“Un Parisien au pays des pingouins” de Stéphane Ledien

Cet ouvrage aux formes plurielles, aux récits brefs et chaotiques – volontairement chaotiques – peut être abordé comme le brouillon de ces polars que l’auteur nous proposera bientôt : le combat d’un homme contre un ennemi naturel, la Némésis du changement. Le cadre du pitch rappelle les romans policiers venus du Nord de l’Europe, avec neige omniprésente, froid pénétrant et contraste avec la chaleur ambivalente de l’humain. Le narrateur pourrait avoir été extrait d’un livre de Donald Westlake : ironique, sujet au bon mot mais déterminé à mener sa mission à bien. Le titre promet un mystère par opposition : le parisianisme est-il une appartenance nationale problématique en regard de la Belle province québécoise ? Peut-on être pingouin en Amérique du Nord comme on est Parisien (donc animal, forcément) dans l’Hexagone ? Au final, il en est de ce livre comme de ceux-là : on a envie de l’ouvrir collé à sa cheminée, un soir de grande tempête, un breuvage fumant non loin de là. Manquerait plus que la pipe au bec pour conclure le tableau.

Avec beaucoup d’humour et de malice, et une pointe de morale, Stéphane Ledien relate son acclimatation progressive au Québec, son pays d’adoption, pour lequel il a lâchement abandonné ses camarades de Versus. La logique voudrait que l’on se vengeât de lui en pourrissant son ouvrage par tous les angles, idéalement pour le convaincre de revenir s’installer en France. Mais il suffit de tourner quelques dizaines de pages de son recueil de récits pour comprendre que l’auteur, par la voix d’un narrateur qui est à la fois lui-même et un autre, est doublement tombé amoureux dans la Belle Province – d’une femme et d’un paysage, d’un esprit et d’un décor. Sûr que la région parisienne a du mal à tenir la comparaison. Les fameux pingouins du Canada – fantasmés, en vérité, par les amis de l’expatrié dès qu’ils entendent parler de ces lointaines et froides contrées – valent bien mieux que les ours du métro parisien (ils grognent et mettent des coups de patte pour se défendre) et les requins sortis des écoles de commerce (ils pensent que le secret de l’existence réside dans la meilleure manière de pourrir la vie des autres). Dans ce vaste zoo qu’est le monde, il faut bien choisir son écosystème.

Stéphane nous raconte comment il a pleinement adopté le sien, laissant de côté les bons aspects de la vie française – la multiplicité des fromages et l’interminable logorrhée du frenchie désireux de débattre – tout en se débarrassant avec plaisir des plus mauvais – les « jackie » de banlieue et la tendance à se plaindre de tout, tout le temps, toujours. A le lire, on a parfois la sensation que le Québec est un lieu plus simple, mais au bon sens du terme : où l’on se bat moins contre des moulins pour profiter plus, et mieux, de ce que nous donne la vie. Don Quichotte revenant à la lecture de ses romans de chevalerie. Rencontres, concerts, balades près du Saint-Laurent… Même la consommation de vin semble atteindre au paroxysme de l’essentiel lorsque, sur une étiquette de bouteille, on peut lire : « Se boit avec tout type de plat ». Il y a, dans la manière de vivre d’un Français, une complexité – pour ne pas dire une préciosité – dont on ne peut prendre conscience que lorsqu’elle est montrée de l’extérieur. Il y a, dans la façon d’être d’un Québécois, un naturel et une bonté qui reflètent avec grâce la splendeur ingénue des paysages. Territoire vaste et libre, esprits affranchis.

Si l’on peut être déçu de ne pas trouver ici de narration véritable, avec début, milieu et fin, avec suspense et vilain et rebondissement de dernière minute, si l’on peut regretter que la brièveté des récits encourage l’auteur à chercher parfois avec ostentation le « bon mot » qui conclue un paragraphe sur une note nécessairement humoristique, il n’empêche que Un parisien au pays des pingouins raconte vraiment quelque chose. Ce roman caché, c’est un récit sur le langage et le pouvoir du langage, l’histoire tumultueuse et tourmentée des mots et des phrases, un duel perpétuel entre le français de France et le français de là-bas, identique et différent tout à la fois. L’échange confine parfois à la casuistique : appliquer le sens théorique d’un mot ou d’une expression à une réalité tangible, par exemple lorsqu’il s’agit d’adapter son habillement et ses appellations nouvelles à la roideur effective du froid canadien – mitaines, tuque, foulard. L’idée devient fait, le langage se fait substance. En cela, l’ouvrage serait presque un guide destiné non seulement aux futurs transfuges mais également à tous les poètes du paysage, à ceux qui usent des termes pour matérialiser la beauté d’un environnement.

C’est ce qu’il faut retenir du livre de Stéphane Ledien, et pas seulement parce qu’il est notre collaborateur versusien (car le cinéma en est quasiment absent) : il est moins recueil que guide, moins roman que traité sur le langage, moins chronique qu’exploration poétique d’un paysage. Derrière la badinerie manifeste de certains paragraphes, derrière la légèreté assumée de quelque propos pointe la souplesse et la précision du regard de l’écrivain en quête d’un monde nouveau à observer, au-dedans comme au dehors de lui-même. Chacun de ses micro-récits donne à entrevoir un microcosme amené à se développer, chacune de ses phrases laisse émerger la promesse d’un écrivain déjà sûr de lui. En somme, le Parisien au pays des pingouins prouve en un tour de main qu’il n’est certes pas manchot.

Eric Nuevo

Un Parisien au pays des pingouins, Montréal, Lévesque éditeur, 168p.



La Belle et la Bête : « De rouille et d’os » de Jacques Audiard.

Présenté en sélection officielle.

Au bout de quelques projections, une constatation s’impose : le début du 65ème festival de Cannes est placé sous le signe de l’Amour. Amour impossible avec un (mauvais) film égyptien, Après la bataille. Amour précoce et amour impossible pour la très belle œuvre de Wes Anderson, Moonrise Kingdom, projeté en ouverture. Amour onéreux et inassouvi dans le troublant long-métrage du misanthrope Ulrich Seidl, Paradise… Liebe. Enfin, amour improbable, bancal, mais toujours crédible, dans le magnifique De rouille et d’os de Jacques Audiard. Le film narre l’histoire d’amour entre Stéphanie, une dresseuse d’orques (Marion Cotillard), victime d’un accident qui la prive de l’usage de ses jambes, et Ali, père fauché d’un petit garçon (Matthias Schoenaerts, révélé par le magnifique polar belge Bullhead) venu s’installer chez sa sœur dans le Sud de la France, à Nice, à quelques longueurs de la Croisette. Deux êtres brisés, magnifiques perdants de la vie que le destin va réunir pour en faire des combattants, l`un au sens propre, puisqu’il va s`imposer dans le combat clandestin, et l’autre au sens figuré, bravant tous les obstacles pour retrouver une vie normale après le terrible accident.

Dès Regarde les hommes tomber, cela apparaissait comme une évidence : un cinéaste ambitieux et doué était né. Supériorité de l’actorat sur la narration, réalisation sans effet de manche et détournement des codes du cinéma de genre (le polar notamment) sont les critères qui, au premier coup d’œil, permettent d’identifier le cinéma du réalisateur parisien. Parfaitement dirigés, les acteurs des films d’Audiard semblent souvent à la limite de l’improvisation, évoluant dans des scènes filmées caméra à l’épaule, en gros plan, qui donnent un aspect bricolé aux images pourtant parfaitement maîtrisées. Si l’on excepte Un héros très discret, récompensé à Cannes du Prix du scénario en 1996, le cinéma d’Audiard est surtout un cinéma policier sombre et réaliste. Et sans le rôle d’Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres (2001), son cinéma serait exclusivement à dominante masculine. Mais pour sa troisième participation en compétition après Un prophète (Grand Prix du jury en 2009), Jacques Audiard innove en s’aventurant pour la première fois dans le registre du mélodrame.

