Filed under: FESTIVAL PARIS CINEMA 2011 | Tags: Argentine, armée, autobiographie, école, éléments, Berlin 2010, camarades de classe, concours, dictature, famille décomposée, fierté, institutrice, Laura Agorreca, métaphore, Mexique, nature, Paris Cinéma, Paula Galinelli Hertzog, Paula Markovitch, plage, prix, reconnaissance, Sharon Herrera, symbolisme, Viviana Suraniti

Une femme et sa jeune fille, Cecilia, vivent retranchées dans un squat au bord de la mer, en Argentine. Tout, dans leur conduite, indique qu’elles fuient quelque chose, une menace d’abord diffuse et informelle, qui s’incarne bientôt dans un corps institutionnelle (l’armée) et dans une époque (la dictature des années 70). Brillante mais naïve, Cecilia peine à conserver son secret lorsqu’un sergent vient annoncer à son école l’organisation d’un concours de rédaction…
Le premier plan donne au film une consistance à la fois fascinante et repoussante. Sur fond d’une mer sauvage, sous un temps nuageux, une petite fille peine à faire du roller sur le sable trempé de la plage, mais insiste malgré tout, impulsant à la caméra son mouvement latéral jusqu’au bout. Une musique atonale, plutôt rebutante, accompagne et accentue cette discorde apparente de la nature. Au plan suivant, la petite fille, que nous entendrons rapidement appeler Cecilia, retrouve la baraque qui sert de refuge à sa mère et elle, décorée de fenêtres brisées, recouvertes de bâches, et d’une porte grinçante en métal rouillé. Sa mère tente vainement de capter une fréquence radio valable. A l’extérieur, le vent souffle assez fort pour emporter la porte, ce qui amuse Cecilia. Pas sa génitrice.

Les deux personnages féminins de The Prize sont en conflit avec leur environnement, métaphorisé à l’extrême par les rudes conditions météo qui dominent au bord de l’océan Atlantique. Mais chacun exprime différemment cette bataille de tous les instants : la fille en affrontant le vent de plein fouet, la mère en se laissant porter par lui, abandonnée de toute force. Cecilia est donc l’élément moteur de cette famille atrophiée, qui a subi l’ablation mystérieuse de son membre paternel (Cecilia doit raconter à ses camarades que son père vend des vêtements à Buenos Aires, sans savoir où il se cache réellement). Autant son corps frêle se démène sous les intempéries, courageux et résilient, autant celui de sa mère se délite comme fleur fanée. Rapidement, la métaphore devient explicite : il faut voir la mer et le sable comme des extensions naturelles de la lourde dictature, qui s’infiltre dans l’intimité des familles à la manière des vagues pénétrant à l’intérieur de la maison de fortune, de bon matin. Cecilia essaie de vivre avec, glissant le long des monticules de sable ou prêtant son visage au vent. Sa mère tente vainement d’aller contre, échouant à résorber l’infiltration de l’eau chez elle.
Derrière ce récit en grande partie autobiographique se dissimule une réflexion subtile sur le positionnement de l’enfance face à l’ambiguïté du monde adulte. La plupart des situations et des lieux sont tirés de la mémoire de Paula Markovitch, née en Argentine durant les années de dictature et exilée avec sa famille au Mexique, devenu son pays d’adoption et producteur de ce premier long-métrage. Cecilia, c’est un peu – c’est beaucoup – elle. The Prize n’est pas pour autant un film-souvenir, sorte de carte postale nostalgique d’une époque terrible dont elle se servirait pour nous faire la morale, sur le thème de « vous voyez bien la chance que vous avez d’être nés dans une société meilleure ». Au contraire, The Prize reste étonnamment sobre, et son envahissante lenteur, symptôme d’un récit qui se déploie via un certain engourdissement, est une qualité quelque peu pesante sur le long terme.

