« Mondwest » de Michael Crichton : la petite course autour du monde

Mondwest raconte, vingt ans avant Jurassic Park de Steven Spielberg (dont Michael Crichton a écrit le scénario adapté de son propre roman), comment un rêve d’idéaliste se transforme brutalement en un terrible cauchemar, avec pour décor un parc d’attractions hyper-technologique. Si le film de Spielberg s’attachait à développer des problématiques liées à des peurs gravitant autour de la génétique, celui de Crichton mettait en relief les craintes de son époque : progrès de l’électronique, évolution de la robotique, accroissement des besoins humains en loisirs et attractions en tous genres, et un thème que reprendra son futur avatar : prédominance de l’hubris humaine face à une nature qui s’avère plus efficiente. Les dinosaures de Spielberg étaient, deux décennies avant, remplacés par des robots qui finissaient eux aussi par combattre leur déterminisme et affronter leurs ennemis les hommes, dans un jeu soudain devenu réalité.

Dans Mondwest, cela dit, le rêve n’est pas personnifié par un brouillon de John Hammond, et Crichton choisit de faire un film plus direct et pragmatique que ne le sera son roman Jurassic Park. L’idéalisme candide du créateur n’a pas ici de raison d’être : le monde de Mondwest ressemble à l’Univers vu par les astrophysiciens, né d’une impulsion peut-être intelligente mais abandonné depuis par celui qui en est à l’origine. Les visages anonymes qui se succèdent derrière les écrans d’ordinateur, les vidéosurveillances et les outils de réparation des robots ne font pas longtemps illusion : le parc d’attractions montré par le réalisateur est un lieu mort, peuplé de figures vides, de pantins animés par une foi vacillante. Ils pourraient être substitués par d’autres visages tout aussi anonymes ; et rien ne prouve par ailleurs que les techniciens humains qui s’affairent dans les coulisses ne sont pas eux-mêmes de complexes machines laissées là en héritage pour donner l’illusion du contrôle.

L’histoire nous propulse en 1983, avenir pas si lointain de l’époque de production du film. Le village-vacances de Délos – en référence à l’île grecque dédiée à Poséidon – propose à ses participants, au prix exorbitant de 1 000 dollars la journée, de devenir les acteurs de mondes pittoresques tirés d’époques révolues : western, Moyen-Age et Rome antique. Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin) choisissent de vivre une semaine dans le décorum du western. La particularité de ce parc d’attractions d’un nouveau genre tient en ce que les habitants des mondes sont partagés entre les visiteurs et des robots d’apparence humaine, ceux-ci jouant leur rôle au mieux pour plaire aux riches touristes – ils se battent en duel, se blessent, meurent, couchent, selon les besoins et les envies. Dans les premières heures, le sceptique (et limite benêt) Peter Martin se plaint du monde-western : « C’est du chiqué ! » lance-t-il en arrivant au saloon avec son compagnon. Mais l’apparition soudaine du « Gunslinger » sans nom et le premier duel contre Martin achèvent de prouver à celui-ci qu’à Délos, le faux ressemble furieusement à du vrai.

Dans le rôle du Gunslinger, Yul Brynner reprend les codes vestimentaires du personnage célèbre qu’il incarnait dans Les Sept mercenaires de John Sturges (1960), la parole en moins. Sa rigidité, son mutisme, sa détermination – toute robotique – ne laissent entrevoir aucun espoir lorsque le mécanisme se met en branle pour tuer. Du fait d’un dysfonctionnement qui s’étend comme un virus chez les machines, causant d’abord des pannes inexpliquées avant de les rendre agressives, les principaux adversaires de chaque monde – Gunslinger pour le western, chevalier noir au Moyen-Age – perdent les pédales et s’en prennent aux visiteurs jusqu’à la mort. Les engins implacables imaginés par Michael Crichton préfigurent l’inflexibilité du Terminator dans les deux films éponymes de James Cameron (1984 et 1992) : insensible aux prières et aux regrets, le monstre de métal et de boulons continue inlassablement sa route vers la cible qu’il s’est choisie. La peur provoquée par le Gunslinger provient en outre du fait que, non content d’avoir une visée quasi-parfaite, il suit constamment Martin au ralenti, marchant les doigts dans la ceinture tandis que sa proie s’épuise à la course – et le retrouvant toujours. On pense aussi au Predator de John McTiernan (1987) lorsque la caméra nous fait pénétrer pour quelques plans à l’intérieur du cerveau du Gunslinger : ces images représentant le point de vue du robot procèdent d’une technologie de synthèse tout à fait inédite au début des années 70, et chacune d’elles pouvait réclamer un travail de huit heures. (Dans sa suite réalisée par Richard T. Heffron en 1976, Les Rescapés du futur, des images 3-D seront utilisées pour la première fois au cinéma.)

Le cinéaste Crichton possède la précision et les vertus narratives du romancier. On retrouve dans Mondwest, comme plus tard dans Runaway, l’évadé du futur (1984), cette ambition scientifique et ce goût pour la technologie qui font ou feront le sel de ses livres – Le Mystère Andromède (adapté par Robert Wise en 1971), Jurassic Park, L’Homme terminal, Sphère (porté à l’écran, avec moins de bonheur, par Barry Levinson en 1998). Médecin et chercheur en biologie, Crichton n’a jamais hésité à poser des questions précises et angoissantes sur le devenir biologique des êtres vivants, et ce n’est sans doute pas un hasard s’il commençait, dans Mondwest, son premier long-métrage en tant que réalisateur, par s’interroger sur la place prise progressivement par les machines dans notre société – thématique à nouveau développée dans Runaway.

Revoir le film aujourd’hui en DVD permet encore d’apprécier l’avant-gardisme dont fait preuve Crichton dans le domaine des univers virtuels. Si l’on se réfère simplement au principe du village-vacances de Délos – trois mondes-époques destinés à l’immersion du participant – en regard des loisirs qui dominent la scène mondiale depuis vingt ans, on pense tout de suite à l’importance prise par le jeu vidéo dans le domaine ludique, et on constate combien l’idée de Crichton trouve son prolongement dans l’enjeu de ce loisir : l’intégration d’un joueur à un espace-temps virtuel choisi parmi les grands moments de l’Histoire comme autant de véhicules d’un puissant imaginaire pédagogique. On tue à Délos de la même manière qu’un avatar se débarrasse d’une entité artificielle dans n’importe quel jeu vidéo ; on s’habille et on choisit ses accessoires (une scène où Martin et Blane sélectionnent chapeaux et pistolets avant de pénétrer de plain-pied dans le « Westworld ») comme le joueur avant que le jeu ne commence véritablement, notamment dans les jeux massivement en ligne qui réclament la construction complète d’un personnage ; enfin, on se moque ici des conséquences de ses actes, à la façon des joueurs de Grand Theft Auto (dans lequel le joueur incarne un brigand commettant larcins et autres actes délictueux dans une métropole) projetant dans l’écran leurs fantasmes les plus indicibles, depuis le meurtre jusqu’à la fréquentation de filles de joie. Crichton ne se rendait évidemment pas compte alors du chemin que suivrait, des années plus tard, l’industrie du loisir électronique (pour rappel, Pong date de 1972 et la console familiale Attari de 1976), mais il intégrait néanmoins les éléments ludiques de la comédie burlesque façon La Grande course autour du monde (Blake Edwards, 1962), notamment lors de la scène de pugilat au saloon, et ceux, angoissants, du thriller scientiste (sur le mode : si la technologie nous échappe elle risque de se retourner contre nous). Rares sont les films qui fusionnent aussi bien passé et futur, tradition du cinéma de genre et avancées techniques de l’image, discours conservateur (seuls les riches peuvent se payer ce genre de vacances) et visées progressistes. Un constat qui rend de facto Mondwest parfaitement indémodable, en DVD comme dans sa version inédite Blu-ray.

