"The Crash" de Dante Lam


Depuis 1998 et son électrisant Beast Cops, Dante Lam s’est quelque peu fourvoyé dans des œuvres au mieux passables si l’on prête un œil indulgent à The Twin Effects ou Snipers (au moins les séquences d’action apportent-elles leurs lots de satisfaction à défaut d’être transcendantes). Celui que l’on pouvait un temps considérer comme un fer de lance du renouveau de l’actionner made in HK hors du landernau de la Milkyway de Johnnie To n’a jamais vraiment confirmé son potentiel. Du moins jusqu’à ce qu’en 2011 The Insider (chroniqué dans le DVD Park n°7) vienne redorer son blason avec un polar hargneux où un ex-taulard (Nicolas Tse) tentait de s’affranchir du milieu du gangstérisme duquel il est issu ainsi que d’un policier (Nick Cheung) un brin manipulateur l’utilisant comme nouvel indic. Si la narration pêchait par une certaine outrance dramatique, la tension progressive se développait autant par le biais de séquences à l’action brutale que plus intimistes où les liens entre les différents protagonistes se révélaient et se raffermissaient de manière inattendue. Une structure reprise de The Crash qui bien que disponible en DVD depuis le 04 avril 2012 chez Wildside est chronologiquement antérieur à The Insider. Une étrangeté de l’exploitation et de la distribution puisque The Beast Stalker (titre initial non conservé) avait tourné dans de multiples festivals, notamment celui de Beaune en 2009, récoltant quelques récompenses mais surtout des avis positifs. Un accueil mérité, même si là encore, tout n’est pas parfait, The Crash parvenant à surprendre malgré des situations rebattues par ailleurs. Surtout, Dante Lam développe une ambiance et s’appuie sur un traitement renvoyant (voire préparant) à The Insider, faisant de ce dernier un intriguant complément à ce faux diptyque. Et pas seulement parce que leurs interprètes principaux en viennent à presque échanger leurs rôles d’un film à l’autre : Nick Cheung interprète ici un bad guy salement amoché physiquement (cicatrices sur le visage, œil droit devenu aveugle suite à une blessure qui a également irrémédiablement endommagé l’œil gauche) et Nicolas Tse joue ici un flic intègre particulièrement méticuleux acceptant mal l’approximation de ses hommes.

Ce policier perfectionniste va être rudement mis à mal lorsqu’au cours d’une course poursuite se concluant par un impressionnant accident de la route (sur lequel le titre français se focalise justement) il va flinguer malencontreusement une petite fille. Voulant stopper la fuite des bandits s’étant emparé, après le choc de tôles froissées, de la voiture d’une femme s’étant garée sur le bas côté, il tire à plusieurs reprises dans leur direction, atteignant le coffre où était enfermée ladite fillette. Ce carambolage formellement ébouriffant s’avère également le point de fuites de lignes narratives s’appuyant sur des coïncidences improbables flirtant avec le ridicule. La jeune femme dont la fille a été accidentellement tuée est justement l’avocate chargée d’instruire l’accusation du gangster pourchassé, sa deuxième fille est la jumelle de la défunte et elle va se lier avec le flic traumatisé alors en convalescence. Ce dernier s’impliquera particulièrement lorsque pour faire pression sur la mère, elle sera enlevée par le personnage de Nick Cheung. Partant à priori sur les traces d’une histoire balisée de rédemption, The Crash va articuler son récit autour de la solitude et l’isolement de ses trois principaux protagonistes et peu à peu imprégner son histoire d’une touchante mélancolie (après avoir dangereusement taquiné un pathos larmoyant). Le crash s’imposera ainsi comme la séquence fondatrice de leurs transformations respectives et lorsque le réalisateur y reviendra par trois fois à l’aide de flashbacks, se sera pour révéler une nouvelle facette des liens les unissant.

