"À perdre la raison" de Joachim Lafosse : incestuel post-colonial ou femme sous influence

On avait vu Élève libre de Joachim Lafosse et on savait avant de voir son nouveau film qu’on aurait des émotions fortes et que la perversion ainsi que la violence psychique seraient sans doute au rendez-vous. Le jeune réalisateur belge s’intéresse, dans À perdre la raison, présenté à Cannes dans la sélection Un certain regard, au thème brûlant de l’infanticide. Le récit ancestral de Médée, la femme qui tue ses enfants, a inspiré un film de Pasolini. On y découvrait pas à pas l’impasse qui conduit une femme, qui a renoncé à une part de son identité et de son pouvoir par amour, à tuer ses enfants lorsque tenir sa place ne lui est plus possible. C’est cet engrenage tragique qu’a mis en scène le réalisateur belge, dans un univers contemporain en résonance avec les problématiques mondiales qui traversent le quotidien aujourd’hui.

Métaphore des liens incestueux entre le Nord et le Sud
Elle est jolie, jeune, pleine d’amour et d’énergie, Émilie Dequenne, lorsqu’elle rencontre le charmant Tahar Rahim et décide de l’épouser. Il vit avec son père adoptif, Nils Arestrup, toujours aussi excellent comédien. Un homme bon, généreux, qui fait tout pour les aider. Alors, pourquoi pas laisser s’instaurer un ménage à trois… Il est médecin : quand les grossesses apparaissent, il est secourable, utile. Plus présent – même – que son fils, qui travaille et s’absente. Comme le dit Joachim Lafosse dans une interview pour Le Monde : « Il y a des générosités nocives ». Et peu à peu, le couple étouffe, la présence de ce beau-père devient toxique. Malheureusement, son fils est dans le déni et laisse l’héroïne se dépêtrer seule avec cette intrusion.
Le drame se corse lorsque la séparation s’avère impensable pour le père et pour le fils : la jeune mariée est coincée. Joachim Lafosse explique que le film montre « une supériorité de l’européen riche qui essaie de soutenir un jeune Marocain en difficulté et ne supporte pas la solitude qui va se présenter à lui. » Ainsi, l’attitude généreuse, dominatrice « soft » de ce père dont on ne peut se débarrasser fait métaphore – si l’on veut – de la relation entre Nord et Sud. Un père médecin (du monde ?) qui a adopté enfant un jeune Marocain qui maintenant peine à s’émanciper de cette bienveillante tutelle. Tahar Rahim est parfait en jeune loup, prisonnier sans le reconnaître, volontiers dominateur et colérique envers sa femme et ses enfants mais incapable d’affronter un père qui en réalité œuvre à sa castration… et est en train de lui prendre sa femme. On est dans le registre de l’abus, comme lorsque, dans Élève libre, le jeune homme acceptait de se faire sodomiser par son cher professeur. Où est la frontière, où l’amour devient-il agression, comment s’en protéger, où fuir l’inceste ? Ce sont là encore des questions qui harcèlent l’héroïne, qui endosse l’impossible séparation de son mari avec son père au cœur de sa propre chair de femme.

Incestuel post-colonial
Par amour, et jusqu’à en perdre la raison, Émilie Dequenne renonce à ses prérogatives. Elle pond des enfants comme pour se conforter à un modèle familial venu du Maghreb. Elle se replie à la maison, où elle s’efforce d’exceller aux tâches ménagères. Encaisse les colères et les sautes d’humeur de son mari.
Subtilement, le film raconte deux histoires. Celle d’une relation père-fils mortifère, qui se reporte sur cette épouse bouc-émissaire. Comme le dit Joachim Lafosse, "aimer n’est pas suffisant. Les limites, la loi, sont aussi importants. Une intimité qui disparaît mène à la folie." Mais de quoi cette femme souffre-t-elle le plus et qu’est-ce qui la conduit, comme Médée, à tuer ses propres enfants ? Est-ce cet incestuel post-colonial dans lequel elle est venu se lover et perdre son latin ? Ou bien, est-ce, ce qui serait plus banal, la perte d’identité inhérente au "mariage mixte", à l’imposition de valeurs musulmanes à une femme qui n’y est pas préparée et qui finit par passer toutes ses journées à la maison en djellabah. Joachim Lafosse a-t-il voulu dénoncer cette complexité, avec le contenu politiquement incorrect qui accompagne un tel récit ? On pourrait accuser le réalisateur d’intolérance ou de parti-pris racistes. Le fait divers dont il dit s’être inspiré va plutôt dans ce sens. Ou alors, Joachim Lafosse a-t-il choisi un sujet parfaitement pervers, autour de la relation père-fils qui l’intéresse (Folie privée, son premier film, était l’histoire d’un père qui tue son fils), en la traitant par le prisme de l’épouse, victime expiatoire de ce meurtre non commis du père ? Quoi qu’il en soit et même si le drame n’est pas aussi pur que l’aurait été une tragédie de Racine, on plonge avec vertige dans la descente aux enfers que vit progressivement l’héroïne, à travers le jeu habité et puissant d’Émilie Dequenne, tout simplement extraordinaire.