Eric Nuevo

DVD et Blu-ray Aventi, sortie le 3 avril



“Husbands” de John Cassavetes (DVD WildSide)

La filmographie de John Cassavetes est affaire de famille. Non pas la famille comme sujet des films (quoique), mais plutôt celle que le cinéaste a su créer autour de lui au fil de sa carrière, travaillant régulièrement avec la même équipe et les mêmes comédiens. Dans Husbands, son premier film en couleurs, John Cassavetes réunit autour de lui et pour la première fois deux de ses acteurs fétiches : Ben Gazzara et Peter Falk. Tous les trois interprètent une bande de potes qui suite à la mort d’un ami proche, partent à Londres passer du bon temps et réflechir sur leur vie. Le film s’ouvre sur des clichés photographiques, ceux d’une fête où l’on distingue quatre couples s’amuser autour d’une piscine. On croise ainsi Gena Rowlands, et surtout le quatrième larron de la bande qui bientôt décèdera.

On a coutume de présenter Husbands comme une comédie “sur l’amour, la mort et la liberté”. C’est en effet un remarquable métrage sur la quête existentielle de trois hommes que rien ne semblait pouvoir détourner d’une vie bien rodée (famille, bonne situation professionnelle…). Le film part alors dans une vrille contrôlée qui est aussi celle de ces trois anti-héros qui abandonnent tout sur un coup de tête. La trame de Husbands s’étant développée au fur et à mesure du tournage, on ne doute d’autant moins de la sincérité de la démarche qu’elle se traduit à l’écran par une complicité rarement vue au cinéma entre les comédiens. Moments de joie et de détresse s’enchaînent, avec, comme souvent chez Cassavettes, la folie qui n’est jamais très loin. La vie à l’œuvre, tout simplement.

Cette édition collector l’est à plusieurs titres. En plus de présenter le film remasterisé, le coffret comporte deux versions de ce dernier : une courte, et une longue (la scène de chants au restaurant étant tronquée dans la première version). Reste que le véritable intérêt des bonus réside dans ses suppléments présents sur la troisième galette. Deux documents fort intéressants viennent ainsi s’ajouter à ce film incontournable : un documentaire inédit de 90 minutes sur le cinéaste, et une conversation filmée entre Peter Falk et le producteur du film Al Ruban, qui n’est autre que le producteur attitré et l’ami de John Cassavetes. Parce que, répétons-le, tout ici est affaire de famille.

Julien Hairault
DVD Collector disponible chez Wild Side à partir du 4 avril.


Bande annonce de Husbands de John Cassavetes.



Shotgun de Lesley Selander : Un pauvre cowboy pas si solitaire
29 mars, 2012, 10:49
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C’est bien connu, un cowboy cultive sa solitude. Tous les lecteurs de Lucky Luke vous le confirmeront. Alors, mettez-vous un peu à la place de Sterling Hayden dans Shotgun : ce shérif adjoint voit son chef se faire dessouder sous son nez par un trio de méchants. Il en abat un mais désire au plus vite liquider les deux autres. Que croyez-vous qu’il fasse, notre cowboy solitaire ? Il part tout seul comme un grand à la poursuite du duo qui en fait, mais il ne le sait peut-être pas encore, est un quintet Les choses commencent à se gâter quand il rattrape le premier des renégats. Celui-ci, non content d’avoir été attaché au sol avec un serpent à sonnette à quelques centimètres du crâne, est flanqué d’une jolie brune (Yvonne De Carlo), elle aussi liée, mais à un arbre. Je vous passe les péripéties mais voilà notre cowboy solitaire accompagné de cette brune qui ne cesse de l’envoyer aux prunes puis, rapidement, d’un troisième larron (Zachary Scott), tout aussi mal embouché. Pour la solitude, c’est fini !

Premier drame pour notre soliste, vite confronté à un deuxième : ces belles dames de l’Ouest, faut se les faire ! En laissant tout pour sa quête vengeresse, Sterling a surtout plaqué une blonde en or massif et aux yeux d’un bleu extraterrestre. Entre nous, c’était une bonne chose tant elle paraissait prétentieuse et sans discussions possibles. Bon, et maintenant, le voilà avec cette brune qui lui court sur le haricot, dont il n’a qu’une envie, c’est l’expédier à Calexico, en Californie, un bled dont elle est originaire.

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Il faudra une séquence, et quelle séquence pour un western de 1955 : voir le reflet dans la rivière des fesses nues d’Yvonne. Nos deux lascars, Sterling et Zachary, en restent tout choses. On peut d’ailleurs dégotter une affiche française de Shotgun, sur laquelle le film est ridiculement rebaptisé Amour, fleur sauvage, avec en image une Yvonne De Carlo qui a du mal à cacher ses trésors derrière une serviette. Mais le fait est : il suffit que la belle dame découvre un peu son cœur (et le reste) pour que le cowboy solitaire ait de moins en moins envie de le rester.

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J’ai l’air de rigoler comme ça mais ce film est loin d’être une comédie. Il tient plutôt un discours sans concession sur ces gaillards de l’Ouest, plus prompts à dégainer une arme qu’à tendre la main. Il y a du sadisme chez chacun d’eux et la scène du crotale en est un excellent exemple. Sadisme des Indiens qui font subir ce supplice, sadisme de Hayden qui veut obtenir des renseignements. Les méchants ne sont pas en reste. Ils sont tous lâches et attaquent le plus souvent par traîtrise. Les paysages sont rudes… beaux mais rudes, et l’on ne s’étonne pas de trouver une telle dureté chez tous ceux qui les peuplent.

Il me vient en tête une publicité aznavourienne, une de celles que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître (et même, soyons honnêtes, les moins de 35 ans). On y voyait un monsieur Plus qui, d’un petit coup de coude, mettait dans la préparation que la pub vantait un peu plus de chocolat, un peu plus de cacahuètes, un peu plus de pépites, un peu plus de etc. Et bien Lesley Selander, qui signe ce Shotgun, ferait plutôt figure de monsieur Moins. Il évacue le groupe, qu’il soit composé des personnages sympathiques que l’on retrouve chez Ford ou Hawks, ou de ceux qui, comme chez Zinnemann, ne brillent pas par leur bravitude. Son héros, campé par Hayden, est certes brut de décoffrage mais il n’a pas l’ambigüité qui faisait toute la saveur des compositions de James Stewart dans la sublime série de films d’Anthony Mann (Winchester 73, Les affameurs, L’appât, Je suis un aventurier, L’homme de la plaine). Selander a des bouffées de sadisme bien amenées, qui nous donnent envie de revoir tout Gordon Douglas ou presque. Et le personnage d’Yvonne De Carlo, malgré son allure, reste loin derrière les héroïnes de Walsh (on pense à la même Yvonne dans L’esclave libre) ou celles de Lang.

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Loin de moi l’envie de dire que le petit père Lesley ne vaut pas tripette. Au contraire, car il y a dans Shotgun quantité de séquences qui vous frappent : l’arrivée des bandits dans la ville, digne d’un film noir avec le suspense qui s’installe immédiatement ; celles déjà citées de la torture avec le serpent et du bain de la vedette féminine ; l’attaque du refuge et la description des Indiens. Pour le coup, Selander que l’on a souvent traité sous le coude dans les histoires du cinéma américain, est plus proche de la dignité d’un Delmer Daves que du raccourci des méchants sauvages habituellement montré dans les séries B. Avec une carrière impressionnante (il affiche à son palmarès quelque 150 titres en tant que réalisateur) qui s’étale sur plus de trente ans, Selander n’a malheureusement pas laissé beaucoup de films parvenir jusqu’à nous. Autant dire que ses multiples aventures de Hopalong Cassidy, Kit Carson et quelques autres ne devaient pas passionner les distributeurs français. On peut découvrir deux autres de ses réalisations en DVD : Le justicier de la sierra (chez le même éditeur, Sidonis) et Flight to Mars dans le coffret Destination Mars (Artus Films).

Malgré sa rareté, Shotgun n’a rien du western routinier auquel on était en droit de s’attendre. En outre, Selander a eu la bonne idée d’embaucher Sterling Hayden. Lequel a été, l’année précédente, le héros du mythique Johnny Guitare de Nick Ray. Mais ce sont les films noirs que Hayden marque le mieux de sa haute carrure, de Asphalt Jungle de Huston à Ultime razzia de Kubrick, sans parler du Parrain de Coppola et du Privé d’Altman. La dureté que montre l’acteur dans chacun de ces chefs-d’œuvre est déjà bien présente dans ce sympathique Shotgun.

Jean-Charles Lemeunier

Shotgun est sorti le 20 mars 2012 chez Sidonis en DVD



“13 Assassins” de Takashi Miike : shogun stories, crimes et châtiment !