A bien regarder sa filmographie, on voit ce qui a inspiré Audiard dans cette adaptation d’un recueil de nouvelles de Craig Davidson, au titre éponyme : la volonté forte de dresser le portrait d’un monde froid et individualiste, à l’intérieur duquel les destins d’individus simples sont modifiés et magnifiés par le drame et les accidents, Ali et Stéphanie rejoignant alors les personnages interprétés par Jean Yanne dans Regarde les hommes tomber, de Matthieu Kassovitz dans Un héros très discret ou de Tahar Rahim dans Un prophète. Histoire d’amour peu banale, légèrement bancale par instant, De rouille et d’os est une œuvre forte et d’une incroyable densité, où le langage des corps meurtris, sublimé par le jeu des deux comédiens principaux, prime sur la parole. Une œuvre impressionnante qui confirme, s’il en était besoin, la dimension prise par celui que l’on peut considérer comme le meilleur cinéaste français en activité.

Fabrice Simon



“Cloclo” de Florent-Emilio Siri : L’ombre de la lumière


Contre toute attente, le biopic Cloclo a bien plus à voir avec la maestria d’Ali de Michael Mann, Aviator de Scorsese ou Coco Chanel et Igor Stravinski de Jan Kounen qu’avec les quelconques Ray de Taylor Hackford, La Môme d’Olivier Dahan ou Coco avant Chanel d’Anne Fontaine (passons, oublions même, le Podium de Yann Moix). Pourtant, l’annonce de la mise en chantier d’un film sur Claude François ne suscitait que l’indifférence, au pire la crainte d’une hagiographie désuète et illustrative de ce monument de ringardise kitsch. Mais le fait que cela soit Florent-Emilio Siri à la barre éveilla l’intérêt et titilla la curiosité des cinéphiles avertis. Cependant, un tel choix pour son cinquième film ne laissait pas d’interloquer tant nous sommes très éloignés de son univers habituel riche en action et confrontations généralement assez violentes, que ce soit dans le milieu des mineurs en grève d’Une minute de silence (où la violence s’égrène sur un mode plus social et structurel de par la mature des personnages), le film de siège avec Nid de guêpes (formidable relecture-hommage à l’Assaut de Big John Carpenter), le polar explosif avec Otage ou l’évocation d’un pan de l’Histoire française, la guerre d’Algérie avec L’Ennemi intime. Non seulement Cloclo est un régal de construction scénaristique, de précision du découpage et surtout de mise en scène virtuose et élégante mais le film s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Siri, de par les correspondances thématiques et de certains motifs. Une intégration dont l’absence n’amoindrirait en rien les qualités esthétiques et narratives et le plaisir prit à sa vision mais qui en accroît la richesse. A chaque film, Siri franchit un palier supplémentaire dans son art ce qui en fait de très loin le meilleur réalisateur français. Son intérêt pour le cinéma américain est évident et transparaît avec force mais ne saurait être réduit à une simple entreprise de duplication. Le classicisme hollywoodien dont il se réclame, il nourrit son cinéma pour mieux se l’approprier et servir ses intérêts. Avec ce film, il se rapproche un peu plus de la maîtrise de John McTiernan. Oui, carrément. Un rapprochement aucunement hasardeux ou abusif car comme le paria américain, le français façonne un cinéma sensitif où l’émotion, la compréhension et l’implication proviennent avant tout des images et de leur agencement, de leur association. McT a l’habitude de dire que les dialogues ne sont qu’un bruit de fond, ce qui compte c’est la musicalité des séquences. C’est éminemment le cas ici et pas seulement parce que le film est rythmé par les chansons de l’artiste. Bien que traitant de nombreux évènements de la vie personnelle de Claude François, et de fait multipliant les séquences et les ellipses, Siri démontre une fluidité, une limpidité incroyable, parvenant toujours à relier les plans, les temporalités de manière harmonieuse grâce à des raccords aussi disparates que discrets et pourtant prégnants tels des images, des sons, de la musique, une phrase de dialogue ou des mouvements de caméra. A ce titre, le raccord opéré au moment de sa mort est sans doute les plus marquant : alors qu’un flash blanc figure l’électrocution, l’image suivante est une nappe déployée à contre jour par la mère de Claude sur une table. Reliant ainsi dans un même élan cet instant dramatique à la personne pour qui cet homme représentait tant.
Si l’on compare Siri à McTiernan, c’est parce que les deux ont tendance à être catalogués comme d’habiles faiseurs d’actioner pétaradants sans véritable âme alors que ces esthètes ne perdent jamais de vue leur public, n’aimant rien moins que parfaire le cinéma populaire dans lequel ils œuvrent. Pour leurs partitions, ces cinéastes utilisent toutes leurs palettes techniques pour raconter au mieux leur histoire. L’esbroufe n’y a pas sa place.

Cœurs musicaux
Populaire, c’est également le statut acquis par Claude François ? Quelquesoit l’appréciation que l’on a de ses chansons, il n’en reste pas moins qu’elles font partie de la culture populaire, reconnaissables et fredonnables par tous, même trente ans après sa mort. Outre cette particularité, ce qui a attiré Siri pour un tel film est que finalement, Claude François est un vrai personnage de cinéma, un homme aux multiples facettes qui a littéralement mis sa vie en chansons. C’est particulièrement flagrant dans les choix opérés par Siri et son scénariste Julien Rappeneau de ne pas respecter foncièrement la chronologie de ses tubes afin de coller au plus près avec sa vie, avec leur vision du personnage (par exemple, Cette année là est antérieure à Belles, belles, belles), chacun de ses plus célèbres tubes illustrant, mettant en perspective les moments qu’il vient de vivre. Un procédé qui pourrait apparaître exagérément sur-signifiant, comme un grossier coup de stabilo mais qui s’avère plus habile et complexe qu’au premier abord. Ainsi, la chanson « Le mal aimé » composée au moment de ses ennuis fiscaux, de sa mésentente avec Isabelle, la mère de ses deux fils, le concerne bien sûr au premier chef mais est tout aussi bien assimilable au sort de Marc, ce deuxième enfant resté longtemps caché, pire pratiquement absorbé par l’ombre du premier, Cloclo junior dit Coco. Le moment où il interprète cette chanson sur un plateau télé débute par un plan de Cloclo assis sur un tabouret au milieu de la scène et tout en poursuivant le même mouvement de caméra enchaîne sur Isabelle venant border ses enfants, les paroles entendues sur les images de la mère embrassant la tête blonde de Marc résonnant alors différemment. Et puis, il y a bien entendu LA chanson de Claude François « Comme d’habitude », pivot de sa vie intime et artistique et donc du film. Là aussi, Siri associe des images différentes aux quatre interprétations de cette chanson (dans sa version originale ou la reprise de Sinatra), donnant des tonalités différentes à ces séquences et jouer avec les émotions procurées (déchirement, désespérance, froideur, accomplissement, amour…). Et pour bien signifier l’importance de ce titre, le compositeur Alexandre Desplat créé une ritournelle s’inscrivant dans « Comme d’habitude ».

