Filed under: Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: Andreas Schnaas, arrestation, buzz, Canada, censure, choc, cinéma gore underground, Couronne du Québec, crime, débat, documentaire, effets spéciaux, Fantasia, fantastique, FCVQ, fiction, FX, gore, Guinea Pig 2: Flowers of Flesh and Blood, horreur, Inner Depravity, internet;voyeurisme, Interpol, maquillage, Montréal, pénal, Québec, réalisme, réalité, Rémy Couture, Robert Morin, Senécal, snuff, spectacle, téléchargement, vidéo, viol, violence, Violent Shit

Déjà projeté lors du Fantasia de l’été dernier à Montréal, le documentaire Art/Crime de Frédérick Maheux investissait hier samedi soir l’écran du Petit Champlain à Québec. Autre temps fort de la première édition du FCVQ, Art/Crime revient sur les poursuites judiciaires entamées par la Couronne du Québec à l’encontre du maquilleur Rémy Couture. Arrêté en octobre 2009 près de son domicile à Montréal pour avoir mis en ligne l’un de ses courts-métrages de fiction horrifique (alors sur son site InnerDepravity.com, d’ailleurs jamais fermé depuis) simulant le rapt et le meurtre d’un enfant, l’artiste attend toujours d’être jugé pour, on résume mais vous voyez le topo, obscénité et corruption des mœurs.
Succession de prises de parole d’interlocuteurs défendant la cause de Couture, et d’éclairages sur le cinéma qu’on pourrait qualifier “d’extrême” et, plus généralement, sur la culture underground des vidéos circulant sur Internet — ces productions descendantes directes des faux “snuff movies” (par exemple nippons : cf. la série des Guinea Pig ou, plus proche de nous, les “pink eiga”) échangés sous le manteau il y a 15/20 ans —, Art/Crime dresse, en passant, un état des lieux du genre horrifique dans ses formalisations les moins grand public et hors des circuits habituels. Plus que de cinéma, Maheux traite de circulation et d’accessibilité de ces images d’un genre bien précis et pose la question, non pas tant de leur rapport au réel (sujet interminable, dont nous parlions nous-mêmes à propos du concept narratif dit “inspiré de la réalité”) mais de leur interprétation et de la liberté de leur expression et de leur visualisation. Dans le combat qui oppose Couture à la Couronne du Québec, il n’est en fin de compte question que d’une définition très subjective de l’art, Couture défendant à raison sa vision — quand bien même on n’accrocherait pas à ses réalisations macabres — là où deux procureures y voient une atteinte à la bonne morale et une possible corruption des esprits.

Les questions soulevées par le film sont vastes et, disons-le, sans fin. Parlant de débat, la projection du documentaire était d’ailleurs suivie d’une discussion avec Maheux et Couture, lequel s’accroche en vue de son procès au printemps 2012, sachant que les poursuites l’ont l’obligé à hypothéquer une année de salaire pour financer sa défense. Si l’homme se trouvait condamné, voilà qui créerait un précédent juridique au Canada et ouvrirait une boîte de Pandore que tous les créateurs (le romancier d’horreur Patrick Senécal y dévoile son inquiétude et dénonce l’immixtion d’un grand Ordre moral dans l’œuvre de tout un chacun) craignent de ne plus jamais voir refermée après cela. Ce type d’accusation n’est pas nouveau (souvenons-nous de Violent Shit d’Andreas Schnaas en 1989, censuré puis banni en Allemagne et depuis très recherché dans le milieu du cinéma gore underground) et l’argumentation du pour comme du contre, déjà éprouvée elle aussi. C’est pourtant en se frottant à cette légitimité de l’expression d’un art même le plus extrême qui soit, que le documentaire de Maheux perd l’occasion d’étoffer son sens et son questionnement éthique et thématique (au-delà de la défense, plus que louable, de Couture). Quand il s’agit de démontrer que cinéma, vidéo et autres images sanglantes n’ont jamais précédé la violence mais s’en sont inspirés, les témoignages, bien qu’intéressants (Rodrigo Gudiño, le créateur du magazine Rue Morgue, maîtrise son sujet) ne font pas avancer le schmilblick. De fait, même s’il se targue d’avoir évité des effets de montage et de narration à la Michael Moore qui biaisent le point de vue dénoncé (c’est vrai), Maheux ne donne la parole qu’à des artistes et spécialistes qui soutiennent la cause de Couture et dénoncent la brimade de la liberté d’expression que ravive son cas. À part ce représentant de la police de Montréal qui cherche à justifier l’action de la Couronne (on semble reprocher à Couture qu’il ait fait commerce de cette violence