Classé dans : TRIBUNE LIBRE | Tags: A la poursuite d'Octobre Rouge, affiche, Anthony Pellicano, écoute, Basic, Chris Rock, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, condamnation, critique, Die Hard, Die Hard with a vengeance, DVD, Facebook, fans, Free McTiernan, John McClane, John McTiernan, Karl ROve, Last Action Hero, Le Treizième guerrier, mafia, mensonge, Nomads, parjure, Piège de cristal, Predator, procès, revue, revue versus, revueversus.com, Rollerball, séance, séances, sorties, sorties ciné, Thomas Crown, Tom Cruise, Une Journée en enfer, versus.com, versusmag.fr
Depuis quelques jours, une page Facebook dédiée, Free McTiernan, tente de mobiliser les fans du génial réalisateur John McTiernan afin de sensibiliser le plus grand nombre sur le sort qui lui est réservé et peut-être, si la vague de soutiens se répercute assez loin, jusqu’à certains puissants collaborateurs de McT (l’ex Governator, par exemple), amener le juge qui l’a condamné à une peine de prison d’un an ferme, 100 000 dollars d’amende et trois ans de liberté surveillée ensuite, à revoir sa lourde copie, notamment au vu de l’inexactitude d’éléments déterminants du dossier à charge. Mais surtout, cette action représente l’occasion d’exprimer notre amour pour cet artiste qui a tant contribué pour le cinéma, qui nous a fait vibrer et s’extasier devant sa maîtrise technique et narrative, un réalisateur populaire qui tirait le meilleur parti de scénario parfois faméliques pour en accomplir sa propre musique. Montrer à ce type qu’on ne l’oublie pas. Et puis, c’est un des parrains de la revue puisque outre Sam Raimi, Versus lui avait consacré un dossier conséquent en deux parties dans les deux premiers numéros.
Attention, ce n’est pas parce que c’est un artiste qui nous est cher qu’il est au-dessus des lois mais dans cette sordide affaire d’écoutes téléphoniques, il aura été le seul des nombreuses personnalités ayant eu affaire avec le détective privé des stars, Anthony Pellicano (Tom Cruise, Nicole Kidman, Chris Rock, Demi Moore,…) à être inquiété. Surtout, depuis ses démêlés judiciaires, il se voit ostracisé depuis maintenant une décennie. Après Basic, son dernier film datant de 2003, il n’a plus touché à une caméra, un déjà trop lourd tribut payé et cette peine signerait sans doute définitivement sa fin en tant qu’artiste.
Pour résumer, il est reproché à McTiernan d’avoir menti au F.B.I sur le fait d’avoir engagé Pellicano pour mettre sur écoute son producteur de l’époque du tournage de Rollerball, Charles Roven. Problème, alors que les fédéraux enquêtaient sur les agissements criminels de Pellicano (accointance avec la mafia, racket, intimidation, violences…), ils ont découvert dans le bureau du détective, outre des armes et autres explosifs, des bandes cryptées et un enregistrement clairement audible d’une conversation du cinéaste avec le privé faisant mention de la surveillance dont Roven ferait l’objet contre une rétribution de 50 000 dollars.
Condamné en première instance à quatre mois de prison, McT se pourvoit en appel et c’est celui-ci qui a été jugé et rejeté en janvier dernier, le juge alourdissant même la peine – qui deviendra effective d’ici quelques jours.
Pour en connaître un peu plus sur ce drôle de loustic de Pellicano (condamné lui à quinze ans de prison et reconnu coupable de soixante seize des soixante dix sept chef d’inculpation !), lire l’excellent papier d’Arnaud Bordas pour Capture Mag et le non moins excellent livre de Charles Fleming, Box Office contant la vie mouvementée du producteur Don Simpson dont le succès sera concomitant avec l’émergence du détective.
Au-delà de considérations procédurales, qu’est-ce qui a pu mener McTiernan a en venir à une telle extrémité, demander à un détective mafieux de mettre sur écoute son producteur ?
Les relations de McT avec les studios ont pour la plupart été souvent problématiques, entre le script remanié et l’incapacité de peaufiner Last Action Hero, le final cut refusé sur Une Journée en enfer, le travail de sape de Michael Crichton pour s’imposer et remonter Le Treizième guerrier, entre autres, le réalisateur aura connu son lot d’avanies qui aura un peu plus fragilisé sa position et attisé une certaine paranoïa. Alors qu’il est opposé à Charles Roven sur l’orientation à donner à Rollerball (il veut en faire un brûlot politique agressif avec révolte des esclaves à la Spartacus à la clé, Roven préfère un film d’action lambda et plus tranquille), McTiernan le soupçonne de travailler contre lui dans son dos auprès du studio MGM pour reprendre le contrôle du projet et l’évincer au passage. Il engage donc Pellicano pour savoir ce qu’il en retourne exactement. La suite est malheureusement funeste.
Si la justice américaine tient absolument à emprisonner quelqu’un impliqué dans la franchise Die Hard, on leur laisse le choix entre Len Wiseman et John Moore.
Et quelle plus belle et appropriée vidéo que la prière avant la bataille du Treizième guerrier pour conclure ce bref hommage ?
La Rédaction
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Qu’y a-t-il de commun entre John Milius, le couple Angelina Jolie/Brad Pitt (dit Brangelina), Ronald Reagan, Vince Vaughn et, pour déborder du cadre poreux du monde du cinéma avec comme passerelles l’écrivain Mickey Spillane et le dessinateur-scénariste Frank Miller, qu’y a-t-il de commun entre eux et le dessinateur-scénariste Steve Ditko, Vladimir Poutine, le créateur de Wikipédia Jimmy Wales, le spationaute Michael Collins, le think tank nommé The Cato Institute, l’ex-président de la Banque centrale étasunienne (la Réserve fédérale) Alan Greenspan, l’architecte Frank Lloyd Wright ?