Le personnage du kidnappeur est le plus réussi car difficilement cernable au premier abord. L’économie de mots et de mouvements dont il fait preuve rendent opaques ses profondes motivations et sentiments. Un homme hiératique qui dégage un puissant sentiment de malaise (et non, ce n’est pas une question de délit de faciès !) mais qui peut faire preuve dans la même séquence d’une déstabilisante compassion. En tous cas, il est très déterminé, que ce soit dans l’accomplissement sans fioritures et sans état d’âme (l’ordre de couper un bras à la fillette ne le fait même pas tressauter) de sa mission ou les soins quotidiens prodigués à sa femme paralysée en position allongée sur un lit médicalisé. Et son handicap, la vision de son œil valide se détériore, n’est pas un obstacle insurmontable bien qu’il mette en danger sa compagne (comment reconnaître la bonne couleur de médicament à donner lorsque l’on ne voit plus qu’en noir et blanc ?) comme lui-même (comment gérer un champ de vision drastiquement réduit dans les affrontements avec le flic ?).
Outre l’incroyable présence de Nick Cheung dont les apparitions font toutes froid dans le dos, The Crash vaut largement le détour pour ses séquences d’actions, Lam gérant habilement un filmage en caméra portée. Alors que l’on aurait pu craindre un salmigondis de plans à l’enchaînement incompréhensibles, la réalisation nous plonge au cœur des poursuites (à pied ou en véhicules) haletantes dans les rues hongkongaises et les corps à corps rapprochés et rapides sont suffisamment lisibles et distinguables sans avoir besoin d’en passer par la touche pause de la télécommande. Faisant preuve d’un jusqu’au boutisme confinant presque au nihilisme (le sort final de la petite fille est à ce titre emblématique d’une indécision retorse), The Crash pourra dans le même temps décevoir par certaines relations ampoulées presque gnan-gnan. Mais son rythme soutenu et sa réalisation nerveuse, s’ils n’en font certes pas un classique du genre, sont suffisamment réjouissants pour que l’on s’intéresse de nouveau d’un peu plus près à la carrière de Lam.

Nicolas Zugasti

The Crash de Dante Lam est distribué par Wildside et disponible en DVD depuis le 04 avril 2012



"Hindenburg : l’ultime odyssée" de Philipp Kadelbach

Le 6 mai 1937, au terme d’une traversée de l’Atlantique sans encombres, le dirigeable Hindenburg prend feu. En quelques minutes, ce joyau des airs, fierté et emblème de la nouvelle Allemagne Nazie, disparaît dans les flammes, provocant la mort de 35 personnes sur les 97 qu’il transportait, voyageurs et membres d’équipage.

Le traumatisme causé par la perte de ce géant, politique pour le IIIeme Reich qui en avait fait une vitrine, autant que sociale par l’impact qu’eurent les images capturées sur place par les agences d’actualités, ont fait entrer la petite histoire dans la grande. Le Hindenburg marquera l’inconscient collectif mondial, précipitera la disparition des zeppelins, remplacés par les avions de ligne qui s’écraseront de temps à autre, encore aujourd’hui, sans que cela ne remette en cause leur exploitation.
Déjà abordée en 1975, en pleine période du film catastrophe, par Robert Wise (The Hindenburg, avec George C.Scott), la catastrophe est revisitée en 2011 par un téléfilm de luxe produit par la chaine RTL qui nous arrive aujourd’hui en dvd et Bluray.

Alors que l’Allemagne négocie âprement la levée de l’embargo qui l’empêche d’acheter aux Etats-Unis des matières premières essentielles, notamment l’hélium qui permettrait aux engins de la compagnie zeppelin de ne plus voler à l’hydrogène, plus dangereux, l’ingénieur Kröger apprend qu’une bombe a été introduite à bord du Hindenburg. Il embarque à bord du vaisseau, bien décidé à prévenir la catastrophe et par là même, sauver la jeune Jennifer dont il est tombé amoureux et dont le père, un richissime homme d’affaire américain, semble en savoir long sur le complot.

Sur un canevas classique, maint fois éprouvé, ce nouvel Hindenburg déroule son histoire avec une certaine efficacité, sans génie mais avec un vrai savoir faire et se laisse suivre agréablement.
Un budget conséquent de 10 millions d’euros est mis au service d’une reconstitution historique de qualité, qui n’est pas sans rappeler le travail de la télévision britannique sur les adaptations de ses classiques littéraires, le point fort de ces 2×90 minutes, encore que la coupe de cheveux du héros, qui faisait à l’époque Führer, ne se révèle à la longue agaçante.
Les scénaristes s’amusent avec les faits et les interrogations historiques (la thèse de l’attentat fut longtemps envisagée par les commissions d’enquête et d’ailleurs retenue par le film de Wise comme cause de la catastrophe), tressant un écheveau de lignes narratives dans lequel ils finissent malheureusement par se perdre, certaines histoires n’étant pas vraiment bouclées, ou de façon trop brusque. De même, l’oeuvre peine à s’achever, un dernier rebondissement vite expédié rallongeant inutilement une oeuvre qui aurait sans doute gagné à être un peu plus ramassée.