Considéré comme un auteur culte par une génération d’aficionados du cinéma de genre, Takashi Miike est sans conteste l’un des réalisateurs les plus prolifiques au monde, capable de mettre en boîte trois ou quatre films par an depuis le début des années 2000. À ce rythme, évidemment, la qualité intrinsèque de sa production est variable. Remarqué en Europe suite à Audition en 1999 (sorte de Liaison fatale en beaucoup plus trash) et Visitor Q (2001) où il revisite le Théorème de Pasolini, Miike s’impose véritablement auprès des fans avec Ichi the Killer, adaptation gore du manga éponyme, où sa virtuosité technique impressionne. Un peu oublié ces derniers temps malgré quelques fulgurances, malheureusement sorties directement en DVD comme Crows Zero ou Sukiyaki Western Django (tous deux réalisés en 2007), Miike reçoit une consécration et une reconnaissance inattendues en 2011 lorsqu’il est sélectionné en compétition officielle à Cannes pour Hara-kiri : mort d’un samouraï, remake du film tourné en 1962. Mais Hara-kiri n’est pas la première immersion de Miike dans le film de samouraï.

Réparons d’emblée une injustice : 13 assassins (2010), autre incursion du cinéaste japonais dans le chambara, n’a pas bénéficié en France d’une sortie méritée au cinéma. D’une puissance narrative et visuelle impressionnante, ce remake du film d’Eiichi Kudo datant de 1963, malgré la qualité exceptionnelle du Blu-ray qui sort le 20 mars chez Seven Sept, aurait en effet gagné à être projeté sur grand écran. Ce long-métrage raconte la mise en place puis le déroulement d’une bataille légendaire. Un haut dignitaire du shogunat Tokugawa recrute treize samouraïs en vue d’assassiner un shogun du clan Akashi, devenu violeur et meurtrier incontrôlable. Le but de ces samouraïs (qui doivent lutter à 13 contre 300 !), ne sera atteint que s’ils arrivent à organiser leur guet-apens dans un endroit propice. Débute alors ce qui s’apparente à une mission suicide.

Pour qui connaît l’œuvre du cinéaste japonais, la première partie de 13 assassins a de quoi agréablement surprendre. À quelques scènes trash près (en permanence induites par les conséquences des crimes du shogun, remarquablement interprété et habité par Goro Inagaki), la première heure du film met en place, de façon brillante mais classique, la construction du complot. Prenant le temps d’installer le climat inhérent à ce genre de long-métrage à la façon des grands maîtres japonais que sont Akira Kurosawa (on pense aux Sept samouraïs, bien évidemment) ou Kenji Mizoguchi (il faut voir impérativement Les 47 ronins sur une trame quasi-identique), Takashi Miike étonne par la force narrative qui imbibe cette partie. Maîtrisant parfaitement le cadre et l’image, bénéficiant d’une photographie digne des plus grands esthètes du cinéma asiatique, l’auteur d’Audition élabore une intrigue au premier abord brouillonne, mais qu’il parvient finalement à rendre limpide et dont l’apogée (une balade bucolique de quelques assassins dans la forêt pour se rendre au point de ralliement) rappelle le grand Kurosawa de La Forteresse cachée.

Dans la deuxième partie du film, parfait contrepoint à la première, on retrouve l’habileté technique qui fait souvent la force, et parfois la faiblesse, de ce boulimique de la pellicule. Lancé dans une bataille homérique, pleine de bris et de fureur où les adversaires semblent plus près du millier d’hommes que de la centaine, les treize rebelles emploient leur force et leur ruse à hacher menu tout ce qui se présente sous leur lame. Retrouvant l’excès de ces précédents films dans une bataille magnifiquement chorégraphiée et royalement découpée (malgré le nombre impressionnant de figurants) qui dure près de trois quarts d’heure, Miike réalise le mix fantasmé entre Les Sept samouraïs et La Horde sauvage. Créant un nouveau genre que l’on pourrait appeler chambara crépusculaire (comme l’a créé avant lui, pour le western, le « maître Peckinpah »), The Great Takashi conçoit avec 13 Assassins une œuvre forte et prenante, bref : un chef-d’œuvre. Ce portrait d’un groupe d’hommes oscillant entre honneur et violence, parfaits antihéros de ce Japon féodal constitue une mise en bouche parfaite avant Hara-kiri : mort d’un samouraï dont la sortie DVD est annoncée sous peu, grande œuvre qui confirme la stature prise par l’ancien spécialiste du cinéma de genre.

“13 assassins” est sorti le 20 mars chez Seven Sept, en DVD et en Blu-ray.

 Fabrice Simon



Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo


Contrairement à certains de ses personnages principaux, Roujin Z n’a pas pris une ride. La sortie d’une version remasterisée en DVD et Blu-Ray, par Kazé, du film de Hiroyuki Kitakubo en témoigne. Visuellement chatoyant, bénéficiant d’une animation fluide et rythmée et porté par un propos – le vieillissement de la population et l’alternative machinique – encore aujourd’hui pertinent, ce film datant de 1991 ne souffre pas de la comparaison avec les fleurons de l’animation moderne.
Preuve de son indéniable réussite, le film vaut plus que la somme des noms prestigieux qui y sont associés, tels que Kitakubo (Robot Carnival, Blood, The Last Vampire) à la réalisation, Katsuhiro Otomo au scénario ou encore un jeune débutant alors bien loin du génie qu’il deviendra par la suite, Satoshi Kon, ici un des animateurs clé et concepteur des décors. Outre la reconduction d’une bonne partie de l’équipe technique de l’adaptation animée d’Akira, l’influence du mangaka Otomo se ressent à tous les niveaux. Difficile dans ces conditions de déceler les apports de Kitakubo tant Roujin Z s’apparente à une extension d’Akira, une sorte de variation minimaliste, plus intime, où Otomo trouve à développer ses préoccupations selon une autre perspective. Cependant, se placer sous l’égide du maître n’avait pas forcément pour conséquence de brider les multiples talents engagés mais était surtout une bonne occasion de profiter de son inestimable expérience.

Roujin Z aborde le vieillissement de la population japonaise, problème majeur à l’époque et toujours d’actualité, et ses conséquences (comment continuer à prendre soin des aînés ? Comment dépasser l’indigence et la raréfaction des structures adaptées ?) en envisageant l’alternative proposée par un développement technologique de la prise en charge physique. Un lit robotisé est ainsi mis au point par le ministère de la Santé, associé à une officine privée fournissant le cœur machinique du prototype qui soulagera aussi bien le patient que les proches parfois dépassés. Pour tester ce Z-001, le ministre de la Santé jette son dévolu sur monsieur Takazawa, un vieillard impotent en état de dépendance avancée (la première séquence nous le montrant gémissant à l’aide dans le lit qu’il vient de souiller). Le vieil homme est ainsi arbitrairement et sans ménagement enlevé de son appartement où une jeune aspirante infirmière, Haruko, venait bénévolement s’occuper de lui. D’un environnement sécurisant, il passe à une claustration certes médicalisée mais qui détériore progressivement les derniers liens de sa vie. Car comme le fait justement remarquer l’infirmière lors de la séance de démonstration de l’engin, la présence humaine est aussi, sinon plus, importante pour le maintenir en état de conscience, en vie, d’autant que son domicile recelait le souvenir de sa défunte épouse. Monsieur Takazawa est ainsi coupé de tout tandis qu’il est de plus en plus fermement relié à cette machine de survie. Haruko n’aura alors de cesse de tenter de l’arracher à cette cellule sophistiquée semblant régénérer, du moins maintenir en vie, ce corps rabougri seulement pour en utiliser l’énergie. La vision funeste de cocons matriciels renfermant l’humanité n’est pas loin. Ce prototype Z-001 en propose une prémisse auquel va s’opposer l’énergie et la volonté de l’infirmière, véritable vecteur d’une liberté de conscience à retrouver.