Quel est le lien entre Le Rebelle de King Vidor, L’Aube rouge de John Milius et l’intriguant diptyque The Atlas Shrugged réalisé en 2011-2012 et toujours curieusement inédit en nos contrées ?
Réponse : ils et elles vouent un intérêt ou un autre, pour des raisons diverses, à une femme d’exception et les films précités sont soit des adaptations de son œuvre littéraire soit l’illustration de préceptes que cette femme a formalisé et promut tout au long de sa vie. Son nom : Ayn Rand, née Alissa Zinovievna Rosenbaum à Saint-Pétersbourg en 1905, morte à New York en mars 1982.
De notre brinquebalante Europe, on pourrait la croire inconnue du grand public, peut-être seulement reconnue dans quelques cénacles auxquels nous autres, péquins moyens, n’auront jamais accès. Et pourtant. Pourtant, son roman La Grève (The Atlas Shrugged), paru en 1957 alors qu’elle était déjà une personnalité influente dans nombres domaines, est, dit-on, le livre le plus lu aux USA après la Bible. Mais ce n’est là que l’arbre qui cache la forêt. Découvrir la vie et l’œuvre d’Ayn Rand procure le même choc que de saisir l’influence d’Edward Bernays sur le monde dit moderne. Ces oiseaux-là, à plus d’un titre, sont bien plus des faucons que de frêles serins.
Passionnée de littérature (notamment française, via Hugo, Balzac… et Maurice Champagne) élevée dans une famille juive agnostique, la jeune Alissa assiste aux bouleversements de la Révolution d’octobre puisque fréquentant des universités où cela remue pas mal et voyant le commerce de son père réquisitionné par les bolchevicks, évènement qui ne sera pas pour rien dans ses opinions futures développées sur le socle de sa haine du collectivisme, surtout s’il est rougeoyant. Cette passionnée de mathématiques parvient néanmoins à étudier l’Histoire et la philosophie avec un plan en tête : réclamer un voyage d’études aux USA. Gagné : elle débarque aux Etats-Unis d’Amérique à vingt-et-un ans et n’en repartira plus.
Elle débute comme figurante chez Cecil B. de Mille, puis comme lectrice, continue à écrire sans arriver à vendre quoi que ce soit jusqu’au scénario de Red Pawn (rappelons que le titre original de L’Aube rouge est Red Dawn), qui ne sera jamais tourné. Qu’importe : tout en écrivant moult scénarios et en travaillant pour diverses personnalités (notamment Hal Wallis), Alissa, naturalisée sous le patronyme d’Ayn Rand, commence à se faire connaître comme dramaturge, romancière… et pour la théorisation, la vulgarisation d’opinions politiques solides qui vont faire sa gloire, même si ses premiers rounds sont plutôt mal vus dans des années 30 où pourtant communisme et pulsions révolutionnaires regardent encore pour un temps dans le blanc des yeux la grande Peur Rouge fraîche éclose. Car Ayn Rand est une féroce anti-communiste (elle rejoindra la Motion Picture Alliance for the Preservation of the American Ideals et témoignera à charge lors de procès de l’ère maccarthyste). Mais pas que : elle vomit toutes les religions, tous les totalitarismes, toutes ingérences d’un Etat dans les affaires d’un autre (elle sera donc contre l’engagement étasunien dans la Seconde guerre mondiale, la guerre de Corée et celle du Vietnam)…
Dans les années 40, elle adhère au libéralisme, en adéquation avec son sens aigue de la liberté individuelle. Philosophiquement influencée par Aristote, Thomas d’Aquin, Nietzshe, elle se rapproche des libertariens (1), notamment de sa principale théoricienne et prosélyte Isabel Patterson, dont elle sera longtemps proche. Elle va devenir, à l’aube des années 50, co-fondatrice du mouvement objectiviste et en sera un précieux fer de lance. Pour les objectivistes, l’Homme est par nature un héros dont la priorité absolue doit être l’accomplissement de soi. Il doit être un être de raison, rejeter les mysticismes, pratiquer le réalisme philosophique, réclamer une limitation claire des prérogatives de l’Etat (particulièrement dans les affaires), ne justifier une entrée en guerre qu’en cas de légitime défense pour soi-même, pas pour les autres (Rand soutiendra Israël lors de la Guerre du Kippour), rejeter les ingérences sauf en ce qui concerne une tyrannie ou un groupe terroriste qui eux « n’ont aucun droit ». Les objectivistes détestent la culture mondialisée et sont contre les aides publiques entre Etats, considérées comme nourrissant les guerres économiques, abaissant les libertés humaines, balkanisant les sociétés. Rand aime les esprits libres et n’apprécie pas les carcans sociétaux empêchant créations et initiatives individuelles. Sans dénier une certaine utilité à l’Etat fédéral, elle rejette son interventionnisme tant en politique intérieure qu’extérieure. Pour elle, l’homme doit s’accomplir, sans démériter, sans béquilles, à la force du poignet, il doit croire en lui, à sa force, mentale surtout.
Ce courant de pensée, largement en adéquation avec certaines des principales valeurs étasuniennes séminales, détectable dans tous ses écrits (dont nombres d’essais), fera le lit des courants conservateurs et républicains, des hérauts de la libre-entreprise, de nombres anarchistes de droite (coucou John !) mais aussi dans une certaine extrême-gauche, chez des survivalistes, chez d’innombrables universitaires, psychologues, économistes, intellectuels, sera un ingrédient majeur dans la forge de la pensée néolibérale, chacun prenant tout ou partie des commandements objectivistes, sans être toujours à un paradoxe prêt. Sans la puissance de feu d’Ayn Rand peut-être n’aurait pas été créée le think tank washingtonien The Cato Institut, d’obédience libertarienne (et se référant dans son appellation non pas au catholicisme mais à Caton le jeune), proche des courants de la droite étasunienne tout en critiquant nombres aspects de la politique étrangère bushienne.
