Filed under: Ecrits et chuchotements | Tags: écriture, Canada, installation, langage, Lévesque éditeur, Narration, ouvrage, Parisien, pays d'adoption, Québec, récit, recueil, roman, Stéphane Ledien, transfuge, Versus
Cet ouvrage aux formes plurielles, aux récits brefs et chaotiques – volontairement chaotiques – peut être abordé comme le brouillon de ces polars que l’auteur nous proposera bientôt : le combat d’un homme contre un ennemi naturel, la Némésis du changement. Le cadre du pitch rappelle les romans policiers venus du Nord de l’Europe, avec neige omniprésente, froid pénétrant et contraste avec la chaleur ambivalente de l’humain. Le narrateur pourrait avoir été extrait d’un livre de Donald Westlake : ironique, sujet au bon mot mais déterminé à mener sa mission à bien. Le titre promet un mystère par opposition : le parisianisme est-il une appartenance nationale problématique en regard de la Belle province québécoise ? Peut-on être pingouin en Amérique du Nord comme on est Parisien (donc animal, forcément) dans l’Hexagone ? Au final, il en est de ce livre comme de ceux-là : on a envie de l’ouvrir collé à sa cheminée, un soir de grande tempête, un breuvage fumant non loin de là. Manquerait plus que la pipe au bec pour conclure le tableau.
Avec beaucoup d’humour et de malice, et une pointe de morale, Stéphane Ledien relate son acclimatation progressive au Québec, son pays d’adoption, pour lequel il a lâchement abandonné ses camarades de Versus. La logique voudrait que l’on se vengeât de lui en pourrissant son ouvrage par tous les angles, idéalement pour le convaincre de revenir s’installer en France. Mais il suffit de tourner quelques dizaines de pages de son recueil de récits pour comprendre que l’auteur, par la voix d’un narrateur qui est à la fois lui-même et un autre, est doublement tombé amoureux dans la Belle Province – d’une femme et d’un paysage, d’un esprit et d’un décor. Sûr que la région parisienne a du mal à tenir la comparaison. Les fameux pingouins du Canada – fantasmés, en vérité, par les amis de l’expatrié dès qu’ils entendent parler de ces lointaines et froides contrées – valent bien mieux que les ours du métro parisien (ils grognent et mettent des coups de patte pour se défendre) et les requins sortis des écoles de commerce (ils pensent que le secret de l’existence réside dans la meilleure manière de pourrir la vie des autres). Dans ce vaste zoo qu’est le monde, il faut bien choisir son écosystème.
Stéphane nous raconte comment il a pleinement adopté le sien, laissant de côté les bons aspects de la vie française – la multiplicité des fromages et l’interminable logorrhée du frenchie désireux de débattre – tout en se débarrassant avec plaisir des plus mauvais – les « jackie » de banlieue et la tendance à se plaindre de tout, tout le temps, toujours. A le lire, on a parfois la sensation que le Québec est un lieu plus simple, mais au bon sens du terme : où l’on se bat moins contre des moulins pour profiter plus, et mieux, de ce que nous donne la vie. Don Quichotte revenant à la lecture de ses romans de chevalerie. Rencontres, concerts, balades près du Saint-Laurent… Même la consommation de vin semble atteindre au paroxysme de l’essentiel lorsque, sur une étiquette de bouteille, on peut lire : « Se boit avec tout type de plat ». Il y a, dans la manière de vivre d’un Français, une complexité – pour ne pas dire une préciosité – dont on ne peut prendre conscience que lorsqu’elle est montrée de l’extérieur. Il y a, dans la façon d’être d’un Québécois, un naturel et une bonté qui reflètent avec grâce la splendeur ingénue des paysages. Territoire vaste et libre, esprits affranchis.
