idée consiste à faire entrer en collusion des personnalités opposées dans l’esprit comme dans le temps : Tony Stark contre Steve Rogers, c’est l’affrontement de la modernité contre l’obsolescence ; Thor contre Bruce Banner, c’est la puissance contre la science. Tous ces bonshommes brillants ou taillés comme des armoires à glace partagent en outre une bonne dose d’humour qui dédramatise heureusement un récit un poil trop abscons. Et les deux « nouveaux » personnages, Hawkeye et Black Widow, apportent chacun un petit plus au groupe, l’un le jeu intériorisé de Jeremy Renner, l’autre le glamour de Scarlett Johansson. Quant au successeur d’Eric Bana et d’Edward Norton dans la peau de Banner / Hulk, Mark Ruffalo, il remporte haut la main ses galons de monstre : il excelle dans ce rôle mi-figue mi-raisin.

Outre cette cohérence bienvenue, Avengers apporte une seconde surprise de taille : le récit est parfaitement bien mené visuellement parlant, profitant des talents de Joss Whedon – le créateur légendaire de la série Buffy contre les vampires, qui tourne ici son deuxième long-métrage après Serenity en 2005. Mise à part une petite longueur en milieu de métrage, le rythme enchaîne sereinement conversations graves et scènes d’action spectaculaires toujours très lisibles, avec en point d’orgue une séquence de bataille finale d’une bonne grosse demi-heure sur l’île de Manhattan, qui aura bien du mal à se remettre des joyeusetés de six super-héros confrontés à une armée d’extra-terrestres aux visages de lépreux. Quant à la 3D, si elle ne semble pas indispensable, elle s’avère moins inconfortable que dans Thor et Captain America ; la profondeur de champ atteinte dans les rues de New York est toutefois agréablement accentuée par la technique du relief.

Film habile, excellemment maîtrisé, bourré de bons mots et approfondi par des caractères énergiques (que ferait-on sans le cynisme mythique de Tony Stark ?), Avengers remplit à la ligne près son considérable cahier des charges, et se paye au passage le luxe de convaincre même les plus ignorants de l’univers Marvel. Tout le récit se base sur un axiome simple, qui tient du début à la fin : comment concilier des comportements aussi divergents que ceux de super-héros égocentriques, patriotiques ou divins ? Le personnage de Coulson, agent du S.H.I.E.L.D., interprété par Clark Gregg, vient jouer les fusibles ; l’une des plus belles scènes du film, tragique, lui est réservée. Néanmoins, malgré ses qualités, Avengers ne dépasse pas le stade de très bon divertissement : il lui manque une profondeur thématique et esthétique à la façon de Watchmen (le film de Zack Snyder auquel on pense parfois durant la projection, du fait de la quête de cohérence entre plusieurs protagonistes) ou un côté obscur inspiré de Batman, qui reste à ce jour parmi les super-héros les plus creusés. Mais que ces menues réserves n’interdisent à personne de prendre son pied durant 2h20, les Vengeurs en valent plus que la peine.

Eric Nuevo

Sortie le 25 avril 2012
Distribution Walt Disney Company France



"The Crash" de Dante Lam


Depuis 1998 et son électrisant Beast Cops, Dante Lam s’est quelque peu fourvoyé dans des œuvres au mieux passables si l’on prête un œil indulgent à The Twin Effects ou Snipers (au moins les séquences d’action apportent-elles leurs lots de satisfaction à défaut d’être transcendantes). Celui que l’on pouvait un temps considérer comme un fer de lance du renouveau de l’actionner made in HK hors du landernau de la Milkyway de Johnnie To n’a jamais vraiment confirmé son potentiel. Du moins jusqu’à ce qu’en 2011 The Insider (chroniqué dans le DVD Park n°7) vienne redorer son blason avec un polar hargneux où un ex-taulard (Nicolas Tse) tentait de s’affranchir du milieu du gangstérisme duquel il est issu ainsi que d’un policier (Nick Cheung) un brin manipulateur l’utilisant comme nouvel indic. Si la narration pêchait par une certaine outrance dramatique, la tension progressive se développait autant par le biais de séquences à l’action brutale que plus intimistes où les liens entre les différents protagonistes se révélaient et se raffermissaient de manière inattendue. Une structure reprise de The Crash qui bien que disponible en DVD depuis le 04 avril 2012 chez Wildside est chronologiquement antérieur à The Insider. Une étrangeté de l’exploitation et de la distribution puisque The Beast Stalker (titre initial non conservé) avait tourné dans de multiples festivals, notamment celui de Beaune en 2009, récoltant quelques récompenses mais surtout des avis positifs. Un accueil mérité, même si là encore, tout n’est pas parfait, The Crash parvenant à surprendre malgré des situations rebattues par ailleurs. Surtout, Dante Lam développe une ambiance et s’appuie sur un traitement renvoyant (voire préparant) à The Insider, faisant de ce dernier un intriguant complément à ce faux diptyque. Et pas seulement parce que leurs interprètes principaux en viennent à presque échanger leurs rôles d’un film à l’autre : Nick Cheung interprète ici un bad guy salement amoché physiquement (cicatrices sur le visage, œil droit devenu aveugle suite à une blessure qui a également irrémédiablement endommagé l’œil gauche) et Nicolas Tse joue ici un flic intègre particulièrement méticuleux acceptant mal l’approximation de ses hommes.