Hors-champ et jeu des comédiens
Le traitement de l’infanticide n’est pas l’objet du film. Il n’en est que l’aboutissement, c’est pourquoi la scène attendue et crainte ne nous est pas montrée. Joachim Lafosse a donc ainsi soigneusement évité le voyeurisme, pour centrer le malaise autour de la prise de décision de la mère. "Pendant le procès du fait divers qui m’a inspiré, le public a vu les photos des meurtres d’enfant, le sens a cessé d’être du côté de la Justice, il restait l’effroi et le choc." On reste sous un choc mat. Et c’est d’autant plus fort que du coup, l’image que l’on retient du film est ce long et sublime plan-séquence où sans savoir pourquoi, Émilie Dequenne craque au volant de sa voiture et se met à pleurer. Du vrai cinéma. Avec ce film, voici un cinéaste qui arrive à pleine maturité dans son propos et dans la forme qu’il lui donne. Il parvient à faire jouer les meilleurs acteurs du moment, dans un réalisme brillant et maîtrisé, et à les rendre, sans redites (Rosetta pour Emilie Dequenne et surtout, Un Prophète pour Tahar Rahim et Nils Arestrup) d’excellentes incarnations d’une fantasmagorie torturée où beaucoup aimeront plonger.

Caroline Pochon

> Une chronique du film paraîtra aussi très prochainement dans notre hors série (supplément spécial) n° 2, consacré au 65e festival de Cannes.



Mon palmarès du 65ème Festival de Cannes

Voici donc, après avoir vu les 22 films en compétition, mon palmarès :

PALME D’OR : Holy Motors de Leos Carax

GRAND PRIX DU JURY : Amour de Michaël Haneke

PRIX DU JURY : Lawless de John Hillcoat

PRIX D’INTERPRETATION MASCULINE : Mads Mikkelsen dans Jagten

PRIX D’INTERPRETATION FEMININE : Marion Cotillard dans De rouille et d’os

PRIX DE LA MISE EN SCENE : Im Sang-soo pour The Taste of Money

PRIX DU SCENARIO :
Jagten de Thomas Vinterberg

CAMERA D’OR : Beasts of the southern wild de Benh Zeitlin

TOP 5 toute compétition confondue :
1. Holy Motors de Léos Carax
Pure film d’initiés, Holy Motors marque le retour de Carax 16 ans après Pola X. Une œuvre dense, limpide, critique couplé à un désir immense de cinéma. Un chef d’œuvre pour certains, un film vain et creux pour d’autres. A chacun de juger.

2. Amour de Michaël Haneke.
Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva s’aiment depuis 50 ans. L’une voit sa santé décliner au fur et à mesure du temps qui passe tandis que l’autre tente de colmater les brèches familiales. Un film immense sur l’amour fou culminant dans une scène choc que je ne dévoilerais pas.

3. De rouille et d’os de Jacques Audiard
Une dresseuse d’orques amputé des deux jambes tombe amoureuse d’un free fighter clandestin. Un pitch incroyable pour un film fort. Audiard réussit haut la main son passage au mélo et confirme son statut de number one des cinéastes français.

4. Lawless de John Hillcoat
Du bon cinéma de genre avec brigands héroïques, policiers malfaisants et scènes d’actions parfaitement réalisés. Pas un chef d’œuvre mais un long-métrage libre, violent et anti-consensuel.