Le travail de cet autre fidèle de Siri en particulier et du son en général sur le film dans son ensemble sont à saluer (profitons en pour louer la superbe photo de Giovanni Fiore Coltellacci, autre proche de la famille « Siri » en termes cinématographique). Comme les images de Siri, la musique de Desplat s’efface derrière l’histoire à raconter tout en s’immisçant subrepticement pour produire du sens. Le thème entendu lors de l’enfance « dorée » en Egypte lorsque le père de famille rejoint sa demeure (son domaine, même) est reproduit lors de la scène où Claude François présente à sa mère et sa sœur les aménagements envisagés sur la propriété défraîchie dont il vient de faire l’acquisition et qui deviendra à terme Le Moulin, la nouvelle résidence familiale. Ces quelques notes induiront alors la volonté de Cloclo de recréer un univers familial perdu où planerait la présence de ce père déjà absent finalement, même avant sa disparition. Plus que le faste dont la famille a été dépossédée lors de l’annexion du Canal de Suez par l’Egypte, il s’agit d’invoquer une ambiance familiale non pas idéale mais où il était encore possible de trouver une certaine harmonie, même soumise aux diktats du paternel. Un thème musical que l’on ré-entendra en toute fin de métrage dans le rêve/souvenir post-mortem montrant la réunion au père dans cette enfance égyptienne, bouclant ainsi la boucle.
Quant au son, soulignons entre autres le magistral passage extra et intra diégétique lors du plan-séquence de la réception au Moulin. Tandis que la caméra s’aventure, à la suite d’Isabelle, parmi les convives, on entend « Le Lundi au soleil ». On pense alors qu’il s’agit une fois encore de l’utilisation d’une chanson aux fins d’illustration et de rythme, or, alors que Claude François pénètre dans la maison, le son nous en parvient désormais amoindri, étouffé par les murs de la bâtisse. Ainsi, cette chanson était jouée à l’intérieur de la fiction. Mais génie de la mise en scène de Siri, du fait que cette scène amène à la révélation de la présence de Marc le second fils dissimulé au cœur de la maison Cloclo, et que ce dernier se rend seul à l’intérieur pour rejoindre l’étage aménagé en salle de jeux (ludiques mais aussi sur les apparences), on peut interpréter cette atténuation sonore dès le seuil de la porte franchi comme la pénétration dans l’espace mental de Claude François. Une interprétation symbolique et métaphorique rendue possible par ce jeu entre images et son, la ressemblance de Marc et Claude François au même âge et la relation compliquée (tordue même) au père.

Au nom du père
Outre l’irrespect nécessaire de la chronologie, Siri et Rappeneau ont réussi un formidable travail d’adaptation, rejetant une exhaustivité de toute façon impossible à respecter, pour se concentrer sur le drame de ce personnage haut en couleurs qui à travers sa renommée publique recherchait avant tout la reconnaissance de son père. Une volonté à jamais inassouvie puisqu’il est mort avant que son fils ne commence à avoir du succès. La volonté d’acquérir le pardon, le respect, la fierté, l’amour de ce patriarche, Claude François l’exsude de tout son être et sans l’appuyer outre mesure, Siri parvient à la formaliser subtilement de sorte que même sans l’évoquer ou le montrer, la présence du père se fait insistante, presque permanente. Ce sont d’abord bien sûr les deux figures paternelles de substitutions que représentent le patron de patron de la maison de disques Phillips (chez qui il tape l’incruste de manière assez drôle, revenant toujours à la charge armé d’une boîte de délicieux chocolats) et le producteur célèbre Paul Lederman (Benoît Magimel, fidèle de Siri, dont l’interprétation et le grimage sont à la limite du grotesque mais fonctionnent dans l’ensemble plutôt bien). Comme on l’a vu plus haut, le travail sur la musique, le rappel de quelques mesures associées au père en invoque le souvenir. Il transparaît ainsi de la mise en scène de Siri qu’à travers son art, Claude François tente pratiquement en permanence de renouer une relation, la communication interrompue avec son père ? Ce qui est très fort, est que ce n’est pas flagrant à chaque détour de scène, il s’agit plutôt d’une humeur, d’une sensation. Et pour la rendre palpable, Siri dissémine parcimonieusement et à intervalles réguliers un dialogue, une image, une référence discrète y renvoyant. Pour le chanteur (le réalisateur), chaque détail compte. Quand il s’emporte contre son jardinier n’ayant pas respecté ses directives précises pour l’emplacement de fleurs, il crie à Isabelle tentant de relativiser l’importance accordée à ce détail que « Dieu est dans les détails ! ». Mais il aurait tout aussi bien pu dire « Mon père » à la place tant il semble se référer en permanence au regard désapprobateur de son géniteur. Comme si sa maniaquerie était un moyen de conjurer cette absence pesante. Claude François en vient d’ailleurs à reproduire et accentuer les manières du père. Comme lui s’apprêtait, une fois rentré à son foyer, en se parfumant notamment, pour parfaire son apparence avant d’aller saluer sa femme conversant avec des amies puis ses enfants, Cloclo fait de même au début de la séquence « Bellinda ». Il se parfume de la même manière tout en démultipliant les gestes. A travers les façons d’agir, de se comporter de Claude François, on devine celles de son père. Et le seul moment où le chanteur est montré apaisé, enfin réconcilié avec lui-même et le souvenir imposant de son père (sa statue du commandeur ?), c’est lors de la fabuleuse séquence onirique débutant par la réception d’un enregistrement de « My Way » de Franck Sinatra. The Voice a repris sa chanson, lui le chanteur français insignifiant ? Une séquence dont les images s’accorderont à la perfection avec le rythme de la chanson, allant crescendo dans les émotions ressenties par Claude François et qui se reportent sur les spectateurs réceptifs.

Bio épique
Il convient alors de souligner un peu plus significativement les merveilles de la réalisation, le talent de Siri, qui livre toute une flopée de séquences mémorables dont le premier mérite est de transcender le kitsch des costumes à paillettes et l’énergie scénique de Claude François, transformant le statisme de la réalisation télévisuelle d’époque et les sautillements du chanteur pour faire de ses prestations de grands moments de dynamisme. Toute la scénographie est soumise à ses mouvements de danse, le découpage variant les plans (moyens, en contre-plongée, d’ensemble, isolé, etc.) pour imprimer un rythme effréné. Et à mesure que Cloclo absorbe tout ce qu’il voit (le concert de Johnny, celui d’Otis Redding) et entend, la mise en scène intègre cette évolution du personnage en étant alors plus élaborée.
Autre exploit, le film parvient à retranscrire avec une grande authenticité les différentes ambiances associées aux années cinquante, soixante et soixante-dix, trois décennies traversées par l’ouragan blond. Ce souci de contextualisation, on le retrouve dans tous les autres films de Siri et se voit ici porté à son paroxysme. Un regain de crédibilité rendu possible grâce au casting – Jérémie Renier dans le rôle titre en tête (à la fois d’une ressemblance troublante et préservant sa singularité pour livrer son interprétation du personnage) et une mention spéciale aux grappes de jolies filles représentant les groupies de la star, toutes plus belles les unes que les autres, celles mises en avant rivalisant alors de beauté mais surtout de charisme – et à la manière de façonner la réalité du film en mêlant dans un même montage images d’archives et fictives pour l’occasion « maquillées » comme celles d’époque, ce qui contribue à parfaire l’illusion (on peut ainsi mettre en exergue une affiche de concert montrant Claude François dans une célèbre pose ici prise par l’acteur). Surtout, Cloclo, de par sa mise en scène est avant tout un film de cinéma. Le terme biopic employé par beaucoup pour définir la catégorie d’appartenance du film de Siri apparaît même terriblement réducteur quand il conviendrait de parler plutôt de bio épique tant la réalisation imprime une ampleur aux images, entre les mouvements de foule et l’élargissement du cadre dans les même proportions des scènes où Claude François se produit.