Ce policier perfectionniste va être rudement mis à mal lorsqu’au cours d’une course poursuite se concluant par un impressionnant accident de la route (sur lequel le titre français se focalise justement) il va flinguer malencontreusement une petite fille. Voulant stopper la fuite des bandits s’étant emparé, après le choc de tôles froissées, de la voiture d’une femme s’étant garée sur le bas côté, il tire à plusieurs reprises dans leur direction, atteignant le coffre où était enfermée ladite fillette. Ce carambolage formellement ébouriffant s’avère également le point de fuites de lignes narratives s’appuyant sur des coïncidences improbables flirtant avec le ridicule. La jeune femme dont la fille a été accidentellement tuée est justement l’avocate chargée d’instruire l’accusation du gangster pourchassé, sa deuxième fille est la jumelle de la défunte et elle va se lier avec le flic traumatisé alors en convalescence. Ce dernier s’impliquera particulièrement lorsque pour faire pression sur la mère, elle sera enlevée par le personnage de Nick Cheung. Partant à priori sur les traces d’une histoire balisée de rédemption, The Crash va articuler son récit autour de la solitude et l’isolement de ses trois principaux protagonistes et peu à peu imprégner son histoire d’une touchante mélancolie (après avoir dangereusement taquiné un pathos larmoyant). Le crash s’imposera ainsi comme la séquence fondatrice de leurs transformations respectives et lorsque le réalisateur y reviendra par trois fois à l’aide de flashbacks, se sera pour révéler une nouvelle facette des liens les unissant.

Le personnage du kidnappeur est le plus réussi car difficilement cernable au premier abord. L’économie de mots et de mouvements dont il fait preuve rendent opaques ses profondes motivations et sentiments. Un homme hiératique qui dégage un puissant sentiment de malaise (et non, ce n’est pas une question de délit de faciès !) mais qui peut faire preuve dans la même séquence d’une déstabilisante compassion. En tous cas, il est très déterminé, que ce soit dans l’accomplissement sans fioritures et sans état d’âme (l’ordre de couper un bras à la fillette ne le fait même pas tressauter) de sa mission ou les soins quotidiens prodigués à sa femme paralysée en position allongée sur un lit médicalisé. Et son handicap, la vision de son œil valide se détériore, n’est pas un obstacle insurmontable bien qu’il mette en danger sa compagne (comment reconnaître la bonne couleur de médicament à donner lorsque l’on ne voit plus qu’en noir et blanc ?) comme lui-même (comment gérer un champ de vision drastiquement réduit dans les affrontements avec le flic ?).
Outre l’incroyable présence de Nick Cheung dont les apparitions font toutes froid dans le dos, The Crash vaut largement le détour pour ses séquences d’actions, Lam gérant habilement un filmage en caméra portée. Alors que l’on aurait pu craindre un salmigondis de plans à l’enchaînement incompréhensibles, la réalisation nous plonge au cœur des poursuites (à pied ou en véhicules) haletantes dans les rues hongkongaises et les corps à corps rapprochés et rapides sont suffisamment lisibles et distinguables sans avoir besoin d’en passer par la touche pause de la télécommande. Faisant preuve d’un jusqu’au boutisme confinant presque au nihilisme (le sort final de la petite fille est à ce titre emblématique d’une indécision retorse), The Crash pourra dans le même temps décevoir par certaines relations ampoulées presque gnan-gnan. Mais son rythme soutenu et sa réalisation nerveuse, s’ils n’en font certes pas un classique du genre, sont suffisamment réjouissants pour que l’on s’intéresse de nouveau d’un peu plus près à la carrière de Lam.

Nicolas Zugasti

The Crash de Dante Lam est distribué par Wildside et disponible en DVD depuis le 04 avril 2012



"BumRush" de Michel Jetté : l’action à la québécoise

Artisan d’un cinéma d’action montréalais dont la virilité n’a rien à envier à celle des productions étatsuniennes, Michel Jetté réalise des films empreints d’un réalisme social et urbain très cru et très palpable. Le style brut qui en résulte peut dérouter voire susciter chez le spectateur le malaise d’une proximité dérangeante ; c’est un peu comme si un film d’action brutal et sans recul fictionnel aucun, faisait irruption dans notre quotidien. Et, de fait, c’est bien là le propos de Jetté. L’homme déploie des intrigues nourries de toute l’ultraviolence des rues de la plus grande métropole francophone d’Amérique du Nord, et fait s’entrechoquer ses particularismes criminels en véritable connaisseur des gangs. Surtout ceux des motards, qui après la mafia italo-canadienne, se sont emparés dès la fin des années 70 du marché de la drogue sous la bannière des Hells Angels — via leur chapitre québécois, les Nomads, dirigé par le célèbre Maurice Boucher. Après un Hochelaga (2000) justement consacré aux bikers et une Histoire de Pen (2002) concentrée sur l’aventure d’un jeune homme qui, pour survivre en prison, doit participer à des combats organisés par des bandes, Jetté a livré cette année avec BumRush sa nouvelle vision des gangs criminalisés qui sévissent dans le Montréal d’aujourd’hui.

Sorti en salles au Québec en avril 2011 et disponible en DVD depuis août, BumRush peut se prévaloir d’une sèche authenticité allant bien au-delà de la mention "inspirée de faits réels". À travers une formalisation brusque, percutante et débarrassée du clinquant propre aux films plus ludiques du genre (on n’est pas chez Antoine Fuqua), Jetté met en scène la montée en puissance d’un gang de rue montréalais, les I.B 11, bien décidé à prendre le contrôle d’un quartier autrefois dominé par les motards et les membres de la mafia. En s’attaquant au bar le Kingdom, lieu considéré jusqu’à présent comme neutre dans les enjeux de territoire âprement défendus par les uns et par les autres, les membres du I.B 11 vont se heurter au ras-le-bol de son gérant et de ses anciens compagnons d’armes, un petit groupe de doormen que dirige celui qu’on surnomme "Le Kid" (Emmanuel Auger, entre autres vu dans les sitcom Caméra Café version québécoise et Les Invincibles ; il y a plus couillu, je vous l’accorde). Pour ces vétérans de l’armée canadienne ayant officié en Bosnie puis en Afghanistan, c’est une guerre d’un genre nouveau qui se déclare à eux et qu’ils devront mener sans peur des conséquences et des pertes humaines. Un acte initial de vigilantisme qui va très vite se transformer en stratégie de la tension où pour mieux neutraliser l’ennemi, l’équipée des "portiers" bagarreurs / flingueurs n’hésitera pas à s’allier avec les Italiens et à manipuler la psychologie clanique, perverse, des membres rivaux au sein du gang des I.B 11.