Si l’on peut être déçu de ne pas trouver ici de narration véritable, avec début, milieu et fin, avec suspense et vilain et rebondissement de dernière minute, si l’on peut regretter que la brièveté des récits encourage l’auteur à chercher parfois avec ostentation le « bon mot » qui conclue un paragraphe sur une note nécessairement humoristique, il n’empêche que Un parisien au pays des pingouins raconte vraiment quelque chose. Ce roman caché, c’est un récit sur le langage et le pouvoir du langage, l’histoire tumultueuse et tourmentée des mots et des phrases, un duel perpétuel entre le français de France et le français de là-bas, identique et différent tout à la fois. L’échange confine parfois à la casuistique : appliquer le sens théorique d’un mot ou d’une expression à une réalité tangible, par exemple lorsqu’il s’agit d’adapter son habillement et ses appellations nouvelles à la roideur effective du froid canadien – mitaines, tuque, foulard. L’idée devient fait, le langage se fait substance. En cela, l’ouvrage serait presque un guide destiné non seulement aux futurs transfuges mais également à tous les poètes du paysage, à ceux qui usent des termes pour matérialiser la beauté d’un environnement.
C’est ce qu’il faut retenir du livre de Stéphane Ledien, et pas seulement parce qu’il est notre collaborateur versusien (car le cinéma en est quasiment absent) : il est moins recueil que guide, moins roman que traité sur le langage, moins chronique qu’exploration poétique d’un paysage. Derrière la badinerie manifeste de certains paragraphes, derrière la légèreté assumée de quelque propos pointe la souplesse et la précision du regard de l’écrivain en quête d’un monde nouveau à observer, au-dedans comme au dehors de lui-même. Chacun de ses micro-récits donne à entrevoir un microcosme amené à se développer, chacune de ses phrases laisse émerger la promesse d’un écrivain déjà sûr de lui. En somme, le Parisien au pays des pingouins prouve en un tour de main qu’il n’est certes pas manchot.
Eric Nuevo
Un Parisien au pays des pingouins, Montréal, Lévesque éditeur, 168p.
Filed under: Festival de Cannes 2012 | Tags: Antibes, Cannes, Compétition Officielle, Croisette, festival de Cannes, handicap, Jacques Audiard, Marion Cotillard, Mathias Schoenaerts, mélodrame, Nice
Présenté en sélection officielle.
Au bout de quelques projections, une constatation s’impose : le début du 65ème festival de Cannes est placé sous le signe de l’Amour. Amour impossible avec un (mauvais) film égyptien, Après la bataille. Amour précoce et amour impossible pour la très belle œuvre de Wes Anderson, Moonrise Kingdom, projeté en ouverture. Amour onéreux et inassouvi dans le troublant long-métrage du misanthrope Ulrich Seidl, Paradise… Liebe. Enfin, amour improbable, bancal, mais toujours crédible, dans le magnifique De rouille et d’os de Jacques Audiard. Le film narre l’histoire d’amour entre Stéphanie, une dresseuse d’orques (Marion Cotillard), victime d’un accident qui la prive de l’usage de ses jambes, et Ali, père fauché d’un petit garçon (Matthias Schoenaerts, révélé par le magnifique polar belge Bullhead) venu s’installer chez sa sœur dans le Sud de la France, à Nice, à quelques longueurs de la Croisette. Deux êtres brisés, magnifiques perdants de la vie que le destin va réunir pour en faire des combattants, l`un au sens propre, puisqu’il va s`imposer dans le combat clandestin, et l’autre au sens figuré, bravant tous les obstacles pour retrouver une vie normale après le terrible accident.
Dès Regarde les hommes tomber, cela apparaissait comme une évidence : un cinéaste ambitieux et doué était né. Supériorité de l’actorat sur la narration, réalisation sans effet de manche et détournement des codes du cinéma de genre (le polar notamment) sont les critères qui, au premier coup d’œil, permettent d’identifier le cinéma du réalisateur parisien. Parfaitement dirigés, les acteurs des films d’Audiard semblent souvent à la limite de l’improvisation, évoluant dans des scènes filmées caméra à l’épaule, en gros plan, qui donnent un aspect bricolé aux images pourtant parfaitement maîtrisées. Si l’on excepte Un héros très discret, récompensé à Cannes du Prix du scénario en 1996, le cinéma d’Audiard est surtout un cinéma policier sombre et réaliste. Et sans le rôle d’Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres (2001), son cinéma serait exclusivement à dominante masculine. Mais pour sa troisième participation en compétition après Un prophète (Grand Prix du jury en 2009), Jacques Audiard innove en s’aventurant pour la première fois dans le registre du mélodrame.