Son troisième roman, The Fountainhead (La source vive, 1943) devient un surprenant film de King Vidor en 1949. Gary Cooper y incarne avec ardeur un architecte visionnaire (en partie inspiré de Frank Lloyd Wright) en but à la médiocrité ambiante, voire à la mesquinerie et les intrigues de son milieu professionnel. Ne cédant rien, persuadé de la pertinence de ses idées architecturales, décidé à donner vie à son œuvre, ce personnage d’avant-gardiste mal perçu finira par faire aboutir son travail, s’accomplissant ainsi avec panache. Puis, si des palanquées de longs-métrages US relaient, consciemment ou pas, l’un ou l’autre aspect d’un objectivisme intégré au fonctionnement d’une majeure partie de la société et donc de ses spectacles, L’Aube rouge est un point haut qui n’aurait probablement pas déplu à la philosophe, décédée peu avant la déclamation pelliculaire de Milius.
Au début du nouveau millénaire, les frères Baldwin acquièrent les droits du roman-fleuve The Atlas Shrugged (haussement d’épaules), sorti en 1957 et succès phénoménal réunissant dans une composition redoutable aventure, romance et pamphlet. Cette révolte d’Atlas récemment traduit en français sous le titre moins cultivé mais néanmoins pertinent de La grève n’est évidemment pas le récit d’un musclé mouvement social populaire comme en ont écrit ou en écriront de prestigieux journalistes ou/et écrivains (par-exemple, pour l’un des plus récents et puissants docufiction littéraire sur ce thème, l’incontournable Rafle des eaux de John Shannon). Il en désaxe même le point de vue puisque cette dystopie située dans les années 50 raconte le terrible coup de sang de décideurs (économiques, pour l’essentiel) qui, excédés des intrusions gouvernementales dans le business, se mettent en vacances de leur pouvoir, disparaissant même de la circulation. Il en résulte une telle crise que le monde verse dans le chaos. Un contexte général paranoïaque à l’intérieur duquel se lit le destin d’une femme de tête et de quelques industriels et entrepreneurs visionnaires (dont l’inventeur d’un nouvel alliage métallique notamment pour des traverses de chemins de fer, symboliques des avancées technologiques dans un monde médiocre) confrontés aux jaloux, aux politiciens avides et couards, à une bureaucratie handicapante. Apparemment incapables de mener à bien l’adaptation (ou en bute à des difficultés liées à un texte « sensible ». Il y aura notamment un projet de mini-série TV), les Baldwin remettent le destin du projet à un entrepreneur et producteur indépendant, John Aglialoro. Impliqués dans les tentatives de porter le roman au cinéma, Brangelina et LionsGate quittent le train pour laisser seul Aglialoro aux commandes. Il mettra lui-même du carburant dans la chaudière de la locomotive à coups de pelletées de dollars, vingt millions pour un film se voulant premier d’une trilogie, ou au moins d’un diptyque. Après le passage de plusieurs réalisateurs potentiels et quelques scénaristes (dont Randall Braveheart Wallace), The Atlas Shrugged, part I, réalisé par l’acteur et réalisateur de sitcom Paul Johansson et dont le canevas est largement modernisé, sort en 2011 (avec l’appui de LionsGate, revenue à de meilleures intentions). Il fonctionne suffisamment pour qu’en soit rapidement tournée la suite en 2012 (par un certain John Putch). Extraits et bandes annonces laissent augurer de suspenses tendus visuellement d’excellentes tenues, richement dialogués et traversés de nombreux acteurs américains qui, s’ils ne sont pas tous connus du grand public, sont des seconds couteaux vus dans d’innombrables films et séries TV : Michael O’Keefe, Michael Lerner, Jon Polito, Jason Beghe, Esai Morales, D.B. Sweeney, Ray Wise et Samantha Mathis dans le premier rôle féminin, central. (2) Forcément moins ample que le roman, l’adaptation, qui souffrirait de son budget modeste et de quelques fausses notes dans quelques remaniements d’intrigues et de personnages secondaires, resterait « une réussite qui se regarde sans ennui. Les admirateurs d’Ayn Rand seront pour la plupart satisfaits de regarder l’adaptation filmique de cette œuvre géniale […] Le film, quoiqu’il atténue maints aspects de l’objectivisme, demeure une belle défense des valeurs aristocratiques d’effort, d’intelligence, de beauté et surtout de liberté, contre les calculs des politiciens et leurs lois liberticides. La discrète critique des gouvernements actuels qui dilapident l’économie suffit à combler les quelques êtres doués de raison, qui espèrent encore une prise de conscience de la situation actuelle dans cette époque d’indigence intellectuelle. » (3)
(1) Ces individualistes minoritaires vomissent le gouvernement, prônent même sa disparition, sont hostiles aux émissaires fédéraux mais sont pour la plupart réunis en clans et dans des mouvements politiques tel que le Personal Choice Party, qui présenta une candidate aux élections présidentielles de 2004 et 2008, la regrettée Marylin Chambers, ex-première porno-stars des USA !
(2) Samantha Mathis (Pump up the Volume, Broken Arrow…) ne joue que dans le second segment, puisque son personnage est interprété par une autre actrice dans le premier, à l’image de l’ensemble de la distribution !
(3) Ces quelques lignes sont parmi les plus sobres de la critique lu sur une page de la revue-site Leaule, qui se revendique réactionnaire, et dont l’intégralité sera laissée à votre appréciation
Laurent Hellebé
Bande-annonce Atlas Shrugged part I :
Bande-annonce Atlas Shrugged part II :
Classé dans : TRIBUNE LIBRE | Tags: analyse, cinéma vérité, comédiens, effets spéciaux, fantômes, faux raccords, festival de Cannes, Hiroshima mon amour, jeux de miroir, Les herbes folles, mensonge, montage, Murnau, Nosferatu, Nouvelle vague, reflets, scène de théâtre, spectacles, spectateurs, Stéphane Charrière, théories, université, vérité et fiction
« Les miroirs sont d’une part une surface réfléchissante et d’autre part une surface de représentation. » R. Magritte.