Porté par la fluidité de son filmage (caméra suffisamment mobile lors des confrontations), une ambiance de série B aussi noire que crue (nous ne sommes pas dans l’actioner rigolard), BumRush ne cherche pas à se poser comme le Roadhouse (mais si, souvenez-vous, le film de Rowdy Herrington avec Patrick Swayze) du Québec. Tant mieux ou pas, là n’est à vrai dire pas la question. Dans ses recherches d’un réalisme grinçant, assez divertissant mais toujours inquiétant (la conclusion finale du flic demi-frère du gérant du Kingdom, résume assez bien le pessimisme général vis-à-vis du crime organisé), le film de Jetté rappelle, mais en mieux maîtrisé, les tentatives visuelles sombres et torturées d’un Baise-moi (sur un tout autre sujet, c’est certain). On pense aussi, de loin, au Rue Barbare de Béhat, sauf que les combats sont ici bien mieux chorégraphiés ; la bonne influence du cinéma US se ressent dans chaque plan, les moins ciselés (champs et contrechamps sur des acteurs pas toujours charismatiques dans l’expression des émotions) étant toujours rattrapés par un sens de la narration brutale et, bien sûr, roborative.
Dans un déferlement de violence, y compris sexuelle et psychologique, les anciens tankistes menés par Le Kid distribuent les coups autant qu’ils en reçoivent, jusqu’à un interrogatoire sanglant aux trois quarts du film, et la vengeance finale où la poudre parle peu, mais bien.
Même s’il comporte des défauts (quelques plans et cassages de gueule plutôt… casse-gueule, justement, sur le plan visuel), même s’il n’est pas dénué d’une certaine austérité par endroits (quelques répliques ampoulées, quelques regards un peu creux), BumRush opte pour ce qu’on pourrait appeler le choc de la réalité augmentée. La narration désabusée, et en off s’il vous plaît, du flic ami du quintette, l’introduction très "harboiled" de chaque personnage du groupe (un lutteur, un videur / artiste martial, etc.) et l’esthétique rock’n'roll de certaines séquences même ultra brèves (la sortie de prison du chef des bikers s’apprêtant à reprendre son territoire, la découverte par le flic d’un nouveau cadavre dans une benne des bas fonds) flirtent avec les films des gangsters de trempe plus qu’acceptable : carrément appréciable. Idem pour la façon qu’a Jetté de capturer la nuit dans ses filets cinématographiques. Des plans aériens de gratte-ciels illuminés somme toute très habituels même dans les polars de seconde zone, mais qui flattent l’œil avide de ces chromos urbains favorisant l’appropriation du genre. Dernier point, le chef des I.B 11 est interprété par le rappeur Bad News Brown, assassiné à Montréal en février dernier ; caractéristique extradiégétique si l’on peut dire, qui ne fait que renforcer le réalisme dont fait preuve Jetté dans cette peinture sans concessions — sauf celles, peut-être, qu’il effectue en toute conscience pour le plaisir spectatoriel le plus basique, pour ne pas dire reptilien.



Stéphane Ledien

> DVD disponible à la location et à la vente en zone 1 au Québec



"The Murderer" de NA Hong-jin (Un Certain Regard)

Présenté dans la section Un Certain Regard, The Murderer est le second long-métrage du Coréen NA Hong-jin. Le cinéaste confirme tous les espoirs placés en lui à l’issue de son très convaincant premier film, The Chaser, réalisé il y a trois ans. NA se positionne surtout, avec ce coup de maître, comme l’un des tous meilleurs représentants du cinéma d’action coréen, et comme l’une des valeurs sûres du cinéma mondial à venir, tant son œuvre ne fait pas qu’embrasser un genre en particulier, mais résonne aussi et surtout dans les méandres de la société coréenne.

Au cœur de ce film passionnant, un personnage comme vous et moi, ou presque, un citoyen lambda. À l’image de ses confrères, NA plonge au sein d’une intrigue qui ne va pas tarder à exploser dans tous les sens. Notre héros est un chauffeur de taxi criblé de dettes, et qui vit dans une province à la frontière entre la Chine, la Corée du Nord et la Russie. Pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa femme exilée à Séoul, il accepte de partir clandestinement en Corée du Sud pour exécuter un homme qu’il ne connaît pas, et dont l’assassinat accouchera d’une avalanche de règlements de comptes et de vengeances en tout genre.

The Murderer est d’abord un film politique, qui dresse un constat sans appel d’une région en ruines, et dont les habitants ne sont pas les bienvenus en Corée du Sud, où ils sont persécutés. L’ancrage social du personnage principal permet dans un premier temps de lui accorder un capital sympathie intéressant auprès du spectateur, qui tout au long de l’histoire vibrera au gré des aventures de cet homme, qui, au fond, s’accroche à l’espoir qu’il a de refaire sa vie avec sa femme, bien loin de toute la corruption et de la violence qui l’entourent. La trajectoire tragique du personnage rappelle les meilleures tragédies, celles où le destin d’un homme se joue sans son accord, succombant ainsi à la loi du plus fort. On retrouve cela chez BONG Joon-ho, précisément dans The Host par exemple, à travers cette famille prise malgré elle dans le mensonge d’une administration coréenne vendue aux Américains. Il n’y a pas à dire, il y a là une grande noblesse chez ces héros des temps modernes, qui souvent au péril de leur vie se lancent la tête la première au-delà d’un danger insurmontable.