Ce qui est remarquable dans Roujin Z est que ces évènements dramatiques traités sérieux ne se départissent jamais d’un humour, voire même parfois de situations burlesques, infusant tout le métrage, que ce soit dans les réactions ou la monstration outrancièrement cartoonesque des visages. Et pourtant, ce traitement décalé, satirique, ne mets jamais en péril la crédibilité et la gravité du sujet.
Si l’animation et le design des personnages paraissent parfois rudimentaires, le foisonnement graphique et la mise en scène particulièrement soignée de Kitakubo font rapidement oublier les menus défauts. D’autant que la qualité de l’image du master ici proposé est de toute beauté. Alors que dans les productions Amblin chères à Steven Spielberg le récit était pris en charge par une jeunesse se débattant dans un univers incompréhensible et étranger aux adultes, ici c’est la vieille génération qui va s’évertuer à rétablir l’équilibre. Ainsi, la jeune Haruko après avoir échoué avec ses amis et collègues soignants à libérer Takazawa, elle trouvera de l’aide parmi le club restreint de vieux hackers hospitalisés dans son service. Ces derniers, grâce à des bidouillages informatiques sur des ordinateurs tout aussi obsolètes d’apparence, vont parvenir à entrer en contact avec Takazawa via l’I.A qui en a désormais la charge. Et par leur dialogue et leurs efforts stimuler l’esprit de Takazawa, ils vont éveiller la conscience de la machine qui en se connectant au souvenir prégnant de sa femme disparue, en deviendra une incarnation artificielle.

Ce robot d’un genre nouveau va donc s’autonomiser et s’évader pour répondre à la volonté du vieux monsieur, rejoindre la plage où lui et son épouse ont partagé d’inoubliables instants. Dans sa course, le lit-transformer va absorber, agréger les divers objets et véhicules rencontrés pour croître afin de résister aux tentatives conjuguées des ministres de la Santé et de la Défense pour l’arrêter, utilisant à cette fin des mechas belliqueux. Sans être aussi apocalyptiques et impressionnants que le combat fratricide entre Kanéda et Tetsuo, les affrontements sont tout de même marquants et l’on sent indéniablement la patte d’Otomo notamment par le biais de la formalisation d’appendices étranges en expansion, constituant ainsi autant de prolongements mécaniques à un corps organique en péril. De même, après Akira, Roujin Z raffermit l’une des thématiques d’Otomo partagée par nombre d’anime, soit le risque de dévoiement d’une technologie initialement développée à des fins progressistes.
Au final, le film de Kitakubo est une perle poétique, drôle et incisive où les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d’une simple balade sur la plage en compagnie de l’être aimé.


Nicolas Zugasti

Roujin Z est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 22 février 2012 chez Kazé



Etre citoyen et civique en six leçons : coffret films et droits de l’homme Vol. 1

Considéré comme le festival français le plus important en matière de droits humains, le Festival International des Droits de l’Homme de Paris fête cette année ses dix ans d’existence. L’occasion pour l’éditeur Bodega de sortir en coffret DVD 6 films ayant marqué l’histoire de ce festival. Ces longs-métrages « civiquement » importants sont autant de documentaires enragés et engagés, qui luttent à leur échelle contre l’indifférence et forment un puzzle cohérent qui dresse une carte mondiale du cinéma indigné. Consacrés à des thèmes contemporains, ces œuvres remarquables portent un regard désespéré mais lucide sur l’état du monde tout en donnant la parole à des êtres révoltés dont la parole est souvent absente des grand médias. Bref, ces six films citoyens forment un coffret indispensable !

Le massacre qui a eu lieu entre avril et juillet 1994 au Rwanda est le dernier génocide du XXe siècle. Selon les estimations de l’ONU, il a vu près de 800 000 Rwandais tués, en majorité des Tutsis. Parmi les œuvres « inspirées » par ce génocide, plusieurs livres d’importance méritent d’être lus – comme ceux de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie où l’auteur recueille le témoignage des victimes, Une saison de machettes où l’accent est porté sur la parole des bourreaux) ou celui de Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable, la France au Rwanda qui pointe le rôle essentiel tenu par nos dirigeants dans ce conflit. J’ai serré la main du Diable (2004) de Peter Raymont, adapté d’un ouvrage éponyme et sous-titré La Faillite de l’Humanité au Rwanda, écrit par Roméo Dallaire, ancien lieutenant général des Forces canadiennes et commandant de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), qui restera impuissant devant le massacre de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes. En avril 2004, pour le dixième « anniversaire » du génocide, Dallaire revient pour la première fois au Rwanda et affronte les souvenirs qui le hantent depuis une décennie. Documentaire exemplaire, J’ai serré la main du Diable alterne les scènes choc d’une violence rare (notamment lorsque Dallaire évoque dans des propos terribles la sauvagerie de certains souvenirs) et le calme de scènes de retrouvailles où le « héros » et sa femme semblent jouer les touristes sur le retour. Portrait d’un observateur neutre se sentant responsable de milliers de morts, ce monument de cinéma documentaire offre au spectateur la vision d’un témoignage humain et digne d’un être cherchant à expulser, dans une confession filmée, la culpabilité qui le ronge depuis des années.

À la fin du génocide, on estime qu’au minimum un million de Hutus ont fui le pays par peur des représailles et se sont réfugiés dans un pays limitrophe, le Zaïre (actuel Congo). Parmi ces réfugiés, de nombreux miliciens et militaires parvinrent à franchir la frontière fortement armés et se cachèrent dans la jungle profonde pour organiser, au sein de leur colonie, un mouvement de guérilla. Dans le même DVD qui contient déjà J’ai serré la main du Diable se trouve Des monstres qui dorment, un documentaire datant de 2005, de qualité légèrement inférieure au précédent. On y suit le parcours difficile et délicat d’Eric Besner, officier de désarmement mandaté par l’ONU, dont la mission consiste à tenter de convaincre les miliciens de déposer les armes et de retourner dans leur pays natal. Le film de Markus CM Schmidt et de Jan Bernotat pose des questions simples, dont les réponses s’avèrent compliquées : peut-on résoudre un conflit armé d’une façon pacifique ? De quelle manière procèdent les Nations unies pour convaincre des milices de déposer leurs armes ? Peut-on accuser tous les réfugiés hutus d’être des génocidaires ? Donnant la parole à des protagonistes du génocide comme Ignace Murwanashyaka, chef des milices hutues des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), arrêté en Allemagne en novembre 2009 ; Bernard Kalume, ancien chanteur et rescapé du massacre ; le prêtre congolais Masumbuku, impuissant face aux meurtres ; ou le capitaine Chico, commandant de l’armée congolaise, prêt à tout pour chasser les miliciens hutus de son pays – Des monstres qui dorment est une œuvre essentielle offrant un regard d’une lucidité effrayante sur la reconstruction d’un pays dix ans après la guerre civile qui l’a ravagé.

Le deuxième DVD de ce coffret réunit deux films qui montrent le côté sombre de la mondialisation, notamment les agissements de certaines multinationales qui piétinent les droits de l’Homme dans leur propre intérêt. Business en Absurdistan, tout d’abord, du Finlandais Arto Halonen (2007), raconte comment de grandes sociétés occidentales, Bouygues (cocorico !) et Siemens entres autres, s’associent avec le régime Turkmène (un des trois pays les moins regardant en matière de droits de l’Homme) dirigé jusqu’à sa mort par le stalinien Niazov. Ce dernier est l’auteur d’un opuscule grotesque, pourtant élément central du régime, le Ruhnama (pendant du « petit livre rouge » de Mao). Considéré par certains comme l’équivalent de la Bible ou du Coran (pas moins) ce « texte » a bénéficié de nombreuses traductions dans plusieurs langues, traductions financées par les multinationales qui soutiennent la dictature. Ce documentaire mené contre vents et marrées (les refus d’interview sont nombreux) par Arto Halonen et son compère l’avocat américain Kevin Frazier renforce une certitude : celle que la mondialisation, et par extension le libéralisme, s’abstiennent, sans aucun problème de conscience, de toute morale dès que de juteux marchés se présentent (ici, gaz et pétrole). L’effet direct de ce documentaire est de scandaliser le spectateur tant les actes de ces grandes entreprises semblent dénués de tout complexe et de toute question éthique (oups, un gros mot !). Business en Absurdistan mérite sans aucun doute d’appartenir à ce coffret d’anthologie, même si le procédé répétitif du propos aurait gagné à être écourté.