Nous n’avons donc toujours rien vu nous dit Resnais. À bien y regarder, il nous le scande depuis ses premiers films. En démiurge il prend malin plaisir à déjouer nos certitudes de spectateurs blasés. Mais si nous ne voyons rien comme il le prétend, cela n’altère nullement le fonctionnement de notre imaginaire qu’il sait en maître éveiller.
D’outre-tombe, un auteur dramatique, Antoine d’Anthac réunit les comédiens qui ont interprété sa pièce Eurydice. Il leur demande de regarder et d’apprécier la captation vidéo d’une répétition de sa pièce par une jeune compagnie de théâtre afin de déterminer si le contenu de cette oeuvre mérite nouvelle interprétation.
On sait depuis Hiroshima mon amour, combien les thèmes orphiques peuplent ou balisent le cinéma d’Alain Resnais. Vous n’avez encore rien vu pose dès son titre les bases et orientations d’une œuvre où la mise en scène accorde ses composantes pour développer une véritable réflexion sur le voir et son mystère.
Le recours au mythe dépasse la simple ossature dramaturgique. Le film, dans sa forme et son expression, est à la fois une mise en lumière des thèmes orphiques et en même temps, une exploration et une réflexion de leur résonance cinématographique sur l’esprit du spectateur.
La vie, la mort, le théâtre, le cinéma et puis le regard. Car il s’agit essentiellement de cela : existe t-on sans le regard de l’autre ? Que regardons nous ? Et que faisons nous exister ainsi ? Des comédiens qui regardent un film où d’autres comédiens interprètent un texte connu, des fantômes qui s’animent sous nos yeux ébahis après abolissement des frontières identitaires. L’écran de cinéma chez Resnais est miroir, il devient passage, tel un sas : "Lorsqu’ils eurent franchi le pont les fantômes vinrent à leur rencontre". À travers l’utilisation d’un carton (remanié) cher à André Breton présent dans la copie d’exploitation française du Nosferatu de Murnau, il est bel et bien question d’un pluriel qui réunit acteurs et spectateurs mais également le metteur en scène qui se laisse happer par son dispositif (présence/absence de Podalydès/d’Anthac) et par ses comédiens qui, rejouant la pièce du dramaturge, se souviennent des indications de jeu proférées par le metteur en scène. L’enjeu est de taille ici, il s’agit de nous donner à voir comment se franchit ce pont si loin de nous par son artifice revendiqué. Ce pont qui nous sépare des fantômes que nous abritons et qui se libèrent le temps d’une projection dans une sarabande effrénée. Ainsi, l’interprétation des comédiens qui regardent la captation qui leur est proposée devient, par le fait du montage et des mouvements de caméra, une sorte de matérialisation physique des projections psychiques des spectateurs qu’ils sont, jouant là un double rôle : ce qu’ils sont pour les besoins du film et ce en quoi ils nous représentent, nous, spectateurs, pour les besoins de ce même film.
Et l’émotion surgit là, dans cet espace improbable où on ne l’attend pas ou plus. Elle émerge dans ce lien cérébral que le film par sa mise en scène a tissé entre les images, les acteurs et le spectateur. Etonnés nous sommes car le film ose d’abord se préoccuper de l’intellect avant l’émotion.
Il est fait usage d’une syntaxe cinématographique qui questionne la pensée et ses formes d’expression comme d’appréhension avant celles de l’émotion. Nous sommes bien chez Resnais. Ainsi donc, pour ne pas permettre à l’émotion de nous submerger trop hâtivement, l’artifice, c’est-à-dire l’exposition de la fabrication des images, sera assumé voire entretenu au fil des scènes.
Si Resnais, avec ce film, affirme ou réaffirme son intérêt pour le factice en éliminant tout effet de réel, c’est aussi parce que le cinéaste ne se penche pas sur le monde mais sur l’image du monde donc sur l’interprétation que nous nous faisons de celui-ci. En superposant le monde à l’espace filmique et ce qu’il peut décrire de ce monde, Resnais souligne combien il est abstrait de tenter de représenter les choses. Tout est affaire de point de vue, de mise en scène, d’artifice et c’est ici, dans l’inauthentique qu’une forme de vérité prend corps. Dans l’artifice naît la vérité, la nôtre et celle d’un artiste qui regarde le monde et nous en livre une vision singulière. Si l’artifice est l’écrin du vrai, toute la syntaxe cinématographique se doit d’être utilisée pour magnifier le factice. L’œuvre se charge alors d’une poétique baudelairienne puisqu’elle n’est ni plus ni moins qu’une illustration des principes de transfiguration du réel décrits dans l’éloge du maquillage.
Vous n’avez encore rien vu ne nous impose pas la présence d’une réalité vérifiable par tous donc objective mais nous convoque dans une réunion de subjectivités apparentes et soulignées, entre autre, par les effets numériques dont l’auteur use de manière récurrente. Toujours rien de gratuit, cela participe également d’une volonté de propulser le spectateur dans une forme d’inconfort visuel. Le regard, nous y revenons, est questionné à chaque mouvement d’appareil, à chaque position de caméra, à chaque image de synthèse, à chaque assemblage ou collision d’image.
Car c’est ainsi qu’il faut entendre le montage chez Resnais. Collisions ou télescopages, peu importe, le montage n’est qu’une suite d’improbables raccords qui mettent l’attention du spectateur à l’épreuve et coïncident avec certains principes de "dynamisation intellectuelle" chers à Eisenstein.