NA Hong-jin comprend d’ailleurs très bien que son spectateur entend souffrir et vibrer avec son personnage. Sa mise en scène, très découpée et rythmée, reste fidèle à ce principe aussi bien au cœur de l’action (et le film contient quelques morceaux de bravoure sensationnels, à l’image de la première scène de poursuite qu’applaudira la salle toute entière au terme des dix plus grandes minutes de cinéma du Festival), que lors des scènes plus calmes. NA nous plonge au centre de l’action, au plus près des protagonistes, avec un sens de la mise en scène qui rend l’ensemble parfaitement lisible et cohérent. Les multiples points de vue ne font que renforcer l’enfermement du personnage principal dans une intrigue qui se resserre sur lui comme un étau. Avec un sens du rythme probablement inégalé dans le cinéma contemporain, NA est d’une générosité incroyable, et les 2h20 de son film ambitieux passent sans aucun problème, tant il nous aura rarement été donné l’occasion d’autant vibrer à Cannes cette année.

Enfin, le méchant de l’histoire, interprété par le génial KIM Yun-seok, volerait presque la vedette au héros, et résume à lui toute seule la violence et la méchanceté du fond de l’histoire. Dans la veine récente des thrillers coréens (de J’ai rencontré le Diable à Bedevilled), The Murderer est un film sanglant, qui ne lésine pas sur l’hémoglobine sans pour autant tomber dans la gratuité et un esthétisme rougeâtre tapageur. Et mis à part les policiers (qui une de fois plus sont tournés en ridicules), personne ici n’utilise des armes à feu, préférant, à l’ancienne, les haches, les couteaux de cuisine, les tournevis ou même, l’os à moelle. Ce refus de la simplicité caractérise assez bien le cinéma de NA, auteur d’un scénario complexe (un poil brouillon sur la fin), qui mélange donc la chronique sociale comme le mélodrame, avec comme fil rouge sang la répartition savante, toutes les trente minutes, d’une extraordinaire scène d’action qui pose une bonne fois pour toute la Corée comme la meilleure source de grands cinéastes d’action de la planète. Et qui fait de The Murderer le meilleur film vu à Cannes cette année.

Le film sortira le 13 juillet prochain.

Julien Hairault

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"Night and Day" de James Mangold : extra-film d’action

Roy Miller (Tom Cruise), afin d’atteindre rapidement le bad guy se préparant à mettre les voiles, saute depuis un pont longeant le port et se réceptionne sans un épi dans le brushing. Une performance banale pour les héros interprétés par la star planétaire. Sauf que cette fois-ci, il se jette la tête la première sur un abri en bois de pêcheur qu’il pulvérise sans que cela ne l’émeuve particulièrement. Comme si le personnage de fiction et son acteur avaient conscience de leur propre indestructibilité dans cet univers d’images. Un instantané saisissant qui se sera manifesté à plusieurs reprises et sous diverses formes dans l’heure quarante qui aura précédé. De quoi se demander en tout cas si Night and Day de James Mangold, est vraiment une récréation bêtifiante de plus.

Avec son casting glamour quatre étoiles, Tom Cruise et Cameron Diaz reformant leur duo du piteux Vanilla Sky, l’action trépidante et l’humour promis par la bande-annonce, la sortie au cœur de l’été 2010 (28 juillet), la foire marketing qui l’a précédée (avant-première bordelaise en présence des acteurs pour lesquels furent déployés les grands moyens et le tapis rouge), tout prédisposait Night and Day au devenir d’un produit de grande consommation, goûteux et plaisant sur le moment mais vite oublié dès le film suivant ou, pire, l’instant d’après. Une chose est sûre, il n’apparaîtra dans aucun classement rétrospectif de fin d’année. Rien de déshonorant à cette situation, le film est un excellent divertissement et qui, intrinsèquement, vaut bien mieux que les sympathiques Agence tous risques et Expendables : Unité Spéciale. Solide artisan, James Mangold a prouvé d’excellentes manières ses capacités de directeur d’acteur (Copland avec Stallone en flic bedonnant las d’une existence passée à fermer les yeux), de maîtrise d’un récit alambiqué (Identity, thriller à multiples personnalités), de mise en scène de l’action (le western néo-classique 3h10 pour Yuma), ou l’évocation de personnalité légendaire (Walk the Line, le biopic consacré à Johnny Cash), tout en ne sacrifiant jamais la caractérisation de héros archétypaux. Ce que semble avoir oublié les pourtant doués Carnahan (Narc, Mise à prix) et Stallone avec leur revival d’action-men des années 80, comptant sur le spectaculaire et les effets pyrotechniques pour occulter les scories de scripts ineptes. Non pas que le scénario de Night and Day, à plusieurs plumes (généralement pas un gage de grande qualité), soit un parangon d’écriture millimétrée mais les péripéties abracadabrantesques sont habilement compensées par le charisme et l’alchimie du duo de charme et le brouillage constant entre la réalité diégétique du personnage de Cameron Diaz et son envers fictionnel martyrisé par le personnage de Tom Cruise. Autrement dit, la jolie et un peu nunuche June se voit embarquée contre son gré dans les aventures rocambolesques de Roy Miller, luttant d’abord pour s’y soustraire puis pour s’y adapter.
À lire les critiques professionnelles ou amateurs publiées ou mise en ligne au moment de sa sortie, le film de Mangold est considéré comme une plus ou moins bonne comédie d’action renouant avec plus ou moins de panache avec l’association (désormais désuète ?) d’un couple s’entendant comme chien et chat et popularisé par Michael Douglas et Katleen Turner dans À la poursuite du diamant vert (voire sa suite Le Diamant du Nil). Tous s’accordent sur la qualité du divertissement, son humour pétillant et la maîtrise de son macguffin, ce mini générateur d’énergie inépuisable récupéré par Miller et que tout le monde (C.I.A, taupes et gangster ibérique) se dispute. Mais personne ne s’est attardé sur les images problématiques mises en scène, principalement contenues dans le statut iconoclaste de Cruise/Miler.