Autre film montrant du doigt le comportement des grands groupes industriels dans des pays où la justice ferme les yeux sur leurs agissements, L’Affaire Coca-Cola (German Guttierez et Carmen Garcia, 2009) révolte et interpelle. Depuis 2002, en Colombie, plus de 470 leaders syndicaux travaillant dans des usines de sous-traitance ont été abattus par des milices paramilitaires dans des circonstances pour le moins obscures. Parmi les compagnies concernées par ces assassinats se trouve l’un des emblèmes du capitalisme : le géant Coca-Cola. Et pendant ce temps, les dirigeants américains de Coca-Cola engrangent les millions de dollars… Confirmant le propos de Business en Absurdistan, L’Affaire Coca-Cola dissèque intelligemment le mécanisme de la mondialisation et dresse, à travers la politique de rentabilité orchestrée par la firme d’Atlanta, un portrait effrayant de cet empire capable d’accepter silencieusement, sous couvert de gains astronomiques, la torture, voire le meurtre, d’ouvriers gagnant à peine 15 dollars pour 12 heures de travail, et qui n’ont qu’un but : améliorer leurs conditions de vie.

Dans le troisième DVD figurent deux films qui révèlent autant de tragédies humaines, individuelles ou collectives. No Comment de Nathalie Loubeyre (2008) illustre le drame social et sanitaire que vivent les migrants dans le Nord de la France. Six ans après la fermeture du centre d’accueil de Sangatte, les migrants sont toujours aussi nombreux à Calais. Ils sont Afghans, Kurdes, Palestiniens ou Soudanais. Ils ont fui la guerre, les persécutions et la misère pour tenter de passer en Grande-Bretagne. En attendant une éventuelle opportunité, ils survivent grâce au dévouement des volontaires des associations locales… Radical dans son dispositif (pas de commentaires sur les images insoutenables du quotidien des protagonistes), No Comment porte, dans une succession de plans fixes, un regard digne sur ces individus qui ont tout quitté afin de rejoindre les côtes anglaises, signe pour eux d’une vie meilleure. Rempli d’espoir et d’humanité (voir les magnifiques plans sur les visages de ces hommes qui ont tout perdu), ce moyen-métrage, également porté par une tension permanente, à cause notamment de la présence de CRS toujours prêts à évacuer ces réfugiés, offre une vision sans misérabilisme mais inquiétante de clandestins en quête d’un Eldorado utopique.
Présent également dans ce dernier DVD, le film de Marc Evans, Toute ma vie (en prison) (2008) illustre l’attente interminable et ubuesque du plus célèbre condamné à mort des États-Unis. Le 9 décembre 1981, Mumia Abu-Jamal, journaliste révolutionnaire et militant des Black Panthers, était arrêté à Philadelphie pour le meurtre d’un policier. Le même jour naissait William Francome en Grande-Bretagne. Marqué par cette coïncidence depuis son enfance, le jeune homme entreprend un voyage à la rencontre de l’homme qui a toujours clamé son innocence… Soutenu par Amnesty International, ce brûlot, dont on sent la filiation avec les films de Michael Moore, est avant un plaidoyer contre la peine de mort. Passionnant de bout en bout malgré l’absence de Mumia, interdit d’apparaître à l’écran, Toute ma vie (en prison) aurait gagné en clarté sans quelques apartés filmés tendance clips de MTV. Mais ceci ne gâche tout de même pas la vision d’ensemble de cette œuvre forte qui démontre encore que, malgré l’élection de Barack Obama, la communauté afro-américaine éprouve des difficultés à émerger dans la société étasunienne, dont le racisme reste profondément ancré.

Vous l’aurez compris, ce coffret, constitué de documentaires d’exception dont les réalisateurs donnent (selon les organisateurs du festival) « la parole à des hommes et femmes habituellement mis sous silence », et proposent « un cinéma de combat frémissant et absolument primordial », est bien évidemment un événement dont doit profiter tout citoyen indigné.

Fabrice Simon

Lire en complément la critique du film Toute ma vie (en prison) de Fabien Le Duigou
http://blog.revueversus.com/2011/11/27/toute-ma-vie-en-prison-de-marc-evans-accuse-taisez-vous/

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“L’exercice de l’État” en DVD & Blu-Ray chez Diaphana : JEUX DE POUVOIR

A défaut d’être une année véritablement faste, 2011 aura été un excellent cru pour le cinéma français que ce soit dans le domaine du film d’auteur (notamment grâce à La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli) ou de la comédie populaire (Intouchables bien sûr), mais également dans un registre rarement (pour ne pas dire jamais) exploré par le cinéma hexagonal : le film politique. Présenté à Cannes l’an dernier dans la section Un certain regard, aux côtés de Pater et de La conquête (tous deux présentés en sélection officielle), le long-métrage de Pierre Schoeller, L’Exercice de l’État, coproduit par les frères Dardenne, est une œuvre habile portant un regard subtil et lucide sur la pratique du pouvoir et la gestion de l’État. Mais alors que le magnifique opus d’Alain Cavalier, à l’image de ses précédents films (Irène notamment), tenait tout autant du journal intime que du film politique, et que celui de Xavier Durringer décevait, comme s’il était handicapé par la présence d’un modèle présidentiel beaucoup trop écrasant, Pierre Schoeller, libre de toute contrainte idéologique (on ne sait trop à quel parti politique appartiennent les différents protagonistes, même si le libéralisme constitue visiblement leur mode de pensée) signe une œuvre indubitablement crédible sur l’exercice du pouvoir ainsi que sur les diverses compromissions et malversations pour la conservation dudit pouvoir.

Le ministre des Transports Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet) est réveillé en pleine nuit par son directeur de cabinet. Un car a basculé dans un ravin et plusieurs victimes sont à dénombrer. Il n’a bien évidemment pas le choix : il doit se rendre sur place. Ainsi commence l’odyssée (concentrée sur trois / quatre jours) d’un homme d’État dans un monde toujours plus complexe et hostile. Vitesse de réaction à une époque où les médias sont omniprésents, lutte de pouvoirs inter-claniques, chaos social issu de la crise économique… Tout s’enchaîne et se percute dans un microcosme où une urgence balaie l’autre en un revers de main. À quels sacrifices ces hommes qui nous gouvernent sont-ils prêts ? Jusqu’où tiendront-ils, dans un État qui dévore jusqu’à l’os ceux qui le servent ? Répondant avec brutalité à toutes ces questions, débutant par une scène onirique « scotchante » voire carrément troublante, L’Exercice de l’État se conclut (quasiment !) sur une scène d’accident spectaculaire démontrant le savoir-faire de son réalisateur. Entre les deux, la puissance et la précision du scénario ainsi que les interprétations de Zabou Breitman, Michel Blanc (très convaincant en directeur de cabinet) et surtout d’Olivier Gourmet, excellent dans son rôle de ministre révélant par instant son côté humain (notamment lors d’une scène de pleurs) en se débarrassant de sa coquille technocratique, génère une œuvre intense et forte constamment sous tension, à la limite du thriller.

Critique du libéralisme au pouvoir où corruption, ambition personnelle, tractations politiques (tiens, je t’échange un plus grand ministère contre ton directeur de cabinet !) et soumission semblent être les fondations de ce type d’idéologie, L’exercice de l’état est sorti récemment en DVD et Blu-ray. L’occasion pour tous de (re)découvrir le long-métrage de Pierre Schoeller, deuxième volet d’une trilogie politique après l’excellent Versailles (meilleur rôle de Guillaume Depardieu). Film indispensable faisant indubitablement froid dans le dos, il installe,de plus, durablement son réalisateur dans la liste des carrières à suivre.

Fabrice Simon

Film sorti en DVD le 01 mars 2012 chez Diaphana.



“Il était une fois en Anatolie” de Nuri Bilge Ceylan (Dvd & Bluray chez Memento)

S’il n’est pas du goût de tous les Versusiens, Nuri Bilge Ceylan n’en demeure pas moins un metteur en scène dont la radicalité des partis pris esthétiques ne peut laisser indifférent. Poussant la contemplation parfois à outrance, le cinéaste turc se présente malgré tout aujourd’hui comme l’un des rares auteurs européens capables de maîtriser, à la perfection parfois, les effets du temps sur ses personnages qui sont autant de sommets de fascination chez le spectateur.