La virtuosité dont le réalisateur fait preuve à chaque instant et plus particulièrement à travers de superbes plan-séquences est loin d’être vaine ou tapageuse comme certains ont pu le déplorer. Soumis au rythme soutenu imposé par le chanteur dans sa vie quotidienne comme sur scène (le film épouse la même cadence pour traduire une sorte d’urgence, une agitation qui semble être le seul remède trouvé par Cloclo pour conjurer un mauvais sort qu’il craint menaçant à chaque instant), ces plan-séquences, par leur relative durée, permettent de formaliser des plages de repos où le spectateur peut reprendre son souffle. Siri en profite alors pour montrer l’envers du décor et révéler quelques côtés peu aimables de Claude François. Le jour où il trouve l’inspiration pour composer ce qui deviendra « Comme d’habitude » coïncide avec la première visite d’Isabelle au Moulin, future mère de ses deux fils mais à ce moment jeune et jolie jeune fille qu’il tente de conquérir. Mal à l’aise dans ce milieu aussi étranger à sa condition de simple danseuse d’arrière-plan, elle s’en va mais Claude François la poursuit de ses avances, la submergeant de fleurs (son salon est saturé de bouquets de roses) et l’appelle au téléphone. Une forme de harcèlement (à ce titre, on bascule imperceptiblement dans le registre de l’angoisse et pire lorsque la pauvre Isabelle est prise en tenaille, menacée par les sonneries stridentes et oppressantes du téléphone et de la porte d’entrée) qui se concrétise par une violence inédite jusque là. Le plan-séquence débute lorsqu’Isabelle, stressée, sort de chez elle pour monter dans sa voiture et manque de défaillir à la vue de Cloclo l’attendant au volant de la sienne, plein phare pour attirer son attention. Nous sommes alors aux côtés du chanteur, la caméra littéralement à la place du passager, regardant avec effarement le chanteur suivre la voiture d’Isabelle, puis la percuter pour lui faire quitter la route et terminer sa course sur le trottoir. Contre toute attente, cela se termine par les deux s’embrassant au milieu de la chaussée tandis que la chanson vedette, qui avait commencé à retentir en début de séquence, résonne de plus belle. Ainsi, le réalisateur nous donne à voir toute l’ambivalence du personnage, aimant avec fougue et passion mais capable de réactions disproportionnées si tant est que l’on se refuse à lui. On en avait eu un aperçu lorsqu’une France Gall éplorée se couche devant sa porte mais cela restait une domination psychologique. Là, nous sommes passés dans un versant plus actif. L’angoisse ressentie par Isabelle et partagée par le spectateur se mue même en peur tant la mise en scène accentue les effets, Siri opérant alors dans ce court moment dans le registre de la terreur. Il s’agit d’un biopic mais le réalisateur n’oublie pas qu’il s’agit d’une fiction et qu’il dispose d’outils permettant de jouer avec les émotions en passant d’un genre à l’autre selon les séquences et ce qu’il veut exprimer.

Le registre de l’horreur ou du moins du fantastique sera encore accentué lors du plan-séquence où la caméra suit les pas d’Isabelle passant parmi les invités d’une énième réception donnée au Moulin car il en conclura le mouvement, tel une ponctuation en forme de point d’exclamation. L’élégant mouvement d’appareil, qui, tour à tour, suivra la trace de l’hôte de maison puis semblera la chercher (l’attendre ?) en prenant du recul lorsqu’elle disparaîtra momentanément du cadre, aura comme point d’orgue la révélation de la présence du deuxième fils caché, celui-ci étant filmé comme une apparition spectrale. Épiant à la fenêtre de l’étage, il est cadré légèrement en contre-plongée et seule sa tignasse blonde le distingue de l’ombre. Soit une image renvoyant immanquablement aux films de fantômes espagnols ou anglais. Plus que ce qui est caché, ce plan-séquence cette fois-ci permet de révéler le refoulé (la scène qui suit voyant Claude François rejoindre Marc dans les tréfonds de la demeure en souligne cette interprétation de par l’effet d’exploration psychanalytique instauré par la réalisation, comme écrit plus haut).
Cet aspect purement fantastique, tous les films de Siri le cultive ave plus ou moins d’emphase (les agresseurs informes et sans visages de Nid de guêpes, la transformation voire la transmutation du troisième preneur d’otages dans Otage) et même le convoque car se sont quasiment des huis-clos (la mine et la condition sociale des mineurs d’Une minute de silence, l’entrepôt de Nid de guêpes, la maison d’Otage, le petit groupe commandé par Magimel dans L’Ennemi intime vit en vase clos et malgré l’apparente ouverture (très fordienne) de l’espace paraît écrasé, emprisonné par ces grandioses paysages rocailleux). On peut même dire que dans les films de Siri, il s’agit pour ses héros de se confronter aux fantômes du passé ou de leur passé (la confrontation finale de Willis face aux commanditaires dans Otage est la plus éloquente et emblématique).
Il en va de même pour Cloclo, le chanteur se mesurant sans cesse au fantôme de son père et son enfance déchue tout comme il est prisonnier des contingences, celles du vedettariat (incarnées par Lederman lui rappelant constamment qu’il ne peut se contenter de jouir du succès présent et sans relâche chercher à innover sous peine d’être dépassé, pire oublié) et la masse du public avide de le toucher, de le caresser, l’embrasser et l’absorber. Voir la superbe scène où il se jette dans la foule bordant la scène et semble s’y noyer. A plusieurs reprises, on ressent ce désir de s’abandonner complètement, de ne plus s’appartenir, de se dissoudre dans la mer humaine à ses pieds (ce qui renvoie à cette image de lui enfant regardant passer au bord du ponton ce cargo, promesse d’un ailleurs à défricher). Soit la fin de l’Ego.

Enfant du soleil
Cet égo qu’il aura pourtant nourri, développé pour façonner la vedette qu’il est. C’est une manière de neutraliser l’envie de s’abandonner complètement à son public hystérique constituant son horizon. Comme le montre la conclusion de cet autre plan-séquence le voyant quitter son appartement, grimper en voiture, conduire le long d’une route bordée de groupes pour atteindre quelques centaines de mètres plus loin sa maison de disque où l’attend d’autres filles : dans le rétroviseur se reflète les fans courant après lui tandis que le cadre du pare-brise est saturé lui aussi de belles pépées.
Et comme le début de séquence le montre, il est maintenant en représentation constante. Le montage dévoile des plans parcellaires où ses mains s’affairent pour se parfumer, se coiffer, s’apprêter comme avant un concert sauf qu’un plan d’ensemble révèle qu’il est en train de se préparer pour sortir de chez lui et aller au travail. D’ailleurs, toute la séquence rythmée par la chanson « Bellinda » montre la confection de cette chanson et de tout le barnum l’accompagnant, des mémos laissés sur dictaphone aux répétitions de la chorégraphie en passant par le choix de l’image qui l’illustrera pour finir par des plans de la prestation en plateau télé : en deux temps, trois mouvements, c’est emballé.
Tous les héros de Siri, finalement, ne recherchent qu’une chose, c’est parvenir à leur manière, à s’élever, à se libérer de leurs conditions d’existences imposées ou qu’ils ont sciemment embrassées. Chacun sa méthode, chacun son chemin. Celui de Claude François (his way) passe par une constante mise en scène de sa personne (son faux malaise, la révélation tardive au public de l’existence de son deuxième fils, …). Dès lors, la chanson « Comme d’habitude » et sa reprise par Sinatra, « My Way », entre d’autant plus puissamment en résonnance avec ce qui Siri donne à voir. His way, c’est comme il le dit à Isabelle lors de sa première venue au Moulin, « 50% le coeur et 50% la tête ». Suivre son inspiration, ses envies, tout en tenant compte de ce que les autres attendent. Être le centre d’attention de tous, tout en se laissant griser par cette adoration.