A bien regarder sa filmographie, on voit ce qui a inspiré Audiard dans cette adaptation d’un recueil de nouvelles de Craig Davidson, au titre éponyme : la volonté forte de dresser le portrait d’un monde froid et individualiste, à l’intérieur duquel les destins d’individus simples sont modifiés et magnifiés par le drame et les accidents, Ali et Stéphanie rejoignant alors les personnages interprétés par Jean Yanne dans Regarde les hommes tomber, de Matthieu Kassovitz dans Un héros très discret ou de Tahar Rahim dans Un prophète. Histoire d’amour peu banale, légèrement bancale par instant, De rouille et d’os est une œuvre forte et d’une incroyable densité, où le langage des corps meurtris, sublimé par le jeu des deux comédiens principaux, prime sur la parole. Une œuvre impressionnante qui confirme, s’il en était besoin, la dimension prise par celui que l’on peut considérer comme le meilleur cinéaste français en activité.
Fabrice Simon
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, Abyss, action, affiche, Alexandre Tylski, Alice, aliens, androïde, Avatar, Bishop, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, classes, conversion, critique, découpage, DVD, identification, insubmersible, intimité, Jack, Jake Sully, James Cameron, James Horner, liberté, Lindsay Brigman, lutte, mains, Miroir, montage, mouvements de caméra, mythologique, naufrage, Oscar, ouïe, parcours, passager, place, plan, plans, poupe, proue, proximité, reflet, revue, revue versus, revueversus.com, romance, Rose, séance, séances, séquence, sensoriel, sensuel, sorties, sorties ciné, spectateur, Terminator, Tim Burton, Titanic, toucher, traveling, versus.com, versusmag.fr, vue

En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.
Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.
Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)
On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.
Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.
Nicolas Zugasti
Filed under: VIDÉO CLUB | Tags: Anatole Litvak, Arthur Ripley, Fritz Lang, G.W. Pabst, Harry Langdon, Jack Holt, L’évadée, Max Ophuls, Michèle Morgan, Peter Lorre, René Guissart, Robert Cummings, Robert Siodmak, Seymour Nebenzal, Steve Cochran, The Chase, W.C. Fields
Je revois ce cartoon de Tex Avery qui se passe au fond des océans, dans lequel un curieux poisson à deux têtes ne cesse de traverser l’écran en s’excusant : “Où puis-je trouver M. Ripley ?” Les cinéphiles attentifs, ceux qui étaient titillés par les déclarations de Tavernier et Coursodon, se demandaient quand ils verraient enfin, sur la jaquette des DVD serrés compulsivement sur leur cœur, apparaître le nom d’Arthur Ripley. C’est à peine s’ils pouvaient se mettre sous la dent Thunder Road avec Mitchum père et fils ou les courts-métrages hilarants de W.C. Fields (Le barbier, Le pharmacien). Et quelque Langdon dont Ripley a été le féroce scénariste d’histoires sexuellement déviantes.
C’est donc avec une curiosité certaine qu’on peut se jeter à présent sur The Chase (L’évadée) que Ripley réalise en 1946 pour Seymour Nebenzal, producteur en Allemagne de M le maudit et du Testament du Dr Mabuse de Lang, de La tragédie de la mine, de L’opéra de quat’sous et de L’Atlantide de Pabst, puis, passé en France, des films de Robert Siodmak, Anatole Litvak, Max Ophuls et de l’amusant Dédé de René Guissart.