A cet égard, la longue introduction d’Il était une fois en Anatolie en est un exemple d’une richesse incroyable. Passé un prologue dont on peine à se souvenir une fois le film mis en marche, ce dernier s’installe dans l’obscurité de la nuit turque pour suivre un convoi de la gendarmerie qui passera la nuit, en compagnie du suspect numéro un d’un meurtre, à essayer de retrouver l’endroit où a été enterré le cadavre dans une vallée. Et Nuri Bilge Ceylan de commencer à faire ce qu’il sait faire de mieux, d’entrée de jeu : planter un décor et une ambiance de façon magistrale, laissant le temps à la rétine du spectateur d’imprégner les moindres détails du plan, comme on se retrouverait face à une toile de maître, submergé. Il faut voir comment les voitures s’avancent petit à petit dans le cadre, sur une route dont les phares des automobiles rendent la poussière on ne peut plus cinégénique. La matière est en action, car derrière une certaine distance revendiquée, Ceylan ne filme pas autre chose que la vie dans ses moindres détails, parfois cruels, toujours humains. Ce film là est d’autant plus intéressant qu’il permet à son auteur de s’aventurer dans le cinéma de genre pour la première fois.

Un film noir donc, avec des personnages à l’avenant : un inspecteur brutal, un médecin compatissant, un procureur diplomate, et un suspect mystérieux. Un beau mélange qui ne cherche pas pour autant à dresser coûte que coûte le portrait de la société turque. Reste qu’à travers ce scénario qui frise parfois l’absurde, on découvre un nouveau Ceylan qui porte ouvertement un regard critique et dérisoire sur les autorités administratives de son pays. De quoi se rappeler au bon souvenir des excellents films de la récente vague roumaine, dont la noirceur des sujets n’entamait pas un certain décalage humoristique et provocateur dans le traitement. Il était une fois en Anatolie ménage ainsi des plages respiratoires au sein d’un récit qui parfois prend le risque d’être un peu trop hermétique.

C’est peut-être là que le film échoue à être aussi transcendant que les précédents métrages du cinéaste. Alors que Les Climats et surtout Uzak prenaient le parti de fixer au parcours des personnages une mise en scène qui respirait en même temps que ces derniers (le magnifique gros plan sur la sueur qui coule sur la peau dans Les Climats), là, Ceylan semble tomber dans le piège de la contemplation pure et dure, abandonnant au passage de raccorder sa démarche esthétique au personnage du médecin, qui au fur et à mesure du récit prend de l’importance. Si ce n’est pour montrer comment cet anti-héros, petit à petit, perd de son humanité pour accepter la règle du jeu administratif et se pervertir (voire son refus de tirer les bonnes conclusions de l’autopsie finale). Se pervertir comme le fait un peu, donc, Nuri Bilge Ceylan, en étirant son film sur près de 150 minutes quitte à désintéresser le spectateur sur la dernière demi-heure, définitivement de trop.

Pour autant, Il était une fois en Anatolie confirme la place unique de son auteur dans le paysage cinématographique européen, voire mondial. Et on lui pardonne assez facilement son récit à rallonge au regard de quarante premières minutes absolument saisissantes et inoubliables, qui peuvent facilement compter aujourd’hui parmi les plus belles séquences noctunes jamais tournées pour le cinéma.

Julien Hairault


Bande annonce en VOST du film disponible en DVD et Bluray à partir du 6 mars.



Il était trois fois dans l’Ouest : sur La reine des rebelles, Les rebelles de Fort Thorn et Le juge Thorne fait sa loi (Sidonis)

C’est un rendez-vous désormais très attendu par tous les amateurs de westerns : la sortie régulière, chez Sidonis, de petites perles ou de films totalement inédits sur nos écrans. Regardons de plus près trois d’entre eux.

La reine des rebelles

Il existe de nombreuses raisons à l’envie de voir un film : le sujet, le réalisateur, les acteurs… Pour La reine des rebelles (Belle Starr, the Bandit Queen, 1941), ce n’est pas tant le réalisateur, Irving Cummings, qui suscite la curiosité que la présence au générique de ce film de la Twentieth Century Fox de Gene Tierney et Dana Andrews, le coupe vedette mythique de Laura et de Mark Dixon détective. Tous deux avaient déjà figuré dans un film de John Ford cette même année (Tobacco Road) et se retrouveront encore dans Iron Curtain en 1948. Mais ici, Dana Andrews n’a encore qu’un rôle subalterne, celui d’un officier nordiste amoureux de la flamboyante Belle Shirley (Gene Tierney), une sudiste convaincue qui tombera dans les bras de Sam Starr, farouche rebelle sudiste (Randolph Scott). Dans ce triangle amoureux, la caméra n’a d’yeux que pour une déesse. Patrick Brion, dans le bonus, fait remarquer que Belle Starr se place dans la lignée d’Autant en emporte le vent, sorti deux ans auparavant. Même paysage sudiste, même demeure aux colonnades, même femme forte qui ne veut pas s’en remettre au sort et décide de prendre son destin à deux mains. Dans ce rôle, Gene Tierney est aussi flamboyante que ne l’était Vivien Leigh.

Comme le conseillera John Ford quelques années plus tard, Cummings et son scénariste Lamar Trotti choisissent d’imprimer la légende. Dans la réalité, Belle Starr, mariée une première fois à un voleur abattu par le shérif à sa poursuite, rejoint le gang de Sam Starr, l’épouse et planifie plusieurs vols de chevaux et autres méfaits. Rien de bien ébouriffant et surtout pas grand chose à voir avec ce côté sudiste et rebelle que le film lui octroie, même si la belle Belle a vu son frère tué par les nordistes et a servi d’agent aux troupes sudistes, fréquentant d’ailleurs, au passage, Quantrill, les frères James et les frères Younger, autant de personnages de l’ouest pas forcément recommandables.

Dans La reine des rebelles, c’est donc Gene Tierney qui règne d’une main de fer sur la troupe. Méritant totalement le prénom de son personnage, Gene est un atout de taille dans la vision de ce film qui, convenons-en, reste assez conventionnel si ce n’est, toutefois, l’originalité de la place accordée aux femmes. Elizabeth Patterson, par exemple, en mégère que personne n’a jamais réussi à apprivoiser, pas même son mari (Chill Wills), n’hésite pas à tirer au fusil sur tout ce qui bouge. Belle Starr est de cette trempe-là, tout en étant bien entendu beaucoup plus féminine que la trouble-fête précitée.

La reine des rebelles repose sur une jolie idée de légende et d’immortalité, qui démarre et clôt le sujet. Elle est très certainement à mettre au crédit de Lamar Trotti, un scénariste qui savait jongler avec bonheur entre le mythe et la réalité (voir le très beau Vers sa destinée qu’il écrivit pour Ford sur la jeunesse de Lincoln). Il conclut son histoire par une séquence particulièrement réussie, que l’on me gardera bien de dévoiler ici.

On peut convenir que Gene Tierney est l’une des plus belles actrices des années quarante à Hollywood. Elle n’est bien sûr pas la seule et Linda Darnell, héroïne des Rebelles de Fort Thorn, se pose là. Cette piquante brune texane, souvent vouée aux rôles exotiques (Mexicaines, Indiennes) avait déjà, à l’époque du tournage des Rebelles, affronté plusieurs démons, liaisons terribles avec Howard Hughes et Joe Mankiewicz, alcoolisme, etc.
Les rebelles de Fort Thorn (1950, Two Flags West, Robert Wise) a le même point de départ que Major Dundee (1964) de Sam Peckinpah : prisonniers dans les geôles nordistes, des soldats sudistes acceptent de porter l’uniforme de l’Union pour combattre les Indiens… en pleine guerre de Sécession. Ce qui semble motiver Robert Wise dans ce western atypique, c’est le rejet de la guerre, quelle qu’elle soit. Pas plus les combats fratricides des soldats blancs que ceux qu’ils livrent contre les Indiens ne trouvent grâce à ses yeux. D’où le superbe finale qui transforme un happy end traditionnel en une victoire au goût amer.

