Notes sur la Nouvelle Vague allemande : le succès en France et l’échec “à domicile”

Le cinéma allemand reste depuis sa Nouvelle Vague, officialisée pour ainsi dire par Les Cahiers du Cinéma, un favori du cinéphile français. Je parle, ici, de la Nouvelle Vague des années 2000 partant tout d’abord de Berlin puis s’étendant peu à peu hors de la capitale germanique. Les précisions sont nécessaires tant l’expression “Nouvelle Vague” désigne de manière imprécise l’émergence de l’inconnu, d’une certaine nouveauté, formulation appliquée subitement aux pays dans lesquels plusieurs réalisateurs se détachent de la masse pour entrer dans le collimateur de la distribution internationale.
Cette Nouvelle Vague allemande garde en France depuis presque une décennie, une notoriété certaine et fait proliférer, ça et là, selon les lois de l’offre et de la demande, des festivals du film allemand ou des sections parallèles dans toutes sortes d’institutions cinématographiques. Devant les salles, on joue des coudes pour découvrir les dernières réalisations des maîtres ou pour accéder à la séance du premier film d’un jeune inconnu que la France consacrera peut-être à la reconnaissance internationale. Et j’imagine, bien trop hâtivement, cet enthousiasme tout aussi répandu en Allemagne où plane une chape d’indifférence dérangeante.

[Renn wenn du kannst de Dietrich Brüggemann]

En venant d’une France hypnotisée par le nouveau (nouveau-nouveau, devrais-je dire) cinéma allemand, l’Allemagne semble un rêve de cinéphile. Je m’y suis donc hâtée aveuglement espérant recevoir le merveilleux bouleversement cinématographique qui naturellement ne s’est pas produit. Le cinéma français y est pour la majeure partie à l’honneur, et certains préfèrent sans hésitations Intouchables de Éric Toledano à Renn wenn du kannst (Cours si tu peux) de Dietrich Brüggemann. Le cinéma national quant à lui se noie dans des discours peu persuasifs, des séances à moitiés vides ou délaissées par un public las et rêveur. Perdue et affolée, je parcours les salles de la ville à la recherche de ces fameux films allemands si prometteurs qui envahissaient le paysage cinématographique français. J’en commence un les yeux rempli d’espoir, fini l’autre le cœur sans illusions et regrette de ne plus pouvoir assommer mon entourage de mes habituelles frénésies. De quels travaux la France nourrit-elle donc son public à l’appétit gargantuesque ?

De manière précipitée et irréfléchie, je pourrais déduire que les films allemands n’atteignent pas l’Allemagne et naissent pour ainsi dire directement dans les pays frontaliers. Sans m’agiter tout d’abord, je découvre néanmoins la sortie française précédent celle allemande du dernier film de Christoph Hochhäusler Unter dir die Stadt (Sous toi la ville). Sans m’énerver ensuite, je constate que de nombreux films présentés à la Berlinale ne sortent en salles en Allemagne que quelques semaines avant la prochaine édition tandis que plusieurs autres restent regrettablement cachés dans la brume glamoureuse des festivals. Sans enthousiasme enfin, je commence quelques productions récentes qui ne sont pas médiocres, mais reste cependant loin d’affoler mes conventions audio-visuelles.

[Sous toi la ville de Christoph Hochhäusler]

Réfugiée pour une semaine dans l’Ouest de la France, dans l’espoir de retrouver un mouvement presque inaccessible Outre-Rhin, je parcours le programme d’un festival et constate, non sans grande surprise et scène tragique, que plusieurs films ont déjà été projetés, disons, au moins une fois quelque part, en Allemagne.
Quelle est donc cette différence entre la France et l’Allemagne qui empêche un pays de prendre conscience de travaux que l’autre loue de manière enthousiaste ? Dois-je croire que cela se réduit à la cinéphilie des peuples ou est-il possible de trouver d’autres explications ?

Le problème peut éventuellement s’axer sur la différence de réception entre les productions nationales et l’import de films étrangers. La France en tant que signifiante promotrice de films internationaux jouit d’une position toute particulière qu’elle ne manque pas de faire valoir sur sa programmation et développe ainsi chez le public une plus grande curiosité pour les films d’auteurs étrangers.
La qualité de la distribution française n’est pourtant pas la seule responsable et l’attention particulière qu’un public peut prêter aux travaux de pays étrangers n’a rien de surprenant. Ce comportement ne semble pas particulièrement récent : François Truffaut dans Les Films de ma vie note, par exemple, que l’on “apprécie davantage ce qui vient de loin, non pas seulement en raison de l’attrait de l’exotisme, mais aussi parce que l’absence de références personnelles renforcent le prestige d’une œuvre”.
Une œuvre (ici, cinématographique, mais il pourrait s’agir de bien d’autres arts) d’origine étrangère développe, chez les spectateurs, une attirance naturelle pour l’inconnu qui souligne rapidement les qualités d’un travail. L’attrait fonctionne tel un aimant qui tire les spectateurs vers la salle sombre sans leur devoir d’explications. Le prestige, quant à lui, remarqué tout d’abord qu’instinctivement, se base sur une fascination obscure et personnelle. Le succès du cinéma allemand ne peut pourtant reposer que sur les sentiments. Et comme Truffaut ne manque pas de le remarquer, “l’absence de références personnelles” encadre nombre d’œuvres étrangères d’une curiosité et d’un jugement optimiste.

Imprégné de ce que l’on voit, lit ou entend habituellement, tout écart cohérent, même léger, du goût artistique reçoit aisément compliments ou même félicitations. Plus un style s’éloigne des possibilités nationales, plus son originalité (quelque fois remarquable, plus souvent minime) est reconnue. Cette originalité découle d’une culture qui contextualise et justifie ces moyens d’expression. La Nouvelle Vague allemande se distingue par exemple par deux aspects personnels qui se reflètent dans le style choisi et le thème traité, tous deux inconcevables en France. Les sujets, dans les films au public plus restreint, se rapportent de manière générale à un quotidien désenchanté, souvent désagréable ou tragique. Ces situations sont épurées, disséquées jusqu’au malaise encouragé par une caméra insensible que l’on peut déjà retrouver trente ans auparavant dans Katzelmacher de R. W. Fassbinder.
Les images froides et les multiples plans-séquence ont développé une esthétique étrangère bien acceptée en France par les cinéphiles, car moins habituelle dans les cinémas. Les relations humaines, quant à elles, surprennent et l’on regarde le film comme une visite guidée à travers la culture et le peuple allemand s’étonnant ou souriant à chaque découverte d’un comportement que l’on n’aurait pas imaginé.
Difficile de transposer cela chez un public allemand: Sourira t-il à une situation étrange ou l’inclura t-il dans le portrait du personnage ? Ressentira t-il une distance dans la mise en scène ou l’identifiera t-il à la situation ? Confronté à une esthétique et une mise en scène plus proche de sa culture et de son quotidien, le public germanique connait une réception différente, comprenant moins de surprises. Si je tente d’expliquer cette indifférence que connaît l’Allemagne tout en restant dans le contexte de l’exotisme et de l’inconnu, je pourrais, justement, parler d’une grande présence de références personnelles qui contraste ensuite de manière brutale avec des moments où l’identification avec les personnages n’est plus souhaitée et où s’instaure une distance. Le spectateur allemand semble ensuite peiner à saisir la passerelle reliant les deux modes de narration, ce qui chez le spectateur français pose moins de problèmes, cet écart n’existant pas.