Il n’empêche que malgré ces défauts, cet Hindenburg ambitieux se laisse regarder sans déplaisir et que la copie proposée rend honneur au travail de reconstitution. Gros point noir toutefois, pourquoi ne présenter au spectateur que la version française et faire l’impasse sur la piste originale ? Sur un Blu-ray vendu au prix fort, c’est inexcusable.

Julien Taillard

Hindenburg : l’ultime odyssée est disponible à la vente, en DVD et Bluray, depuis le 1er février 2012

Bande-annonce :



LE TOP 10 DE L’ANNÉE 2011 PAR LA RÉDACTION DE VERSUS

En couverture de notre numéro 21 paru en début d’année, Black Swan, de Darren Aronofsky, remporte largement le titre de meilleur film de l’année 2011 décerné par les rédacteurs et contributeurs de Versus. Une domination sans partage et méritée pour ce très grand film, qui rend enfin justice au grand talent de son réalisateur, troisième de notre classement il y a deux ans avec The Wrestler. Derrière, ça se bouscule pour les places d’honneur. "L’aspect novateur et l’avancée technique" que présuppose Les Aventures de Tintin (dixit Eric Nuevo) suffisent au film de Steven Spielberg pour se retrouver sur le podium, en compagnie, heureux hasard, de l’hommage de J.J. Abrams au cinéma de tonton Steven (Super 8). Suivent la "prétentieuse" (dixit Stéphane Ledien) Palme d’Or (The Tree of Life) et le Prix de la mise en scène (Drive) du dernier Festival de Cannes, ainsi qu’une triplette asiatique (Detective Dee, J’ai rencontré le diable, The Murderer) qui souligne une fois de plus tout l’intérêt que Versus porte au grand Tsui Hark, et aux joyaux du cinéma coréen. Notons enfin la présence, en dixième position, du coup de cœur du rédac’ chef Stéphane Ledien, le très beau Incendies (chroniqué dans notre DVD Park n° 7) du Canadien Denis Villeneuve. Côté absences notables, signalons qu’une fois n’est pas coutume, Clint Eastwood (Au-delà) passe à la trappe, de même que Martin Scorsese dont le pourtant magnifique Hugo Cabret échoue aux portes du Top10 en compagnie de The Artist, premier film français cité par la rédaction.

Julien Hairault

TOP 10 DE LA RÉDACTION

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
3. SUPER 8 de J.J. Abrams
4. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
5. DRIVE de Nicolas Winding Refn
6. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. THE MURDERER de NA Hong-jin
9. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
10. INCENDIES de Denis Villeneuve


Tops des rédacteurs

Julien Hairault

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. BLACK SWAN de Darren Aronofksy
3. LA GROTTE DES RÊVES PERDUS de Werner Herzog
4. HUGO CABRET de Martin Scorsese
5. HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti
6. PATER d’Alain Cavalier
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. INCENDIES de Denis Villeneuve
9. RESTLESS de Gus Van Sant
10. L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller

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Stéphane Ledien

1. INCENDIES de Denis Villeneuve
2. BLACK SWAN de Darren Aronofsky (en fait vu en 2010, car le film est sorti fin 2010 au Québec)
3. MINUIT À PARIS de Woody Allen
4. DRIVE (titre au Québec : SANG-FROID) de Nicolas Winding Refn
5. THE ARTIST (titre au Québec : L’ARTISTE) de Michel Hazanavicius
6. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
7. SUNFLOWER HOUR de Aaron Houston
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. MONSIEUR LAZHAR de Philippe Falardeau
10. LIMITLESS (titre au Québec : Sans Limites) de Neil Burger

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Fabien Le Duigou

1. BLACK SWAN de Darren Aronovsky
2. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
3. TRUE GRIT de Ethan et Joel Coen
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
6. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
7. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
8. THE MURDERER de Hong-jin Na
9. INSIDIOUS de James Wan
10. ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS de Hiromasa Yonebayashi