ou ait cherché à la promouvoir), Art/Crime ne s’aventure pas sur un terrain d’objection, semble-t-il glissant pour le réalisateur (il affirme aussi qu’il n’a pas rencontré d’interlocuteurs favorables à la condamnation de Rémy Couture ; et on le croit volontiers). Étant donné que son documentaire s’adresse à un public averti et, c’est clair, gagné à la cause de Couture, jouer les avocats du diable aurait pourtant été stimulant et aurait contraint le récit comme l’argumentation construite à sortir des ornières de l’habituelle litanie anti-censure : non pas que celle-ci soit fausse ou démagogique, mais sa répétition en boucle (via différents propos qui aboutissent à la même conclusion) finit par en tarir la légitimité rhétorique (étrangement, les jeux vidéo sont pointés du doigt comme vecteurs de plus grand danger et d’annihilation de toute empathie par le réalisateur Robert Morin ; ça n’est pas faux, mais c’est déplacer le débat). Les réflexions les plus intéressantes sur ce point proviennent finalement de Couture lorsqu’il dit que rendre “acceptable et supportable” la violence de ses créations reviendrait à la banaliser (soit le contraire de l’expérience prodiguée) et, surtout, du réalisateur espagnol Nacho Cerda (entre autres pour son court-métrage “thanatologique” Aftermath, déjà évoqué dans nos colonnes, in Versus n° 11) qui, contrairement à un Senécal qui se contente de déclarer, avec lucidité mais aussi un peu de démission, que l’artiste ne peut pas être plus responsable que le spectateur (de fait, il se doit de l’être un tant soit peu), évoque la nécessaire éducation du public face aux images, ainsi qu’un encadrement de la diffusion de celles-ci (pas question, par exemple, de projeter Aftermath à un public d’aliénés ou à des individus en proie à des pulsions). C’est à lui aussi que revient le mot de la fin quand il déclare qu’en fait, le mal n’est pas dans l’image mais dans sa perception. Perception qui rejoint incidemment la définition très orientée (et déformée) de l’art par la Couronne qui, en décidant de ne pas lâcher prise malgré la faiblesse des éléments à charge, transforme la question audiovisuelle en sujet purement politique. Il ne s’agit que de cela : l’appropriation d’un bouc-émissaire pour remplir le vide juridique, l’ectoplasme de droits que représente un Internet source de toutes les visions même les plus dérangées et dérangeantes.
Stéphane Ledien
Filed under: Festival de Cinéma de la Ville de Québec 2011 | Tags: alcool, Another Day In Paradise, Bully, Chloë Sevigny, classe de maître, contagion, corps adolescent, Destricted, drogues, FCVQ, Harmony Korine, Jeremy Peter Allen, jeunesse, Justin Pierce, Ken Park, Kids, Leo Fitzpatrick, masterclass, Musée de la Civilisation, New York, photographie, Québec, rétrospective, Rosario Dawson, sexe, SIDA, Teenage Caveman, teenagers, viol, vol, Wassup Rockers

Déjà à l’honneur d’une rétrospective au Musée d’Art Moderne de Paris en octobre de l’année dernière, l’œuvre cinématographique de Larry Clark (abordée notamment dans notre numéro 20) ressurgit cet automne dans le giron de l’analyse versusienne, cette fois-ci du côté de Québec. Le réalisateur et photographe prenait ainsi la parole le temps d’une classe de maître (animée par Jeremy Peter Allen, réalisateur, scénariste et professeur de cinéma à l’université Laval) dans l’auditorium (étrangement peu rempli) du Musée de la Civilisation de la ville de Québec, où fut aussi projeté en préambule à la discussion son premier long-métrage Kids.
S’agissant de la présence de Clark au FCVQ, l’un des organisateurs expliqua que l’artiste incarnait l’idée que les têtes pensantes de la programmation se faisaient du cinéma indépendant américain et, bien que l’effet choc ait moins de résonance d’exclusivité auprès d’un public qui aurait eu la chance de (re)visualiser le travail de Clark en 2010, on peut y voir une volonté de frapper fort pour cette première édition avec un invité prestigieux et éloigné des conventions. Pour l’occasion, tous les films de Larry Clark seront projetés au Clap de Québec en copie 35 mm, l’opportunité pour un public moins exposé au réalisme cru de sa cinématographie, d’en appréhender toute la force de frappe. Assurément, une expérience dont l’épreuve se veut toujours aussi impressionnante. Plus de 15 ans après sa présentation à Cannes (dont le Palais des Festivals semble avoir marqué par sa grandiloquence le réalisateur, qui déclare qu’il pourrait “y mourir”), Kids reste d’une intensité et d’une actualité brûlantes.