[Katzelmacher de R. W. Fassbinder]

La Nouvelle Vague allemande semble mieux convenir à un public étranger, cependant la mise en valeur française de ces films contribue largement à son succès. L’Allemagne ne peut pas en dire autant, car même si de nombreux films d’étudiants-réalisateurs arrivent à bénéficier d’une exploitation en salles, ils ne trouvent pas pour autant leur public. En France, les subventions accordées au cinéma, les prestigieux festivals et revues de cinéma établissent un contexte favorable au développement d’un nouveau mouvement soutenu par les professionnels entraînant ensuite le public dans leur enthousiasme.
Cette situation hautement cinéphile attire les spectateurs et influent leur choix, jugement et intérêt. La nouvelle vague allemande qui a bénéficié d’une relativement grande couverture médiatique et festivalière semble aujourd’hui difficile à ignorer. Pourtant en Allemagne, où elle ne fut pas mise en avant de manière aussi conséquente, elle paraît encore timide et modeste.
Détecteur de la nouveauté et concepteur du goût, le contexte cinématographique oriente comme divise les pays à leurs frontières et il n’est pas toujours rare de juger un film fade en Allemagne pour le redécouvrir dans toutes ses qualités en France.

Louise Burkart

> À lire prochainement : le compte-rendu du festival Univerciné Allemand 2011

> À propos de Christoph Hochhaüsler et de Sous toi la ville, lire aussi Versus n° 21.

Bande-annonce de Cours si tu peux (Renn, wenn du kannst) en version originale allemande



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



“The Green Wave” de Ali Samadi Ahadi

Tandis que des cinéastes iraniens comme Asghar Farhadi se débattent entre les griffes de la censure, les réalisateurs ayant choisi l’exode n’osent pas pour autant s’attaquer à des revendications récentes. Nombreux sont ceux qui se réfugient dans un passé lointain, presque accepté et nous font comprendre que l’exil n’ouvre pas la porte aux commentaires sur l’actualité. C’est ce que l’on peut déduire des sorties françaises avec Persepolis ou plus récemment Women without Men mais pas de celles d’outre-Rhin. Produit et réalisé en Allemagne, The Green Wave d’Ali Samadi Ahadi s’empare d’un thème qui semblait pour l’instant inabordable : les manifestations de 2009 et leurs conséquences sanglantes.
Malgré la répression et la peur, le cinéma iranien se distingue par des personnages au comportement farouche et décidé. À côté des footballeuses d’Offside et des étudiants d’À propos d’Elly, Ali Samadi Ahadi ne fait que confirmer la règle. Son film, The Green Wave, oscillant entre film de fiction et documentaire, délie la voix bâillonnée du peuple iranien pour nous montrer un des courts moments de liberté et de parole. Ali Samadi Ahadi s’empare d’un fragment d’histoire tout juste désuet pour les médias et à peine enterré pour les Iraniens. Plus qu’une œuvre cinématographique, The Green Wave effectue, sans recul mais avec franchise, un véritable travail de mémoire et de prise de conscience.

Ce film que l’équipe paie de son exil n’a pas eu besoin de déjouer la censure comme Une séparation d’Asghar Farhadi. Les documents rassemblés sur le net, publiés par les Iraniens, décrivent les faits et vont jusqu’à rapprocher le film de la vaste blogosphère nationale dans une version non censurée.
The Green Wave est un musée d’archives iraniennes – on ne peut donc pas être surpris de retrouver son peuple exilé se rendre en masse à la projection de son histoire où l’implication du public est peu commune. The Green Wave divise les spectateurs de manière inaccoutumée d’après un schéma que l’on peut retrouver chez les amants d’Hiroshima mon amour: les Iraniens ayant vécu les événements et détenant donc une mémoire directe, les Iraniens en exil possédant une mémoire indirecte de la tragédie et les “étrangers” osant à peine se mêler à un drame qui ne leur appartient pas. Les commentaires d’outsiders sur ce sujet délicat semblent néanmoins exactement ce qu’Ali Samadi Ahadi désire encourager avec son film, porte-parole d’une nation étouffée par ses incertitudes et contradictions.
Étrange, pourtant Valse avec Bashir semble être un rapprochement incontournable avec The Green Wave. Est-ce à cause des dessins aux couleurs chaudes ou surtout à cause du mélange documentaire/dessin animé ? Peut-être les deux, sans qu’aucun ne semble justifié. Tandis qu’Ari Folman montre, raconte et complète les faits avec les dessins, Ali Samadi Ahadi présente l’Iran, cette “grande prison”, en se servant uniquement de matériel déjà existant, découvert sur internet. Twitter et les blogs ont fourni le texte enrichi de dessins ; Youtube et Dailymotion les images. Ce travail de réalisation ou plutôt d’assemblage commençant donc seulement à la table de montage fait clairement surgir l’influence d’internet qui détient la preuve d’un crime contre l’humanité pour un procès pour un procès à la Nuremberg qui n’aura malheureusement jamais lieu comme le souligne l’une des personnalités iraniennes interviewées au cours du semi-documentaire.

The Green Wave n’est pas un film à thème à la manière d’Illégal par exemple, bloquant la caméra sur des événements prévisibles. Les documentaires bénéficient souvent d’un atout majeur, la crédibilité. À moins que le montage soit justement le processus salvateur enrichi de la cohérence offerte par le vécu. Ali Samadi Ahadi a su magistralement trouver un équilibre dans un fait qui tanguait dangereusement vers l’intolérable, de plus en plus souvent utilisé sans pourtant être nécessaire, tout en gardant l’effet spectaculaire de l’événement.
Le “ça a été” photographique de Roland Barthes, symbole, ici, d’une vérité étrangère et inconcevable, a donc pris une importance toute particulière dans cette maîtrise et sélection de la barbarie. Une proximité non imposée s’établit rapidement entre le spectateur et ces textes que l’on croit voir écrit sous nos yeux tout comme la vague d’espoir qui déferle au long du film à travers la couleur verte de la confiance. La scène du stade, lieu de rencontre de cet espoir national qui se concentre de manière presque aveugle sur Mir Hossein Mussawi devient même avec une caméra nerveuse et agitée un des moments les plus importants du film.
L’image de The Green Wave se remplit progressivement d’un vert clair d’une telle signification pour les Iraniens qu’il nous rattrape pour nous emporter également. Les extraits de blogs, lus avec une grande justesse de ton, ainsi que le parcours des deux jeunes Iraniens fictifs rendent bien compte des valeurs et rêves d’une jeune génération qui, elle aussi, en 2009 a voulu essayer.