5. Jagten de Thomas Vinterberg
Là non plus, pas un chef d’oeuvre mais la filmographie de Vinterberg prend après Submarino une tournure intéressante surtout après le vide intersidéral consécutif à Festen. Avec en prime, le sublime Mads Mikkelsen.

Fabrice Simon



"Paperboy" de Lee Daniels : échec et moite !

Lee Daniels a plusieurs sœurs en prison qui écrivaient à d’autres prisonniers et vivaient ainsi des relations intenses. Il a également un frère qui a séjourné longtemps en prison et à qui de nombreuses femmes écrivaient pendant sa détention. C’est également un réalisateur black et gay. Dans les années 80, il a eu des relations sexuelles avec des hommes blancs qui l’évitaient en public parce qu’il était noir. Voici, aux dires mêmes du cinéaste, les raisons pour lesquelles il aurait choisi de réaliser The Paperboy, film se déroulant dans la moiteur du sud des États-Unis et scénarisé par Pete Dexter (l’auteur de Deadwood tout de même). Mais à la suite de la projection du film en sélection officielle, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il aurait dû s’abstenir !

L’avantage, lorsque l’on n’attend absolument rien d’un film, c’est qu’on ne peut être surpris qu’en bien ! Exhibant un amas de clichés et affichant toute la vulgarité des mauvais mélos, Precious, le précédent film de Lee Daniels avait révulsé lors de sa projection dans la sélection Un Certain Regard en 2009. D’où la surprise cette année de voir The Paperboy en compétition officielle. Une promotion ahurissante dont les origines peuvent se trouver, sans doute, dans son sujet et son casting. Interprétés par Matthew McConaughey, John Cusack, la lumineuse Nicole Kidman et la star des ados et pré-ados Zac Efron, ce thriller érotique signe le retour au polar pour le cinéaste originaire de Philadelphie, après la réalisation de Shadowboxer (2006, inédit en France) mais surtout après l’écriture du scénario de A l’ombre de la haine qui révéla Halle Berry en 2002.

En 1965 en Floride, deux frères, l’un reporter au Miami Times, le second au Moat County Tribune, enquêtent à la demande de Charlotte (femme mystérieuse, dont le cœur s’emballe régulièrement pour des détenus) sur un chasseur d’alligator, condamné à mort pour avoir éventré le shérif local quatre ans plus tôt. Thriller érotique et sulfureux, annoncé (par les producteurs !) comme un croisement entre Chinatown et La fièvre au corps, The Paperboy porte en lui quelques scènes ahurissantes qui nous laissent entrevoir ce que le film aurait pu valoir s’il avait été tourné par un vrai metteur en scène. Nicole Kidman pissant sur Zac Efron, il est vrai brulé par des méduses ! Matthew McConaughey estropié, balafré et éborgné après une relation homosexuelle et sadomasochiste ! Voici deux exemples de scènes choc que l’on peut voir dans ce film et qui culminent dans une séquence de sexe à distance avec le duo Kidman/Cusack. Gâché par une réalisation à la truelle, si on veut être gentil, et un regard condescendant sur ses acteurs (Zac Efron est filmé en permanence en slip blanc du plus bel effet !) et revanchard sur le système (après tout McConaughey et Kidman ne sont-ils pas les doubles du réalisateur lorsqu’il entretient des relations inavouées ou lorsqu’elle pisse sur la star des adolescents ?), The Paperboy semble avoir été sélectionné cette année pour l’accumulation de scènes à scandale avec, comme corollaire, son lot de polémiques – soit pour la pire des raisons.

Fabrice Simon

Film en sélection officielle



"Killing Them Softly" de Andrew Dominik : Vive la crise !

Un homme vu de dos traverse un tunnel rempli d’immondices, son pas régulier entrecoupé par un discours de Barack Obama d’avant l’élection de 2008. D’entrée cette scène magnifique marque le ton du nouveau film d’Andrew Dominik, Killing Them Softly, soit un discours résolument social à partir d’ une histoire policière relativement simpliste. A Boston, Jackie Cogan, un homme de main, est chargé d’enquêter sur un casse qui s’est déroulé lors d’un tournoi de poker organisé par la Mafia. Mélange d’humour noir (les négociations entre Brad Pitt et Richard Jenkins notamment) et de violence esthétisée (dont une scène de meurtre en voiture hallucinante), ce thriller d’auteur avait donc tout sur le papier pour être l’un des moments choc de ce Festival de Cannes.