Kids, qui n’aurait pas dû être le premier film de Clark (il projetait depuis des années de réaliser Ken Park), fit l’effet d’un électrochoc au moment de sa sortie et souleva de nombreuses polémiques. Lesquelles, confiait le cinéaste lors de cette soirée incontournable, lui parurent alors une atteinte à sa liberté artistique, fait d’autant plus rageant pour lui qu’il avait l’habitude, en photographie, de s’exprimer comme il le souhaitait. Aux parents et critiques effarés qui s’insurgèrent du tableau que brossait Clark de l’adolescence new yorkaise (ou disons, d’une certaine adolescence), le réalisateur répondit que c’était la réalité, la plus crue et donc la plus difficile à appréhender.
Dans cette discussion qui n’eut rien, en passant, d’une leçon de maître (peu de sujets techniques abordés ce soir-là), Clark évoqua surtout les souvenirs afférents au tournage de ce premier film où débutèrent Rosario Dawson et Chloë Sevigny : un tournage pour ainsi dire marathon, essoufflant filmage d’un groupe de jeunes (qui plus est skaters) toujours en mouvement. Dans Kids comme dans les films suivants, la jeunesse se conjugue obligatoirement au pluriel, le corps adolescent s’incarne principalement en groupe, y compris dans la sexualité (et quand les relations se font en couple, l’entourage amical s’immisce dans l’acte, au moins en tant que spectateur / voyeur). L’autre mouvement du film vient aussi de la contagion que filme Larry Clark via le personnage de Telly (Leo Fitzpatrick). Un protagoniste qui se déplace sans cesse dans le champ et dont l’idée du safe sex se résume au dépucelage de vierges alors que lui-même ne se sait pas infecté par le VIH. Kids est une course contre la montre (Jennie, interprétée par Chloë Sevigny, cherche à retrouver Telly — le seul garçon avec qui elle ait couché — pour l’empêcher de contaminer d’autres jeunes filles) et conserve son statut de baptême du feu pour le réalisateur, soutenu pour cette première entreprise par Gus Van Sant. Scénarisé par le (alors) jeune Harmony Korine mais avec des nombreuses scènes directement inspirées des discussions d’adolescents (cette séance d’échange de propos sur le sexe entre filles, en parallèle de celle des garçons), du matériel discursif documentaire que Clark avait enregistré sur bandes pour en retranscrire l’essentiel et le faire jouer par ses jeunes comédiens. Comédiens à propos desquels les anecdotes ne manquent pas : le casse-tête de la mauvaise diction de Fitzpatrick (que les producteurs voulurent faire corriger mais que Clark maintint pour son authenticité du parler adolescent), le destin tragique de l’acteur Justin Pierce (ici dans le rôle de Casper, l’ami de Telly) qui se suicida par pendaison en 2000, l’expérience sexuelle des interprètes en parfaite opposition avec leur rôle dans le film, l’incapacité des nombreuses figures adolescentes du métrage à improviser de façon juste, même pour une brève séquence consistant à répondre au téléphone…
Confiant que son film préféré restait Wassup Rockers et que l’exercice de son art cinématographique s’avérait “de plus en plus difficile” (rappelons que son exposition au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 2010 fut censurée, ou plutôt interdite aux mineurs), Clark a livré pour cette classe de maître un long commentaire en forme de ressenti où se mesure aussi son rapport à la morale et son inspiration puisée à la source, soit la réalité du quotidien. “À l’époque de Kids, les jeunes parlaient de se protéger mais ne le faisaient pas car ils détestaient mettre des préservatifs”. Le développement de Kids, du moins dans son enjeu autour du personnage contagieux de Telly, fait ainsi suite à la rencontre de Clark avec un jeune disant se protéger en ne couchant qu’avec des jeunes filles vierges ; un détonateur ajouté à la volonté de livrer un instantané de la jeunesse hors cadres pré-formatés de la famille (comportements normés dans une cellule institutionnalisée) et de l’Hollywood (casting complètement anti-héroïque et loin des canons de beauté de l’industrie cinématographique de masse). Confiant cet élément-clé à Harmony Korine pour qu’il écrive un scénario nourri de ces expériences de vie brûlée par les deux bouts, Clark allait livrer un film unique, point de départ d’une carrière dévouée à la violence de la crise de l’adolescence éprouvée, retransmise de façon directe, abrupte, alarmante et terriblement véridique. C’est sur ce point de réalisme que l’auteur est revenu à maintes reprises, rappelant l’hostilité du scénariste de Bully (Zachary Long) à son égard face aux changements qu’il avait imposés au script en plein tournage du film, Clark préférant se tourner vers les pages du roman adapté, matériel selon lui beaucoup plus approprié et authentique. Larry Clark œuvre pour le vrai.