Raccords faux plutôt que faux raccords. Encore l’artificiel à l’œuvre. Ce qui coïncide avec une autre problématique du travail d’Alain Resnais, la mémoire et son fonctionnement. Le film de Resnais s’affirme dans la volonté de montrer physiquement la difficulté de se souvenir avec exactitude d’une situation dans sa globalité. Par définition, le souvenir souffre d’approximation ce qu’assume pleinement la mise en scène en créant un espace filmique en apesanteur, hypnotique qui répond à une immersion dans ce que les acteurs se souviennent de leur propre interprétation de la pièce. Les comédiens de la jeune compagnie livrent leur interprétation d’Eurydice, relayés ou prolongés par l’intermédiaire de fondus enchaînés par les comédiens/spectateurs du film qui rejouent leur partition. Mais s’ils réinterprètent physiquement leur rôle c’est que la seule présence du souvenir ne suffit pas. Pour que l’émotion de l’interprétation passée surgisse à nouveau, il faut passer par l’épreuve physique du jeu afin de laisser la mémoire s’exprimer dans sa plénitude.
Le film procède donc à une multiplication des plans où le regard, celui des comédiens qui regardent un film dans le film, se reflète sur les parois des souvenirs de leur interprétation de la pièce qui se déploie dans la captation.
Prenant au pied de la lettre la citation de Cocteau, le miroir qu’est le cinéma s’y reprend toujours à deux fois avant de réfléchir chez Resnais. Et ce miroir ment toujours pour dire la vérité. Sans doute était-ce trop demandé au jury cannois que d’observer cette modernité sous l’angle de ce qu’elle peut produire comme enchantement de l’esprit. Mais qu’importe, les palmarès passent, les œuvres restent.
Stéphane Charrière
Classé dans : FESTIVAL UNIVERS CINÉ ALLEMAND 2011, TRIBUNE LIBRE | Tags: 7e Art, acteurs, Allemagne, analyse, avis, Éric Toledano, Berlin, Berlinale, box-office, Christoph Hochhäusler, chronique, cinéma allemand, cinéphiles, cinéphilie, CNC, comparaison public français / public allemand, Cours si tu peux, Der Sandmann L’homme de sable de Peter Luisi, Die kommenden Tage Les jours à venir de Lars Kraume, Dietrich Brüggemann, distribution, Fassbinder, festival de Nantes, festivals du film allemand, Frontières, germanophone, Intouchables, Katzelmacher, Les Films de ma vie, Morgen das Leben Demain la vie d'Alexander Riedel, Nantes, Nouvelle vague, outre-Rhin, panorama, paysage audiovisuel allemand, perception, prix, producteurs, public, réalisateurs, réception du public, récompenses, Renn wenn du kannst, revue, revueversus.com, sélection officielle, scénaristes, sections parallèles, Sous toi la ville, succès, Tage die bleiben La vie à trois de Pia Strietmann, Truffaut, Unter dir die Stadt, Vaterlandsverräter Traître à la patrie d'Annekatrin Hendel, Versus
Le cinéma allemand reste depuis sa Nouvelle Vague, officialisée pour ainsi dire par Les Cahiers du Cinéma, un favori du cinéphile français. Je parle, ici, de la Nouvelle Vague des années 2000 partant tout d’abord de Berlin puis s’étendant peu à peu hors de la capitale germanique. Les précisions sont nécessaires tant l’expression "Nouvelle Vague" désigne de manière imprécise l’émergence de l’inconnu, d’une certaine nouveauté, formulation appliquée subitement aux pays dans lesquels plusieurs réalisateurs se détachent de la masse pour entrer dans le collimateur de la distribution internationale.
Cette Nouvelle Vague allemande garde en France depuis presque une décennie, une notoriété certaine et fait proliférer, ça et là, selon les lois de l’offre et de la demande, des festivals du film allemand ou des sections parallèles dans toutes sortes d’institutions cinématographiques. Devant les salles, on joue des coudes pour découvrir les dernières réalisations des maîtres ou pour accéder à la séance du premier film d’un jeune inconnu que la France consacrera peut-être à la reconnaissance internationale. Et j’imagine, bien trop hâtivement, cet enthousiasme tout aussi répandu en Allemagne où plane une chape d’indifférence dérangeante.
[Renn wenn du kannst de Dietrich Brüggemann]
En venant d’une France hypnotisée par le nouveau (nouveau-nouveau, devrais-je dire) cinéma allemand, l’Allemagne semble un rêve de cinéphile. Je m’y suis donc hâtée aveuglement espérant recevoir le merveilleux bouleversement cinématographique qui naturellement ne s’est pas produit. Le cinéma français y est pour la majeure partie à l’honneur, et certains préfèrent sans hésitations Intouchables de Éric Toledano à Renn wenn du kannst (Cours si tu peux) de Dietrich Brüggemann. Le cinéma national quant à lui se noie dans des discours peu persuasifs, des séances à moitiés vides ou délaissées par un public las et rêveur. Perdue et affolée, je parcours les salles de la ville à la recherche de ces fameux films allemands si prometteurs qui envahissaient le paysage cinématographique français. J’en commence un les yeux rempli d’espoir, fini l’autre le cœur sans illusions et regrette de ne plus pouvoir assommer mon entourage de mes habituelles frénésies. De quels travaux la France nourrit-elle donc son public à l’appétit gargantuesque ?
De manière précipitée et irréfléchie, je pourrais déduire que les films allemands n’atteignent pas l’Allemagne et naissent pour ainsi dire directement dans les pays frontaliers. Sans m’agiter tout d’abord, je découvre néanmoins la sortie française précédent celle allemande du dernier film de Christoph Hochhäusler Unter dir die Stadt (Sous toi la ville). Sans m’énerver ensuite, je constate que de nombreux films présentés à la Berlinale ne sortent en salles en Allemagne que quelques semaines avant la prochaine édition tandis que plusieurs autres restent regrettablement cachés dans la brume glamoureuse des festivals. Sans enthousiasme enfin, je commence quelques productions récentes qui ne sont pas médiocres, mais reste cependant loin d’affoler mes conventions audio-visuelles.