Mon père m’a toujours dit: nous appartenons à une nation qui depuis 150 ans part à la recherche de sa voix perdue. Et il me disait: nous n’en sommes plus très loin, il nous suffit d’un dernier effort et nous y arriverons. Sa génération a essayé de nombreuses fois, mais a toujours échoué. Puis, c’était à nous de tenter notre chance. Pendant quelques semaines, on a eu l’impression d’être aussi près du but comme encore jamais auparavant. Aujourd’hui, je regarde les murs ensanglantés et craint que cette fois-ci encore, ça n’a rien donné.

Plus que les emprisonnements arbitraires, la violence gratuite et les tweets désespérés, le vert envahissant graduellement l’écran jusqu’au point culminant puis dépérissant discrètement sans pourtant jamais s’éteindre, convainc le spectateur de la persévérance acharnée de ce peuple à qui l’on souhaite ardemment une autre opportunité.

Louise Burkart



“24 Heures Chrono” : visionnaire ou complice d’État ?

À l’aube du 10ème anniversaire du WTC, nous voici à presque 10 années de campagne télévisuelle anti-terroriste avec LA série primée en long en large et en travers pour son concept de temps réel. 8 saisons qui sont en fait 8 journées au cours desquelles les rebondissement nous mènent tambours battants de rebondissements en rebondissements au point qu’on se dit tous à la fin de chaque épisode : “Quel dur métier que celui de défenseur de l’État américain ! Tu te rends compte ?”  

Certains ont loué le côté visionnaire de la série avec le fait de faire accepter au public l’idée qu’un Président pouvait être noir. Il est des hasards auxquels il faut cesser de croire. Au moment où 24 Heures Chrono récolte audiences records et abreuve le 5ème pouvoir de temps de cerveau disponible pour éduquer les bons citoyens, l’élection de Barack Obama paraît plus que programmée… 
Alors bien sûr, on ne peut attribuer sa victoire électorale à la seule série, au même titre, qu’en France en 1995, Les Guignols de l’info ne furent pas les seuls responsables de l’élection de Jacques Chirac… mais l’image véhiculée dans un programme à très forte audience y contribue largement. Et les politiques ne s’y trompent pas. 
Les premières diffusions de la première saison surviennent 2 mois seulement après LE drame qui changea la face du monde. Le traumatisme étant tout frais, il est très simple et à la fois très opportuniste de surfer sur la vague terroriste et plonger les 96,1% de foyers américains touchés par le réseau Fox dans une 24H dépendance. “Voyez ce qui se passe trame autour de nous et comment nous le déjouons grâce à des agents hors pairs !” 
Le principe actif de la série est le temps réel affiché. Je souligne “affiché” car dans un tout autre style, le film L’Emmerdeur de Molinaro avec Lino Ventura et Jacques Brel est lui aussi en temps réel. Mais hormis Lino Ventura regardant sa montre à plusieurs reprises, pas de décompte angoissant. Aussi, les effets spéciaux tout comme les préoccupations populaires n’étant pas les mêmes en 1973 et en 2001, on pardonnera à ce bon vieux film franchouillard de n’avoir pas eu les mêmes répercussions, bien que son succès de l’époque fut somme toute honorable. 

Le Berlusconisme, tout aussi choquant qu’il puisse être pour le grand public, a ceci de très attrayant qu’il permet un total contrôle de la distillation des desseins impénétrables de la raison d’Etat. Il sera donc modernisé, testé, et éprouvé. Pour le modernisme, l’incomparable machine marketing américaine s’en occupe. 
Pour le test, prise de risque minimum avec l’évocation première d’un conflit lointain et avec lequel les USA comme les pays qui diffuseront ce programme n’ont aucun lien. Il ne faut pas effrayer les foyers américains plus qu’ils ne le sont déjà mais les maintenir dans un état d’alerte permanent.
Le procédé qui consiste à insuffler une idée à quelqu’un pour lui faire croire qu’il en est l’auteur est un exercice éprouvé depuis des années par la télévision, et on ne peut croire à la naïveté de producteurs aussi avisés en ce qui concerne 24 Heures Chrono. La manipulation est manifeste et fascinante tant elle est menée avec de grosses ficelles et c’est peut-être (sans doute ?) ce troublant parallèle qui tiendra nos téléspectateurs en haleine. Un peu comme une illusion au cirque lorsqu’on se dit : “si y a pas de truc, c’est génial, et s’il y en a un ça l’est encore plus”.
 
Sous couvert d’un côté too much pleinement assumé et faisant passer la série pour une totale et pure fiction (le nombre de rebondissements au sein d’un même épisode est supérieur à ce qui peut arriver à un certain 007 dans un film de 2h), la Fox répond à ses détracteurs lui ayant imposé les quotas, qui l’accusent cette fois de réserver les rôles les plus ingrats, dénigrants et détestables aux Noirs, en plaçant un homme de couleur aux plus hautes fonctions de l’état. Visionnaire ? Aujourd’hui c’est une femme… en prévision de l’élection de Sarah Palin ou d’Hillary Clinton (à laquelle Mme la Présidente dans la fiction concernée ressemble étrangement) ?
Pur hasard diront certains. Les concepteurs de la série surferaient ainsi sur la tendance – et il s’avère que cela tombe bien. Hum. À la place des scénaristes et producteurs, je jouerais au loto, alors…
Et ça donne de la crédibilité et une terrible force de persuasion à un programme de réalité-burlesque, à une chaîne et à un réseau de TV surpuissant. Voici donc le concept éprouvé : Satellite Award de la meilleure série dramatique en 2001.  

D’année en année, de saison en saison, les aventures de Jack se gobent au gré des craintes politiques des USA. Le Moyen-Orient cristallise toutes les peurs depuis qu’on a découvert l’Axe du Mal ? Voici un thème tout trouvé et qui tiendra notre public pour la saison 2. Vous vous rappelez de la psychose de l’arme bactériologique ? Et hop voici la saison 3. La Chine arrive économiquement à grands pas ? Quelle belles saisons 4 et 5 ! Quoi ?! On a perdu un peu de saveur ? C’est parce que c’était trop loin. Oui, rappelons que c’est sur notre sol que nous sommes à chaque fois (Pearl Harbour, WTC) très, trop, vulnérables. Allez, saison 6 à domicile !   


Saison 3 : arme bactériologique.


Saison 5 et début de la saison 6 : Jack Bauer kidnappé par la Chine.