Trois grandes figures masculines traversent le film : le colonel sudiste (Joseph Cotten), qui trahit son uniforme dans l’espoir d’une fuite vers le Sud ; le commandant du fort (Jeff Chandler), un major que sa claudication (due à une blessure de guerre ?) a éloigné des combats de la guerre civile, ce qui lui fait vouer une haine aussi farouche que commune envers les Confédérés et les Indiens ; un capitaine au cœur noble (Cornel Wilde) qui, bien que nordiste, fait confiance à Cotten et à ses hommes. Entre ces trois là, se dresse une silhouette : la belle Elena, veuve du frère du major. Les trois, c’est flagrant, sont amoureux d’elle mais aucun ne peut avouer ses sentiments : le premier est son beau-frère et dirige le fort, le second hésite à se déclarer tout en roucoulant. Le troisième, enfin, qui trouve la donzelle lui aussi à son goût, a d’autres chats à fouetter et cherche à reprendre l’uniforme gris, celui des sudistes, qu’il regrette d’avoir ôté.
Dans ce festival de non-dits, Robert Wise affirme haut et fort, à cinq ans du grand conflit mondial, son dégoût de la guerre. L’héroïsme n’est pas spécialement mis en valeur et la manière qu’a Jeff Chandler de traiter les Indiens est tout sauf honorable. Le choix de l’acteur est d’ailleurs judicieux : Il vient de tourner cette même année 1950 La flèche brisée (Broken Arrow de Delmer Daves), film dans lequel il incarne le grand chef apache Cochise et pour lequel il obtiendra l’Oscar du meilleur second rôle. Chandler reposera sur sa tête la longue chevelure blanche de l’Indien dans Au mépris des lois (The Battle at Apache Pass, 1952, de George Sherman) et Taza, fils de Cochise (Taza, Son of Cochise, 1954, de Douglas Sirk). Le voir ici interpréter un officier raciste en dit long sur l’état d’esprit de Wise.


La violence de l’attaque du fort et la mort hors cadre de deux des principaux personnages (ne comptez pas sur moi pour que je vous révèle lesquels), hors cadre et glaçante surtout pour l’un des deux, prouvent également combien Wise est un libéral, bousculant les idées toutes faites. Sa grande force est aussi de ne pas rendre monolithiques tous ces êtres qui se débattent dans cette aventure. Tous ont des zones d’ombres, ce qui les rend encore plus passionnants.
Comme d’habitude dans cette collection de westerns de légende, Patrick Brion et Bertrand Tavernier interviennent dans les bonus et enrichissent nos connaissances, tant sur le film que sur la période. Tavernier fait remarquer que le film présente quelques incohérences et des problèmes de géographie (la situation du fort par rapport à l’espace environnant). Il va de soi que, loin d’être parfait, ne postulant pas au rang de chef d’œuvre, Les rebelles de Fort Thorn n’en est que plus intéressant.

Dans l’Ouest lointain, les forts ne sont pas les seuls à s’appeler Thorn. Les juges aussi, surtout lorsqu’ils ont la carrure de Joel McCrea. Le juge Thorne (avec un E), héros de Stranger on Horseback (1955, Jacques Tourneur), prête son nom au titre français que l’on a donné au film, Le juge Thorne fait sa loi. Un titre aussi ridicule que les couleurs sont bizarres (elles sont en Ansco Color et non dans l’habituel Technicolor). Cet étranger qui arrive en ville comme il en repartira, à dos de cheval, est dans la lignée du héros de western tel qu’on se le représente dans les années cinquante, seul contre le groupe. C’est Gary Cooper qui, dans Le train sifflera trois fois (1952, High Noon, Fred Zinnemann), se voit refuser l’aide de tous face aux méchants qui veulent lui trouer la peau. C’est John Wayne qui, pour des raisons diamétralement opposées, refuse dans Rio Bravo (1959, Howard Hawks) l’aide de quiconque, si ce n’est un vieux boiteux, un ivrogne et un freluquet pour tenir tête à une bande de malintentionnés. Les spécialistes soulignent d’ailleurs que Zinnemann était de gauche et antimaccarthyste, ce qui n’était pas forcément le cas de Hawks. Doit-on poser sur Stranger on Horseback de Tourneur une telle grille de lecture politique ? On a beau essayer, on n’y arrive pas. Par contre, comme l’explique Bertrand Tavernier dans un des bonus, Joel McCrea était un membre de la Christian Science et, en tant que tel, non-violent. C’est pour cette raison que son imperturbable juge Thorne ne porte pas d’arme, sait se défendre d’un seul coup de poing contre le premier emmerdeur venu, et n’utilisera son fusil qu’en dernier recours. Car le juge ne fait pas sa loi mais applique LA loi, celle qui dit qu’un homme accusé de meurtre (le fils du potentat local) doit être jugé par un tribunal. On peut comprendre Tavernier lorsqu’il raconte qu’il avait été déçu par sa première vision du film. Il est vrai que Jacques Tourneur, avec des films d’épouvante comme La féline ou Vaudou, avec des films noirs tels que La griffe du passé ou Nightfall, avec des westerns comme Le passage du canyon ou des films de guerre dans la lignée de Berlin Express nous a habitués à beaucoup mieux. Or, Tavernier nous donne une magistrale démonstration du talent de Tourneur dans Stranger on Horseback, avec une mise en scène en sourdine, des acteurs formidables (en particulier John Carradine) et des séquences très belles : celle de l’arrivée de McCrea qui longe un enterrement ou le moment où il traverse la ligne des ennemis et fait s’éparpiller leur groupe.

Il est clair que Stranger on Horseback est un film qu’on ne peut se contenter d’avaler pour passer au suivant. Si on le fait, il risque de ne pas laisser de grandes traces dans la mémoire. Il mérite au contraire qu’on prenne le temps de mieux l’analyser, de le revoir, de ne pas s’intéresser qu’à l’action principale mais plutôt à la manière dont elle est racontée, sans coup d’éclat mais avec une maîtrise étonnante.

Jean-Charles Lemeunier

DVD parus le 17 janvier 2012



DVD « Les Forçats de la gloire » de William A. Wellman : le « wild side » de la Seconde Guerre mondiale

De 1943 à 1945, Ernie Pyle est correspondant de guerre auprès des boys américains, en Afrique du Nord, en Italie puis en France, et enfin dans le Pacifique, à Okinawa, où il trouve la mort. Avant de devenir une inspiration pour le personnage de reporter du dessinateur Hugo Pratt et du scénariste Héctor Oesterheld, Ernie Pike, Pyle reçoit les honneurs de sa profession – lauréat du prix Pulitzer en 1944 – et des studios hollywoodiens, qui lui consacrent un film en 1945, Les Forçats de la gloire (The Story of G.I. Joe) par le biais du producteur indépendant Lester Cowan. Pyle était un sacré personnage. Ce natif de l’Indiana, appelé « Papy » par les soldats qu’il accompagnait dans la boue du fait de ses quarante ans passés, insiste pour rendre hommage à l’infanterie américaine, trop souvent laissée pour compte des institutions y compris culturelles (le cinéma s’étant plus franchement intéressé à l’aviation et à la marine dans ses grandes œuvres de l’époque, voir par exemple Air Force de Howard Hawks), en participant aux théâtres d’opération à l’étranger et en témoignant du quotidien des G.I.’s sans fard ni figures de style abusives. Son style sec, franc et direct fait mouche auprès de ses lecteurs. Au meilleur de sa carrière, ses chroniques sont publiées dans 400 quotidiens et 300 hebdomadaires. Intransigeant, il cherche à faire éprouver à tout un chacun l’horreur banale de la guerre outre-Atlantique, adoptant pour se faire le point de vue du « ver de terre », c’est-à-dire le soldat d’infanterie, celui que Samuel Fuller appellera la « fourmi », et laissant à ses compatriotes éloignés les références ampoulées et vides de sens aux grandes figures historiques et aux notions abstraites, qui ne renseignent jamais sur ce que vivent réellement les hommes. À lui qui écrivait que « la guerre n’est pas romantique quand on est en plein dedans », Les Forçats de la gloire rend un hommage vibrant, à travers une œuvre âpre qui rejette tout sensationnalisme, tout héroïsme, au profit d’une vision étriquée mais humaine de la vie au jour le jour des soldats, ces « enfants de la boue et de la pluie, du gel et du vent » (dixit Pyle).

