Classé dans : Festival du Nouveau Cinéma 2011, PROJOS À CHAUD | Tags: Algérie, Amérindiens, Émilien Néron, Émotion, école primaire, écoliers, éducation, élèves, étranger, Brigitte Poupart, Canada, C’est pas moi je le jure!, choc culturel, Cinéfest Festival international du film de Sudbury, Cinéma du Québec à Paris, classe, Congorama, corps enfant, Crise, Danielle Proulx, dollars, drame, embauche, enfants, Entre les murs, Esprits Rebelles, exotisme, expulsion, Fellag, Festival du film de Locarno, Festival international du film francophone de Namur, film de clôture, FNC 2011, français, francs, GIA, Guerre, Honoré de Balzac, immigrants, immigration, Islamisme, La Moitié gauche du frigo, langues, Laurent Cantet, Le Proviseur, Les Parent, micro_scope, Montréal, Nous princesses de Clèves, nouveaux arrivants, pow-wow, psychologie, Québec, réfugié politique, République, résidence permanente, remplaçant, Séville Films, silence, Sophie Nélisse, suicide, tabou, terrorisme, The Substitute, TIFF, tragédie, travailleur, travailleurs qualifiés, visa
Vaste sujet cinématographique que celui de l’école, de l’enseignement et du rôle du professeur. On se souvient de l’avoir effleuré à travers quelques exemples marquants (Half Nelson, chroniqué dans Versus n° 12), et pas seulement documentaires, notamment dans notre bien nommé dossier "l’école au cinéma" (Versus n° 14, avec un focus sur Entre les murs de Laurent Cantet). Carrefour des cultures et des identités, la salle de classe représente le décor rêvé pour une auscultation politique, ludique, théâtrale, de la société en général. Et tant mieux s’il y a choc. C’est le point d’impact et l’état de grâce que réussit à atteindre le Québécois Philippe Falardeau avec Monsieur Lazhar, très beau long-métrage de fiction qui projette un instituteur algérien de 55 ans, nouvel immigrant au Canada, à la tête d’une classe d’élèves de primaire à Montréal. Déterminé à offrir aux enfants un enseignement nouveau qui leur permettra de surmonter le traumatisme du suicide de leur institutrice, le remplaçant Bachir Lazhar (Fellag, d’une justesse inouïe) provoque dans l’établissement des remous émotionnels et culturels, petites crises qui vont faire émerger particularités et tabous de l’éducation nationale québécoise, mais aussi fêlures de l’âme des uns et des autres. Il y a là Simon, un enfant frondeur, hostile, qui gère mal ses émotions et porte sur ses épaules le poids d’une culpabilité trop lourde et injustifiée, comme l’installe subtilement l’ouverture du film, astucieuse montée de la tension dramatique sans recours à une mise en scène ni à une musique appuyées ; Alice, sa petite camarade d’une impressionnante maturité à propos du deuil et du suicide (Sophie Nélisse, souvent apparue dans le très sympathique sitcom Les Parent) et d’autres figures d’élèves plus ou moins attendrissantes (ce gamin rêveur qui finit par "jouer le jeu" de l’instituteur Lazhar), plus ou moins symptomatiques d’un système, d’une société campée sur ses préjugés (ces bourgeois, parents comme enfants, qui refusent d’être contredits et critiqués). Et il y a les collègues enseignants, l’institutrice grande voyageuse qui voit en Bachir un archétype de l’exotisme nord-africain tandis que lui se considère comme un déraciné ; le professeur d’éducation physique qui déplore l’intégrisme comportemental dont l’administration fait preuve à l’égard du corps pré-adolescent devenu littéralement intouchable ; cette autre "instit’" qui regrette le temps où il était encore permis de tirer les oreilles des élèves récalcitrants…
Adapté de la pièce de théâtre Bachir Lazhar d’Evelyne de la Chenelière, Monsieur Lazhar réussit haut la main son examen de passage des planches au grand écran. Loin de se contenter d’enchaîner les scènes de classe puis de discussion entre professeurs dans des "intérieurs jour" uniformément filmés en plan moyen, le réalisateur Philippe Falardeau, par ailleurs chantre d’un certain cinéma social (sa comédie La Moitié gauche du frigo en 2000 relatait le quotidien chahuté de deux chômeurs co-locataires tournant un documentaire sur l’emploi), utilise toutes les ressources cinématographiques et se meut, délicatement mais avec le clinquant qu’on apprécie de voir déployé dans le medium, entre les pupitres et dans les couloirs de l’école, jouant aussi d’oppositions esthétiques : lumière terne de la salle de classe contre blancheur