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Eric Nuevo

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. THE ARTIST de Michel Hazanavicius
3. DRIVE de Nicolas Winding Refn
4. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
5. SUPER 8 de J.J. Abrams
6. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
7. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
8. RESTLESS de Gus Van Sant
9. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
10. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper & INCENDIES de Denis Villeneuve

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Philippe Sartorelli

1. SUPER 8 de J.J. Abrams
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. SUCKER PUNCH de Zack Snyder
4. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
5. HUGO CABRET de Martin Scorsese
6. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
7. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
8. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
9. MISSION : IMPOSSIBLE, PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird
10. INSIDIOUS de James Wan

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Fabrice Simon

1. THE MURDERER de NA Hong-Jin
2. SUPER 8 de J.J. Abrams
3. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
4. UNE SÉPARATION de Asghar Farhadi
5. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
6. INCENDIES de Denis Villeneuve
7. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
8. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
9. FIGHTER de David O. Russell
10. DRIVE de Nicolas Winding Refn

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Julien Taillard

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. SOURCE CODE de Duncan Jones
3. BLOOD ISLAND de Jang Cheol-soo
4. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
5. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
6. VERY BAD TRIP 2 de de Todd Phillips
7. LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper
8. SUPER 8 de J.J. Abrams
9. X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn
10. DESTINATION FINALE 5 de Steven Quale

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Nicolas Zugasti

1. DETECTIVE DEE de Tsui Hark
2. HAPPY FEET 2 de George Miller
3. LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg
4. CARNAGE de Roman Polanski
5. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
6. TRIANGLE de Christopher Smith (inédit DVD)
7. J’AI RENCONTRÉ LE DIABLE de Kim Jee-woon
8. BLACK DEATH de Christopher Smith (inédit DVD)
9. RARE EXPORTS de Jalmari Helander
10. THE WARD de John Carpenter (inédit DVD)

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Tops des contributeurs

Hendy Bicaise

1. COMMENT SAVOIR de James L. Brooks
2. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
3. JE VEUX SEULEMENT QUE VOUS M’AIMIEZ de Rainer Werner Fassbinder
4. DRIVE de Nicolas Winding Refn
5. THE FUTURE de Miranda July
6. 127 HEURES de Danny Boyle
7. LA DERNIERE PISTE de Kelly Reichardt
8. L’APOLLONIDE – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello
9. LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar
10. MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird

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Nicolas Domenech

1. BLACK SWAN de Darren Aronofsky
2. DRIVE de Nicolas Winding Refn
3. THE TREE OF LIFE de Terrence Malick
4. LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES de Rupert Wyatt
5. POLISSE de Maïwenn
6. SUPER 8 de J.J. Abrams
7. FIGHTER de David O. Russell
8. 127 HEURES de Danny Boyle
9. LA COULEUR DES SENTIMENTS de Tate Taylor
10. COWBOYS & ENVAHISSEURS de Jon Favreau & LE DISCOURS D’UN ROI de Tom Hooper

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Pierre Gaffié

1. MELANCHOLIA de Lars Von Trier
Suivi de :
SI TU MEURS, JE TE TUE de Hiner Saleem
BLUE VALENTINE de Derek Cianfrance
DONOMA de Djinn Carrénard
THE FUTURE de Miranda July
LES CHEMINS DE LA MÉMOIRE de José-Luis Penfuerte
LAST NIGHT de Massy Tadjedin
POUPOUPIDOU de Gérald Hustache-Mathieu
RABBIT HOLE de John Cameron Mitchell
L’ÉTRANGÈRE de Feo Aladag