Stéphane Ledien
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Projeté hier soir samedi 25 septembre au Théâtre du Petit Champlain transformé pour l’événement, comme le palais Montcalm, en salle de cinéma — d’ailleurs bien agréable même si ses capacités d’accueil sont limitées — , Sunflower Hour du Britanno-Colombien Aaron Houston faisait l’ouverture de la section “expérience(s)” du FCVQ. Et quelle ouverture ! Excellente comédie inventive et parfaitement rythmée, Sunflower Hour adopte la forme du “documenteur”, ces faux documentaires dont les meilleurs exemples restent aujourd’hui encore Spinal Tap et Belles à mourir. Sauf qu’ici, il n’est pas question d’un groupe de rock mais de marionnettistes plus ou moins doués, tous en lice pour devenir le nouvel animateur d’une émission canadienne pour enfants de type “Rue Sésame”, “Sunflower Hour”, produite par un ancien roi du porno inventeur de la double pénétration à l’écran et reconverti depuis dans ce qui constitue, à ses yeux seulement, la suite logique de sa carrière ! Cynique et peu scrupuleux, ce producteur traite sa femme comme une moins que rien. Laquelle gère les castings et, pour damer le pion à son odieux mari, choisit comme candidats potentiels quelques-uns des plus extravagants et des plus illuminés de tous les acteurs et artistes à la petite semaine défilant dans son bureau pour décrocher le fameux rôle. Il y a là David, le timide et maladroit maladif, seul doué de la bande malmené par sa famille ; le moraliste de droite Leslie, fils de révérend qui compte se servir de sa marionnette pour faire passer ses messages homophobes ; l’ado gothique qui se fait appeler Satan’s Spawn et se verrait bien mettre à sac l’émission ; Shamus, le doux dingue qui pousse un peu loin le culte de ses origines irlandaises et ne s’est jamais séparé de sa marionnette Jerry depuis l’enfance. Une belle brochette de personnages déphasés qu’une équipe documentaire suit à la trace, le temps que le producteur décide lequel des quatre sera l’heureux élu.

Brillamment écrit et interprété et maniant un humour qui n’hésite pas à taper en-dessous de la ceinture, Sunflower Hour — que le public du Festival international de cinéma de Calgary (CIFF) découvrait aussi de son côté ces jours derniers — conserve sa vigueur sur toute sa durée : 90 minutes de comédie pour adultes qui n’affichent aucune baisse de régime et se paient le luxe de surprendre le spectateur à chaque séquence. Les situations loufoques s’enchaînent, où l’hypocrisie du “politiquement correct” canadien comme celle du show-business se trouvent épinglées. Partant d’un concept original, Aaron Houston double le défi comique d’une contrainte technique, véritable gageure narrative : raconter son histoire du point de vue de l’équipe chargée de réaliser le documentaire sur les coulisses de l’embauche du nouvel animateur. Ce choix de mise en scène pourrait facilement sombrer dans l’artifice mais Houston assume le côté absurde des situations filmées (David gravement chahuté par ses frères, les regards ironiques de la mère de “Satan’s Spawn” sur sa fille, les reproches de la femme de Leslie à son époux qu’elle juge passif) et, sans cultiver l’ambiguité entre fiction et réalité, renforce au contraire l’aspect ludique de son entreprise. Le style documentaire, caméra à l’épaule et tournage léger, permet de s’immiscer dans l’intimité la plus extrême des personnages, tout en faisant entrer dans le champ un autre protagoniste participant à la dynamique de la comédie et rompant avec l’idée d’une captation objective : le réalisateur du documentaire lui-même, que Satan’s Spawn ne cesse de bousculer après qu’il l’ait appelée par le prénom qu’elle déteste plus que tout. Deux strates d’humour se chevauchent ainsi et interagissent, pour le plus grand bonheur du spectateur.