de la cour enneigée (laquelle répond, par ailleurs, à l’éblouissement des photos d’Alger la Blanche), mobilité et volubilité des enfants dans l’établissement contre inertie et lenteur de la machine administrative qui menace d’expulser Bachir du Canada. Comme dans Entre les murs, Falardeau resserre le nœud de sa narration et de l’évolution des personnages autour de l’oralité, dimension incontournable de toute histoire siégeant dans une salle de classe. C’est l’occasion de confronter les cultures à travers le triangle linguistique français-arabe-anglais, en plus de dramatiser jusqu’à faire preuve d’une incroyable émotivité contagieuse, la parole. Film sur les beautés de la langue et la signification de la différence, Monsieur Lazhar éprouve avec poésie, humour et aussi un sens du tragique lumineux, la notion d’identité nationale. L’intrigue comme le personnage de Bachir constituent des ouvertures sur le monde, mais ce sont des fenêtres – voire des cartes postales – que Falardeau sait (et retranscrit comme) difficilement débarrassées de tout ethnocentrisme ou de toute démagogie exotique – et souvent involontaire : ainsi la collègue de Bachir, séduite par les origines du bonhomme, ne voit-elle pas qu’il est en réalité déchiré, profondément marqué de blessures identitaires, tout porteur qu’il puisse être à ses yeux d’ambiance ensoleillée, de sens de la fête et de pâtisseries riches.
Jusqu’où sommes-nous prêts à accepter l’autre et ses différences, dès lors que son système de valeurs entre en conflit avec le nôtre ? Et qu’est-ce que l’intégration ? Telles sont les interrogations que soulève en filigrane, et sans leçons de morale, le film de Falardeau : plutôt que de discourir frontalement sur la question comme le font Cantet et autres Nous, Princesses de Clèves, métrages incontestablement versés dans le principe – voire la joute – oratoire (un phénomène aussi très français), le réalisateur dissémine quelques signes dans le récit, anecdotes filmées comme autant de points où achoppe le conflit culturel larvé et les interdits psychologiques de la société canadienne, cachés sous le vernis des préjugés et de la bien-pensance : voir comme demeure symptomatique cette petite claque derrière la tête que Bachir colle à Simon quand ce dernier manque de respect à un camarade, et qui déclenche, de la part des élèves puis de la directrice, une série de remarques sur la maltraitance des enfants. Le choc, pour Falardeau, ne vient pas tant de l’idée que dans d’autres contrées, l’on puisse "naturellement" administrer une correction à des enfants (cette claque est filmée comme un réflexe culturel, non comme un trait de brutalité), mais que tout en s’indignant de tels principes éducatifs, les pays "du nord" ferment les yeux sur la réalité de leur propre violence comme sur celle de pays plongés dans le chaos dont ils préfèrent ignorer, ou minorer, l’oppression institutionnalisée : on gardera longtemps en mémoire, avec effarement, cette scène où le juge fédéral chargé d’évaluer le statut de réfugié politique de Bachir, affirme qu’aujourd’hui "tout va bien en Algérie" et que la demande de l’immigrant s’apparente plutôt à un abandon de ses racines. Une forme de lâcheté culturelle, en plus d’un déni évident. En somme, avec Monsieur Lazhar, Falardeau titille la sacro-sainte culpabilité teintée de complexe de supériorité de nos sociétés occidentales, et nos réflexes à la fois de colonisés et de colonisateurs : autant d’idées qui trouvent un écho dans ces séquences où s’illustrent la fascination de la collègue de Bachir pour le continent africain, la volonté de l’Algérien de choisir un texte d’Honoré de Balzac avec l’évocation "d’anciens francs" pour un exercice de dictée, le regard enjoué de l’avocat croyant voir des gâteries dans le paquet reçu d’Algérie alors que celui-ci ne contient que des effets personnels, souvenirs d’un bonheur à jamais perdu, la curiosité empreinte d’identification autochtone de Bachir à l’égard du cours de sa collègue sur les Amérindiens et le pow-wow…
Des symboles et trouvailles de ce genre, Monsieur Lazhar en regorge, rythmant son propos avec humour, émotion et élégance servis par une interprétation et une réalisation très imprégnées (dynamisme des points de vue), jusqu’à une conclusion en forme d’au-revoir qui nous dit que ce que la société est capable d’accepter, l’école ne le peut pas encore tout à fait.