Le portrait que dresse Markovitch de l’Argentine sous la dictature s’éloigne volontairement de tout manichéisme, d’abord parce qu’il privilégie le point de vue des enfants – notamment Cecilia et sa camarade Silvia – et parce qu’il traduit cette naïveté enfantine par une volonté toute positiviste. En tant que représentants de l’avenir, ils sont évidemment sujets à la corruption morale, et toute la force de caractère de Cecilia réside dans cette distance – pour une adulte, nous aurions parlé de cynisme – qu’elle prend avec les choses et les gens : forcée de raconter des mensonges à ses pairs, elle s’en amuse ; et puisque sa mère lui intime l’ordre de ne jamais parler des exactions de l’armée argentine, la petite va profiter du concours de rédaction non pour le dire, mais pour l’écrire…
En face d’elle se trouve un personnage essentiellement négatif, sa mère, immobile et inexpressive au possible. Et entre les deux surnage l’institutrice, curieuse Rosita qui ne sait sur laquelle des deux chaises, celle de la soumission à la dictature et celle de son rejet, elle doit poser son séant. Efficace pour effacer les imprudences de Cecilia, dont elle admire l’intelligence précoce, elle n’en accueille pas moins avec fierté la promesse d’un prix scolaire remis par les officiers de cette armée qui plombe tant le pays, et qui tente, par le biais de ces ridicules concours, qui consistent à dessiner des drapeaux et exprimer son enthousiasme pour le régime, de laver le cerveau de la jeunesse, à la façon dont les vagues de l’océan effacent les traces laissées sur la grève.
Eric Nuevo
Filed under: FESTIVAL PARIS CINEMA 2011 | Tags: actualité, Cannes 2011, crevettes, drame social, enragé, film choc, film marocain, Leïla Kilani, Maroc, mensonge, Mouna Bahmad, mythomanie, Nouzha Akel, Paris Cinéma, printemps arabe, Quinzaine des Réalisateurs de Cannes 2011, révolté, Sara Betioui, Soufia Issami, Tanger, usines textile, vol, Zone franche

Depuis que les regards européens se tournent avec enthousiasme du côté de l’Afrique du Nord, à l’occasion des révoltes arabes, les cinéphiles de tous poils recherchent goulûment dans le cinéma de ces nations des signes avant-coureurs de la révolution, comme s’il fallait absolument démontrer la préséance du film sur le réel, et de la fiction sur l’Histoire. C’est ainsi que nous était présenté le premier long-métrage de fiction de la journaliste et documentariste Leïla Kilani, lors de sa diffusion au festival Paris Cinéma, en nous rappelant innocemment que le film avait été réalisé « avant le printemps arabe », de telle façon que nous devions forcément trouver, au cœur du récit, le faisceau d’indices révélateur de la grondante crise sociale. Or, il ne faudrait pas tomber dans l’excès et faire parler les films comme les marionnettistes leurs pantins.
A Tanger, Badia et Imane sont filles-crevettes, mot-valise plein de mépris qui renvoie à ces jeunes femmes qui gagnent durement un misérable salaire en épluchant les crevettes à l’usine. A force de dépecer les crustacés, Badia s’est changée en écorchée vive. Nourrie par un mélange d’ambition et de sourde colère, émotions essentiellement négatives, elle tente de foncer à travers la vie entre menus travaux et larcins, en faisant fi des risques…

Faussement choc, Sur la planche joue sur une illusion de nervosité esthétique et de frénésie langagière pour nous faire partager le quotidien de pauvres filles dont les ambitions – financières plus que sociales – ne s’encombrent d’aucune moralité. Badia et Imane rêvent de quitter leur emploi d’éplucheuses de crevettes pour travailler dans les usines textiles de la Zone franche, où l’on gagne mieux et plus proprement sa vie. Badia, surtout, la plus nerveuse des deux, ambitionne de se bâtir une situation à tout prix, quitte à user du mensonge et du vol sans vergogne. Elle use d’un langage chiadé et sibyllin pour jouer les dures, dissimulant, sous une couche d’impénétrabilité, cette fragilité qui fait écho à son jeune âge et à l’instabilité de son existence. Ses trucs sont ceux d’une comédienne, illustrés par les gesticulations et les expressions toutes faites. La plus belle séquence du film, la plus juste aussi, voit l’une de ses camarades imiter avec fidélité ses petites manières surfaites, avec une « dangereuse » précision comme elle le souligne elle-même ; preuve que, sous le vernis, la peinture peut aisément s’écailler.

Leïla Kilani – réalisatrice des documentaires Tanger, le rêve des brûleurs et Nos lieux interdits – aurait pu choisir de gratter la profondeur atteinte dans cette scène, quand elle se contente de nager avec une sorte de complaisance à la surface. Le mot de « complaisance » est sans doute un peu dur, mais c’est bien l’impression que donnent ces successions de séquences spatialement enserrées dans un boui-boui miteux qui sert de chambre à Badia, ou dans ces appartements bourgeois où la petite bande se fait ramener par des hommes d’un soir pour danser, user de leurs charmes et, au passage, dévaliser les placards. Plutôt que d’être une révoltée, emportée contre un système, Badia est d’abord une enragée qui, par son exubérance, ne cesse de repousser l’empathie du spectateur. Et ce n’est pas le style emprunté de la mise en scène qui sauvera les apparences, et nous fera croire à un prophétique pamphlet social. Le film-annonce de la révolte marocaine reste encore à trouver.
Eric Nuevo
Filed under: FESTIVAL PARIS CINEMA 2011 | Tags: Balzac, Comédie humaine, comédie sociale, François Truffaut, Hospitalité, Human Comedy in Tokyo, immigration, imprimerie, japon, Jean-Pierre Léaud, Kanji Furutachi, Kenji Yamauchi, Kiki Sugino, Koji Fukada, La Grenardière, Les 400 coups, parasite, Paris Cinéma, squatteur, Tokyo