Un documentaire athlétique : "Mighty Jerome" de Charles Officer

Risqué voire acrobatique dans une perspective d’exploitation grand public, le documentaire sportif est un genre qu’on appréhende inconsciemment avec moins de profondeur dramatique et d’exigence narrative que les métrages axés sur des sujets de société. Appelons cela "a priori", mais entre Les Yeux dans les bleus et La Fin de la pauvreté, par exemple, il y a un fossé d’intérêt induit par la nature même du propos, d’un côté l’équipe de France de football de la fin des années 90 (donc à une période de gloire pour les joueurs concernés ; mais à part ça…), de l’autre un film moins médiatisé mais concerné et attaché à démontrer, dans un réquisitoire antilibéral, les mécanismes d’une répartition des richesses aussi biaisée qu’injuste. On sait lequel mérite davantage de reconnaissance, en tout bien tout honneur critique et subjectif.
Sorti dans les salles québécoises ce mois-ci, Mighty Jerome vient prouver à quel point l’exercice du "docu" consacré à une figure du sport peut pourtant se révéler stylisé et passionnant, justement parce qu’il englobe aspects socio-culturels – et même politiques – et portrait à hauteur d’homme. Réalisé par le Canadien d’origine jamaïcaine Charles Officer, par ailleurs ancien joueur de hockey aux États-Unis et désormais acteur et auteur acclamé (son Nurse.Fighter.Boy en 2008 avait été nominé aux Genie Awards – les oscars canadiens), Mighty Jerome raconte l’histoire de celui qui fut un temps le coureur le plus rapide du monde pendant les années 60, l’athlète noir canadien Harry Winston Jerome. Composé de témoignages certes émus mais surtout techniquement pointus et politiquement significatifs de l’époque abordée (c’est là l’une des forces du film) d’anciens chroniqueurs sportifs, de journalistes, d’entraîneurs, de membres de l’entourage et de la famille du coureur, le film de Charles Officer adopte d’emblée une formalisation soignée, titrages et photographie ciselés dans un noir et blanc de toute beauté. Un choix de "couleur" qui ne s’avère évidemment pas innocent à propos d’un sportif qui fut victime de racisme dans un pays qu’on avoue moins connaître que son voisin du dessous pour ses aspects ségrégationnistes réels (voir ces manchettes de journaux locaux de l’époque insultant Jerome, le traitant de "nègre" et parlant de le renvoyer "d’où il vient" suite à ses performances en baisse). De l’enfance du sprinter dans la province de Saskatchewan (des premières images bucoliques, humbles) à ses études à l’université d’Oregon aux États-Unis, le parcours sportif, social, amoureux de Harry Jerome se construit à l’écran par souvenirs (tous ceux qui l’ont connu, aimé, approché, en relatent la petite et la grande histoire) et reconstitutions interposés (petite enfance et épisodes de sa vie de couple interprétés par des comédiens silencieux dans des remises en scène expressives). Les entretiens que le film parsème dans sa narration adoptent de plus un point de vue toujours en mouvement (légers travellings pendant le discours de chacun des intéressés, zooms efficaces, petites cassures et vacillements du montage pour dynamiser le récit), un parti pris qui permet d’éviter l’aspect statique des interventions parlées – et du portrait en général – tout en étant raccord avec l’idée d’un film sur un coureur, donc véritable concept en mouvement (l’allusion s’arrête là car il ne s’agit pas pour autant "d’aller vite", ni dans le montage, ni dans le filmage de l’ensemble). Aux scènes de "fiction" soignées recomposant les grandes lignes de sa relation avec sa compagne blanche (une liaison troublée par le racisme populaire – ces regards hostiles que leur jettent les consommateurs du café où ils prennent une pause en amoureux – et la désapprobation de l’institution universitaire) répondent des images d’archives plus brutes, où résonnent les grandes questions politiques de l’époque : le mouvement (on y revient, cette fois-ci au sens symbolique) noir étatsunien, la libéralisation générale, le développement de la société de consommation et, en filigrane (petite maille d’une toile de fond), l’avènement du sport business (voir cette séquence, drôle, où l’ancien coach de Jerome raconte comment il a refusé d’investir avec l’athlète dans une compagnie fabricante de chaussures de sport en Oregon : Nike !). C’est dans cette question de l’émancipation et de l’activisme noir américain, que le film explore – mais avec sérénité, sans obligation de militantisme forcené de la part de son réalisateur lui-même noir – sa propre dimension humaine et résonne avec impact sociologique, historique. Ainsi jaillissent les images, incontournables, des athlètes Tommie Smith et John Carlos, dressant fièrement leur poing ganté de noir sur le podium (ils arrivèrent respectivement premier et troisième de la course) du deux-cent mètres aux Jeux olympiques de Mexico en 1968 (jeux au cours desquels Jerome termina pour sa part septième au 100 m). En écho à ces revendications, Officer montre (et l’entourage de Jerome raconte) l’engagement moins démonstratif du champion, qui ne voulait pas débattre de la question en public (archives d’une émission de l’époque où un coureur et ami blanc de Jerome défendait plus âprement les revendications de la communauté noire que le coureur lui-même) mais n’avait pas hésité, en signe de contestation "passive" et d’affirmation subtile, à porter son t-shirt "Oregon" à l’envers, transformant ainsi l’inscription en "Nogero", évocation sensible et troublante du terme "négro". Ce sont là les vignettes les plus marquantes du métrage, le temps fort émotionnel s’inscrivant, lui, dans le témoignage de sa fille, qui raconte comment son père la détournait avec tendresse de toute idée de performance en course de vitesse, en lui offrant tour à tour une paire de skis de fond, une raquette de tennis, etc. Une drôlerie qui nous rapproche encore plus d’un "personnage" que l’on perçoit modeste, juste mais déterminé.