Claude François est un astre autour duquel son entourage gravite. Une source lumineuse, un soleil. C’est particulièrement remarquable lorsque au cours de la séquence où il écoute l’arrangement de sa chanson par The Voice, on le montre s’ébrouer au ralenti puis se placer au centre du cadre sous les yeux admiratifs des assistants en passant par les clodettes. Ceci, juste avant que le rideau ne se lève et qu’un grand éclat de lumière n’enveloppe tout. Cette symbolique du soleil est ainsi associée de diverses manières au chanteur et toujours parcimonieusement, sans forcer le trait. Il est originaire d’Egypte, dont le Dieu du soleil dans l’antiquité était Râ, la diseuse de bonne aventure énonce à sa mère qu’elle voit le nom de son futur fils écrit en lettres de feu, sa chevelure blonde et étincelante au soleil ou sous les feux des projecteurs, les lettres couleurs flammes de son nom lorsqu’il se produit à l’Olympia, les reflets des strass et paillettes… Le soleil, symbole de création, de puissance, d’éternité. Autant que la reconnaissance, l’acceptation de son père, Claude François recherche cette éternité apaisante. Et la correspondance visuelle entre les reflets des paillettes et ceux de la lumière mordorée sur les flots de la méditerranée (en début et fin de métrage, dans un parfait encadrement) en traduit l’acuité et la volonté. Et renvoie à ce que Rimbaud dans son poème L’Eternité écrit dans ses derniers vers :
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Le film peut alors se conclure sur cette image figée d’un Claude François pas encore Cloclo ou ne l’étant plus mais où il est cet enfant regardant le chemin accompli ou restant à parcourir. Un retour à l’origine en somme, comme l’Ouroboros, ce serpent se mordant la queue et symbole du cycle de la vie et de la mort, soit de renaissance.
Siri en y mettant énormément de lui-même et plus encore de son talent est parvenu à rendre émouvant ce personnage foncièrement antipathique. Sa quête impossible d’absolu le rachetant puisqu’il s’y perd pour mieux se retrouver.

Nicolas Zugasti



« Titanic 3D » de James Cameron : la place du passager


En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.

Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.

Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)

On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous  faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.

Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.

Nicolas Zugasti



“L’évadée” d’Arthur Ripley : Rêve ou réalité ?

Je revois ce cartoon de Tex Avery qui se passe au fond des océans, dans lequel un curieux poisson à deux têtes ne cesse de traverser l’écran en s’excusant : “Où puis-je trouver M. Ripley ?” Les cinéphiles attentifs, ceux qui étaient titillés par les déclarations de Tavernier et Coursodon, se demandaient quand ils verraient enfin, sur la jaquette des DVD serrés compulsivement sur leur cœur, apparaître le nom d’Arthur Ripley. C’est à peine s’ils pouvaient se mettre sous la dent Thunder Road avec Mitchum père et fils ou les courts-métrages hilarants de W.C. Fields (Le barbier, Le pharmacien). Et quelque Langdon dont Ripley a été le féroce scénariste d’histoires sexuellement déviantes.

C’est donc avec une curiosité certaine qu’on peut se jeter à présent sur The Chase (L’évadée) que Ripley réalise en 1946 pour Seymour Nebenzal, producteur en Allemagne de M le maudit et du Testament du Dr Mabuse de Lang, de La tragédie de la mine, de L’opéra de quat’sous et de L’Atlantide de Pabst, puis, passé en France, des films de Robert Siodmak, Anatole Litvak, Max Ophuls et de l’amusant Dédé de René Guissart.

Quel étrange film que L’évadée ! Attendez-vous à vous retrouver le corps couvert d’ecchymoses. Ne pouvant pincer les personnages, vous le ferez sur vous-mêmes pour vous convaincre qu’ils ne rêvent pas. Que vous ne rêvez pas non plus. Car L’évadée est semblable à un rêve. Le héros, un clochard honnête (Robert Cummings), est embauché comme chauffeur par le douteux Steve Cochran. Quand il accompagne au bord de mer la femme de son patron (Michèle Morgan, qui s’essayait alors, la guerre aidant, à une carrière internationale), cette dernière est habillée en blanc. Cummings retourne vers la voiture et lorsqu’il revient, la belle Michèle porte une robe noire. Ce risque étonnant que prend Ripley de faire confiance à l’intelligence de son public (la séquence montre subtilement que les deux viennent tous les soirs sur la plage) mérite d’être soulignée. De même, jamais Ripley ne surligne, on ne sait jamais dans quelle réalité il place ses personnages, ce qui rend L’évadée d’autant plus fascinant.

Tout est étrange, tout ressemble à un mauvais rêve et les protagonistes du film échappent à tout stéréotype. La violence de Cochan (quand il allonge une baffe à une pauvre manucure) contraste avec la scène où il sait que sa femme veut le quitter. Peter Lorre est suffisamment inquiétant pour donner du crédit à l’équipier du gangster, alors qu’il n’élève jamais la voix ni n’apparaît menaçant. Et il y a cette idée démente de la voiture qui peut se piloter de l’arrière. De la même façon que Cummings se trouve dépossédé de la conduite, le spectateur perd complètement la main sur le récit, pour sa plus grande satisfaction.

Qu’on se le tienne pour dit : une seule vision de L’évadée ne suffira pas. Il faudra voir et revoir les séquences, s’étonner ici de l’abus des transparences (quand Cummings accompagne Cochran et Lorre sur la plage), là de la rapidité avec laquelle ce qui devait arriver arrive (la première scène dans la cabine du bateau, la conclusion). Et toujours ne rien comprendre aux rapports qui lient Bob Cummings au médecin Jack Holt ni savoir ce que le bonhomme a fait à Cuba quelques années auparavant. Qu’Arthur Ripley ait choisi Michèle Morgan comme protagoniste reste une évidence : outre sa beauté et son talent, elle incarne à la perfection ces héroïnes guidées par le destin qui firent les riches heures du cinéma français d’avant-guerre. Car il est évident qu’ici, tout est écrit d’avance.

Jean-Charles Lemeunier

Sortie en DVD chez Artus Films le 2 mai 2012.



Coffret Callaghan : cigarettes, whisky et p’tites pépées

À l’époque où il tourne la série des Callaghan, Willy Rozier a déjà acquis une réputation sulfureuse. N’est-ce pas lui qui a dévoilé les talents naissants et les jolis petits seins de deux débutantes à l’avenir prometteur, Françoise Arnoul et Brigitte Bardot, la première dans L’épave (1949) et la seconde dans Manina, la fille sans voile (1953) ? Encore que, pour L’épave, les exégètes (tels Jean-Pierre Bouyxou et le Dr Orloff) se questionnent à savoir si les “boîtes à lait” (dixit Bouyxou) vues dans le film n’appartiennent (ou pas) qu’à la doublure de l’actrice.

Ne nous emballons pas. Il y a nettement moins d’érotisme dans À toi de jouer, Callaghan (1955), seulement quelques vues plongeantes sur des décolletés pigeonnants et un strip-tease non abouti. Dans un tripot, une bagarre éclate, au cours de laquelle deux jeunes femmes s’arrachent le haut puis le bas de leurs garde-robes, finissant hélas le pugilat en conservant leurs sous-vêtements. De la même façon, tous les autres films de la série vont posséder leur séquence émotion (ici une danseuse de flamenco sexy, là une Fabienne Dali dont on guette sans succès le glissement progressif du corsage), restant contre toute attente chastes et résolument destinés au grand public. Par contre, celles et ceux qui préfèrent l’autre sexe se réjouiront de voir le héros du film, incarné par Tony Wright, plonger à plusieurs reprises dans la Méditerranée (l’action se déroule sur la Côte-d’Azur). D’ailleurs, chez Willy Rozier, l’action se déroule toujours sur la Côte-d’Azur. Le cinéaste-scénariste-producteur (avec Sport Films) semble y avoir bâti un empire de la même manière qu’Émile Couzinet dans le Bordelais. On trouve chez Rozier les mêmes acteurs de film en film, tantôt dans un camp tantôt dans l’autre (tel Joe Davray qui passe de gangster à inspecteur) et l’on reconnaît là ce même plaisir à diriger les excentriques qu’avait Couzinet.