L’autre force du film vient de la caractérisation que crée Houston via la caméra de son faux documentariste : chaque personnage se double d’une seconde incarnation, celle de la marionnette qu’il s’est choisie pour décrocher le poste d’animateur du show pour enfants. À ce titre, Shamus s’avère le plus hilarant et le plus fascinant, un savant jeu de champs / contrechamps entre l’homme et sa marionnette nous faisant entrer dans la tête de cette personnalité dédoublée dont l’issue identitaire se révélera là aussi très drôle. Manipulant (comme pour les marionnettes…) avec classe le mauvais goût, les blagues salaces et les idées sexuelles gentiment débridées, Sunflower Hour est l’archétype du film de festival qui, en une projection, rehausse l’enthousiasme d’une programmation officiellement ouverte avec des produits calibrés mais pompeux (voir Café de Flore). Aaron Houston a signé là un film à mourir de rire, un vrai.
Stéphane Ledien
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Tapis rouge au Palais Montcalm hier mercredi 21 septembre pour la première de Café de Flore, film d’ouverture du Festival de Cinéma de la Ville de Québec. Une projection précédée d’une cérémonie au cours de laquelle partenaires, sponsors, organisateurs puis distributeur et réalisateur du film prirent la parole pour les mille remerciements d’usage (rien d’original ; rien d’horripilant non plus).
Co-production franco-canadienne où Vanessa Paradis et le chanteur québécois au charisme de pomme de terre Kevin Parent tiennent le haut de l’affiche (potentiel commercial oblige) aux côtés d’Évelyne Brochu et d’Hélène Florent (figure principale de l’excellente série québécoise La Galère ; que le public français non-initié se jette dessus : il sera conquis !), Café de Flore est le sixième long-métrage de Jean-Marc Vallée (il a aussi réalisé deux courts et des épisodes de séries TV), enfant chéri du cinéma québécois contemporain dont le style sut un jour, surtout après le très bon C.R.A.Z.Y en 2005, taper dans l’œil du cyclone hollywoodien. Notamment celui de Graham King, collaborateur de longue date de Scorsese qui produisit donc, dans le cadre de leur firme Initial Entertainment Group, le film Victoria — les jeunes années d’une reine et en confia la réalisation à Vallée.
Drame teinté de fantastique, Café de Flore fait se croiser les existences et les temporalités. Au présent narré sur trois niveaux (“aujourd’hui”, à savoir en 2011 ; mais aussi “un an plus tôt” et “deux ans plus tôt”), le récit suit les déplacements d’Antoine, un DJ montréalais (Parent, crédible dans le rôle, bien qu’un peu limité dans son jeu) qui, entre deux ovations à l’autre bout du monde, essuie la crise d’adolescence de sa fille aînée et cherche à s’accomplir dans sa nouvelle vie amoureuse avec celle qu’il considère comme la femme de sa vie (Évelyne Brochu). Ceci, au grand dam de sa famille et sous le regard possessif et protecteur de son ex-femme Carole (Hélène Florent). Au passé, en plein Paris des années 1960, l’histoire s’attache à l’amour que porte Jacqueline (Vanessa Paradis) à son fils unique et trisomique ; un combat de tous les jours contre le rejet et le déterminisme qui condamnent l’enfant à une existence aussi courte que marginale. D’une époque à l’autre, des correspondances se créent autour d’une ambiance musicale estampillée “Café de Flore”. Le schéma narratif utilise le principe de destins croisés, de réminiscences sensationnelles et de vie antérieure pour aboutir en quelque sorte à un film choral avec un nombre réduit de personnages.