Tom Cruise est un adepte de l’autodérision – impossible d’oublier l’un de ses meilleurs rôles, le désopilant producteur Les Grossman de Tonnerre sous les tropiques de Ben Stiller, repris lors d’une hilarante prestation aux MTV Movie Awards – une distanciation sans doute calculée pour tenter de faire oublier ses frasques scientologues. Ici, alors qu’il endosse la défroque de l’invincible agent Roy miller, son apparente décontraction dissimule avec peine son instabilité physique (totalement azimuté il passe son temps à bondir d’un côté à l’autre de l’écran en tuant le maximum de méchants) et surtout psychique (est-il raisonnable pour June de croire sa version parano-complotiste où tout le monde lui voudrait du mal ?). Pire, Miller semble incapable de maîtriser quoi que ce soit, du récit aux réactions de June, suscitant un hilarant décalage quand, au milieu de situations impossibles, il persiste à clamer qu’il gère l’affaire, tranquille. Cruise ne se moque pas tant de lui-même que des rôles dans le genre qu’il a pu interpréter par le passé. Au fond, Miller apparaît comme un parfait psychotique, ses réactions disproportionnées (il poursuit June pour la protéger coûte que coûte quitte à menacer exagérément les innocents clients d’un snack, n’hésitant pas à neutraliser un agent de police apeuré en lui tirant dans la jambe, l’assurant, avec un grand sourire, que la balle n’a fait que traverser la chair) donnent ainsi du crédit à ses employeurs affirmant qu’il a littéralement fondu un plomb. Comme si l’Ethan Hunt de Mission : Impossible 2, à force d’exploits invraisemblables, s’était retrouvé dans un état euphorique permanent.
Mais l’autre image qui pose problème, c’est la manière dont Miller va surgir dans le récit pour venir en aide à June. Emmenée par des agents patibulaires, celle-ci tente de prendre le contrôle du véhicule afin de s’échapper et voilà que Miller jaillit du hors-champ, tel un diable de sa boîte, costumé en flic motocycliste, et s’écrase sur le capot de la voiture difficilement maîtrisée par June. Spectaculaire certes, mais l’arrivée manque cruellement de classe. Cela continue, toujours dans la même poursuite, Miller cette fois-ci sur le toit d’une voiture, se préparant à bondir jusqu’à elle mais qui, après avoir sauté, percute le camion venu s’intercaler au même moment. Un traitement purement cartoonesque complètement inhabituel et que l’on retrouvera régulièrement par la suite. La nature increvable du héros incarné par Cruise est ainsi exagérément formalisée et renvoie, toutes proportions gardées, au traitement infligé par McTiernan à son Last Action Hero. Ainsi, à partir de scènes d’action ou d’exposition, a priori archi rebattues, presque des clichés, le film de Mangold va s’amuser avec les codes du film d’action imposant son comportement au héros et comment sa partenaire va les subvertir pour parvenir à s’y intégrer puis s’y imposer.

On l’a vu, Miller est un véritable surhomme évoluant dans un univers où la duplicité est reine et les performances physiques la norme. Qu’il sache piloter tout type d’engin, s’exprimer dans n’importe quel langage, fracasser pléthore d’ennemis et s’en tirer avec quelques blessures superficielles est ici naturellement accepté puisque le film joue avec les motifs de l’action tels que régulièrement mis en scène par Hollywood. Ils sont d’autant mieux admis que les premières séquences présentant Miller sont exemptes de tout second degré, soulignant sa vitesse d’action presque surnaturelle et son implacabilité (il tue tous ses opposants). Une gravité relative puisque contrebalancée par la candide June. Dès lors que ce personnage fantasque est défini, le récit va pouvoir jouissivement dérailler et, alors que nous étions cantonné au point de vue de Miller, nous faire adopter la vision de June, actrice/spectatrice de ce monde dangereux qu’elle n’avait jusqu’à maintenant expérimenté qu’au travers de fictions. La (nous) voici de l’autre côté de l’écran, le récit s’amusant de ce décalage et s’ingéniant à déjouer nos attentes d’en voir un maximum. En effet, incapable d’aider Miller sans provoquer d’explosives catastrophes, ce dernier va régulièrement la neutraliser à l’aide de drogues diverses, de sorte qu’elle (nous) ne suivra l’action que par bribes, son état comateux ne lui (nous) laissant entrevoir que des bouts de film avant son réveil dans des paysages exotiques. Mangold utilise ainsi habilement les ellipses narratives généralement usitées pour combler les déplacements physiques entre différents lieux. Finalement, sa semi-inconscience lui (nous) permettra d’en saisir plus que ce que genre de film nous montre habituellement.
Mais après avoir subi plus que d’avoir véritablement agi, le belle June va reprendre la main. Miller a soulevé le voile qui recouvrait son univers terne et elle est bien décidée à participer, enfin, activement à ce monde excitant.

Deux réalités se font face, celle morne et sans saveur de June la garagiste vivant dans un bled paumé du Midwest où le seul homme d’action potentiel est le gentil flic du coin et celle de Miller où la moindre hôtesse de l’air peut dissimuler l’identité d’un agent de la C.I.A. Le télescopage jubilatoire de ces registres divergents donne tout son intérêt au film. Deux mondes dont le ferment commun est le double personnage de Roy, fils aimé du couple Knight et mort au combat (dont il ne reste de cette existence que des photos souvenirs) et le super agent secret Miller, capable de déjouer les pièges et les situations les plus inextricables. Cette maison familiale, dans laquelle se rend June au cours de son périple, peut être définie comme un entre-deux narratif, à la fois pause dans le programme trépidant du métrage et relance de son action. Un endroit où toute les interrogations de June trouvent une réponse, l’observation du cocon familial et de vieilles photos semblant lui faire prendre conscience de la nature fantasmatique de ce séduisant et mystérieux ange-gardien. Ce dernier statut, Miller l’endosse aussi bien pour la jolie mécano que pour ses parents. Une présence volatile qui influence pourtant concrètement le quotidien de ses géniteurs (les sommes rondelettes octroyées leur permettant d’améliorer l’ordinaire) et de June, et dont l’enjeu sera de parvenir à le matérialiser pour de bon. Voilà donc la belle se livrant à une sorte d’incantation du personnage de fiction en provoquant son enlèvement par les sbires de son ennemi. Miller a toujours débarqué de nulle part dès qu’elle était en danger donc, en toute logique, c’est en retrouvant un terrain (de jeu) explosivogène qu’elle le fera réapparaître pour une dernière corrida.