Pendant ce temps, dans la vraie vie, des soldats américains se font épingler pour des “manquements comportementaux” en Afghanistan, en Irak, et à Guantanamo. Bon, un peu d’auto-critique du système fera le plus grand bien et montrera la série sous un jour contestataire. Mais pas trop ! Début de la saison 7. Ensuite on file, dans des États imaginaires car il faut, diplomatiquement parlant, arrêter de froisser la susceptibilité des vrais émissaires des différents pays incriminés dans les saisons précédentes. Le pays imaginaire sera donc le Juma pour le reste de la saison 7. On y développera et critiquera les relations avec des sociétés américaines de mercenaires qui veulent accroître leur influence. À qui fait-on allusion, là ? Non il n’y a pas de changement éditorial, ni de réelle volonté de dénoncer ces multinationales qui perdurent depuis des années en Afrique en écoulant beaucoup d’armes et un peu de nourriture. Juste une nouvelle hypocrisie à demi-voilée pour pointer des vérités dont tout le monde se fout au fond. Alors de qui parle-t-on ? Monsanto ? Texaco ? Lockheed ? Non, ne nous emballons pas, tout ceci n’est que fiction ne l’oublions pas. Nous parlons de Jack Bauer, alias superman pas déguisé (exit le folklore des années sixties/seventies/eighties, place au réalisme) qui défend l’Amérique et le monde contre les attaque-minutes contre nos belles démocraties, et ceci est minuté en temps réel pour que vous vous rendiez compte de l’ampleur de la tâche qui incombe à nos agents… dans la réalité… mais c’est une fiction… qui joue sur le réalisme… Hop, vendu ! 
2007 : Screen Actors Guild Award de la meilleure équipe de cascadeurs dans une série.
2008 : élection de Barack Obama. Une réalité issue de la fiction ? Pour vérifier, le Chef de l’État est désormais et bientôt une femme. C’est vraiment rétrograde de ne pouvoir accepter l’idée qu’une femme puisse être Président des Etats-Unis d’Amérique…



Saison 7 : trafic d’armes et SMP en Afrique, des mercenaires contre la Maison Blanche, et le Président des États-Unis est une femme.

24 Heures Chrono recyclé en madame Irma ? Non c’est plus fin que cela. LA recette c’est : des pronostics et de l’espoir. Le terreau de la spéculation. L’esprit même des USA. Yes we can ! Le pari commun : dans la joie face au danger. Saison 8, nouvelle mission : on garde bien la maison et on protège le monde face à notre nouveau pays fictif : le Kamistan qui a cherché à se procurer l’arme nucléaire. Visionnaire, non ? 
Et les producteurs et la chaîne se félicitent de contribuer involontairement au changement positif de leur société, car leur vrai métier c’est l’entertainment, donc si cette corrélation est avérée, elle est vraiment inespérée. L’entertainment, dont la traduction est divertissement. Divertir c’est amuser, changer les idées. Même famille que diversion. Dont le Larousse nous dit :
diversion
nom féminin
(bas latin diversio, -onis, de divertere, détourner)
Manœuvre ou procédé visant à attirer l’adversaire vers une zone ou un point différent de celui sur lequel on compte attaquer : Opérer une diversion.
Événement, action qui amène quelqu’un à détourner son attention d’une tâche, d’un souci : Une agréable diversion à son ennui.

Alors oui ! Tout le cinéma et la télévision sont de l’entertainment et on ne peut taxer ainsi toute cette industrie sans se couvrir de ridicule. Mais on ne parle ici QUE de 24 Heures Chrono et bien que « Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite », on se demande bien quel est le réel intérêt d’une chaîne de télévision passée n° 1 devant CBS à mettre en avant une série qui pourrait soulever des questions dérangeantes sur les liens entre le pouvoir et les milieux économiques. L’attrait du scoop si jamais il peut en ressortir un ? Butin trop insignifiant pour des gens sous la houlette de Rupert Murdoch, 17ème homme le plus riche des USA selon le magazine Forbes, et propriétaire des plus puissants organes de presse spécialistes du scoop (Wall Street Journal, New York Post aux USA, Daily Telegraph en Angleterre, The Herald et The Australian en Australie entre autres). S’attirer la sympathie du public pour contre-balancer le poids du pouvoir en ses murs ? Risqué quand on connaît les relations plus qu’étroites qu’entretient M. Murdoch avec TOUS les Présidents des USA depuis Truman. 
Parce que la Fox c’est tout de même Santa Barbara, Le Cosby Show, 21 Jumpstreet, Beverly Hills, Les Simpson, X-Files, et des concepts d’émissions de télé-réalité mondialement dupliqués tels “Qui veut épouser un millionnaire ?”, “L’Ile de la tentation”, “Joe le Millionnaire”, “American Idol”… du haut de gamme en temps de cerveaux disponible ! Et tout cela sans jamais se mêler du pouvoir. Ce n’est que de la fiction ne l’oublions pas… Faire croire aux téléspectateurs qu’ils sont désormais dans le vrai. Au coeur du pouvoir. Qu’on leur montre la vérité. Une vérité romancée. Si ça doit péter à nouveau vous serez au courant à la minute près sur Fox à 20h40 ! Ne manquez pas cet épisode de 24 Heures Chrono

Alors à qui profite cette série culte ? Au public ? À la chaîne qui en tire des audiences folles depuis neuf ans ? Aux producteurs ? Ou à quelqu’autre personne ou organisation voire mode de pensée ? 
Son schéma manichéen opposant systématiquement l’occident au reste du monde assoit une effrayante vision pessimiste de l’avenir. L’accélération et la récurrence chronologique du risque étranger exacerbe et cristallise les peurs, tout comme il pousse insidieusement au nationalisme et au protectionnisme. 
En celà, la série pourrait alors constituer (mais ce ne serait pas la seule…) un formidable outil moderne de recrutement détourné. 24 Heures Chrono continue, c’est certain, de servir l’idée qu’on défend et répand les valeurs de la démocratie par les armes. Pas étonnant de la part d’un pays dont le passe temps préféré est d’envoyer sa jeunesse guerroyer. 
Alors on recrute ! Et aujourd’hui vous pouvez aussi être un soldat sans effets spéciaux, en chemise-cravate, invité à prendre le petit déjeuner dans le bureau ovale pour déjouer les innombrables complots contre les USA car la guerre est l’affaire de tous, du plus haut dignitaire de l’état au trouffion dévoué venu du Wisconsin.

Qu’est-ce qui dérangerait, au fond, dans cette vision ?
Assurément le côté “visionnaire”. Parce que si l’on recrute avec le concours des médias et avec autant d’artifices rendus si soigneusement acceptables et éducatifs pour la pensée, cela signifie qu’il y aura encore la guerre. Chaque Président américain, blanc, noir ou femme, a droit à la sienne.
Propagande minute après minute on Fox TV ? Pas si parano, après tout. 24 Heures Chrono : la plus grande saga prémonitoire publicitaire pour le pouvoir étasunien jamais vue. Primée partout et par tous. Invraisemblable mais potentiellement vrai. 

Jocelyn Demoniere

> Lire aussi notre dossier sur “le 11 septembre à l’écran” (dont l’article “Tous à la foi !”) dans Versus n° 10, toujours disponible (extraits en *.pdf à télécharger ici).

> La série 24 Heures Chrono est disponible en Blu-ray (éditeur : 20th Century Fox) depuis le 03 décembre 2010.