[Sous toi la ville de Christoph Hochhäusler]
Réfugiée pour une semaine dans l’Ouest de la France, dans l’espoir de retrouver un mouvement presque inaccessible Outre-Rhin, je parcours le programme d’un festival et constate, non sans grande surprise et scène tragique, que plusieurs films ont déjà été projetés, disons, au moins une fois quelque part, en Allemagne.
Quelle est donc cette différence entre la France et l’Allemagne qui empêche un pays de prendre conscience de travaux que l’autre loue de manière enthousiaste ? Dois-je croire que cela se réduit à la cinéphilie des peuples ou est-il possible de trouver d’autres explications ?
Le problème peut éventuellement s’axer sur la différence de réception entre les productions nationales et l’import de films étrangers. La France en tant que signifiante promotrice de films internationaux jouit d’une position toute particulière qu’elle ne manque pas de faire valoir sur sa programmation et développe ainsi chez le public une plus grande curiosité pour les films d’auteurs étrangers.
La qualité de la distribution française n’est pourtant pas la seule responsable et l’attention particulière qu’un public peut prêter aux travaux de pays étrangers n’a rien de surprenant. Ce comportement ne semble pas particulièrement récent : François Truffaut dans Les Films de ma vie note, par exemple, que l’on "apprécie davantage ce qui vient de loin, non pas seulement en raison de l’attrait de l’exotisme, mais aussi parce que l’absence de références personnelles renforcent le prestige d’une œuvre".
Une œuvre (ici, cinématographique, mais il pourrait s’agir de bien d’autres arts) d’origine étrangère développe, chez les spectateurs, une attirance naturelle pour l’inconnu qui souligne rapidement les qualités d’un travail. L’attrait fonctionne tel un aimant qui tire les spectateurs vers la salle sombre sans leur devoir d’explications. Le prestige, quant à lui, remarqué tout d’abord qu’instinctivement, se base sur une fascination obscure et personnelle. Le succès du cinéma allemand ne peut pourtant reposer que sur les sentiments. Et comme Truffaut ne manque pas de le remarquer, "l’absence de références personnelles" encadre nombre d’œuvres étrangères d’une curiosité et d’un jugement optimiste.
Imprégné de ce que l’on voit, lit ou entend habituellement, tout écart cohérent, même léger, du goût artistique reçoit aisément compliments ou même félicitations. Plus un style s’éloigne des possibilités nationales, plus son originalité (quelque fois remarquable, plus souvent minime) est reconnue. Cette originalité découle d’une culture qui contextualise et justifie ces moyens d’expression. La Nouvelle Vague allemande se distingue par exemple par deux aspects personnels qui se reflètent dans le style choisi et le thème traité, tous deux inconcevables en France. Les sujets, dans les films au public plus restreint, se rapportent de manière générale à un quotidien désenchanté, souvent désagréable ou tragique. Ces situations sont épurées, disséquées jusqu’au malaise encouragé par une caméra insensible que l’on peut déjà retrouver trente ans auparavant dans Katzelmacher de R. W. Fassbinder.
Les images froides et les multiples plans-séquence ont développé une esthétique étrangère bien acceptée en France par les cinéphiles, car moins habituelle dans les cinémas. Les relations humaines, quant à elles, surprennent et l’on regarde le film comme une visite guidée à travers la culture et le peuple allemand s’étonnant ou souriant à chaque découverte d’un comportement que l’on n’aurait pas imaginé.
Difficile de transposer cela chez un public allemand: Sourira t-il à une situation étrange ou l’inclura t-il dans le portrait du personnage ? Ressentira t-il une distance dans la mise en scène ou l’identifiera t-il à la situation ? Confronté à une esthétique et une mise en scène plus proche de sa culture et de son quotidien, le public germanique connait une réception différente, comprenant moins de surprises. Si je tente d’expliquer cette indifférence que connaît l’Allemagne tout en restant dans le contexte de l’exotisme et de l’inconnu, je pourrais, justement, parler d’une grande présence de références personnelles qui contraste ensuite de manière brutale avec des moments où l’identification avec les personnages n’est plus souhaitée et où s’instaure une distance. Le spectateur allemand semble ensuite peiner à saisir la passerelle reliant les deux modes de narration, ce qui chez le spectateur français pose moins de problèmes, cet écart n’existant pas.
[Katzelmacher de R. W. Fassbinder]
La Nouvelle Vague allemande semble mieux convenir à un public étranger, cependant la mise en valeur française de ces films contribue largement à son succès. L’Allemagne ne peut pas en dire autant, car même si de nombreux films d’étudiants-réalisateurs arrivent à bénéficier d’une exploitation en salles, ils ne trouvent pas pour autant leur public. En France, les subventions accordées au cinéma, les prestigieux festivals et revues de cinéma établissent un contexte favorable au développement d’un nouveau mouvement soutenu par les professionnels entraînant ensuite le public dans leur enthousiasme.
Cette situation hautement cinéphile attire les spectateurs et influent leur choix, jugement et intérêt. La nouvelle vague allemande qui a bénéficié d’une relativement grande couverture médiatique et festivalière semble aujourd’hui difficile à ignorer. Pourtant en Allemagne, où elle ne fut pas mise en avant de manière aussi conséquente, elle paraît encore timide et modeste.
Détecteur de la nouveauté et concepteur du goût, le contexte cinématographique oriente comme divise les pays à leurs frontières et il n’est pas toujours rare de juger un film fade en Allemagne pour le redécouvrir dans toutes ses qualités en France.
Louise Burkart
> À lire prochainement : le compte-rendu du festival Univerciné Allemand 2011
> À propos de Christoph Hochhaüsler et de Sous toi la ville, lire aussi Versus n° 21.