Quel étrange film que L’évadée ! Attendez-vous à vous retrouver le corps couvert d’ecchymoses. Ne pouvant pincer les personnages, vous le ferez sur vous-mêmes pour vous convaincre qu’ils ne rêvent pas. Que vous ne rêvez pas non plus. Car L’évadée est semblable à un rêve. Le héros, un clochard honnête (Robert Cummings), est embauché comme chauffeur par le douteux Steve Cochran. Quand il accompagne au bord de mer la femme de son patron (Michèle Morgan, qui s’essayait alors, la guerre aidant, à une carrière internationale), cette dernière est habillée en blanc. Cummings retourne vers la voiture et lorsqu’il revient, la belle Michèle porte une robe noire. Ce risque étonnant que prend Ripley de faire confiance à l’intelligence de son public (la séquence montre subtilement que les deux viennent tous les soirs sur la plage) mérite d’être soulignée. De même, jamais Ripley ne surligne, on ne sait jamais dans quelle réalité il place ses personnages, ce qui rend L’évadée d’autant plus fascinant.
Tout est étrange, tout ressemble à un mauvais rêve et les protagonistes du film échappent à tout stéréotype. La violence de Cochan (quand il allonge une baffe à une pauvre manucure) contraste avec la scène où il sait que sa femme veut le quitter. Peter Lorre est suffisamment inquiétant pour donner du crédit à l’équipier du gangster, alors qu’il n’élève jamais la voix ni n’apparaît menaçant. Et il y a cette idée démente de la voiture qui peut se piloter de l’arrière. De la même façon que Cummings se trouve dépossédé de la conduite, le spectateur perd complètement la main sur le récit, pour sa plus grande satisfaction.
Qu’on se le tienne pour dit : une seule vision de L’évadée ne suffira pas. Il faudra voir et revoir les séquences, s’étonner ici de l’abus des transparences (quand Cummings accompagne Cochran et Lorre sur la plage), là de la rapidité avec laquelle ce qui devait arriver arrive (la première scène dans la cabine du bateau, la conclusion). Et toujours ne rien comprendre aux rapports qui lient Bob Cummings au médecin Jack Holt ni savoir ce que le bonhomme a fait à Cuba quelques années auparavant. Qu’Arthur Ripley ait choisi Michèle Morgan comme protagoniste reste une évidence : outre sa beauté et son talent, elle incarne à la perfection ces héroïnes guidées par le destin qui firent les riches heures du cinéma français d’avant-guerre. Car il est évident qu’ici, tout est écrit d’avance.
Jean-Charles Lemeunier
Sortie en DVD chez Artus Films le 2 mai 2012.
Filed under: VIDÉO CLUB | Tags: Albert DeSalvo, Artus Films, Burt Topper, Ellen Corby, L'Étrangleur de Boston, Le tueur de Boston, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Richard Fleischer, Robert Aldrich, Robert Siodmak, Stéphane Bourgoin, The Spiral Staircase, The Strangleur, Victor Buono
Si l’on connaît Albert DeSalvo, le fameux étrangleur de Boston, c’est certainement grâce à l’excellent film que Richard Fleischer a tiré de ses sinistres méfaits. En confiant à Tony Curtis le rôle du serial killer, Fleischer donnait encore plus de force au personnage. Quelle surprise d’apprendre, avec la sortie du DVD Le tueur de Boston (The Strangler, 1964) chez Artus Films, que Burt Topper avait précédé Fleischer et que son film était sorti quelques mois à peine après le dernier meurtre commis par DeSalvo.
Les Montpelliérains d’Artus Films nous ont déjà habitués à ces curiosités qui ravissent les cinéphiles, des perles signées Gordon Douglas (Fort Invincible) et Anthony Mann (Le livre noir) aux coffrets de dinosaures et de Martiens. Le tueur de Boston est un bon point de plus à mettre à leur actif.