La présence de Andrew Dominik, réalisateur de deux premiers films remarquables, est un pari risqué mais excitant qui a ravi à l’annonce de la sélection officielle les rédacteurs versusiens. Dès son premier film le cinéaste néo-zélandais avait impressionné et provoqué avec l’histoire de la vie de l’ennemi public n°1, Mark Read. Portrait âpre et réaliste australien tueur de dealers, oscillant entre documentaire et biographie lyrique, Chopper était porté par la mise en scène sèche et brutal et l’interprétation ébouriffante d’Eric Bana. Essai conforté par son deuxième film, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, scénarisé par Nick Cave, faux-biopic mélancolique, anti-western envoûtant et poétique. Au final, la troisième réalisation de Dominik présentée en compétition officielle est une légère déception car, à trop vouloir occuper l’espace cinématographique existant entre les frères Coen et Quentin Tarantino, le cinéaste néo-zélandais n’arrive jamais vraiment à se démarquer de ces deux lourdes influences.

Pourtant, Killing Them Softly (oubliez le titre français !) n’est pas dénué de qualités. En martelant sans ambiguïté son discours anti-libéral, le cinéaste assimile le milieu du crime aux grandes entreprises avec leur cocktail de conseils d’administration, de délocalisations, de tractations salariales, ainsi que de renvois de mauvais ouvriers, dans des scènes souvent très drôles. Porté par des acteurs inspirés, dont James Gandolfini dans un rôle de gangster dépressif certes pas très novateur (on pense en permanence à Tony Soprano et cela fait du bien !), Ray Liotta enfin de retour dans un rôle digne de son ancienne stature, et surtout Brad Pitt, cheveux gominés à outrance, évoluant comme en apesanteur et dont chaque apparition illumine le film, Killing Them Softly est un film de dépressions (nerveuse, sociale, économique, etc.) qui aurait encore gagné en force s’il s’était risqué à s’écarter des standards du genre.

Fabrice Simon

Film en sélection officielle



"Post Tenebras Lux" de Carlos Reygadas : une gueule d’atmosphère

Quand on sort de la projection de Post Tenebras Lux, le film de Carlos Reygadas présenté en sélection officielle à Cannes, on se demande par quel bout le prendre. Et pas seulement parce que la chronologie y est aussi bousculée que les nerfs d’un spectateur chez Hitchcock. Ne comptez pas sur moi pour résumer ce qui arrive au jeune couple de Mexicains, Natalia et Juan, parents de deux adorables gamins. Dans ce montage mélangé comme un jeu de cartes, on a du mal à tout remettre dans l’ordre. Mais ce n’est pas le plus important. Pour profiter de ce film, malheureusement sifflé lors de la projection de presse cannoise, il convient de se laisser porter par l’atmosphère. Car, oui, Post Tenebras Lux a une gueule d’atmosphère, et une sacrée même. Dès le début, avec cette toute petite fille trottinant dans un champ boueux où paissent des vaches et où courent des chiens, la pluie commençant à tomber, on se dit que le malheur rôde. Ce que Reygadas traduit par l’arrivée dans la maison d’un satanique porteur de valise qu’on reverra un peu plus tard. Cette même ambiance morbide va perdurer pendant tout le récit, sans que la violence n’éclate vraiment, si ce n’est hors champ.

On va immédiatement se ranger du côté de Godard. Ne déclarait-il pas que l’on pouvait toujours dénicher un plan à sauver dans n’importe quel film ? Dans Post Tenebras Lux, si beaucoup de séquences paraissent sans importance, plusieurs plans vous saisiront carrément.

Reygadas sait filmer les corps nus et, après la révélation de Japon, personne n’a oublié la fellation qui ouvrait hardiment Batalla en el cielo. Comme le diable dans la maison, le désir sexuel parasite le récit, de la même manière que l’infection dont souffre la jeune épouse. La séquence du hammam échangiste français est suffisamment troublante pour retenir l’attention. C’est sans doute la seule fois où l’on voit Natalia prendre du plaisir (mais pas grâce à Juan), dans un lieu qui n’a rien à voir avec la nature omniprésente du Mexique. Et si le désir sexuel traduisait chez Reygadas un désir de cinéma ? Le cinéaste ne peut se contenter, comme l’époux dans le hammam, de regarder les autres faire. Alors, il expérimente, passe "par la porte de derrière" du cinéma (comme veut faire Juan quand Natalia lui parle de son infection). Il choisit une image minimale, floue sur les côtés, et ce montage chamboulé.

