Barbara est un puzzle. Un puzzle passionnant, mais incomplet. Donc soit on joue le jeu, et on cherche des pièces inexistantes, soit on a un esprit moins créatif et on espère que Christian Petzold nous les procurera. Ne patientez pas. Elles ne viendront pas.
En attendant, on est retourné en Allemagne de l’Est dans les années 1980. Tiens, de nouveau ? Le cinéma allemand y reviendra toujours. Barbara ou Nina Hoss, choisissez, est une médecin berlinoise qui s’enterre en province et s’enferme dans un mutisme qui la distance de ses collègues. Un médecin ose pourtant braver cette nouvelle Ninotchka et la convertit, non pas au capitalisme et aux frivolités parisiennes, mais à l’amour et à l’entraide.
Ah, si au moins, c’était aussi simple que chez Lubitsch ! Christian Petzold rajoute par contre sa touche personnelle et crée des personnages à la foulée. Ce n’est pas cela qui, en soi, est gênant. Un écran rempli de jacasseries organisées ou de silence groupé a un effet rapide et efficace. Qu’en est-il pourtant lorsque c’est au spectateur de structurer un film ?
Car, en premier, il y a la demande de sortie du territoire. Ensuite, le copain à l’Ouest. Les avances du médecin à l’Est. Une jeune fille prénommée Stella. Et enfin, cette froideur chez Barbara. Christian Petzold introduit brièvement l’un tandis qu’il rajoute l’autre par-dessus. Ne pensez pas qu’il oublie le premier, non, il le garde au chaud, sous le coude, prêt à utilisation. Cependant, même s’il introduit quelques détails de plus au cours du film, ceux-ci se noient dans la marée des événements. Et tandis qu’on a envie de crier "Encore!", et de lui soutirer quelques informations de plus, l’omniprésence du vent agit comme une purification et envahit le film aux moments où justement l’on attendait le calme. Il s’impose à l’écran, et souvent ne laisse aux humains, victimes de la nature, déjà si discrets durant le film, qu’un rôle trop éphémère.
le 14/02/2012 – WAS BLEIBT
Recette pour un scénario pimenté: Filmez un week-end en famille après plusieurs mois sans contact et avec, si possible, une révélation le dimanche à midi entre le fromage et le dessert, lorsqu’on pense que, pour une fois, tout va bien.
Ce n’est pas une première, mais (souvent) ça passe !
Suggestion de personnages:
La mère, déprimée chronique, a secrètement arrêté les médicaments depuis deux mois.
Le père, las de supporter la mère, entretient une relation avec une autre femme.
Le fils, Jacob, jeune médecin, a sa propre clinique payée par papa, mais souffre de la dépendance financière familiale.
Le deuxième fils, Marko, se débrouille, cahin-caha, avec son ex et leur enfant commun.
Ils ont probablement encore d’autres secrets, mais ce sont ceux, en tout cas, qui font éclater le noyau familial.
Sous couvert de civilités, le sourire règne un temps. Mais tous sont intérieurement insatisfaits. Le malheur, c’est étrange, n’existe pour beaucoup que lorsqu’on y est impliqué. Sinon, il est rapidement oublié ou ignoré. Was bleibt nous rappelle que chacun a ses problèmes, ses soucis et inquiétudes, que le tout mis en commun abruptement ne donne pas un groupe d’entraide improvisé mais une fêlure définitive dans un ordre établi. Que le malheur dérange et qu’il n’est reconnu et accepté qu’en cas de force majeure.
Pendant longtemps, chacun peut y voir sa famille lors du réveillon annuel et diverses rencontres familiales et se demander du coup ce que le film fait au Berlinale Palast. Puis Hans-Christian Schmid rajoute quelques catastrophes jusqu’au point où l’on se dit que finalement c’est trop. C’est devenu une fiction, comme d’autres d’où l’on peut se détacher et reprendre une qualité d’observateur passif. La déco intérieure aide, il faut dire. Pas même un grain de poussière ne repose sur les rayons de l’étagère. Le passé semble inventé tout à coup par les quelques phrases prononcées entre deux portes d’une maison à peine construite. Les personnages ne font que se déplacer dans le décor. Et l’on est donc heureux de les voir ensuite dans une forêt qui elle est bien réelle et d’où, du coup, les mystères et les secrets ne s’échappent plus.
Louise Burkart
Bande-annonce (en V.O.) de Barbara de Christian Petzold
Bande-annonce (en V.O.) de Was bleibt de Hans-Christian Schmid
C’est l’histoire d’un frère et de sa sœur. Non, finalement pas. Plutôt d’une mère et de son fils, alors… Quoique. Pas vraiment non plus. On accepte la première hypothèse sans douter. Pourquoi aurait-on dû ? Elle semble si fluide, si évidente et surtout si classique: un accident de voiture emporte les parents et laisse les enfants livrés à eux-mêmes. Quant à la deuxième hypothèse, ce n’en est même pas une. C’est la vérité, une vérité éphémère et rejetée. Le "c’est pas ma sœur, c’est ma mère" est prononcé calmement comme une évidence. Pour la mère et son fils, cette révélation ne semble pas leur appartenir, ni même les concerner. Répétée encore et encore d’une voix toujours aussi sereine, pour le nouveau copain de la mère, cette phrase, c’est pourtant l’aveu de trop.
Les révélations – on pourrait le croire – chassent les mystères, classifient les personnes et séparent le passé du présent. Ici, ce n’est qu’un fait banal, qui n’explique, ni ne soulage. On l’a entendu, on devrait l’accepter. On peine toutefois à l’intégrer dans une histoire qui aurait dû prendre une autre dimension, mais qui reste identique. La jeune fille ne se transforme ni en femme ni a fortiori en mère. Elle reste pour nous la sœur, tandis que des répliques jetées dans les conversations nous rappellent avec une discrétion habile ce qui en est réellement.
Ne me comprenez pas mal : ces rôles indéfinis et brouillés produisent un va et vient qui donne justement tout son intérêt au film. La vérité n’est découverte qu’après une histoire déjà bien entamée et est annoncée par les personnages d’une façon claire et convaincante. Ursula Meier nous prouve pourtant que cela ne suffit pas pour croire.
La vérité, bien que connue et existante, se perd dans les mensonges et les mises en scène. La multiplication des rôles se calque sur le comportement des deux personnages, passant chacun d’enfant à adulte, puis d’adulte à enfant, sans avoir effectué la transition nécessaire. Tout semble décalé, inapproprié et par moments presque malsain. Tandis que l’une vends son corps pour de l’affection et fuit les responsabilités, l’autre achète la tendresse maternelle et défit la confiance.
Dans ce chaos que tout transforme, même le film ne semble crédible qu’à l’intérieur d’une vérité refoulée. Ursula Meier nous fait prodigieusement, non seulement, accepter le mensonge, mais comme les personnages, la réalisatrice-auteure nous laisse nous enfermer volontairement dedans.
Et c’est ça l’exploit de L’Enfant d’en haut : on observe, trop curieux, ce tandem maudit, où aucun n’arrive à faire profiter l’autre de ses expériences ni de ses talents, se gangrener de l’intérieur. Chaque élément contaminé envahit la partie saine d’un ensemble peu à peu tout à fait pourri. Seule solution: l’amputation, ou en langage moins codé, la séparation définitive. D’où, au final, le cri déchirant de celui qui doit rejoindre en premier une solitude non méritée.
[L'enfant d'en haut
Switzerland / France, 2012, 97 min
Réal. : Ursula Meier
Int. : Léa Seydoux, Kacey Mottet Klein, Martin Compston, Gillian Anderson...]