Cette détermination, plus encore qu’à travers l’affirmation ethnique, s’exprime chez Harry Jerome dans le combat qu’il mena après la déchirure musculaire qui le blessa gravement à la jambe lors des jeux du Commonwealth de Perth en 1962. Face aux affirmations de docteurs soutenant qu’il ne pourrait plus jamais courir, Jerome redoubla d’efforts, de musculation réparatrice et de rééducation sportive pour revenir sur le devant de la scène et se maintenir à un niveau international jusqu’à la fin des années soixante. Celui qui réalisa le record du monde du 100 yards en 1961 (et améliora son propre record en 62 puis 66) ne s’imposa pas seulement à son heure de gloire comme l’homme le plus rapide du monde, mais aussi comme le sportif le plus prompt à défier le déterminisme de la petite histoire de l’athlétisme. Quand il s’attarde avec le même brio formel et sans surcharge émotionnelle sur la perte de vitesse du champion, Officer accentue le parti pris de son documentaire, éclairage artistique d’une légende accessible, chronique avec classe d’une victoire même dans l’adversité et la défaite.
Comme les performances tantôt constantes (3e au cent mètre et 4e au deux-cent mètres, aux JO de Tokyo en 1964 ; 1er au cent mètres des Jeux du Commonwealth en 1966 à Kingston, 1er au cent mètres aux Jeux panaméricains de Winnipeg en 1967), tantôt affaiblies (sa 7e place aux JO de Mexico) du coureur, Mighty Jerome sait maintenir un niveau d’intérêt élevé pour le spectateur, même s’il accuse quelques bas (quelques témoignages sympathiques mais anodins concernant la vie de Jerome ou ses écarts extraconjuguaux, d’ailleurs formulés avec élégance par son ex-femme) après de nombreux hauts cinématographiques. Les rediffusions des exploits sportifs de l’époque sont grisants, même pour qui s’intéresse peu à l’athlétisme, sans compter le contexte historique et le focus impliqué sur les faits de société des années soixante et soixante-dix, forcément passionnants.
L’histoire que raconte Officer s’achève ensuite brutalement, un cut puis fond noir où résonne la voix chargée de tendresse de la vieille mère du sportif. À l’image de la disparition de Harry Jerome survenue bien trop tôt en 1982 (il mourut d’une rupture d’anévrisme), la course que décrit le métrage se termine abruptement au terme d’une narration qui aura évité l’écueil du concept dramatique d’ascension puis de chute. Une belle façon de rendre hommage au coureur que l’image flamboyante du film ressuscite littéralement ; célébration qui prolonge la présence de Jerome dans le Canada’s Walk of Fame, cette allée des célébrités canadiennes caractérisée par une série d’étoiles visibles sur le sol de King Street Ouest à Toronto, elle-même écho à Hollywood Boulevard. Une histoire cinématographique, définitivement.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 06 mai 2011 au Québec

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"Destination Finale 4" de David R. Ellis

Affiche du film

Toute mort, dans la diégèse de la saga Destination Finale, repose sur un enchevêtrement d’éléments qui mènera au décès spectaculaire, effroyable et inéluctable du personnage. Ces quelques scènes essentielles se font toujours désirer, un peu comme les combats d’un film de Bruce Lee. Malheureusement, puisque l’on nous ressert l’exact même canevas depuis 2001, difficile de rendre passionnants les intermèdes qui séparent ces morceaux de bravoure escomptés… Le second épisode fit un choix crucial, celui de concentrer son énergie sur la mécanique fatale : presque aucune intrigue, mais un plaisir inouï à chaque mise à mort. L’inventivité formelle de David R. Ellis apporta considérablement à la réussite de l’excellent Destination Finale 2. Mais c’est plus encore cette vacuité narrative qui rendit l’expérience si viscérale, si intense. Pour l’épisode de trop, celui qui n’a plus rien à raconter et qui cherchera seulement à en mettre plein la vue avec la 3D… c’est donc sans surprise que les producteurs firent de nouveau appel à cette fine équipe.