Burt Topper, donc. Le nom n’évoque pratiquement plus rien de nos jours, tandis que nos ancêtres américains (j’écris “nos” parce qu’on a tous été élevés au lait du cinoche yankee) se laissaient séduire par ses films de guerre et de contre-culture. Dans le deuxième hors-série qu’ils consacrent au cinéma américain, daté de décembre 1963-janvier 1964, les Cahiers du Cinéma, sous la plume de Jean-Louis Comolli, disent beaucoup de bien de War Hero (1958), film de Topper sur (et contre) la guerre de Corée. Tandis que Tavernier et Coursodon le zappent dans leur gigantesque Cinquante ans de cinéma américain, trente ans après.
Malgré le peu de moyens évident dont il a disposés sur The Strangler, Topper se permet quelques plans étonnants, quelques idées très cinématographiques, tel ce passage de Victor Buono de sa chambre à la rue via un gros plan sur un écrin. À commencer par le démarrage du Tueur de Boston, avec le gros plan d’un œil dans la pupille duquel on voit une jeune femme se déshabiller. Le voyeurisme à l’état pur. Dans le très instructif supplément qui accompagne le film, Stéphane Bourgoin (critique cinéma, auteur il y a 25 ans du seul ouvrage en français sur Richard Fleischer et spécialiste des serial killers) nous apprend qu’une image identique avait déjà été utilisée par l’esthète Robert Siodmak dans The Spiral Staircase (Deux mains, la nuit, 1945). Qu’importe ! L’entrée en matière est magistrale.
Topper va suivre la trajectoire de son tueur, incarné par le très bon et méconnu Victor Buono. C’est à peine si l’on se souvient de sa corpulence, pourtant éclatante dans What Ever Happened to Baby Jane ? (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? de Robert Aldrich, 1962) et de son corps entièrement recouvert dans Beneath the Planet of the Apes (Le secret de la planète des singes, Ted Post, 1970), son visage seul apparaissant. Dans Le tueur de Boston, Buono joue le maniaque d’une manière suave, souvent dérangeante, avec le jeu sur son regard clair et son sourire inquiétant, jusqu’à rendre le personnage attachant (on le plaint dans ses rapports conflictuels – pour ne pas dire conflictueurs – avec sa mère, jouée par Ellen Corby). Jamais Topper ne laisse planer de doute quant à l’identité de l’assassin (quatre ans avant Columbo). Du coup, l’enquête policière ne va jamais jouer sur l’effet de surprise mais sur les coïncidences qui font se croiser l’étrangleur et les flics au cours de leurs investigations. Topper sait rendre la tension palpable et l’on ne peut que regretter la conclusion rapide.
Mais tout ce qui fait l’intérêt du film est ailleurs et il faut bien reprendre l’argument de Bourgoin : The Stranglerest étonnamment sexuel, vu l’époque à laquelle il a été filmé (le Code de censure perd année après année de sa rigidité). Dès qu’une femme rentre chez elle, c’est pour se mettre immédiatement en sous-vêtements. Rappelons-nous l’insistance sur le voyeurisme dès le début, un voyeurisme auquel n’échappe certainement pas le spectateur. On note également l’utilisation des poupées comme substituts du corps féminin, ces poupées que le tueur aime toucher et déshabiller entièrement avant de les abandonner dans un tiroir. Rarement dans ces années soixante naissantes le cinéma américain a été aussi explicite (alors qu’il allait bien au-delà au tout début des années trente).
Jean-Charles Lemeunier
DVD sorti chez Artus Films le 2 mai 2012
Filed under: DES FILMS & DÉBATS, Festival de Cannes 2012 | Tags: Ancône, élection, basket-ball, Brigades Rouges, Cardinaux, cinéma, cinéma italien, dépression, Dieu, Festival, foi, Italie, jogging, journal intime, La Chambre du fils, La Messe est finie, Palombella Rossa, Pape, politique, président du jury, psychanalyse, religion, Rome, sport au cinéma, Vatican, vespa, volleyball, water-polo
La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la “facilité” d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.
Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son “nouveau” film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du “je” à “l’autre” : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le “je” devient aussi “jeu” : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique “guide” rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?