Stéphane Ledien
> Sortie en salles au Québec le 26 octobre 2011
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE, Festival du Nouveau Cinéma 2011 | Tags: 7e Art, affiche, analyse, Andrea Arnold, éboueurs, cinéma, Cinéma du Québec à Nîmes, Cinéma du Québec à Paris, critique, culte du corps, Darren Aronofsky, David Boutin, déchets, démons antérieurs, drogue, esthétique urbaine, Gangs de rues, Isabel Richer, James Gray, Montréal, ouvriers, passé, Pierre Szalowski, prostitution, Québec, rédemption, Remstar Films, Requiem for a Dream, revueversus.com, Richard Lalonde producteur, salles de cinéma, SODEC, Sophie Desmarais, toxicomanie, trafic, tragédie, Versus, working-class hero
Quelques jours après la sortie en salles au Québec de Décharge, drame social qui manie les archétypes du polar urbain et la crudité du documentaire, rencontre avec son réalisateur, Benoît Pilon. Un auteur qui assume pleinement le pessimisme de son film et la position ambiguë de son style, au carrefour des genres.
Revue Versus : dans ta note d’intention, tu évoques "en toute modestie" les influences de James Gray et d’Andrea Arnold (note de la rédaction : son film "Fish Tank" avait été chroniqué dans Versus n° 16, toujours disponible). Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?
B. P. : Chez Andrea Arnold, la caméra se veut très libre, très documentaire, naturelle. C’est très inspirant. Comme Ken Loach, pour citer une autre référence… James Gray, lui, n’a pas peur du drame, du tragique ; il ne cherche pas à gommer cette emphase et c’est ce que j’aime dans son cinéma. J’aime les sujets forts, où la tragédie peut s’inviter et éclater, sans pour autant en faire trop. Je tiens à un traitement sans fard de la réalité. Je me souviens à ce sujet du film Frozen River (de Courtney Hunt, 2007, chroniqué dans Versus n° 14, NDR) : l’ambiance est assez proche de ce que j’aime mettre en scène. C’est une histoire qu’on aurait volontiers pu voir traitée dans le cinéma québécois, donc de ce côté-ci de la frontière.
Revue Versus : Traitement sans fard mais pas sans symbolisme, alors. Pierre, le héros de "Décharge", est un vidangeur, et en même temps il n’a pas vraiment fait le ménage dans sa tête…
B. P. : Absolument. J’irais même jusqu’à parler de métaphore et de poésie de la poubelle ! Surtout via ce plan où tout se déverse derrière lui alors qu’il a la tête pleine de soucis…
Revue Versus : Un plan majeur selon moi, oui. Au-delà du symbolisme et de la topographie intéressante que propose le film, il y a un pessimisme, un côté sombre que le cinéma étatsunien aurait sans doute occulté. La fin du film est-elle celle à laquelle tu avais pensé dès le départ ?
B. P. : Oui, cette fin était présente dans les premiers synopsis. J’ai eu en tête ce plan final, une matrice à partir de laquelle j’ai ensuite construit le reste du récit. Ce plan renvoie à la mauvaise conscience, au constat d’impuissance. Face à ce qui dérange, on finit par se terrer dans sa bulle. Impuissance qui se transforme en indifférence. Cela renvoie à un constat plus global, celui sur l’état du monde.
Revue Versus : Je dois avouer que j’ai perçu le héros, plutôt un anti-héros en fait, comme un personnage toujours en retard sur l’intrigue et l’action (sauf dans la séquence de confrontation avec le chef de gang), et j’ai eu le sentiment que la mise en scène le plaçait aussi dans ce décalage. Il n’est pas vraiment au centre, toujours un peu décadré. Mais je me suis peut-être laissé influencé par ce fameux plan de la décharge, où le cadre l’aspire presque malgré lui tandis que tout se déverse…
B. P. : Hum… Je ne suis pas sûr du décalage. En tout cas ce n’est pas une démarche consciente de ma part. Ce personnage a un passé de délinquant. Il ferme les yeux sur ce qui se passe autour de lui mais dès que se produit une intrusion, dès que sa sphère familiale est menacée, il agit, notamment avec cette expédition punitive. Je vois Pierre comme un personnage versé dans l’addiction : il a vaincu sa dépendance à la drogue par une action sur lui-même. Il y a chez lui le culte du corps, il est sans cesse en mouvement, il bouge, donc il agit, voire devance le récit. Mais évidemment, il perd le contrôle.