Le scénariste Eric Bress fait donc son job à moitié, et c’est très bien comme ça. Pour preuve, lorsque l’épilogue ménage un coup de théâtre, celui-ci ne repose sur aucun élément tangible disposé auparavant. Quant au début, il est bâclé (l’accident initial ne vaut rien par rapport à celui de l’autoroute de l’opus 2) et la fin, encore plus. Une scène finale qui a au moins le mérite d’être honnête sur le manque de substance affichée des auteurs : des squelettes, translucides de surcroît, se font briser en mille alors que seule l’hémoglobine garde sa consistance et sa couleur à l’image. Des personnages vides et du sang : la recette gagnante du film est symbolisée par cette image terminale. Mais, entre temps, alors ? Entre temps, quelques sursauts vous feront dire que le paiement pour la location des lunettes n’a pas été aussi justifié depuis longtemps. Il était triste de constater que le passage en 3D le plus réussi de Là-haut était la pub Haribo diffusée juste avant le film. Cette fois-ci, on en a pour son argent !

Coupable d’une inspiration aléatoire, on reprochera toutefois à Eric Bress de s’être abaissé – et c’est une première ! – à une mort-gag expéditive (l’un des « condamnés » meurt de façon abrupte sans que le film n’ait fait monter la sauce comme à l’accoutumée), et aussi de nous refaire le coup de la fausse piste. Dans Destination Finale 2, un gamin s’extirpait in extremis d’un piège terrifiant où l’électrocution et / ou l’étouffement l’attendait à chaque seconde, pour finalement mourir écrabouillé par une plaque de verre alors qu’il cherchait à faire s’envoler des pigeons (oui je sais, c’est génial…). Ici, rebelote : un personnage meurt d’une façon absurde alors que David Ellis s’était évertué à faire monter une pression illusoire (liquide sur le sol, ventilo coupe-tête désolidarisé, etc.). Même quand ils tournent à vide comme ici, ces passages sont toujours efficaces, tétanisants surtout, et quel plaisir de les voir encore rehaussés par les effets du relief. Le spectateur passe chaque séquence à se cacher les yeux. Du bon, donc, mais que du déjà-vu ? Tut-tut. Il y a du neuf dans DF4 : gain de temps et maximisation de la terreur, Ellis met en scène une double-mort en montage parallèle. Un suspense monstre, en apnée (littéralement !), pour la séquence la plus captivante de l’ensemble. Autre nouveauté : la « mort » mise en abyme, lors de la séquence finale. Sans trop en dévoiler, le passage évoque étrangement le grand final d’Inglourious Basterds. Comme Tarantino, ce qu’aime Ellis, c’est exploser les bordures de ses cadres. Alors quand il filme une explosion, il ne faut pas venir se plaindre si l’on sort de la salle avec quelques cheveux cramés…

Hendy Bicaise

> Sortie en salles le 26 août 2009


Final Destination 4 (3D) – TRAILER VO

[> Site Officiel.]