Certes, Night and Day n’est pas un nouveau classique de l’action redéfinissant ses modes opératoires, sa facture technique se contente d’une efficacité immédiate et Mangold montre moins de personnalité que dans ses précédents films, mais cette agréable surprise ne démérite pas et ne se réduit pas à la dynamique imposée par les interactions de son couple vedette.

Nicolas Zugasti





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À quoi joue M. Night Shyamalan ?

Après la sortie du Dernier maître de l’air, où en est le cinéma de M. Night Shyamalan ? Comme l’a justement souligné Eric Nuevo dans ces colonnes, il pèse sur le dernier film de l’enfant roi du cinéma hollywoodien du début des années 2000, la chape de plomb des grands studios qui privent petit à petit notre génie de ses facultés créatrices. Par exemple, la 3D, « rajoutée » en post-production, n’était sans doute pas prise en compte par l’auteur au commencement de l’entreprise. Pendant que Paramount essayait de gonfler les recettes du film, celui-ci était finalement projeté dans une version stéréoscopique très laide, qui ne met pas en valeur les efforts de mise en scène du cinéaste. Alors qu’il se murmure une suite à ce qui reste pour l’instant le chef-d’œuvre de son auteur, Incassable, Shyamalan semble parti pour s’embourber dans une saga fantastique tirée d’une série animée pour enfants, et clairement destinée à ceux-ci. La rapidité d’exécution des éléments narratifs de ce Dernier maître… laisse perplexe au regard des contes intimistes que constituaient jusqu’ici les films les plus réussis du cinéaste, où jamais plus de trois ou quatre personnages formaient le noyau dur d’une intrigue simple qui s’étalait sur quelques jours, dans le cadre d’une famille (Incassable, Signes), ou d’une communauté (Le Village). L’étalement à venir du récit des suites du Dernier maître… laisse donc apparaître une césure dans l’œuvre de Shyamalan qui se retrouve à gérer une intrigue surnaturelle aux quatre coins du globe. Toujours emprunt de certains thèmes forts (l’enfance, la croyance…) des précédents films du cinéaste, Le Dernier maître… confirme que son auteur est bel et bien sur une pente descendante.

Comme un rituel, Shyamalan avait pris l’habitude d’apparaître dans ses films, dans des rôles secondaires qui ne relevaient pourtant pas de l’anecdote. Ainsi, dans Incassable, fouillé au corps dans les coursives du stade par David Dunn, le personnage interprété par le cinéaste remet en cause les facultés extraordinaires de son personnage principal, qui par le simple contact avec une personne, peut « voir » si celle-ci a commis un crime. Dans le film, Willis pensait que Shy dealait de la drogue, mais l’interpellation ne prouvera rien. Le cinéma de Shyamalan est affaire de croyance, ou du moins l’était. Dans ses meilleurs films, le spectateur remettait toujours en cause, souvent à travers le regard d’un personnage complice (on y reviendra), l’incursion du fantastique dans le contexte réaliste qui porte le film. Dans l’exemple suscité, c’est ainsi le créateur de l’intrigue qui vient remettre en cause les pouvoirs de son héros, et par la même faire balbutier la croyance du spectateur envers les capacités extraordinaires de celui-ci. À l’opposé de cet exemple brillant (on aurait aussi pu citer le cas de Signes, où Shy interprète le rôle de l’homme qui a tué accidentellement la femme du Pasteur joué par Mel Gibson, lui faisant ainsi perdre la foi avant que celle-ci ne revienne avec la présence d’aliens), se trouve ainsi Le Dernier maître..., où Shyamalan n’apparaît pas. Deux ans plus tôt, dans Phénomènes, il fallait avoir l’ouïe fine pour entendre la voix du cinéaste au téléphone, exprimant un « Allô » coupé sèchement par la belle Alma, sa maîtresse en fuite vers la campagne avec son mari, et qui d’un coup rompt avec ce personnage indésirable et parasite qu’ « interprète » Shyamalan. Comme si, au fond, il lui avait été demandé de ne plus apparaître dans ses films, et de mettre un terme à ses pratiques métafilmiques qui consistaient à venir commenter et alimenter le récit de l’intérieur. Pas étonnant alors que Phénomènes ait été une grosse déception pour de nombreux fans, déçus de voir un pitch aussi fascinant réduit en un thriller honnête mais à consommation immédiate, où manquait cruellement la pâte habituelle de son auteur désormais invisible.