La lumière après les ténèbres, traduction du titre latin, est une locution qui a servi de devise aux calvinistes de Genève mais aussi aux Chiliens. Ces calvinistes renvoient à Dreyer, dont on sait Reygadas amateur (c’était d’ailleurs plus flagrant dans son précédent film, Lumière silencieuse). Il est vrai que l’ambiance de Post Tenebras Lux est proche, en moins aboutie bien sûr, de celle d’Ordet. En attendant, malgré sa proposition, Reygadas nous laisse dans les ténèbres et cela rend son film encore plus angoissant.

Jean-Charles Lemeunier

Film en sélection officielle



"Le grand soir" et le grand foutoir (Gustave Kervern et Benoît Delépine)

Gustave Kervern, Albert Dupontel, Benoït Poelvoorde et Benoît Delépine à Cannes (Photo Christian Delvoye)

Ils aiment les personnages qui tranchent, Gustave Kervern et Benoît Delépine. Forcément ! Où ailleurs, dans le cinéma français, trouve-t-on de telles gueules ? Chez Mocky, mais ça remonte à vieux. Chez les Belges, c’est certain, mais on ne peut pas parler de cinéma français. Chez Dupontel peut-être. C’est sans doute pour cette raison que nos deux Grolandais sont allés chercher Albert pour jouer dans Le grand soir et lui ont flanqué pour frère Benoît Poelvoorde. Ce qui est sûr avec nos deux amis, c’est que le héros de leur film doit avoir un physique. Personne n’a oublié Depardieu dans Mammuth. On n’oubliera pas non plus Poelvoorde, crête iroquoise, tatouage "Not" sur le front, en "plus vieux punk à chien". Quant à Dupontel, s’il démarre le film en costard-cravate, c’est pour se retrouver lui aussi iroquoïsé, avec un joli "Dead" taillé à la hache au-dessus des yeux.

Avec ces deux-là, l’intérêt du Grand soir est déjà assuré. Ajoutons Brigitte Fontaine dans le rôle de la mère et Areski Belkacem dans celui du père, plus Bouli Lanners en agent de la sécurité, plus Gérard Depardieu en diseur d’avenir, Yolande Moreau en apparition fugitive et, enfin, un supermarché et sa zone commerciale en toile de fond et l’on comprend que le décor est planté, et bien planté

Comme tout un chacun ici-bas, les deux frérots cherchent la liberté. Poelvoorde, le punk qui dort dans la rue et se nourrit de bières, pense l’avoir trouvée. Dupontel, commercial dans la literie, sait qu’il est enchaîné par le boulot et la famille. Il ne tardera pas à franchir le pas et à suivre son frère. Raconté ainsi, on peut penser que Le grand soir raconte une histoire classique. Ce serait mal connaître tous les énergumènes ici réunis. Sur la colonne vertébrale de ce pitch viennent se greffer des séquences complètement allumées. Rire ne fait pas oublier le propos politique. Kervern et Delépine aiment cette France d’en-bas, celle qui regarde le prix des bouteilles de bière, celle des restaurateurs qui travaillent et comptent et recomptent sans cesse, des paysans qui se pendent, des gens qui, malgré la crise, emplissent leurs chariots. Celle aussi des petits patrons qui filment les faux pas de leurs employés. C’est d’ailleurs amusant comme les grands sujets peuvent se rencontrer à Cannes. Dans De rouille et d’os de Jacques Audiard, présenté en sélection officielle, Bouli Lanners installe des caméras dans les supermarchés pour fliquer les employés. Dans Le grand soir, présenté à Un Certain Regard, le même Bouli est un sympathique agent de sécurité tandis que c’est un petit patron (Serge Larivière) qui filme.