Koji Fukada a découvert Balzac avec Les 400 coups de Truffaut, lorsque Jean-Pierre Léaud observe un portrait de l’illustre écrivain. Depuis, il a beaucoup lu le Tourangeau et même adapté, en 2006, son roman La Grenardière en moyen-métrage d’animation. S’il n’y a pas à proprement parler de référence balzacienne dans Hospitalité, cette étude des mœurs sociales de son temps se déploie à la manière d’une Comédie humaine nippone – son précédent long-métrage, présenté l’année dernière au même festival Paris Cinéma, s’intitulait d’ailleurs Human Comedy in Tokyo. Hospitalité ambitionne rien moins que transformer une petite imprimerie familiale, gérée par un seul homme, en une image symbolique de l’état social du Japon contemporain, jusqu’à sublimer l’atelier en véritable auberge espagnole.

D’une vie rangée, que d’aucuns caractériseraient d’ennuyeuse, le placide Kobayashi, qui gère une petite imprimerie familiale dans la tranquille banlieue tokyoïte, va passer à une existence pleine, rythmée par les excentricités d’un curieux personnage auquel il accepte de donner asile, Kagawa. Au premier abord, celui-ci a tout du parasite, occupant l’espace et profitant sans vergogne du paisible foyer, alternant quelques molles heures de travail à l’imprimerie et des congés répétés voués à régler de mystérieuses affaires. Une grande blonde européenne débarque bientôt en baragouinant des formules de politesse dans un mauvais japonais ? Il la présente comme étant sa femme. Natsuki, la femme de Kobayashi, s’oblige à de menues infractions pécuniaires afin d’aider un proche trop encombrant ? Le fouineur Kagawa lui vient discrètement en aide. Kagawa ressemble à la matérialisation d’une conscience, ni bonne ni mauvaise, mais toujours dans les parages. Kobayashi baisse longtemps les bras face à cet autocrate vêtu d’un aimable et communicatif sourire. On se demande toutefois si cette mascarade ne finira pas dans un bain de sang, tant Kagawa véhicule en même temps une silencieuse inquiétude.

Rien de tout cela, heureusement. Avec intelligence, Fukada joue sur l’anxiété pour mieux la renverser au profit du bonheur partagé. L’inquiétude n’est qu’une image que l’on plaque trop aisément, aidés que nous sommes par les préjugés sociaux, sur tout ce qui apparaît comme différent, au sens social du terme. Le brillant scénario, dû à Fukada, jongle avec les différents visages de cette inquiétude : groupe de quartier qui se réunit régulièrement pour critiquer étrangers et clochards, pétition qui circule pour faire expulser les marginaux installés dans le parc, voisins trop curieux qui fouillent impunément dans l’intimité d’autrui… Tout le monde s’observe avec méfiance et l’on découvre, au détour d’une situation, que l’on est toujours la cible de la méfiance de quelqu’un d’autre : lorsque Natsuki se rend pour la première fois au groupe de quartier, n’est-elle pas regardée par les autres avec le même étonnement dont elle fait preuve en scrutant l’étrange blonde ?
Servi par une superbe troupe de comédiens, pour la plupart issus du théâtre, Fukada livre une œuvre littéralement lumineuse, marquée par des cadrages mesurés, un peu lente parfois mais enrichissante toujours. Cette lenteur est le prix à payer pour le développement tout en subtilité des caractères, qui se révèlent et se transforment à mesure du récit, remplaçant l’agitation et la crainte par le goût du partage et la plénitude sociale, auprès de ces mêmes marginaux qui effraient tant le chaland. Si Kobayashi ne se révolte jamais malgré les viols successifs de son quotidien, il est édifiant de constater que sa seule critique réellement audacieuse n’est pas destinée aux acteurs de son changement moral, mais aux hypocrites et commères voisines. Une manière de nous dire qu’il y a plus à craindre des mauvaises routines que des enthousiasmantes nouveautés.
Eric Nuevo