"Rachel se marie" de Jonathan Demme

affiche du film

Réalisateur sous-estimé perdu dans les compromissions d’une "yes-man attitude" déconnectée de toute cohérence artistique et thématique (à moins qu’il ne s’agisse de changements de registre à tout vent), Jonathan Demme (dont les meilleurs faits d’armes datent de bien avant Le Silence des agneaux, s’il vous plaît, par pitié !), promeut avec Rachel se marie et dans une Hollywood en proie au bigger than competitor majors, le retour à un cinéma concocté entre amis et en famille, sans pour autant sombrer dans l’austérité formelle. Le concept de "petit comité" revêt ici toute son importance puisque partant de ce postulat logistique, Demme subordonne son sujet à l’expression intimiste de ses univers et personnages reclus dans une maison familiale le temps de célébrer, en fanfare mais non sans douleurs enfouies non plus, les noces de l’aînée de la famille, Rachel (Rosemary DeWitt). Ce qui ne serait qu’un métrage autiste / nombriliste de plus tourné et tournant en vase-clos dans notre Hexagone si prolixe s’agissant de cinématographie dépressive ou névrosée, confine ici au chaos troublant de l’individualité bouleversée, au bouillonnement sensoriel des émotions captées dans l’instant tremblant et incertain, des vies que frôle et restitue sans artifices ni surjeu la caméra de Demme sur un scénario aussi juste que brillant signé Jenny Lumet -"fille de", oui, mais très douée et sans affectation népotique aucune.

Pour raconter l’histoire de Kym la cadette (Anne Hathaway, officieusement madame Hendy Bicaise à la ville) sortie de cure de désintoxication – mais nullement guérie de son mal-être – qui déboule pour le mariage de sa sœur le cœur chargé de comptes affectifs à régler – y compris et surtout avec elle-même-, Jenny Lumet a puisé dans ses propres souvenirs d’enfance et de fêtes familiales, notamment dans les événements les plus cocasses (un concours de remplissage de lave-vaisselle auquel participa son père Sidney !). Demme, quant à lui, joua de toutes ses connexions dans le milieu musical et théâtral pour orchestrer sans répétition ou si peu cette grande manifestation spontanée de l’âme humaine à la fois en liesse et en proie au désespoir. Ces mélanges d’humanité et de vécu en parfaite osmose formelle happent le spectateur, ainsi projeté au centre des enjeux et des discussions, invité d’honneur d’un événement qu’il redoute de voir terni par les non-dits.

À l’heure ou télé réalité putassière et cinéma d’ôteur misanthrope (Ulrich Seidel…) pervertissent toute idée d’expression émotionnelle, la caméra de Demme se meut miraculeusement entre les tourments des uns et le bonheur des autres, parfois les mêmes personnes d’ailleurs. Le réalisateur ne traque pas par exemple les sanglots ni la compassion excessive du père qui ne veut accuser personne mais souffre aujourd’hui encore de la perte de son fils ; il ne s’immisce pas non plus dans le jardin secret de cette mère (Debra Winger) divorcée, barricadée dans sa bourgeoisie et rétive à toute assumation de son irresponsabilité parentale… Quel que soit le lieu, quel que soit le cercle (ouvert ou fermé) de discussion de ses personnages, Demme ne les poursuit pas de ses assiduités dramaturgiques ; dans ce portrait d’une famille qui se brise et se recolle à chaque instant via des gestes anodins provoqués par une mise en scène naturaliste, impressionniste, pousse-au-crèvecœur et caméra à l’épaule, le réalisateur éprouve la sensibilité de ses comédiens et les fait s’exprimer librement quitte à les faire dévier de leur ligne scénaristique (à bout de nerfs dans une discussion polémique – statutaire quant à la considération que lui témoigne chacun -, Kym / Hathaway harangue un musicien qu’elle ne supporte plus d’entendre jouer ; musicien pourtant chargé par le cinéaste d’égréner ses mélodies "en arrière-plan", sans discontinuer). C’est dans ce mélange de retenue irrégulière et d’explosions sensitives brutales, sentimentales, loin de toute manipulation malhonnête du spectateur (nous ne sommes pas dans Dancer in the dark de Lars Von Trier), et à mille lieux aussi de la grosse machinerie lacrymale (ouf, on en a fini avec l’emphase kleenex de Philadelphia !), que Rachel se marie s’incarne, se pose, s’immisce dans votre vie. Rachel se marie, c’est un cadre de mise en scène imprévisible et insaisissable autant que peut l’être la sensibilité exacerbée d’un humain vivant l’un des plus beaux, ou des plus douloureux, moments de son existence. Pour une fois le champ du spectacle composé d’une main tremblante ne porte pas seulement les séquelles d’un "cinéma-vérité" post-Cloverfield mais devient aussi celui de l’émotion vraie, pure, dépouillée. Il ne reste à la fin même plus les os sous la peau : juste l’âme déchirée.

Stéphane Ledien

> Sortie le 15 avril 2009




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