Bande-annonce de Cours si tu peux (Renn, wenn du kannst) en version originale allemande
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Tandis que des cinéastes iraniens comme Asghar Farhadi se débattent entre les griffes de la censure, les réalisateurs ayant choisi l’exode n’osent pas pour autant s’attaquer à des revendications récentes. Nombreux sont ceux qui se réfugient dans un passé lointain, presque accepté et nous font comprendre que l’exil n’ouvre pas la porte aux commentaires sur l’actualité. C’est ce que l’on peut déduire des sorties françaises avec Persepolis ou plus récemment Women without Men mais pas de celles d’outre-Rhin. Produit et réalisé en Allemagne, The Green Wave d’Ali Samadi Ahadi s’empare d’un thème qui semblait pour l’instant inabordable : les manifestations de 2009 et leurs conséquences sanglantes.
Malgré la répression et la peur, le cinéma iranien se distingue par des personnages au comportement farouche et décidé. À côté des footballeuses d’Offside et des étudiants d’À propos d’Elly, Ali Samadi Ahadi ne fait que confirmer la règle. Son film, The Green Wave, oscillant entre film de fiction et documentaire, délie la voix bâillonnée du peuple iranien pour nous montrer un des courts moments de liberté et de parole. Ali Samadi Ahadi s’empare d’un fragment d’histoire tout juste désuet pour les médias et à peine enterré pour les Iraniens. Plus qu’une œuvre cinématographique, The Green Wave effectue, sans recul mais avec franchise, un véritable travail de mémoire et de prise de conscience.

Ce film que l’équipe paie de son exil n’a pas eu besoin de déjouer la censure comme Une séparation d’Asghar Farhadi. Les documents rassemblés sur le net, publiés par les Iraniens, décrivent les faits et vont jusqu’à rapprocher le film de la vaste blogosphère nationale dans une version non censurée.
The Green Wave est un musée d’archives iraniennes – on ne peut donc pas être surpris de retrouver son peuple exilé se rendre en masse à la projection de son histoire où l’implication du public est peu commune. The Green Wave divise les spectateurs de manière inaccoutumée d’après un schéma que l’on peut retrouver chez les amants d’Hiroshima mon amour: les Iraniens ayant vécu les événements et détenant donc une mémoire directe, les Iraniens en exil possédant une mémoire indirecte de la tragédie et les "étrangers" osant à peine se mêler à un drame qui ne leur appartient pas. Les commentaires d’outsiders sur ce sujet délicat semblent néanmoins exactement ce qu’Ali Samadi Ahadi désire encourager avec son film, porte-parole d’une nation étouffée par ses incertitudes et contradictions.
Étrange, pourtant Valse avec Bashir semble être un rapprochement incontournable avec The Green Wave. Est-ce à cause des dessins aux couleurs chaudes ou surtout à cause du mélange documentaire/dessin animé ? Peut-être les deux, sans qu’aucun ne semble justifié. Tandis qu’Ari Folman montre, raconte et complète les faits avec les dessins, Ali Samadi Ahadi présente l’Iran, cette "grande prison", en se servant uniquement de matériel déjà existant, découvert sur internet. Twitter et les blogs ont fourni le texte enrichi de dessins ; Youtube et Dailymotion les images. Ce travail de réalisation ou plutôt d’assemblage commençant donc seulement à la table de montage fait clairement surgir l’influence d’internet qui détient la preuve d’un crime contre l’humanité pour un procès pour un procès à la Nuremberg qui n’aura malheureusement jamais lieu comme le souligne l’une des personnalités iraniennes interviewées au cours du semi-documentaire.

The Green Wave n’est pas un film à thème à la manière d’Illégal par exemple, bloquant la caméra sur des événements prévisibles. Les documentaires bénéficient souvent d’un atout majeur, la crédibilité. À moins que le montage soit justement le processus salvateur enrichi de la cohérence offerte par le vécu. Ali Samadi Ahadi a su magistralement trouver un équilibre dans un fait qui tanguait dangereusement vers l’intolérable, de plus en plus souvent utilisé sans pourtant être nécessaire, tout en gardant l’effet spectaculaire de l’événement.
Le "ça a été" photographique de Roland Barthes, symbole, ici, d’une vérité étrangère et inconcevable, a donc pris une importance toute particulière dans cette maîtrise et sélection de la barbarie. Une proximité non imposée s’établit rapidement entre le spectateur et ces textes que l’on croit voir écrit sous nos yeux tout comme la vague d’espoir qui déferle au long du film à travers la couleur verte de la confiance. La scène du stade, lieu de rencontre de cet espoir national qui se concentre de manière presque aveugle sur Mir Hossein Mussawi devient même avec une caméra nerveuse et agitée un des moments les plus importants du film.
L’image de The Green Wave se remplit progressivement d’un vert clair d’une telle signification pour les Iraniens qu’il nous rattrape pour nous emporter également. Les extraits de blogs, lus avec une grande justesse de ton, ainsi que le parcours des deux jeunes Iraniens fictifs rendent bien compte des valeurs et rêves d’une jeune génération qui, elle aussi, en 2009 a voulu essayer.
Mon père m’a toujours dit: nous appartenons à une nation qui depuis 150 ans part à la recherche de sa voix perdue. Et il me disait: nous n’en sommes plus très loin, il nous suffit d’un dernier effort et nous y arriverons. Sa génération a essayé de nombreuses fois, mais a toujours échoué. Puis, c’était à nous de tenter notre chance. Pendant quelques semaines, on a eu l’impression d’être aussi près du but comme encore jamais auparavant. Aujourd’hui, je regarde les murs ensanglantés et craint que cette fois-ci encore, ça n’a rien donné.
Plus que les emprisonnements arbitraires, la violence gratuite et les tweets désespérés, le vert envahissant graduellement l’écran jusqu’au point culminant puis dépérissant discrètement sans pourtant jamais s’éteindre, convainc le spectateur de la persévérance acharnée de ce peuple à qui l’on souhaite ardemment une autre opportunité.