(N.B. : pour information – référé par Wikipédia -, selon l’hebdomadaire L’Express, la série pointait les dérapages de la politique américaine et la proximité entre le pouvoir et les milieux économiques. Tiens donc.)

24 Heures Chrono, teaser/trailer officiel de la 8ème et dernière saison

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“Patient Zero”, un trailer sans leurre


Souvenez-vous, nous vous parlions en juin 2010 de Patient Zero, un court-métrage basé sur la saga vidéoludique “Resident Evil” (rien à voir avec les daubes tournées par Paul W. S. Anderson) et plus particulièrement sur le personnage d’Ada Wong. Aujourd’hui, la bande-annonce (“trailer/teaser”) du court-métrage en question est visible à loisir et elle donne un bel aperçu de l’univers (re)crée par son réalisateur Jerome Chagnon. À voir, donc, ci-dessous.
Et pour en savoir plus sur le projet : Resident Evil Fan Films

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Pour Noël, envoyez-nous vos top & flop 5 des films 2010 et gagnez un DVD ou le numéro de votre choix!

chanteurs de Noel

Les p’tits chanteurs de Noël… Je déteste les p’tits chanteurs de Noël !” s’étranglait Madame Deagle dans Gremlins.
Ce qui est sûr du côté de la rédaction, c’est qu’on ne déteste pas faire de cadeaux (mais Eric Nuevo est un mauvais chanteur, paraît-il).
L’équipe aura donc le plaisir d’offrir aux 25 plus rapides d’entre vous : un DVD du film Les Témoins du mal ou un DVD du film La Bataille de Tobrouk, ou un ancien numéro de VERSUS de votre choix.
Il vous suffit de nous envoyer à l’adresse de la rédaction redac@versusmag.fr votre top 5 et votre flop 5 – cinéma bien entendu – de l’année 2010.

Les 5 premiers à envoyer leur classement recevront le DVD du film Les Témoins du mal ou (au choix) du film La Bataille de Tobrouk.

Les 20 suivants recevront l’ancien numéro de leur choix.
Les résultats du classement général des lecteurs seront publiés en même temps que celui de la rédaction début janvier sur le blog.
Lancez-vous !

La rédaction




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“Bubba Ho-Tep” : les mythes sont éternels

Don Coscarelli, metteur en scène de la trilogie Phantasm et de ce classique qu’est Dar l’Invincible, surprend ici son monde en signant une farce délirante qui en vérité est davantage une jolie réflexion sur la fin de l’existence. Adaptant un scénario du célèbre romancier américain Joe R.Lansdale, le cinéaste livre un objet cinématographique peu commun aux allures de testament.
L’histoire laisse présager une série Z soldée jouissive. Voyez plutôt : un Elvis reposant avec aigreur dans un hospice, un black au cerveau dérangé persuadé d’être le président Kennedy, et si tout cela ne suffisait pas, une momie millénaire qui ravive son appétit en aspirant les âmes de ces pauvres vieillards… par les fesses ! Le pitch a des allures de crétinerie décomplexée, et ne laisse sûrement pas envisager l’intelligence du scénario…

Or, si on rit quelquefois de bon cœur face aux fantaisies du tout, le rire se fait plutôt jaune et l’humour y est délibérément noir ! S’apitoyant sur l’état peu rassurant de ses organes génitaux et sur son hallucinante chute, ce personnage qui se tue à démontrer son identité véritable (prétextant que c’est son meilleur sosie qui est mort, prenant sa place sous ses ordres, afin que lui puisse profiter d’une retraite bien méritée) inspire autant l’amusement que la pitié. Voici comment un mythe tel qu’on n’ en fait plus, et qui n’aura jamais d’équivalent, se retrouve emprisonné, après un bête accident de scène, dans un mouroir déprimant à souhait. Car on ne doute à aucun moment d’être en face de la légende Presley, comme on veut volontiers croire que ce noir très atteint mentalement n’a qu’un nom et un seul, John Fitzgerald Kennedy. Deux légendaires statures qui se meurent en silence et face à l’indifférence générale, tandis que leurs compagnons de chambres sont croqués comme des petits pains. Assassinés par une momie diabolique, qui pourrait tout aussi bien être la Grande Faucheuse que chacun attend comme l’heure du déjeuner. Cette antiquité monstrueuse et imposante n’est pas placée dans ce lieu par hasard. En effet, si son atterrissage est dû à la chute d’un camion la transportant, elle a bel et bien sa place dans l’hospice. Malgré son âge quelque peu supérieur aux « locataires » de cette maison de retraite, elle aussi est une énorme célébrité, elle aussi vient d’une autre époque. On assiste ainsi à un duel hilarant entre ces trois pièces humaines inestimables, condamnées à pousser un dernier souffle reposant.

La sincérité illumine cette œuvre et le réalisme des pensées humaines, oscillant entre burlesque et amertume considérable, pousse à la réflexion. En quelques secondes on se lit soi-même dans les bouquins historiques, en quelques secondes on attend sans plainte et avec appréhension le départ pour l’au-delà. Le parcours du King est un parcours initiatique, et de là à dire que Bubba Ho-Tep (Bubba désignant le plouc banal, Ho-Tep définissant la créature en bandelettes) se regarde comme un conte philosophique, il n’y a qu’un pas. Les étapes de cette fin d’existence sont schématisées avec clarté. Elvis Presley est initialement paralysé par la peur, les terribles regrets, puis animé par un courage et une force vitale, avant de paisiblement s’effacer de la surface de la Terre, la chaleur au cœur. Le roi du rock’n'roll est interprété avec grand talent par cet acteur hors normes qu’est Bruce Campbell. Si ce dernier voulait se mettre en abyme sans aucune subtilité dans le sympathique mais peu satisfaisant My Name is Bruce, c’est pourtant dans le film de Coscarelli qu’il trouve son meilleur rôle, le rôle d’une fin de carrière pour un abonné aux nanars horrifiques, la prestation d’une vie. Le Ash de Evil Dead libère un pathétisme incroyable, doublé toutefois d’une certaine classe, principalement vers la fin du métrage. Conclusion émouvante s’il en est, où l’âme est enfin apaisée. À ses côtés, Ossie Davis fait sourire en ancien Président des USA métamorphosé. La photographie, la musique teintée de guitare électrique (signée par le compositeur Brian Tyler) et la lenteur du rythme renforcent la tristesse et la mélancolie omniprésentes de ce moment de 7e Art, sur le décès d’une certaine Amérique, celle des fifties-sixties.
En conclusion, un film venu d’ailleurs sur des êtres venus d’un autre espace temps, dégageant une odeur de naphtaline peu agréable, cédée par le parfum des feuilles qui tombent, au moment du renouveau.

Clément Arbrun

> À propos du film, lire aussi les chroniques parues dans VERSUS n° 7, épuisé, et VERSUS n° 9, toujours disponible à la vente.