Le film de William A. Wellman ne ressemble pas à ses contemporains, même si le cinéma hollywoodien de propagande guerrière a su produire des chefs-d’œuvre d’importance. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le Sergent York de Hawks fera toujours figure de classique, pour bonne part grâce à l’air indifférent et à la nonchalance de Gary Cooper, alors même que sa participation aux combats de la Première Guerre mondiale et l’arrestation, de son seul fait, d’une centaine de soldats allemands dans les tranchées, avaient surtout pour objectif, dans l’Amérique de 1941, de mettre en relief les valeurs d’humanité et de courage de l’Américain moyen sorti de sa campagne. Sorti en 1945, Les Forçats de la gloire en est l’antithèse. La guerre, loin d’être idéalisée, est montrée sous son jour le moins glorieux, au profit justement d’une mise en valeur des caractères de ces hommes simples. Si la mise en scène de Wellman se refuse à tout spectaculaire, reléguant les scènes de bataille et les morts au hors-champ, le scénario rejette également toute chronologie « classique » du film de guerre, voguant entre la Tunisie et la campagne italienne, entre des bombardements en Afrique du Nord et la bataille de San Pietro, entre la résignation du capitaine Walker et les disparitions de personnages qui, simplement, ne reviennent jamais dans le récit. La dramaturgie du film est centrée autour des personnages et de leurs relations, notamment par le biais de Pyle ici incarné par Burgess Meredith (dont la ressemblance avec son modèle est étonnante, sinon effrayante), et non autour des événements eux-mêmes. Le film n’a pas à proprement parler d’arc dramatique : les situations, les batailles, les marches forcées se succèdent sans lien apparent. Les G.I.’s avancent, creusent et dorment sans jamais comprendre ce qu’ils font au quotidien, ni si leurs actions ont un sens quelconque au cœur de cette guerre incompréhensible. C’est en cela que Les Forçats de la gloire ne s’apparente pas aux autres productions de l’époque, qui font la part belle au nationalisme, à la solidarité humaine et au dénigrement de l’ennemi commun. Rien de tel ici. L’ennemi n’a pas de visage – sinon celui de vagues snipers perchés au sommet d’une église en ruines –, les morts successives ne provoquent pas de réactions extravagantes, et les ordres venus de l’état-major sont absents. Wellman dilue l’intérêt narratif dans un brouillard sensitif, constitué de plans rapprochés, dont on ressort avec l’impression d’avoir échoué à comprendre le plan d’ensemble non seulement de l’œuvre, mais de la guerre elle-même. Le titre original, une fois n’est pas coutume, est plus parlant : The Story of G.I. Joe ne relate pas l’histoire de la guerre, mais celle des hommes qui font la guerre ; pour rappel, « G.I. Joe », dans l’imaginaire américain, symbolise l’ensemble des G.I.’s, une sorte de soldat-monsieur-tout-le-monde. C’est pourquoi Ernie Pyle, qui participa de près à la production du film, en avait accepté l’idée à la condition qu’il ne soit pas centré sur sa personne : le journaliste souhaitait rendre hommage aux soldats anonymes plutôt qu’à sa profession ou son propre travail.

Wellman pousse au maximum son refus du sensationnel, préférant rejeter les morts de ses G.I.’s dans l’espace invisible du hors-champ, soulignant seulement leurs conséquences banales : ainsi de Murphy (John Reilly), fraîchement marié lors d’une belle séquence intermédiaire avec l’infirmière « Red » (jouée par Dorothy Coonan, « Madame Wellman »), et dont la disparition n’est rendue effective que par le geste d’un autre soldat, qui raye simplement son nom d’une liste. En toute fin de film, Wellman « tue » le capitaine Walker – l’un des premiers rôles importants de Robert Mitchum, jusque là confiné aux séries B, pour lequel il obtint sa seule et unique nomination à l’Oscar, celui du meilleur second rôle – mais n’en montre que l’effet : le cadavre, porté à dos de mule, donne lieu à un commentaire désabusé de Pyle. L’affreuse rigidité de ce corps, si vivant autrefois, si plein de la voix grave et pesante de Mitchum, n’est illustrée par aucun pathos. La mort n’est pas utilisée comme un ressort mélodramatique, elle se donne comme une réalité brute, qu’il faut accepter telle quelle, sans fioritures. D’où la comparaison faite par Michael Henry Wilson, dans le passionnant livret qui accompagne le DVD, entre le film de Wellman et le documentaire tourné, en plein cœur de l’action, par John Huston, La Bataille de San Pietro (documentaire intelligemment glissé dans les bonus du disque). D’où la remarque de James Agee, qui estimait que Les Forçats de la gloire était le premier film réussissant « à conjuguer à la perfection la fiction et le documentaire ».

Cette conjugaison aboutit à un film âpre, dénué de tout glamour hollywoodien – même les histoires d’amour y sont traitées sans sentimentalité, comme le mariage express de Murphy et de l’infirmière « Red » qui se termine par une nuit de noces ratée dans une caravane de fortune, Murphy tombant immédiatement dans un profond sommeil sans avoir consommé leur union. L’émotion y naît de situations vraies et de l’honnêteté des rapports humains, non pas d’un sentimentalisme forcé. Lorsque le sergent Warnicki (Freddie Steele) reçoit par courrier un enregistrement de la voix de son fils, qui ne parlait pas encore au moment de son départ au front, on craint peut-être que Wellman ne nous force à assister à l’une de ces scènes mélodramatiques que le film rejetait jusque là, un Warnicki écoutant son fiston avec des larmes dans les yeux. Mais le réalisateur évite tous ces pièges en repoussant sans cesse, avec une pointe d’humour noir, le moment où le soldat pourra entendre l’enregistrement dans de bonnes conditions : soit qu’il échoue à se faire comprendre lorsqu’il demande à des Italiens de lui apporter un gramophone ; soit qu’il en trouve un qui joue le microsillon à l’envers. Et quand, enfin, il peut écouter convenablement le disque, Warnicki, de retour d’une patrouille fatale, est déjà devenu à moitié fou. Il s’est fondu dans la peau d’un personnage « à la Samuel Fuller », traumatisé en direct par les effets de la guerre.

Le livret Le ciel ou la boue, réalisé par Michael Henry Wilson (critique et historien du cinéma, réalisateur de Clint Eastwood, le franc-tireur et des voyages documentaires de Martin Scorsese « à travers le cinéma »), apporte à la vision du film un supplément indispensable, relatant sa genèse complexe et des anecdotes fascinantes sur les rapports entre Ernie Pyle, Lester Cowan, William Wellman et la tripotée de scénaristes qui s’est succédée aux commandes de ce script exigeant. La fabrication chaotique du script, en particulier, fournit un éclairage particulier sur les désirs parfois antagonistes du producteur Lester Cowan, à l’origine du projet, et d’Ernie Pyle, qui se faisait une haute idée d’un tel film et se méfiait, à raison, de la tentation du cinéma hollywoodien de transformer la guerre en fiction spectaculaire et mensongère. Wellman lui-même a droit à une description pas piquée des vers, en vétéran glorieux, auréolé de sa participation à la Première Guerre mondiale, forçant les portes d’Hollywood en faisant atterrir son petit avion sur le terrain de polo de Douglas Fairbanks, histoire de rappeler à celui-ci qu’il lui avait promis un rôle sur grand écran avant le conflit en Europe… Mais l’insistance avec laquelle Wilson traduit les affres de l’écriture du script, ayant épuisé une vingtaine de scénaristes (dont trois seulement seront nominés pour l’Oscar du meilleur scénario : Leopold Atlas, Guy Endore, Philip Stevenson) et de nombreux correspondants de guerre, pour certains devenus conseillers techniques sur le film, prouve à quel point la production tout entière des Forçats de la gloire a été une adjonction improbable de francs-tireurs et d’honnêtes types, soucieux de faire toute la lumière sur l’horreur quotidienne de la guerre, ainsi qu’une rocambolesque aventure de tournage, dominée par un Wellman dur à cuir qui obligeait ses acteurs professionnels à vivre au même régime que les 150 G.I.’s, vétérans de la campagne italienne relatée dans le film, prêtés par le War Department pour contribuer à l’authenticité de l’ensemble. Mais on le sait : les improbabilités aboutissent souvent à la création des chefs-d’œuvre. Et en tant que tel, cette « histoire de G.I. Joe » est une œuvre unique en son genre, qui reprend vie par le biais de la superbe copie et des exceptionnels suppléments proposés par Wild Side.

Eric Nuevo

Sortie le 1er février, DVD Wild Side, collection « Classics Confidential »




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