Le grand soir ressemble à une grande claque. On sort du film chahuté dans tous les sens. On se souvient de ce qui nous a fait rire, les petites phrases assassines (comme celle qui dit que les banques sont les véritables propriétaires des maisons que nous habitons). On a bien vu que le film traîne parfois, prend son temps. Dans la tourmente cannoise, le temps justement, on ne l’a pas pour essayer d’y réfléchir. Déjà, trois ou quatre autres films sont venus, tels des sparadraps, se coller dessus. Pourtant, lorsqu’arrive l’heure de la digestion, on se rend bien compte qu’il reste quelque chose du Grand soir. Beaucoup, même. Et qu’une fois de plus, Kervern et Delépine marquent des points. Et que chez eux, rire et réflexion politique font toujours bon ménage.

Jean-Charles Lemeunier

Le film a été présenté à Un Certain Regard



"Jagten" de Thomas Vinterberg : un chasseur sachant chasser.

Il existe une catégorie de réalisateurs dont on n’attend pas grand chose, quel que soit le projet. Tel est le cas de Thomas Vinterberg, cinéaste danois en perte de vitesse depuis Festen (1998, tout de même). D’où la surprise de voir son Jagten sélectionné pour la compétition officielle de ce soixante-cinquième festival de Cannes. Et pourtant, malgré ces a priori, force est de constater que La Chasse (son titre français), est une œuvre brillante qui réintroduit indubitablement son auteur dans la cour des cinéastes à suivre.

Lucas est employé dans un jardin d’enfants. Divorcé et voyant peu son fils, c’est un homme gentil, attentionné et doux avec les gosses qui l’adorent tout comme la jolie assistante espagnole. Il a tout un tas de copains avec qui il fait souvent des soirées et part régulièrement à la chasse. Bref, nonobstant ce problème de garde d’enfant avec son ex, il mène une vie joyeuse et valorisante. Jusqu’au jour où la fille de son meilleur ami va l’accuser d’avoir commis des actes de pédophilie. Commence alors une descente aux enfers où Lucas va perdre sa famille, sa copine et le respect de son entourage. Seul son fils croit en lui et tout deux vont tenter de rétablir la vérité.

Pointons d’emblée la faiblesse du film : l’absence de doute sur la culpabilité du héros, personnage tellement sympathique qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Dans ce rôle de gentil éducateur à la belle vie qui s’écroule, le toujours remarquable Mads Mikkelsen, l’un des acteurs préférés de Versus, pas loin pour le coup du prix d’interprétation cette année. Touchant dans un registre de l’homme blessé qu’on ne lui connaissait pas, l’acteur découvert dans Pusher en 1996, aidé par tout un ensemble de comédiens justes, est époustouflant de maîtrise et de sensibilité.
La pédophilie est un sujet qui « titille » Vinterberg depuis Festen, même si dans Jagten il est abordé de façon à faire douter de la parole de l’enfant de cinq ans, cet être qu’on voudrait soi-disant à l’abri du mensonge. L’absence de contrepoint à la parole de l’enfant dans la société danoise (et par extension la société occidentale) fait ainsi froid dans le dos tant l’avenir de l’accusé semble sans issue. La chasse du titre devient alors une allégorie évoquant celle dont est victime Lucas de la part de ses ex-amis. Bouc émissaire d’une société bien pensante, le personnage principal ne devra son salut qu’à son obstination à rétablir LA vérité en se battant contre ses concitoyens conditionnés et traumatisés par le spectre de la pédophilie.

Porté par une mise en scène stylisée et efficace à mille lieux du dogme de Festen et par une dramaturgie qui maintient constamment le spectateur en haleine, Jagten mériterait d’accéder au palmarès pour avoir permis à son auteur d’effectuer enfin son retour dans le cercle des cinéastes majeurs.

Fabrice Simon

Film en compétition officielle



"Lawless" de John Hillcoat : sans foi, ni loi

Il y a deux ans, Ridley Scott venait présenter à Cannes son Robin des bois et en repartait fâché après les sifflets de certains spectateurs. Résultat : pas de Prometheus cette année sur la Croisette, même hors-compétition, alors que le film est prêt – puisqu’il sort en salle d’ici peu. Et au vu de la réception du nouveau film de John Hillcoat, Lawless, il y a fort à parier que cet excellent cinéaste refusera désormais toute invitation cannoise. Il faut dire que voir à l’écran des testicules arrachés, des hommes égorgés, des malfaiteurs passés au goudron et à la plume a de quoi choquer le critique parisien lambda, peu habitué à ce cinéma de genre – et, qui sait, entrevoyant dans ces scènes une quelconque apologie de la violence !