Revue Versus : En parlant d’action, j’ai trouvé qu’il y avait dans certaines séquences un peu de l’esprit de série B qu’on aime tant à la rédaction. Des vignettes empruntées aux vigilante movies, avec un petit côté polar urbain viril, violent…
B. P. : Décharge est un film de références aux genres de par son sujet, où se côtoient les gangs de rue, la drogue, le vigilantisme. Ce fait est d’ailleurs inspiré de la réalité de certains quartiers de Montréal, quand les habitants en ont eu ras-le-bol de la criminalité environnante et qu’ils se sont mis à faire le "ménage" eux-mêmes. Mais au-delà de ces idées à l’impact cinématographique évident, je n’ai pas cherché à faire un film de genre prononcé avec une esthétique à l’avenant. Mon procédé se veut réaliste. Les scènes et images de genre sont inscrites dans une expression simple, crédible, voire d’intimité.
Revue Versus : Et concernant l’expérience de la drogue, j’ai remarqué une volonté de marquer quelques points esthétiques, justement…
B. P. : Quand la narration dictait des plans que je dirais lyriques ou stylisés, oui.
Revue Versus : Je pense à la première rencontre les yeux dans les yeux entre Pierre et Eve. Il y a ce ralenti, comme un trip…
B. P. : Oui, mais on entre dans une dimension plus psychologique. La suspension ne fonctionne pas comme dans, par exemple, Requiem For a Dream. J’évite la suresthétisation. L’idée, avec ce ralenti, est de changer de perspective. On voit Eve à travers les yeux de Pierre puis c’est l’inverse, d’où ce flottement, cette perception bouleversée. Eve, même si elle plane, voit pierre comme un sauveur surgi de la ruelle. Plus qu’un effet de la drogue, c’est l’illustration d’un point de vue, la rupture du regard initial.
Revue Versus : Et le flashback avec l’overdose ?
B. P. : Là, je rejoins plus le côté sensoriel que tu évoques. Il y a dans cette scène une esthétique Ektachrome. ça bouge, on est sur un toit, c’est censé être cool, planant, mais évidemment, ça vire au tragique. Puis retour à la vie réelle.
Revue Versus : …Et donc à une image plus crue. Une caméra un peu plus rivée au sol.
B. P. : Oui mais sans aller jusqu’à rejoindre une école de la "réalité austère". J’attache de l’importance à la créativité cinématographique. Réalisme sans fard ne veut pas dire minimalisme. D’où ces mouvements de caméra, les plongées au-dessus des camions de vidange, etc.
Revue Versus : Comment te situes-tu par rapport à du cinéma d’auteur réaliste, avec tout ce que l’assertion a de limitatif et de flou ?
B. P. : Je ne sais pas, je n’ai pas réfléchi à la question et n’ai pas fait mon choix de mise en scène en vertu d’un positionnement sur ce qui serait l’échiquier du cinéma québécois. Ma question c’était surtout "comment être dur sans pour autant être austère ?". Je veux que l’on soit touché par les personnages, et il y a dans ma façon de faire, enfin je l’espère, un respect du divertissement.
Revue Versus : Tout à fait, je trouve que l’équilibre se tient entre deux ambiances, l’une intimiste, l’autre un peu plus tapageuse. La bande-annonce penche d’ailleurs plutôt du côté de la seconde. Comment perçois-tu cette mise sur le marché de ton film ?
B. P. : Avec toute l’ambiguïté que cela soulève. Je joue avec des thématiques contemplatives. L’affiche, la bande-annonce, elles, évoquent un film de genre, ce qu’il n’est pas vraiment. J’assume cette ligne ténue, ce tiraillement entre deux tendances, l’une aride, l’autre populaire.