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“V”, la nouvelle génération

Lorsque la Warner décide d’abandonner la production de la série hebdomadaire V, elle laisse sur le carreau des millions de fans. En effet, même si la série n’est objectivement pas au niveau de qualité des deux téléfilms de luxe qui font sa base, elle possède néanmoins un attrait ludique qui satisfait sans problème ses spectateurs encore nombreux. Un abandon sans justification réelle sur laquelle Warner ne reviendra pas malgré la mobilisation véhémente des fans les plus endurcis. Il est souvent arrivé que les chaînes, submergées par les nombreux courriers de mécontentement, fassent marche arrière et sauvent des œuvres appelées à disparaître. Mais pour V, point de salut et c’est sur un cliffhanger que se termine la saga des lézards venus vider la belle bleue de ses ressources naturelles et de ses habitants.
Très rapidement cependant, Kenneth Johnson, créateur et réalisateur du premier téléfilm, fait connaître son envie de reprendre l’aventure là où il l’avait laissée malgré lui, une volonté qui redonne aux fans du monde entier l’espoir qu’un jour enfin l’histoire connaisse un dénouement digne de ce nom.
Si l’éventualité de cette suite directe (toujours plus ou moins en projet) est séduisante, assez rapidement l’on parle d’une reprise de la série. Mais plus vraiment d’une continuité, peut-être une nouvelle vision des événements. À l’époque, le terme de “reboot” n’est pas encore en vogue mais les prémices sont là et, à l’image du Prisonnier, V se transforme en serpent de mer, apparaissant et disparaissant au gré des envies des uns et des autres mais jamais vraiment de façon formelle.
Puis c’est ABC qui dégaine et annonce : V revient, enfin, officiellement, pour une nouvelle série hebdomadaire. Mais plus de Mike Donovan et de Julie Parrish aux prises avec la redoutable Diana, magnifique garce en chef des lézards-nazis en uniformes cintrés. En plein marasme cathodique où la télévision, après des années de créativité faste, se cherche une nouvelle identité et de nouveaux héros, la tentation du flash-back est dans tous les esprits. C’est le moment où déjà les nouveautés – risquées et balayées au bout de deux épisodes si elles n’ont pas accroché leurs quelques millions de spectateurs requis – sont délaissées au profit du revival de quelques grands titres des années 80 : K2000, Bionic Woman
En comptant sur le capital sympathie laissé dans les esprits des téléphages d’hier devenus les consommateurs d’aujourd’hui, les décideurs des grands networks espèrent reconquérir une audience dispersée entre internet et jeux vidéo.
Le nouveau V sera un remake, avec des personnages nouveaux dans un contexte radicalement différent. Pour les envahisseurs comme pour les autres, le 11 septembre est passé par là et le monde a changé.
Cette nouvelle mouture est confiée aux bons soins de Scott Peters, scénariste et co-créateur des 4400, autre série de science-fiction qui a duré quatre ans. Le bonhomme n’est donc pas un nouveau venu dans le genre, même si après un bon départ sa série précédente s’enlisait quelque peu, ne laissant au final que le souvenir d’une œuvre pas désagréable mais pas transcendante non plus. Rien d’assez grave cependant pour effrayer un parterre de connaisseurs déjà suffisamment agacé par l’absence de “ses” héros.
La production trouvera tout de même le moyen d’inquiéter sa future audience en essayant purement et simplement de rayer Kenneth Johnson du générique, prétextant que sur un thème commun et surexploité les deux séries possédaient assez de différences pour qu’il ne soit plus fait référence à son créateur. Mais les fans ont cela d’excessif qu’ils connaissent de leurs œuvres phares les moindres recoins, les moindres participants, et “virer” symboliquement Johnson résonnait déjà pour beaucoup comme une déclaration de guerre. Du passé faisons table rase, certainement pas !
ABC recule, Johnson retrouve sa place au générique, quand bien même la créature n’aurait plus qu’un lointain cousinage avec son aînée.
Nouveau coup de tonnerre, la chaîne annonce que quatre épisodes seulement seront diffusés dans un premier temps, au cours du mois de novembre, et que selon les résultats enregistrés une suite serait proposée au cours de l’année suivante.

Par un beau matin, alors que l’agent du FBI Erica Evans s’inquiète de son adolescent de fils qui a fait le mur, de gigantesques soucoupes volantes font leur apparition dans le ciel de vingt-neuf capitales à travers le monde.
Alors qu’un vent de panique commence à balayer les rues (l’arrivée impromptue des vaisseaux spatiaux faisant incidemment se crasher un jet de l’armée de l’air au milieu des badauds ébahis), apparaît le visage rassurant, tout à fait humain et plutôt joli, d’Anna, la visiteuse en chef (Morena Baccarin), se voulant rassurante. Les visiteurs débarqués de nulle part sans un bruit sont bien entendus des amis venus en paix pour demander de l’aide à l’Humanité. En échange, et dans un esprit de réciprocité coopérative, les nouveaux venus sont bien sûr prêts à partager leur savoir technologique et médical sans équivalent.
Mais l’enquête menée par Erica, sur des groupes terroristes domestiques, l’amène bientôt à découvrir que les visiteurs sont présents sur terre depuis bien des années et que, patiemment, ils ont infiltré tous les rouages de la société afin de préparer leur arrivée. Avec sans doute une idée derrière la tête.

On aimerait aimer cette nouvelle version de V. Ou même la détester. Au moins on aurait l’impression de ressentir quelque chose pour des personnages et des événements qui s’enchaînent sans jamais provoquer chez le spectateur autre chose qu’un ennui poli. À l’instar des 4400 qui souffrai(en)t des mêmes défauts, V se suit d’un œil tranquille sans parvenir à scotcher le spectateur à son écran. Si l’actualisation n’est pas ratée à proprement parler et brasse les thématiques auxquelles l’on pouvait s’attendre (terrorisme, paranoïa) l’ensemble paraît si terne et fadasse que même le cliffhanger clôturant chaque épisode retombe à plat. Les personnages, souvent sans épaisseur (la mère célibataire en conflit avec son fils, le prêtre qui s’interroge sur sa foi) ne parviennent jamais à susciter la sympathie, certains étant tout simplement irritants, à l’image du fils ado-rebelz à mèche Zacheffronnesque tellement obnubilé par les visiteurs qu’il craque au premier regard pour une jolie visiteuse blonde aux yeux de biche. Ou Twilight avec des lézards masqués en guise de vampires abstinents.
Comble du comble, les visiteurs eux-mêmes ont perdu de leur superbe. Adieu les jolis uniformes, réminiscence d’un passé peu glorieux, bonjour les tailleurs stricts, les costard-cravates et les intérieurs de vaisseaux aussi délirants qu’une agence du Crédit Mutuel. Car à moins que Scott Peters, faisant preuve alors d’un humour noir qui ne lui est pas coutumier, n’ait voulu disserter à sa façon sur la crise financière, ses extra-terrestres manquent singulièrement de piquant, à l’image du reste.