Louise Burkart
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"Les p’tits chanteurs de Noël… Je déteste les p’tits chanteurs de Noël !" s’étranglait Madame Deagle dans Gremlins.
Ce qui est sûr du côté de la rédaction, c’est qu’on ne déteste pas faire de cadeaux (mais Eric Nuevo est un mauvais chanteur, paraît-il).
L’équipe aura donc le plaisir d’offrir aux 25 plus rapides d’entre vous : un DVD du film Les Témoins du mal ou un DVD du film La Bataille de Tobrouk, ou un ancien numéro de VERSUS de votre choix.
Il vous suffit de nous envoyer à l’adresse de la rédaction redac@versusmag.fr votre top 5 et votre flop 5 – cinéma bien entendu – de l’année 2010.
Les 5 premiers à envoyer leur classement recevront le DVD du film Les Témoins du mal ou (au choix) du film La Bataille de Tobrouk.
Les 20 suivants recevront l’ancien numéro de leur choix.
Les résultats du classement général des lecteurs seront publiés en même temps que celui de la rédaction début janvier sur le blog.
Lancez-vous !
La rédaction
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Don Coscarelli, metteur en scène de la trilogie Phantasm et de ce classique qu’est Dar l’Invincible, surprend ici son monde en signant une farce délirante qui en vérité est davantage une jolie réflexion sur la fin de l’existence. Adaptant un scénario du célèbre romancier américain Joe R.Lansdale, le cinéaste livre un objet cinématographique peu commun aux allures de testament.
L’histoire laisse présager une série Z soldée jouissive. Voyez plutôt : un Elvis reposant avec aigreur dans un hospice, un black au cerveau dérangé persuadé d’être le président Kennedy, et si tout cela ne suffisait pas, une momie millénaire qui ravive son appétit en aspirant les âmes de ces pauvres vieillards… par les fesses ! Le pitch a des allures de crétinerie décomplexée, et ne laisse sûrement pas envisager l’intelligence du scénario…

Or, si on rit quelquefois de bon cœur face aux fantaisies du tout, le rire se fait plutôt jaune et l’humour y est délibérément noir ! S’apitoyant sur l’état peu rassurant de ses organes génitaux et sur son hallucinante chute, ce personnage qui se tue à démontrer son identité véritable (prétextant que c’est son meilleur sosie qui est mort, prenant sa place sous ses ordres, afin que lui puisse profiter d’une retraite bien méritée) inspire autant l’amusement que la pitié. Voici comment un mythe tel qu’on n’ en fait plus, et qui n’aura jamais d’équivalent, se retrouve emprisonné, après un bête accident de scène, dans un mouroir déprimant à souhait. Car on ne doute à aucun moment d’être en face de la légende Presley, comme on veut volontiers croire que ce noir très atteint mentalement n’a qu’un nom et un seul, John Fitzgerald Kennedy. Deux légendaires statures qui se meurent en silence et face à l’indifférence générale, tandis que leurs compagnons de chambres sont croqués comme des petits pains. Assassinés par une momie diabolique, qui pourrait tout aussi bien être la Grande Faucheuse que chacun attend comme l’heure du déjeuner. Cette antiquité monstrueuse et imposante n’est pas placée dans ce lieu par hasard. En effet, si son atterrissage est dû à la chute d’un camion la transportant, elle a bel et bien sa place dans l’hospice. Malgré son âge quelque peu supérieur aux « locataires » de cette maison de retraite, elle aussi est une énorme célébrité, elle aussi vient d’une autre époque. On assiste ainsi à un duel hilarant entre ces trois pièces humaines inestimables, condamnées à pousser un dernier souffle reposant.

La sincérité illumine cette œuvre et le réalisme des pensées humaines, oscillant entre burlesque et amertume considérable, pousse à la réflexion. En quelques secondes on se lit soi-même dans les bouquins historiques, en quelques secondes on attend sans plainte et avec appréhension le départ pour l’au-delà. Le parcours du King est un parcours initiatique, et de là à dire que Bubba Ho-Tep (Bubba désignant le plouc banal, Ho-Tep définissant la créature en bandelettes) se regarde comme un conte philosophique, il n’y a qu’un pas. Les étapes de cette fin d’existence sont schématisées avec clarté. Elvis Presley est initialement paralysé par la peur, les terribles regrets, puis animé par un courage et une force vitale, avant de paisiblement s’effacer de la surface de la Terre, la chaleur au cœur. Le roi du rock’n'roll est interprété avec grand talent par cet acteur hors normes qu’est Bruce Campbell. Si ce dernier voulait se mettre en abyme sans aucune subtilité dans le sympathique mais peu satisfaisant My Name is Bruce, c’est pourtant dans le film de Coscarelli qu’il trouve son meilleur rôle, le rôle d’une fin de carrière pour un abonné aux nanars horrifiques, la prestation d’une vie. Le Ash de Evil Dead libère un pathétisme incroyable, doublé toutefois d’une certaine classe, principalement vers la fin du métrage. Conclusion émouvante s’il en est, où l’âme est enfin apaisée. À ses côtés, Ossie Davis fait sourire en ancien Président des USA métamorphosé. La photographie, la musique teintée de guitare électrique (signée par le compositeur Brian Tyler) et la lenteur du rythme renforcent la tristesse et la mélancolie omniprésentes de ce moment de 7e Art, sur le décès d’une certaine Amérique, celle des fifties-sixties.
En conclusion, un film venu d’ailleurs sur des êtres venus d’un autre espace temps, dégageant une odeur de naphtaline peu agréable, cédée par le parfum des feuilles qui tombent, au moment du renouveau.
Clément Arbrun
> À propos du film, lire aussi les chroniques parues dans VERSUS n° 7, épuisé, et VERSUS n° 9, toujours disponible à la vente.