La série marche bien sûr sur les brisées de Lemmy Caution. Les deux détectives, Caution et Slim Callaghan, sont nés dans les bouquins du Britannique Peter Cheyney. La chance du premier, après quelques débuts hésitants dans un film anglais de 1948, est de faire tailler dès 1952 ses costumes pour y faire entrer la carrure d’Eddie Constantine. Ensuite, le tour est joué : la décontraction du comédien, son accent américain, des cigarettes, du whisky, des petites pépées et le tour est joué.

Quand, en 1955, Willy Rozier adapte pour la première fois à l’écran une aventure de Callaghan (avec À toi de jouer, Callaghan), il ne peut perdre de vue le frère aîné. Caution est Américain ? Callaghan sera Anglais, avec un accent, une décontraction et un ascendant sur les jolies filles identiques. Rozier approche d’abord Charlie Chaplin Jr, obligé de refuser à cause d’autres engagements, et découvre Tony Wright, obscur comédien de sa gracieuse Majesté, dans la rubrique chiens écrasés d’un quotidien : le jeune homme a sauvé une femme de la noyade (un épisode qui sera d’ailleurs repris dans Et par ici la sortie). Il est athlétique, beau gosse et il n’en faudra pas plus au cinéaste pour l’engager. Quatre films seront tournés avec Wright dans le rôle de Callaghan : dans un (Et par ici la sortie), il porte un autre nom. Le scénario est signé Xavier Vallier (qui n’est autre que Willy Rozier) et le héros s’appelle ici Slim Maden… jusqu’à la fin où l’on apprend qu’il est en réalité le fameux Slim (et l’on ne précise curieusement pas le nom).

Caution a eu la chance d’être mis en scène, outre Bernard Borderie et Jean Sacha, par Jean-Luc Godard dans Alphaville. Parallèlement, Constantine joue le même genre de personnage chez John Berry. Godard et Berry feront plus pour Constantine (qui finit quand même sa carrière, excusez du peu, chez Fassbinder et Lars von Trier) que Rozier pour Wright.

Il n’en reste pas moins que, “nanars sympathiques” ainsi que les désigne très justement Jean-Claude Missiaen dans un des bonus du coffret, les Callaghan restent un vrai plaisir (à condition d’apprécier le cinéma un peu mal fichu). Il y a d’abord les jolies filles, et elles sont légion : Lysiane Rey et Colette Ripert dans À toi de jouer Callaghan, Magali de Vendeuil (Madame Robert Lamoureux à la ville), Christiane Barry et Diana Bel dans Plus de whisky pour Callaghan, Dominique Wilms (la fameuse Môme Vert-de-Gris de Lemmy Caution), Dany Dauberson et Pascale Roberts dans Et par ici la sortie, Geneviève Kervine et Fabienne Dali dans Callaghan remet ça. La décontraction, il y en a à revendre, qui n’empêche pas notre Callaghan de sauter d’un rebondissement à l’autre. Le whisky, c’est par litres qu’il se l’envoie. À prendre également en compte le nombre d’acteurs de second plan qui font une ou deux pirouettes, à commencer par le mastoc Robert Berri, qui joue le méchant dans les quatre films. Mario David l’accompagne dans deux d’entre eux. On reconnaît également, ici ou là, Jean-Roger Caussimon, André Luguet et quelques autres.

Il y a enfin ces allusions au cinéma dans le cinéma. “On n’est pas dans un film”, entend-on dans À toi de jouer, Callaghan, ce qui semble être mis en doute. La mise en abyme se double de clins d’œil à Caution, le collègue-adversaire. “Ça va barder, comme dit l’Autre”, lance, goguenard, Tony Wright. Ainsi, Rozier ne se place-t-il pas comme concurrent direct de la série des Lemmy Caution.

On ne peut pas franchement reconnaître de grandes qualités de mise en scène à Willy Rozier, sinon un allant qui rendent ses films non seulement visibles mais en font aussi un document sur la France des années cinquante (comme les populaires combats de catch dans Callaghan remet ça). C’est aussi, et c’est ça qui les rend si sympathiques, très souvent du grand n’importe quoi. Le meilleur exemple est, toujours dans Callaghan remet ça, le très cocasse bal masqué où les hommes sont habillés en femmes et les femmes en hommes.

Enfin, n’oublions pas que Callaghan est le contemporain des films d’espionnage d’OSS 117 et qu’il annonce un futur collègue appelé à une carrière plus ambitieuse, James Bond. Bach Films a donc eu la bonne idée de placer, dans un des suppléments, la première aventure inédite du grand Jimmy : Casino Royale, tourné pour la série télévisée Climax. Plus qu’une curiosité : un cadeau !

Jean-Charles Lemeunier

Le coffret Callaghan est sorti en DVD chez Bach Films le 16 avril 2012



“Le tueur de Boston” : La gorge nouée
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Si l’on connaît Albert DeSalvo, le fameux étrangleur de Boston, c’est certainement grâce à l’excellent film que Richard Fleischer a tiré de ses sinistres méfaits. En confiant à Tony Curtis le rôle du serial killer, Fleischer donnait encore plus de force au personnage. Quelle surprise d’apprendre, avec la sortie du DVD Le tueur de Boston (The Strangler, 1964) chez Artus Films, que Burt Topper avait précédé Fleischer et que son film était sorti quelques mois à peine après le dernier meurtre commis par DeSalvo.

Les Montpelliérains d’Artus Films nous ont déjà habitués à ces curiosités qui ravissent les cinéphiles, des perles signées Gordon Douglas (Fort Invincible) et Anthony Mann (Le livre noir) aux coffrets de dinosaures et de Martiens. Le tueur de Boston est un bon point de plus à mettre à leur actif.

Burt Topper, donc. Le nom n’évoque pratiquement plus rien de nos jours, tandis que nos ancêtres américains (j’écris “nos” parce qu’on a tous été élevés au lait du cinoche yankee) se laissaient séduire par ses films de guerre et de contre-culture. Dans le deuxième hors-série qu’ils consacrent au cinéma américain, daté de décembre 1963-janvier 1964, les Cahiers du Cinéma, sous la plume de Jean-Louis Comolli, disent beaucoup de bien de War Hero (1958), film de Topper sur (et contre) la guerre de Corée. Tandis que Tavernier et Coursodon le zappent dans leur gigantesque Cinquante ans de cinéma américain, trente ans après.

Malgré le peu de moyens évident dont il a disposés sur The Strangler, Topper se permet quelques plans étonnants, quelques idées très cinématographiques, tel ce passage de Victor Buono de sa chambre à la rue via un gros plan sur un écrin. À commencer par le démarrage du Tueur de Boston, avec le gros plan d’un œil dans la pupille duquel on voit une jeune femme se déshabiller. Le voyeurisme à l’état pur. Dans le très instructif supplément qui accompagne le film, Stéphane Bourgoin (critique cinéma, auteur il y a 25 ans du seul ouvrage en français sur Richard Fleischer et spécialiste des serial killers) nous apprend qu’une image identique avait déjà été utilisée par l’esthète Robert Siodmak dans The Spiral Staircase (Deux mains, la nuit, 1945). Qu’importe ! L’entrée en matière est magistrale.