Surtout que Phénomènes déçoit aussi sur un plan thématique d’ordinaire majeur dans le cinéma de Shyamalan : l’enfance. La petite fille en fuite avec le couple d’amis de ses parents (Walhberg/Deschanel) paraît muette et insensible à ce qu’il se passe autour d’elle, là où d’habitude, l’enfant tient un rôle primordial dans l’avancée des récits de chaque film du cinéaste, allant même jusqu’à épouser par endroits le regard du spectateur. Dans Incassable, Joseph, le fils de David, pousse ainsi celui-ci à développer ses pouvoirs, comme un coach pousse son poulain à faire toujours mieux (la scène des altères). Personnage démiurgique, Joseph ressemble aux enfants de Mel Gibson dans Signes, qui attendent avec impatience et crainte l’arrivée des extra-terrestres, quand le patriarche, pragmatique, se refuse à y croire. Dans le malaimé mais pourtant indispensable Le Village, c’est Noah (Brody), un enfant dans un corps d’adulte (puisque mentalement déficient), qui permettra aux anciens de continuer leur mensonge après avoir trop voulu jouer (comme un enfant joue avec un jouet) avec les costumes des monstres de la forêt. Auparavant, c’est aux jeunes enfants de la communauté (et donc aussi aux spectateurs du film), que l’on fait croire à la présence des prédateurs, avec ces carcasses d’animaux répandus un peu partout dans le village. Enfin dans La Jeune fille de l’eau, Cleeveland Heep ne doit-il pas écouter tous les soirs l’histoire de ce conte exotique, parfois allongé sur un canapé en mangeant des cookies, comme un gosse qui finit sa journée en se faisant lire une histoire avant de dormir ? Il y a quelque chose de naïf à s’abandonner, comme les enfants s’abandonnent aux histoires qu’on leur raconte, aux fictions de Shyamalan, surtout quand celles-ci dépassent l’entendement en retombant magistralement sur leurs pieds. Mais Le Dernier maître…, pourtant pas avare en jeunes personnages, n’offre aucune complexité de lecture, aucune ambigüité. Difficile ainsi de s’identifier en Katara et Sokka, cette jeune fille et son frère qui suivent les pas de Aang, l’Avatar tant attendu pour faire régner la paix sur la planète entre les différentes nations. Si ce n’est un maigre rebondissement uniquement destiné à nourrir la chair des prochains épisodes (Aang ne maîtrise pas encore tous les éléments), jamais l’on ne peut remettre ici en cause la destinée de cet enfant amené à vaincre tous ses assaillants. Et le pire, c’est que le dénouement est entendu dès la première bobine. Comme si quelque chose s’était cassé, le spectateur n’arrive plus à se laisser aller face à ce film trop enfantin et limpide, quand il régnait encore de l’ombre et de l’inquiétude autrefois.

Dans Le Dernier maître…, il y a toutefois un personnage auquel se raccrocher, et qui laisse apparaître une filiation avec d’autres films du réalisateur. Interprété par Dev Patel (Slumdog Millionaire), le Prince Zuko est l’un des protagonistes les plus sombres et ambivalents que Shyamalan ait mis en scène dans sa carrière. Une lueur d’espoir pour l’avenir de la série, d’autant que le prochain épisode promet de s’occuper plus spécifiquement de son cas. Abandonné par son père qui règne sur la Nation du Feu, Zuko ne peut revenir parmi les siens qu’après avoir capturé l’Avatar. Electron libre dans un film surfant sur un manichéisme primaire (l’eau contre le feu, les blancs contre les noirs, les gentils contre les méchants), ce personnage entier peut susciter à la fois la crainte et l’empathie, tout en étant spectateur de l’affrontement entre les nations rivales (un peu comme l’était Joseph dans Incassable). S’il a toutefois du mal à trouver pour l’instant sa place dans le récit, il n’est pas impossible de voir en lui l’élément perturbateur que Shyamalan a toujours joué dans ses propres films (on en dira pas plus sur les origines indiennes du comédien). Reste à savoir comment se développera l’intrigue (ou pas) autour de ce personnage prometteur qui contraste avec le maigre charisme du trio d’adolescents parti pour sauver le monde. D’autant que Zuko ramène avec lui la question de la filiation parents/enfants, très importante dans les premiers films de l’auteur. Des héros en manque de père de Sixième sens ou du Village, aux parents de substitution de Phénomènes, en passant par les familles en crise d’Incassable ou Signes, il y a toujours eu dans le cinéma de Shyamalan ce besoin de montrer des enfants et des adultes en conflit, pour qui le récit en cours devient quête existentielle. Noyée dans la lutte que se livrent les Nations du Feu et de l’Eau, celle qu’entame Zuko symbolise parfaitement cette idée, puisqu’il ne peut vivre pleinement tant que son père ne l’aura pas réhabilité.

On espère que cet arc narratif sera au cœur du deuxième volet, si deuxième volet il y a. Après avoir commencé à prendre l’eau avec Phénomènes, la carrière de Shyamalan continue sa lente déclinaison vers un univers de plus en plus formaté où les doubles niveaux de lecture se font rares, malgré la persistance de quelques bonnes idées thématiques, et d’une mise en scène souvent inspirée. C’est ainsi, on ne voit plus aujourd’hui comment Shyamalan pourrait refaire surface, à moins d’en revenir à ce qu’il sait faire de mieux : prendre au cœur de l’Amérique quelques personnages luttant contre eux-mêmes pour se dépasser et toucher au fabuleux. Avec, toujours en ligne de mire, un œil porté du côté de la société des adultes, qu’elle soit vue ou non par les enfants. Dans ces trop gros caractères de conte pour gamins, Le Dernier maître… ne devrait être, on l’espère, qu’une pause (la moins longue possible serait le mieux) dans la filmo d’un auteur qui ne peut pas se contenter de si peu. D’ailleurs, n’est-ce pas le credo des précédents films de Shyamalan que de faire naître de l’espoir et du merveilleux à partir d’un quotidien moribond ? S’il n’a pas encore touché le fond, le cinéaste n’a plus d’autre choix désormais que de nous étonner et de nous émerveiller à nouveau.