Revue Versus : En même temps, cela génère un effet d’écho cohérent par rapport à la position morale du film. Tu choisis clairement de ne pas juger tes personnages. Tu illustres le dilemme mais ne cherches pas à le résoudre.
B. P. : C’est ça. L’ambiguïté de la position esthétique du film renvoie à l’ambiguïté morale du personnage et du récit. C’est un jeu de pulsions. Et donc, en tant que cinéaste, je sens et j’assume le décalage de positionnement.
Propos recueillis par Stéphane Ledien
> Décharge sera projeté lors de la 15e édition du Cinéma du Québec à Paris du 15 au 19 novembre 2011.
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, Festival du Nouveau Cinéma 2011 | Tags: 7e Art, analyse, Andrea Arnold, éboueur, Ce qu'il faut pour vivre, cinéma, critique, culte du corps, Darren Aronofsky, David Boutin, déchets, démons, documentaire, drogue, esthétique urbaine, Gangs de rues, Génie, Isabel Richer, James Gray, Jutra, Montréal, Oscars, ouvriers, passé, prostitution, Québec, rédemption, Remstar Films, Requiem for a Dream, revueversus.com, Richard Lalonde, Sophie Desmarais, toxicomanie, Versus, vidangeur, working-class hero
Sujet très peu évoqué dans le cinéma de fiction – aucun titre significatif, hormis quelques vignettes dans un Creepshow ludique ou un Frantic à l’ouverture ironique, ne nous vient en tout cas à l’esprit – l’univers du traitement des déchets ménagers, des éboueurs, vidangeurs et autres employés des décharges publiques renferme un potentiel esthétique qu’on n’aurait pas cru si marqué et si marquant avant de visionner Décharge. Réalisé par le Québécois Benoît Pilon, auparavant auteur d’un Ce qu’il faut pour vivre moult fois récompensé (quatre prix Génie et trois prix Jutra dont celui du meilleur film) et qui, en 2009, eut l’honneur de figurer parmi les neuf demi-finalistes dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Décharge vaut d’abord pour son incursion originale. Un plongeon direct, aussi brut que lyrique, dans la déliquescence du monde, état de pourriture, de décomposition avancé, que figure, c’est évident mais intelligent, la "décharge" du titre. Pour son second long-métrage de fiction, Benoît Pilon choisit de raconter l’histoire d’un ancien délinquant toxicomane menant aujourd’hui une vie rangée et paisible à Montréal avec femme (Isabelle Richer, que le public français a pu apprécier dans Les Trois petits cochons de Patrick Huard), enfants et entreprise de vidange des ordures. Rescapé plutôt que véritable repenti, Pierre Dalpé (David Boutin, entre autres vu dans Hochelaga et Histoire de Pen de Michel Jetté) s’affiche comme un homme heureux et à qui tout réussit. Jusqu’au jour où les spectres de la drogue et de la prostitution ressurgissent dans son quartier en la personne de Eve (Sophie Desmarais), une paumée que Pierre va vouloir, comme sa femme travailleuse sociale le fit pour lui en son temps, sortir de l’engrenage fatal. Quitte à se confronter aux chefs de gang qui contrôlent la vie de la jeune fille.
Film en équilibre stable entre drame social, polar urbain et récit opératique d’une redescente aux enfers, Décharge ne commet jamais le faux pas qui pourrait avoir raison de son numéro de funambule. Conscient de l’imagerie choc, spectaculaire, que véhicule aux yeux d’un public amateur de productions disons… tapageuses, les thèmes tels que l’usage des drogues et le gangstérisme de rue, Benoît Pilon choisit de ne pas privilégier un genre plus qu’un autre. Aux portraits de famille teintés de sobriété, se joignent des tableaux plus noirs, brèves expéditions punitives rappelant les vigilante movies, empoignade avec un chef de gang d’une brutalité furtive digne des polars les plus reptiliens, mauvais trip sous stupéfiants renvoyant à tout un pan du cinéma « junkie » : la dimension très aérienne – filmée sur un toit, avec l’intervention d’un « traceur » (un pratiquant du Parkour) – du flashback revenant sur le drame de jeunesse de Pierre, nous ramène aux traumas sensoriels et physiques que sont Requiem For a Dream d’Aronofsky et Las Vegas Parano de Gilliam. Dans la majeure partie du métrage, Pilon se charge cependant de désacraliser la représentation de l’état second, débarrassant son film de toute coolitude et de suresthétisation telles qu’en ont offertes des stupidités comme Blow (Ted Demme, 2001). En d’autres termes, pas d’overdose stylistique.