Techniquement irréprochable, cohérent dans ses idées et leur mise en œuvre, V nouvelle version ne laisse aucune trace dans la mémoire du téléspectateur qui en a vu (beaucoup) d’autres. En vingt ans la télévision a changé, le public nourri aux productions du câble est devenu plus exigeant et il en faut plus que ça pour le surprendre.
Alors que chacun attend plus ou moins la suite selon son degré de tolérance et de curiosité, il est peut-être rassurant de savoir que le poste de showrunner a été confié à un autre Scott, Rosenbaum, scénariste ayant œuvré entre autres sur The Shield. On peut donc espérer qu’il secoue un peu tout ce petit monde ronronnant et ramène véritablement V sur le devant de la scène, là où la mémoire collective l’a à tout jamais installée un beau soir de 1982.

Julien Taillard

> la diffusion de cette série est prévue vers le dernier trimestre 2010 en Europe.

> Lire aussi notre article sur la série originale dans le cadre de notre dossier “Guérilla & résistance à l’écran”, dans VERSUS n° 15, disponible à la vente en PDF couplé avec l’achat du dernier numéro.



V – The Visitors ABC remake 2009 > Trailer 2



V – The Visitors ABC remake 2009 > Trailer 3



bande-annonce de la série originale





“Le Prisonnier” version 2009

Quand la chaîne du câble américain AMC annonça voilà quelques temps déjà qu’elle lançait très officiellement un remake télévisuel du Prisonnier, série phare de la fin des années soixante pour laquelle le terme « culte » semble avoir été créé, on put lire ça et là deux types de réactions. Tout d’abord celle d’un public lambda n’ayant pas vu la série originelle, donc peu ou pas marqué par la saga. Ces spectateurs-là s’en foutaient un peu, attendant sans engouement particulier de voir ce qu’on allait leur offrir. Et il y eut la réaction des fans, des connaisseurs, des amoureux, ceux pour qui les dix-sept épisodes de l’œuvre matricielle forment un monument intouchable et indépassable. Voulue, créée, produite, scénarisée et réalisée en grande partie par Patrick McGoohan, alors mondialement connu pour son rôle de l’agent secret John Drake dans la série Destination Danger et qui s’adjugea au passage le rôle-titre, Le Prisonnier est forcément une œuvre à part.
Après les nombreuses rumeurs au cours des années passées sur la possible adaptation de la série sur grand écran (1), le serpent de mer cinématographique prenait finalement son essor sur l’étrange lucarne qui hante nos salons. Puis arrivèrent les premières informations : la série ne reprendrait pas le décor de l’original, préférant un nouvel environnement à la surexploitation d’un lieu devenu mythique (2), le numéro 2 serait le même tout au long de la série alors que ce rôle très symbolique se voyait incarné par un nouvel acteur à chaque épisode.
D’ailleurs cette nouvelle version n’en comptera que six, épisodes, rejoignant en cela la volonté première de McGoohan qui dut « rallonger » son œuvre plus qu’il ne le voulait afin d’en faciliter la vente (et donc la production même) aux Etats-Unis.
Des marques importantes de respect, une nouvelle vision et non une basse copie mercantile et servile, une actualisation d’un feuilleton qui fut en avance sur tout le monde.
Et puis avouons-le, lorsque l’on apprend qu’en plus l’unique numéro 2 sera joué par le grand Ian McKellen, quand même, on se dit que ça a de la gueule et ça rassure.
La série fut diffusée sur trois soirées à raison de deux épisodes par jour. Une « salve » du genre à marquer le coup et à attirer les spectateurs potentiels qu’il faut bien pouvoir arracher à leurs shows habituels. Le Prisonnier possède comme toute grande œuvre un rayonnement que les années n’ont pas su entamer et les plus réfractaires comme les plus curieux ne purent facilement résister à l’envie de voir enfin ce qu’allait apporter cette nouvelle vision en dehors du rôdeur – la grosse boule blanche – aperçue dans la longue-bande annonce afin de tranquilliser tout le monde.

Un homme (Jim Caviezel) se réveille dans un désert de dunes. Il y découvre « le village », une cité où les habitants se désignent par des numéros au lieu de noms et vivent sous l’autorité bienveillante du numéro 2. Comment est-il arrivé là ? Il l’ignore et découvre que partir ne sera pas facile, personne autour de lui ne semblant croire qu’il puisse exister un « ailleurs ». Bien décidé à s’enfuir, le nouveau numéro 6 va se lancer dans une bataille pour retrouver l’existence qui était la sienne, ce qui l’amènera à découvrir le secret de ce lieu étrange.
Si le résumé de cette nouvelle version sonne comme l’exact reflet de son modèle, autant vous avertir tout de suite que la comparaison s’arrêtera là et que quelques minutes suffiront pour vous convaincre qu’un bon sujet sans vision solide derrière n’amène qu’à la déception. Car ce Prisonnier 2009 n’est que cela au final, une déception amère – encore que pas tout à fait surprenante – au regard des moyens déployés.
Le village ressemble à une station balnéaire figée dans les années 50 sans qu’il n’apporte un supplément d’âme, les personnages sont creux, souffrant d’un manque de caractère flagrant. Au premier rang desquels nul autre que le héros, numéro 6, partagé sans cesse entre ce qu’il doit faire, se laissant plus porter par les événements que prêt à se retrousser les manches pour se sortir de là. Même le numéro 2 laisse un certain goût d’inachevé tant il ne semble pas faire grand chose à part se balader en costume blanc. Un super méchant ramené à l’état de « El gringo », on a connu plus ambitieux.

Ajoutez à cela une forme aussi languissante et mal maîtrisée que le fond (les enchaînements de scènes laissent parfois à penser que le monteur devait travailler sous l’influence de substances illicites) et vous obtenez ce que beaucoup attendaient et/ou redoutaient : un effroyable ratage, un enterrement grand luxe pour un projet qui partait avec une montagne trop haute à escalader. La décence, le devoir de réserve ainsi qu’une certaine honnêteté nous obligent à passer sous silence la résolution du tout, volontairement alambiquée mais fumeuse à laquelle le spectateur déjà à moitié endormi par les cinq heures et demie précédentes ne prêtera que peu d’attention. Là où McGoohan jouait avec les attentes de ses spectateurs et transformait son travail en “énigme allégorique” inscrivant la série dans les annales de la télévision autant que dans les consciences, cette nouvelle version ne se hissera jamais qu’au niveau d’un Lost ou d’un Prison Break, deux plaisirs coupables dont plus personne ne parlera quand ils auront disparu des écrans.
Car qu’on le veuille ou non, chaque image, chaque action, chaque faux pas de la copie est inconsciemment comparé à l’excellence de son modèle, une œuvre si forte qu’elle reste une référence incontournable quarante-deux ans après sa création.
Bonjour chez vous.