 

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Topper va suivre la trajectoire de son tueur, incarné par le très bon et méconnu Victor Buono. C’est à peine si l’on se souvient de sa corpulence, pourtant éclatante dans What Ever Happened to Baby Jane ? (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? de Robert Aldrich, 1962) et de son corps entièrement recouvert dans Beneath the Planet of the Apes (Le secret de la planète des singes, Ted Post, 1970), son visage seul apparaissant. Dans Le tueur de Boston, Buono joue le maniaque d’une manière suave, souvent dérangeante, avec le jeu sur son regard clair et son sourire inquiétant, jusqu’à rendre le personnage attachant (on le plaint dans ses rapports conflictuels – pour ne pas dire conflictueurs – avec sa mère, jouée par Ellen Corby). Jamais Topper ne laisse planer de doute quant à l’identité de l’assassin (quatre ans avant Columbo). Du coup, l’enquête policière ne va jamais jouer sur l’effet de surprise mais sur les coïncidences qui font se croiser l’étrangleur et les flics au cours de leurs investigations. Topper sait rendre la tension palpable et l’on ne peut que regretter la conclusion rapide.

Mais tout ce qui fait l’intérêt du film est ailleurs et il faut bien reprendre l’argument de Bourgoin : The Stranglerest étonnamment sexuel, vu l’époque à laquelle il a été filmé (le Code de censure perd année après année de sa rigidité). Dès qu’une femme rentre chez elle, c’est pour se mettre immédiatement en sous-vêtements. Rappelons-nous l’insistance sur le voyeurisme dès le début, un voyeurisme auquel n’échappe certainement pas le spectateur. On note également l’utilisation des poupées comme substituts du corps féminin, ces poupées que le tueur aime toucher et déshabiller entièrement avant de les abandonner dans un tiroir. Rarement dans ces années soixante naissantes le cinéma américain a été aussi explicite (alors qu’il allait bien au-delà au tout début des années trente).

Jean-Charles Lemeunier

DVD sorti chez Artus Films le 2 mai 2012



Haven Saison 2

DISPONIBLE CHEZ AVENTI / ENTERTAINMENT ONE

La série Haven avait tout contre elle dès le départ: le nom de Stephen King qui n’a jamais réellement été garant de qualité hors du domaine de l’écriture (les seuls adaptations cinématographiques réussies devant plus à leurs réalisateurs et à leurs facultés à transcender le matériau d’origine pour le faire leur qu’aux romans de King eux-mêmes), la nouvelle sur laquelle elle se basait (Le kid de Colorado, exercice de style certes sympathique à lire mais des plus mineurs) et un développement et une extrapolation de cette intrigue qui compilait allègrement ses aînées (de Twin Peaks à X-Files, en passant par Lost et sa science de la mythologie et True Blood, et surtout non rien moins que la meilleure série du moment, Fringe – concept de départ quasi-similaires et personnages principaux identiques jusque dans leur physique, ici Audrey Parker (Emily Rose), là Olivia Dunham (Anna Torv), toutes deux agentes du FBI enquêtant sur d’étranges manifestations qui sont la résultante d’un dessein plus grand). Mais, au fil de sa courte première saison, Haven réussissait à faire naître un véritable intérêt et à s’achever sur un cliffhanger des plus réussis. Hélas, la saison 2 s’ouvre en réduisant très vite tout ceci à peau de chagrin, semblant vouloir ignorer le chemin qu’elle avait emprunté et parcouru lors des treize précédents épisodes. Le twist de la seconde Audrey Parker est expédié en moins de deux sans pour autant être véritablement résolu quand il aurait pu être un élément dramatique plus important comme la seconde Olivia Dunham peut l’être dans Fringe justement. Les rapports ambigus et houleux entre les trois personnages principaux sont carrément relégués au second plan alors qu’ils méritaient d’être explorés et exploités plus amplement afin de pouvoir prétendre à une véritable portée émotionnelle. Ainsi, tandis que Duke Crocker (Eric Balfour) se retrouve affublé d’une ex-femme envahissante et toute aussi roublarde que lui, Audrey Parker hérite d’un nouvel petit ami quand son cœur balançait entre Crocker et Nathan Wuornos (Lucas Bryant) lors de la saison précédente. Et si un trop plein d’idées ou plutôt d’ersatz d’idées tente de renforcer avec plus ou moins de brio le mystère entourant la ville de Haven et ses habitants, le tout est parfois trop artificiel voire malhonnête pour que l’on y croit réellement. Les situations ou personnages sont vite évacués lorsque les scénaristes semblent dans l’impasse et la série de tourner alors très vite à vide, les épisodes se déroulant inlassablement selon le même modèle. Un évènement surnaturel se produit, fruit de la manifestation exacerbé des sentiments d’un personnage infecté par les « troubles ». Audrey Parker étant la seule personne dans tout Haven immunisée contre ces évènements, elle va bien entendu résoudre l’enquête en un tour de main mais pas le mystère déclencheur de ces infections, pas le mystère entourant les troubles eux-mêmes, du moins pas encore. Quant au mystère du kid de Colorado, c’est à peine s’il est cité.

En dépit de ses quelques défauts, la série réserve cependant de bonnes surprises à commencer par l’interprétation qui permet de suivre les épisodes avec un réel plaisir. Outre les trois acteurs principaux, on notera le retour inattendu de Jason Priestley, acteur de la série Beverly Hills, 90210, qui, en prenant de l’âge et du poids, fait montre d’une véritable maturité bienvenue en campant ici le petit ami d’Audrey Parker, un personnage taciturne et râleur des plus convaincants victime d’une malédiction qui pousse tous ceux qui le regarde à être en extase devant lui (l’occasion pour les scénaristes de trousser quelques scènes réellement cocasses), malheureusement très vite « sacrifié » et effacé du show comme tous les nouveaux entrants de cette seconde saison. A noter également deux épisodes qui sortent du lot. Une journée sans fin (Audrey Parker’s Day Off) dans la veine d’Un Jour Sans Fin d’Harold Ramis et du méconnu téléfilm de Jack Sholder 12 :01 Prisonnier Du Temps (toujours inédit chez nous en DVD) et Douce Nuit (Silent Night), un épisode se déroulant hors de la trame principale tout à fait original et émouvant où Haven fête Noël… en plein été sans que cela ne paraisse étrange à quiconque si ce n’est à Audrey, et où tous les habitants disparaissent un par un jusqu’à ce qu’elle se retrouve seul… ou presque. Outre ses qualités scénaristiques, cet épisode s’avère également visuellement réussi en se permettant de citer rien moins que l’un des derniers romans de Stephen King, l’excellent Dôme. Quant à l’épisode final, il apporte enfin des réponses et même si son cliffhanger est moins impressionnant que le précédent, il n’en reste pas moins qu’il nous pousse à vouloir rempiler pour une troisième saison. Enfin, il convient de saluer les ambitions des créateurs de la série qui apparaissent plus clairement sur la fin de cette seconde saison et qui, si elles sont maitrisées, pourrait hisser Haven vers des cimes encore insoupçonnées. Car plutôt que de se baser seulement sur les écrits de King (quelques allusions sont placés ici et là, comme l’ouverture du premier épisode et sa référence à Ca), ils semblent vouloir plus arpenter l’univers de Clive Barker avec le personnage du révérend et la possible guerre qui menace d’éclater entre les victimes des « troubles » et les habitants non contaminés, une idée que Barker a souvent abordés dans son œuvre (se référer à son excellent film Cabal ou au magnifique roman Le royaume des devins) et qui porte en elle les prémisses d’une bataille plus importante, celle entre une frange de l’humanité (celle supposée normale) et sa relève dans l’échelle de l’évolution (celle vue comme anormale).

Au final, malgré des intrigues souvent répétitives, la série semble aller quelque part. Les évènements, ces fameux troubles, se répétant dans le temps, nos trois personnages principaux vont devoir eux aussi rejouer un air du passé malgré leurs réticences. Et c’est là que les choses deviennent réellement intéressantes. Haven se démarque enfin de Fringe quant à l’identité réelle et au rôle d’Audrey Parker, ainsi que quant à la destinée de Nathan et Crocker, l’un héros maudit et l’autre sa némésis. Tout deux vont être amené à devoir se battre, voire à devoir s’entretuer en entraînant Audrey dans la spirale, afin de terminer un travail commencé par leurs pères aujourd’hui décédés, et ce, malgré leurs réticences à vouloir assumer de tels rôles et malgré le fait qu’ils sont pourtant et contre tout tous devenus amis. A suivre donc.