Stéphane Ledien
> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.
Filed under: Festival de Cannes 2012 | Tags: Abbas Kiarostami, Alain Resnais, Andrew Domonik, Beyond The Hills, Cosmopolis, David Cronenberg, De rouille et d'os, Gomorra, Holly Motors de Leos Cara, Hong Sangsoo, Im sang-Soo, Isabelle Huppert, Jack Kerouac, Jacques Audiard, Jeff Nichols, John Hillcoat, Ken Loach, Killing Them Softly, Koji Wakamatsu, Lawless, Matteo Garrone, Michael Haneke, Mud, On The Road, Palme d'Or, prohibition, Reality, Robert Pattinson, Sur la route, The Angel's Share, The Housemaid, Thierry Frémaux et Gilles Jacob, Un Certain Regard, Vous n'avez encore rien vu, westerns
À l’heure d’Internet, des réseaux sociaux et de la vitesse supersonique à laquelle circule l’information, il semblait difficile aux éminents responsables du festival de Cannes, Thierry Frémaux et Gilles Jacob, de surprendre lors de l’annonce ce 19 avril de la sélection officielle du plus grand festival de cinéma au monde. Et de ce fait, la plupart des films finalement choisis étaient pressentis depuis pas mal de temps. Malgré cette évidence donc, la liste des long-métrages en compétition cette année laisse entrevoir de grands moments de cinéma. Avec en prime, quelques paris osés de la part du comité de sélection qui viennent titiller l’attention de la rédaction.
Osons !
Auteur de The Proposition, magnifique western mélancolique placé sous l’égide de Nick Cave, et de La Route, adaptation réussie du roman apocalyptique de Cormac McCarthy, le réalisateur australien John Hillcoat est invité pour la première fois à Cannes, en sélection officielle, avec Lawless, un film de gangster à l’époque de la prohibition qui fait saliver. Première également pour le surdoué Andrew Dominik. L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, western hypnotique et stylisé, et Chopper, portrait brutal et abrupt d’un tueur de dealer, avaient impressionné. Espérons qu’il en sera de même avec Killing Them Softly, thriller attrayant où le cinéaste retrouve Brad Pitt.
L’an dernier, Jeff Nichols s’était fait remarquer à la Semaine de la Critique, où son envoûtant et paranoïaque Take Shelter avait été l’un des grands moments du festival. Retrouvant pour la troisième fois son acteur fétiche Michael Shannon, Nichols vient cette année présenter en compétition Mud, une histoire d’amitié sous fond de chasse à l’homme. Un grand moment en perspective…
Palmé un jour, palmé toujours !
Passé ses trois (possibles) coups de cœur, le reste de la sélection retrouve sinon une certaine logique du moins une continuité de programmation, comme si le fait de sélectionner des films de cinéastes déjà présents de nombreuses fois sur la Croisette, garantissait un festival de qualité. Et à ceux qui se plaignent de retrouver, année après année, les mêmes noms en compétition, les responsables du festival répondent en proposant une application stricte (trop ?) de la politique des auteurs. Ainsi, sur les vingt-deux films qui vont concourir pour la Palme d’Or, quatre ont été réalisés par des cinéastes ayant déjà obtenu le précieux Graal.
Abbas Kiarostami a choisi de s’exiler au Japon pour Like Someone In Love après avoir échoué dans tout les sens du terme en Toscane il y a deux ans avec Copie conforme. Palme d’Or pour Le Goût de la cerise en 1997, le cinéaste iranien a depuis réalisé des œuvres plus ou moins hermétiques rarement convaincantes.