(1) Suite à leur collaboration fructueuse sur Braveheart, Patrick McGoohan soutint la mise en chantier d’une version avec Mel Gibson dans le rôle-titre.
(2) La ville de Portmeirion qui servit au tournage existe bel et bien sur les côtes du Pays de Galles > http://www.portmeirion-village.com/

Julien Taillard

> Site officiel de la minisérie



Trailer de la mini-série Le Prisonnier version 2009 sur AMC


Trailer de la série originale





Le retour du faux/vrai buzz et le mythe du fameux “inspiré de faits réels”

Depuis le coup d’éclat radiophonique d’un certain Orson Welles le 30 octobre 1938, émission au cours de laquelle le futur réalisateur de Citizen Kane mit en scène La Guerre des mondes de HG Wells et fit croire à ses concitoyens qu’une véritable invasion extraterrestre avait eu lieu sur le territoire étatsunien, le phénomène médiatique générée par une fiction que l’on (“on” c’est-à-dire les studios, les diffuseurs…) fait passer pour du réel constitue une valeur sûre de promotion « choc » et d’adhésion des foules.
Générateur de rumeurs, déclencheur de bouche-à-oreille, ce phénomène s’est particulièrement bien illustré lors de la campagne d’exploitation du Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, « faux » documentaire d’horreur qui fut saisi par un magistrat dès après sa première en Italie, et qui valut à son réalisateur d’être arrêté pour délit d’obscénité. Qualifié carrément de snuff movie à cause de rumeurs persistantes de meurtres des acteurs devant la caméra, Cannibal Holocaust a ouvert la voie d’une étonnante réflexion sur les rapports de l’image retransmise dans le feu de l’action avec la réalité.
Des strates de sens que viennent brouiller l’idée du montage, des effets divers et variés de caméra, et du mystère cultivé hors champ. En étant cinématographique « mais pas trop », en faisant preuve d’une crudité visuelle inédite que l’on n’attribue volontiers qu’au réel, Deodato a semé le doute, cette petite graine à partir de laquelle le spectateur se fait un plaisir de faire pousser toutes les ramifications d’un sentiment de paranoïa, de vérités (incroyables) cachées qui ne demandent qu’à rejaillir, l’image retrouvée, exhumée des décombres civisationnels ou d’un quelconque lieu d’horreur prenant aussitôt une valeur testamentaire qui augmente son intensité spectaculaire et, comme en référence aux reportages qui ne peuvent être que « vrais » pour le spectateur (sic !), sa légitimité.
En 1999, Le Projet Blair Witch, même s’il n’avait pas la force de persuasion de son aîné italien justement parce qu’il ne projetait aucune image choc, suscita bien des croyances lui aussi ; et quoique l’histoire n’eut rien de très crédible, le tournage et la direction d’acteurs, tous deux très expérimentaux (part d’improvisation, comédiens livrés à eux-mêmes en pleine forêt…) contribuèrent à la légende du métrage, qui déchaîna les peurs (mais aussi les passions, puisque certains furent persuadés de la réalité filmée) et les foules à partir de rien (quelques bouts de bois, une ombre furtive, une ambiance « naturellement » menaçante).
Depuis, la vidéo amateur a explosé, l’interactivité comme le filmage à l’arrache s’immiscent partout et l’image DV contamine régulièrement celle du 35 mm cinémacospé ou non, pour mieux témoigner d’une réalité qu’on veut ancrer plus que jamais dans le vécu du spectateur (lire ou relire à ce sujet, notre dossier « docus-fictions et caméras embarquées » dans VERSUS n° 13). Hier le Super 8 signifiait le souvenir ; aujourd’hui le grain vidéo affublé d’un éclairage approximatif peut faire passer l’entreprise pour des images volées – donc appartenant au réel. Cloverfield, REC., autant d’exemples frappants d’incursion dans l’horreur quotidienne, proche de nous car sans artifices (en réalité, si, mais en apparence, non) esthétisants propres au cinéma ; la fausse approximation, le chaos « calculé » de ces séquences achalandées avec génie mais où subsistent quelques indices « d’identité cinématographique » (les deux couches temporelles de narration dans Cloverfield, le retour en arrière rapide dans REC. dans un supposé reportage filmé en direct), ne sont pas ici assénés pour nous faire croire à la véracité des incidents démontrés – trop énormes, trop « déjà vus » pour être honnêtes. Simplement, leur effleurement du réel (cadrages « comme on peut »), leur apparente absence d’anticipation des événements en font plus que des films : une expérience. Sensitive et culturelle, qui rejoint dans l’effroi de cette proximité forte avec la réalité (pas d’enluminure, ou alors invisible), le frisson du « c’est possible » et du « et si c’était vrai ? » généré par Deodao et plus tard par le duo Myrick / Sanchez.
Devenu presque tarte à la crème, l’incursion de la vidéo dans l’image cinématographique, accolée au gimmick du « d’après des faits réels » (un autre classique, formellement plus global et fourre-tout, qu’il serait intéressant de décortiquer) a quoi qu’il en soit aujourd’hui plus de mal à susciter la surprise, et les studios cherchent à en réinventer le procédé pour ne pas voir mourir la poule-buzz aux œufs d’or.




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Dernier exemple de phénomène travaillé jusqu’à la rupture des repères hors champ / hors film : The Fourth Kind du réalisateur Olatunde Osunsanmi. Dans cette variation du mythe de l’enlèvement de populations rurales par les extraterrestres, Milla Jovovich interprète Abigail Tyler, psychothérapeute dont on veut nous faire croire qu’elle existe réellement. The Fourth Kind suit ainsi ses recherches en Alaska dans le village de Nome, où le nombre d’habitants diminue d’année en année sans raison valable sauf une : certains prétendent avoir été enlevés par des aliens. Jouant de son inspiration constante des « vrais travaux » menés par « l’authentique » Abigail Tyler, la bande-annonce a le mérité de renouer avec le fameux doute (un instant « d’incrédulité « crédule ») qui étreignit le spectateur au moment du visionnage des films de Deodato et de Myrick & Sanchez.
On franchit là une nouvelle étape dans la démonstration du réel, pas seulement avec le travail de l’image propre aux captures d’une insoutenable vérité (grain vidéo, pixellisation pour préserver l’anonymat), ni même dans l’introduction d’archives et d’interviews habilement conçues (un exercice de style très répandu et souvent réjouissant d’ailleurs), mais avec l’intervention « hors intrigue » de Milla Jovovich expliquant qu’elle interprète un personnage réel (qu’on s’empresse de nous montrer en parallèle, le visage « crypté ») et que les images (« footage ») dévoilées sont inédites. L’art du buzz, en somme, fabriqué à partir d’une vérité inébranlable : ces images ne sont en effet connues de personne puisqu’elles ont été créées spécialement pour l’occasion filmique. L’art du mensonge au final propagé comme une vérité contestable – et c’est bien ce qui la rend excitante, intriguante pour le public qui la découvre à l’écran.

Stéphane Ledien


The Fourth Kind (2009)

[Sortie du film prévue le 6 novembre 2009 aux USA]






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