Philippe Sartorelli.



À propos de Nanni Moretti et de “Habemus Papam” : l’après-Cannes 2011 et l’avant-Cannes 2012

La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la “facilité” d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.

Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son “nouveau” film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du “je” à “l’autre” : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le “je” devient aussi “jeu” : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique “guide” rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?

Stéphane Ledien

> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.



Cannes 2012 : à vos marques…

À l’heure d’Internet, des réseaux sociaux et de la vitesse supersonique à laquelle circule l’information, il semblait difficile aux éminents responsables du festival de Cannes, Thierry Frémaux et Gilles Jacob, de surprendre lors de l’annonce ce 19 avril de la sélection officielle du plus grand festival de cinéma au monde. Et de ce fait, la plupart des films finalement choisis étaient pressentis depuis pas mal de temps. Malgré cette évidence donc, la liste des long-métrages en compétition cette année laisse entrevoir de grands moments de cinéma. Avec en prime, quelques paris osés de la part du comité de sélection qui viennent titiller l’attention de la rédaction.

Lawless de John Hillcoat

Osons !
Auteur de The Proposition, magnifique western mélancolique placé sous l’égide de Nick Cave, et de La Route, adaptation réussie du roman apocalyptique de Cormac McCarthy, le réalisateur australien John Hillcoat est invité pour la première fois à Cannes, en sélection officielle, avec Lawless, un film de gangster à l’époque de la prohibition qui fait saliver. Première également pour le surdoué Andrew Dominik. L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, western hypnotique et stylisé, et Chopper, portrait brutal et abrupt d’un tueur de dealer, avaient impressionné. Espérons qu’il en sera de même avec Killing Them Softly, thriller attrayant où le cinéaste retrouve Brad Pitt.
L’an dernier, Jeff Nichols s’était fait remarquer à la Semaine de la Critique, où son envoûtant et paranoïaque Take Shelter avait été l’un des grands moments du festival. Retrouvant pour la troisième fois son acteur fétiche Michael Shannon, Nichols vient cette année présenter en compétition Mud, une histoire d’amitié sous fond de chasse à l’homme. Un grand moment en perspective…

Mud de Jeff Nichols

Palmé un jour, palmé toujours !
Passé ses trois (possibles) coups de cœur, le reste de la sélection retrouve sinon une certaine logique du moins une continuité de programmation, comme si le fait de sélectionner des films de cinéastes déjà présents de nombreuses fois sur la Croisette, garantissait un festival de qualité. Et à ceux qui se plaignent de retrouver, année après année, les mêmes noms en compétition, les responsables du festival répondent en proposant une application stricte (trop ?) de la politique des auteurs. Ainsi, sur les vingt-deux films qui vont concourir pour la Palme d’Or, quatre ont été réalisés par des cinéastes ayant déjà obtenu le précieux Graal.
Abbas Kiarostami a choisi de s’exiler au Japon pour Like Someone In Love après avoir échoué dans tout les sens du terme en Toscane il y a deux ans avec Copie conforme. Palme d’Or pour Le Goût de la cerise en 1997, le cinéaste iranien a depuis réalisé des œuvres plus ou moins hermétiques rarement convaincantes.
On attend pas forcement grand chose non plus de la part de Ken Loach qui ne cesse de décevoir depuis l’émouvant Le Vent se lève, Palme d’Or en 2006. Le réalisateur britannique vient cette année présenter The Angel’s Share pour sa quinzième sélection. Cette comédie sociale relancera-t-elle la carrière de ce grand cinéaste ? Rien n’est moins sûr…
On pourra s’intéresser au nouvel opus de Michael Haneke (si le cinéaste autrichien retrouve la grâce et l’esthétique glacée du Ruban blanc) et surtout par Cristian Mungiu. Palme d’Or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, faux thriller à l’atmosphère étouffante, parfaitement maîtrisé à l’exception d’un plan (celui maladroit du fœtus gisant sur le sol de la salle de bain), le cinéaste roumain revient avec Beyond the Hills qui raconte la descente aux enfers d’une jeune femme suspectée d’être possédée. Intriguant…

Beyond The Hills de Cristian Mungiu

Vive la France !
Outre ces quatre palmés, de grands réalisateurs sont également en compétition. Coté français, le nonagénaire Alain Resnais retente sa chance 53 ans après Hiroshima mon amour et 3 ans après Les Herbes folles. Vous n’avez encore rien vu raconte le testament filmé d’un homme de théâtre dans lequel il semble prévisible de voir le portrait de l’un des plus importants réalisateurs français de l’histoire.
Changement complet de registre pour Jacques Audiard, qui avec De rouille et d’os quitte le polar pour signer sa première incursion dans le mélodrame, genre casse-gueule par excellence. Mais, ce film est interprété par le génial Matthias Schoenaerts acteur belge qui éclaboussait l’écran dans Bullhead de son compatriote Michael R. Roskam.
Enfin la sélection française est complétée par Holly Motors du revenant Leos Carax. Seize ans après Pola X, Carax revient avec un film au casting improbable (Kylie Minogue, Eva Mendes entres autres). De quoi émettre de furieux doutes…

Sur la route, de Walter Salles

Pour le reste…
Les projections attendues de Matteo Garrone pour Reality, quatre ans après avoir créé l’événement avec le remarquable et déstabilisant Gomorra, et de Walter Salles avec Sur la route où le cinéaste brésilien adapte John Kerouac, seront sans doute les événements incontournables de ce festival 2012. On sera plus méfiant devant la nouvelle production de Thomas Vinterberg (Jagten). L’état de grâce du réalisateur danois, suite à Festen, semblant passé depuis longtemps.
Coté asiatique, la sélection est décevante et pauvre. L’absence de Tsui Hark, le placement de Koji Wakamatsu dans la sélection Un Certain Regard, et le déclassement hors-compétition de Takashi Miike ont fait grincer des dents à la rédaction. Reste tout de même Im sang-Soo (dont le précédent opus, The Housemaid avait impressionné par son étude sociologique d’une certaine Corée) et son quasi homonyme Hong Sangsoo, qui malgré la présence à son casting d’Isabelle Huppert, devrait produire une énième fois une variation autour du même film.
Enfin, énorme attente autour de Cosmopolis, la dernière œuvre du génial David Cronenberg. Portrait d’un golden boy en chute libre, cette adaptation d’un livre prémonitoire sur l’impasse du système financier actuel écrit par l’immense Don DeLillo, devrait réconcilier le cinéaste canadien et ses fans échaudés par le dernier A Dangerous Method. Doté d’un casting surprenant avec en tête de gondole le fade Robert Pattinson, Cosmopolis semble être un long-métrage empli de violence et le sexe, dans la droite lignée de A History of Violence et Les Promesses de l’ombre. À n’en pas douter, l’un des points d’orgue de ce 65ème festival.
Au final donc, un festival haut en couleur qui s’annonce passionnant, même si la sélection semble moins alléchante que celle de l’année dernière et surtout celle de 2009, point d’orgue de ces dix dernières années, où une demi-douzaine de films pouvaient à l’époque prétendre à la Palme.

Fabrice Simon

Le 65e Festival de Cannes aura lieu du 16 au 27 mai 2012.
Retrouvez les chroniques et comptes-rendus réguliers de l’événement sur le blog de la revue et dans notre supplément spécial Cannes qui paraîtra début juin.




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