Abordant un sujet audacieux (celui de la transmigration des âmes) dans des univers très marqués (le Paris rétro d’hier et le Montréal branché d’aujourd’hui), Vallée fait la démonstration de son style fluide et hypnotique, des images entêtantes, immersives ; écho des relations fusionnelles entre Antoine et sa nouvelle compagne Rose, persistance des cris déchirés du fils de Jacqueline qui ne veut pas être séparé de sa petite copine d’école. L’émotivité du montage, brèves collures/cassures et prolongement d’une séquence (et souvent d’un espace-temps) dans une autre par l’immixtion dans le plan suivant d’un personnage, d’une réplique, d’un effet sonore, nous happe, nous transporte puis nous lâche brutalement à un endroit perdu entre deux fils temporels, entre deux conceptions, aussi, du cinéma. C’est la partie de plaisir esthétique du film, un flottement général parcouru d’accélérations, quel que soient les lieux de ces états de suspension : le ciel (trajets en avion d’Antoine), la piscine familiale (lieu de renaissance ou plutôt de re-liaison avec l’existence, où s’opère une superposition des protagonistes : Antoine et Rose adultes / Antoine et Carole adolescents), la route (conduite chaotique de Carole, voyages d’Antoine avec ses filles).
Les histoires, déployées en vue de converger dans ce qui peut être vu comme le clou émotionnel du film, alternent à l’écran sans s’équilibrer complètement. Si la partie contemporaine et montréalaise capture l’intérêt visuel du spectateur de par sa beauté plastique, celle qui se déroule à Paris trouve assez vite ses limites décoratives et, compte tenu de l’appétence que suscitait le titre du film (l’appellation Café de Flore évoque forcément un quartier animé et véhicule tout un état d’esprit poétique, littéraire, artistique, engagé, et on en passe), déçoit dans sa formalisation étriquée — au point de croire qu’aucune séquence n’a été tournée à Paris. Le procès d’intention est peut-être déplacé vu la thématique et les protagonistes développés, mais on est loin de la rêverie du dernier Woody Allen, et quoique le propos de Vallée n’était pas de nous promener dans un Paris de carte postale, on ne peut s’empêcher de regretter que le voyage temporel auquel il nous convie se trouve oblitéré par une vision si limitée : manque de moyens, peut-être mais, aussi, manque d’envergure tant l’histoire se concentre jusqu’au resserrage excessif, irrespirable, sur Jacqueline et son fils trisomique. Une façon, certes, d’illustrer l’étouffement dont fait preuve cette mère seule contre tous les préjugés à l’égard de son enfant qu’elle surprotège mais ne veut pas non plus voir se détacher d’elle. Il n’empêche : une plus grande ouverture de la mise en scène sur cet environnement parisien spécifique, riche en motifs émotionnels et graphiques, aurait permis d’en apprécier la dramaturgie, au demeurant très lourde et, disons-le, qui traîne en longueur.

La longueur, c’est l’un des défauts de ce film qui gagnait à être amputé d’une bonne demi-heure au moins. Les 120 minutes de Café de Flore en paraissent presque 150. Un problème inhérent au principe de film choral mais aussi à la volonté du réalisateur de circuler d’une sensibilité à l’autre sans toujours faire avancer le récit, d’ailleurs mieux filmé qu’écrit. Vallée est un réalisateur de classe internationale et à la signature incontournable ; on imagine aisément qu’il n’a pas à se battre pour imposer son montage, sa vision finale au producteur. Il manque pourtant, dans cette entreprise, le courage de lui faire sabrer les passages qui restent englués dans le surplace existentiel de ses personnages, quand bien même cela se fait dans des cadres ciselés et illuminés d’une belle lumière surnaturelle. Au-delà de cet étirement problématique qui nous fait lâcher prise à la moitié du métrage (lente mise en place des enjeux), il est permis de trouver, dans cette surabondance de figures de style aérien, quelques lourdeurs (ces trisomiques qu’Antoine croise à l’aéroport, comme un signe de sa réincarnation ; ou les répliques du DJ, parfois très creuses) qui cantonnent le film dans un mysticisme superficiel, pour ne pas dire naïf et maladroit. Café de Flore, très attendu et adulé d’avance par un public pleinement émotif indifférent à ces défauts, n’a pas l’aura dont le cérémonial d’ouverture du Festival l’entourait d’emblée. C’est le film d’un esthète doué qui se perd en conjectures de l’âme humaine — sans compter qu’il manipule, avec ces petits trisomiques jalonnant l’histoire, des concepts prompts à freiner la critique dénonçant une “naïvisation” extrême et la prise en otage lacrymale du spectateur. Mais ceci est un autre débat, que suscitaient déjà les héros handicapés mentaux des quelque peu démagogiques Cube, Forrest Gump et Le Huitième jour de Pascal Duquenne.
Stéphane Ledien
> Le film sortira en salles au Québec ce vendredi 23 septembre et, en France, le 25 janvier 2012


Killing Ruth : The Snuff Dialogues de Nicholas Kinsey