On attend pas forcement grand chose non plus de la part de Ken Loach qui ne cesse de décevoir depuis l’émouvant Le Vent se lève, Palme d’Or en 2006. Le réalisateur britannique vient cette année présenter The Angel’s Share pour sa quinzième sélection. Cette comédie sociale relancera-t-elle la carrière de ce grand cinéaste ? Rien n’est moins sûr…
On pourra s’intéresser au nouvel opus de Michael Haneke (si le cinéaste autrichien retrouve la grâce et l’esthétique glacée du Ruban blanc) et surtout par Cristian Mungiu. Palme d’Or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, faux thriller à l’atmosphère étouffante, parfaitement maîtrisé à l’exception d’un plan (celui maladroit du fœtus gisant sur le sol de la salle de bain), le cinéaste roumain revient avec Beyond the Hills qui raconte la descente aux enfers d’une jeune femme suspectée d’être possédée. Intriguant…
Beyond The Hills de Cristian Mungiu
Vive la France !
Outre ces quatre palmés, de grands réalisateurs sont également en compétition. Coté français, le nonagénaire Alain Resnais retente sa chance 53 ans après Hiroshima mon amour et 3 ans après Les Herbes folles. Vous n’avez encore rien vu raconte le testament filmé d’un homme de théâtre dans lequel il semble prévisible de voir le portrait de l’un des plus importants réalisateurs français de l’histoire.
Changement complet de registre pour Jacques Audiard, qui avec De rouille et d’os quitte le polar pour signer sa première incursion dans le mélodrame, genre casse-gueule par excellence. Mais, ce film est interprété par le génial Matthias Schoenaerts acteur belge qui éclaboussait l’écran dans Bullhead de son compatriote Michael R. Roskam.
Enfin la sélection française est complétée par Holly Motors du revenant Leos Carax. Seize ans après Pola X, Carax revient avec un film au casting improbable (Kylie Minogue, Eva Mendes entres autres). De quoi émettre de furieux doutes…
Sur la route, de Walter Salles
Pour le reste…
Les projections attendues de Matteo Garrone pour Reality, quatre ans après avoir créé l’événement avec le remarquable et déstabilisant Gomorra, et de Walter Salles avec Sur la route où le cinéaste brésilien adapte John Kerouac, seront sans doute les événements incontournables de ce festival 2012. On sera plus méfiant devant la nouvelle production de Thomas Vinterberg (Jagten). L’état de grâce du réalisateur danois, suite à Festen, semblant passé depuis longtemps.
Coté asiatique, la sélection est décevante et pauvre. L’absence de Tsui Hark, le placement de Koji Wakamatsu dans la sélection Un Certain Regard, et le déclassement hors-compétition de Takashi Miike ont fait grincer des dents à la rédaction. Reste tout de même Im sang-Soo (dont le précédent opus, The Housemaid avait impressionné par son étude sociologique d’une certaine Corée) et son quasi homonyme Hong Sangsoo, qui malgré la présence à son casting d’Isabelle Huppert, devrait produire une énième fois une variation autour du même film.
Enfin, énorme attente autour de Cosmopolis, la dernière œuvre du génial David Cronenberg. Portrait d’un golden boy en chute libre, cette adaptation d’un livre prémonitoire sur l’impasse du système financier actuel écrit par l’immense Don DeLillo, devrait réconcilier le cinéaste canadien et ses fans échaudés par le dernier A Dangerous Method. Doté d’un casting surprenant avec en tête de gondole le fade Robert Pattinson, Cosmopolis semble être un long-métrage empli de violence et le sexe, dans la droite lignée de A History of Violence et Les Promesses de l’ombre. À n’en pas douter, l’un des points d’orgue de ce 65ème festival.
Au final donc, un festival haut en couleur qui s’annonce passionnant, même si la sélection semble moins alléchante que celle de l’année dernière et surtout celle de 2009, point d’orgue de ces dix dernières années, où une demi-douzaine de films pouvaient à l’époque prétendre à la Palme.
Fabrice Simon
Le 65e Festival de Cannes aura lieu du 16 au 27 mai 2012.
Retrouvez les chroniques et comptes-rendus réguliers de l’événement sur le blog de la revue et dans notre supplément spécial Cannes qui paraîtra début juin.
