Julien Hairault



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« Le Dernier maître de l’air » : l’Avatar de Shyamalan

Au départ, il y a une série animée, Avatar : The Last Airbender que M. Night Shyamalan découvre par le biais de ses filles, gouttes d’eau dans l’océan toujours grossissant des fans, et qui s’étend comme une traînée de poudre dans plus de 120 pays. Quand il décide de se lancer dans une adaptation pour le grand écran, il interroge les deux créateurs de la série, Michael Dante DiMartino et Bryan Konietzko, sur cette mythologie dense et complexe, forte de plus de trente heures d’animation. Car il faut imaginer un Shyamalan confronté à quantité de difficultés majeures, dont la principale pourrait se résumer aux formulations suivantes : comment diable acter le passage concret au monde du merveilleux, jusque là toujours effleuré dans ses films ? Comment passer d’un cinéma axé sur un fantastique langoureux et discret à une œuvre de fantaisie narrative et formelle – et sans donner l’impression de profiter d’un budget cyclopéen et de moyens sans précédents pour donner cours à un simple délire visuel, à la façon de Robert Rodriguez avec ses Spy Kids ?

De prime abord, Le Dernier maître de l’air ne ressemble en rien à un film de Shyamalan ; on serait même tenté de penser que le génial réalisateur de Sixième sens a laissé, pour un temps, ses ambitions cinématographiques de côté, se donnant le temps d’une pause dans sa carrière pour expérimenter l’énorme machine de production hollywoodienne. Qu’on en juge par le scénario, d’une déroutante simplicité : sur une Terre de fantaisie, le monde est divisé en quatre nations qui possèdent chacune leur élément – Eau, Terre, Air, Feu. Parmi la population, certains êtres particulièrement doués peuvent maîtriser l’élément qui est propre à leur nation – et lui seulement. Une seule personne, sur toute la planète, peut maîtriser à la fois les quatre éléments : l’Avatar est sensé apporter au monde son équilibre nécessaire. Mais voilà : l’Avatar a disparu depuis 100 ans, et la nation du Feu profite de cette absence pour imposer sa domination sur les autres…
Adapter une série animée à succès ? Pourquoi pas, cela fait toujours bien dans un CV, surtout après une succession d’échecs publics (relatifs). Mais il y a comme une bizarre inadéquation entre le réalisateur et ce sujet trivial, en regard de ses précédents films. Le fait que ce long-métrage soit présenté en 3-D participe de cette sensation que Shyamalan s’est surtout vendu aux studios : n’est-ce pas la technique à la mode pour attirer les foules dans les salles ? Ajoutons que l’univers de la série animée ainsi que le marketing visuel du film (affiches multiples, bandes-annonces bourrées de scènes de bataille) destine plutôt ce long-métrage à un public enfantin ; celui-ci ne s’est d’ailleurs pas trompé, considérant le nombre d’enfants présents à la projection-presse à laquelle j’assistai.

Pourtant, et de manière inexplicable en regard de son intrigue faiblarde et de son style esthétique plus proche de la saga Narnia que du chef-d’œuvre Incassable, Le Dernier maître de l’air parvient à s’installer sur l’écran à l’aide d’une mise en scène qui crée immédiatement un lien tacite entre ses personnages et le spectateur (ne nous y trompons pas, toutefois : cela n’est pas dû à la 3-D). Une fois ce lien tendu, difficile de le briser, même lorsque le scénario déploie ses facilité (une quête jalonnée en quatre épisodes, dont celui-ci est le premier, signalé par l’incipit « Livre I ») et que les dialogues soulignent leur propre candeur. Tout ça semble un peu idiot ? Peu importe. Et c’est précisément ce « peu importe » qui compte. Dès lors que l’on assume certaines scories dans l’ensemble, il n’empêche que le film se caractérise par sa grande beauté esthétique – particulièrement dans les phases de combat – et une fantaisie tout à fait plaisante, satisfaisante au sens cathartique du terme. Familièrement, on pourrait dire que l’on passe un excellent moment. L’image se réclame des grandes fresques du cinéma fantaisiste récent (on doit au directeur de la photographie, Andrew Lesnie, d’avoir travaillé sur la trilogie du Seigneur des anneaux, King Kong et Lovely Bones, où Peter Jackson mettait en scène des univers merveilleux ou proches du merveilleux) et les chorégraphies des batailles mélangent quantité de styles de combat différents (pour les amateurs : Baguazhang, Tai Chi, Hung Ga et Kung Fu Shaolin).

Puis, en fin de projection, le doute s’installe : et si, finalement, Le Dernier maître de l’air s’avérait assez proche de l’univers de son réalisateur ? Certes, je le disais, Shyamalan franchit ici le pont qui le séparait du merveilleux, lui qui se concentrait autrefois sur cette frontière ambiguë trahie par des apparitions discutables, projections inconscientes des névroses sociales (Signes, La Jeune fille de l’eau, Phénomènes). En bref : quand Shyamalan s’interrogeait auparavant sur l’aptitude de l’esprit humain à vouloir croire, il a désormais accosté sur l’autre rive, face à un continent inédit à explorer. Mais le principe tutélaire de son scénario reste identique : relater une histoire basée sur des modifications subtiles de la réalité quotidienne et étudier l’idiosyncrasie d’un groupe de protagonistes – en observant leurs rapports sensibles avec l’environnement qui les entoure (les comédiens, comme toujours chez Shyamalan, comptent en effet moins que l’intrigue qu’ils sont censés mettre en valeur). Ajoutons-y un goût répété pour les héros projetés dans une quête existentielle et humaine qui les dépasse, et qu’ils n’acceptent qu’à contrecœur ; un message écologiste explicite qui s’appuie sur la défense des quatre éléments naturels, sources de vie pour les habitants de la planète ; et le jeu sur le décodage des signes visuels (les marques de l’Avatar comme les dessins sur les boîtes de céréales dans La Jeune fille de l’eau) ; et l’on comprendra que, contre toute attente, oui, Le Dernier maître de l’air, en sus d’être plaisant malgré ses défauts, ressemble bien à son protéiforme auteur.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 28 juillet 2010



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