Dans la crudité de son constat sur la toxicomanie et la criminalité urbaine, Pilon réinsère sa part de regard documentaire (après tout, il vient de là), rejoignant, toutes proportions gardées, la veine photogénique d’un Drugstore Cowboy (Gus Van Sant, 1989), en alternance avec le dénuement abrupt typique d’un film comme Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… (Uli Edel, 1981). On peut voir dans ce statu quo formel entre petit film noir, peinture sociale et témoignage urbain, un refus de s’engager dans une voie très claire et catégorisée du cinéma québécois, une volonté de rester auteur là où d’autres se seraient engouffrés dans une veine plus commerçante, avec l’impact visuel et les compromis formels que la chose impliquerait. L’idée est à nuancer, car, en appliquant les recettes de cinéastes aussi intimistes que flamboyants dont il dit s’inspirer (James Gray et Andrea Arnold), Pilon apporte une mobilité particulière à son film, doublée d’une symbolique : le choix d’un héros vidangeur bien décidé à faire le ménage dans sa vie, son passé, son futur, archétype de « nettoyeur » sans cesse en mouvement à l’arrière de son camion-poubelle dans les rues de Montréal, permet le déploiement d’une topographie ingénieuse – on passe d’une ambiance urbaine à une autre, plans-séquences à l’appui – et une narration aux effets bien sentis, travellings et plongées exaltés qui contrebalancent l’immobile lucidité requise par moments. Autant de qualités formelles et thématiques qui propulsent le film au-delà du drame social cultivant la proximité dérangeante : avec Décharge, Benoît Pilon délivre sa vision de la condition humaine, une poétique de l’ordure existentielle.
Stéphane Ledien
> Film sorti au Québec le 21 octobre 2011
Classé dans : ÉVÉNEMENTS, Festival du Nouveau Cinéma 2011 | Tags: 40e édition, 7e Art, Amy George de Yonah Lewis, Behold the Lamb de John McIlduff, Canada, chronique, cinéma, compétition, compte-rendu, critique, Festival, filmographie, films, FNC, Julia Leigh, jury, Justin Kurzel, Koji Shiraishi, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Laurent Bernier, Les Géants de Bouli Lanners, Marie Losier, Monsieur Lazhar, Montréal, Québec, réalisateur, revue, revueversus.com, Romain Gavras, sélection, Shame de Steve McQueen, Sion Sono, Survivre au progrès de Mathieu Roy, Takashi Miike, The Last Christeros de Matias Meyer, Tsukamoto, Without de Mark Jackson
Du 12 au 23 octobre prochain se tiendra la 40e édition du Festival du Nouveau Cinéma, à Montréal. On pourra y voir entre autres Behold the Lamb de John McIlduff, Les Géants de Bouli Lanners, The Last Christeros de Matias Meyer, Shame de Steve McQueen (on l’attend avec impatience !), Without de Mark Jackson, Le Policier de Nadav Lapid, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Another Silence de Santiago Amigorena avec Marie-Josée Croze, et de nombreux autres – la liste est longue et alléchante.
Côté compétition canadienne, il y aura aussi de quoi voir avec Amy George de Yonah Lewis, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Survivre au progrès de Mathieu Roy… On n’est pas exhaustif là non plus, le programme est d’un foisonnement qui peut donner du fil à retordre à notre agenda de spectateur.
D’autant que l’événement ne s’arrête pas à cette compétition : on notera aussi les séances spéciales dites "horde sauvage" avec du Takashi Miike, du Tsukamoto, du Sion Sono, du Koji Shiraishi, du Marie Losier, du Laurent Bernier, du Romain Gavras, du Julia Leigh (Sleeping Beauty, relire ici, souvenez-vous), du Justin Kurzel (…Snowtown, relire ici)…
La revue est partenaire de cet événement majeur dans une ville décidément très animée côté ciné. On y reviendra, mais en attendant le coup d’envoi, découvrez la bande-annonce ci-dessous.
La programmation du festival est disponible sur le site http://www.nouveaucinema.ca