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Spécialiste des mondes en décomposition, proches de leur crépuscule, John Hillcoat raconte dans Lawless le parcours de trois frères dans l’Amérique de l’après-krach boursier de 1929. En Virginie, Etat célèbre pour sa production d’alcool de contrebande, les trois frères Bondurant sont des trafiquants notoires. Jack, le plus jeune, ambitieux et impulsif, veut transformer la petite affaire familiale en trafic d’envergure et rêve d’épouser la sublime Bertha Howard ; l’aîné est le bagarreur de la famille et se bat avec un problème d’alcool ; Forrest, le cadet, fait figure de chef et reste déterminé à protéger sa famille. Lorsque Maggie débarque fuyant Chicago, il la prend aussi sous sa protection. Seuls contre une police corrompue, une justice arbitraire et expéditive ainsi que des gangsters rivaux, les trois frères feront tout pour rester sur leur propre chemin pendant ces temps de chaos et de désordre moral.

Scénario et musique de Nick Cave, casting impressionnant (Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jason Clarke, Jessica Chastain, Guy Pearce), histoire de gangsters située vers la fin de la prohibition dans le sud des États-Unis, Lawless promettait d’être l’un des grands moments du Festival. Reconstitution parfaite du sud profond des années 30 magnifiée par les sublimes forêts de la Virginie, portée par des dialogues utilisant souvent l’humour pour dégonfler les tensions inhérentes à ce type de sujet, sublimée par l’interprétation de ses comédiens (à l’exception de Shia LaBeouf, point faible du film et décidément peu à l’aise en face de comédiens chevronnés) Des Hommes sans loi, en français, est un film d’action certes classique mais terriblement efficace, dont le seul tort aura été finalement d’accepter de concourir en compétition à Cannes. Trop violent, trop mainstream pour la plupart des festivaliers, il devrait sûrement, si John Hillcoat accepte de revoir son montage avant sa sortie définitive en salles, devenir un classique du genre.

Fabrice Simon

Lawless (Des Hommes sans loi, titre v.f) de John Hillcoat sortira en salles le 12 septembre 2012.



Conte défait ! : « Reality » de Matteo Garrone

Reality de Matteo Garrone débute par une scène étonnante : un carrosse remonte les rues de Naples, emmenant deux jeunes gens vers leur mariage qui a lieu dans un palais. Cette scène, qui conclurait un conte de fée classique (ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants), est révélatrice de l’esprit que le réalisateur de Gomorra, Grand Prix du jury du festival de Cannes 2008, a voulu signifier d’entrée. Non, ce film ne sera pas une fable mais une critique de l’accession à la célébrité vue à travers le prisme de la télé-réalité. Après avoir brillamment dépeint l’univers de la camorra napolitaine dans un style proche du documentaire, Matteo Garrone décide donc de s’en prendre à cet univers avec, en première ligne de ses critiques, l’émission Grande Fratello, le Big Brother italien, jeu populaire où de jeunes gens sont réunis dans un appartement et filmés 24 heures sur 24.

Luciano est poissonnier et vit de petites combines, histoire d’arrondir ses fins de mois. Poussé par ses enfants et voulant connaître son quart d’heure warholien, il va participer aux sélections de Grande Fratello. Commence alors, le temps de l’attente de la sélection, une descente aux enfers psychologique qui menacera jusqu’à sa vie de famille.

Poursuivant dans sa volonté d’ausculter la population napolitaine et plus particulièrement les gens simples dont l’esprit est facilement influençable (ce qui lui vaut des reproches justifiés de la part de la presse transalpine), Garrone quitte donc le réalisme pour une farce sociale à première vue plus légère que son précédent long-métrage. Rendant hommage à ses illustres prédécesseurs que sont Federico Fellini et Vittorio De Sica (on pense notamment à Miracle à Milan), Reality peine toutefois à convaincre totalement, comme s’il était écrasé par le poids de ses trop lourdes références. Mais la charge contre ce vecteur de célébrité qu’est la télé-réalité touche parfois par ses situations burlesques : ainsi quelques scènes magnifiques où le héros sombre dans la paranoïa. Porté par un ensemble de comédiens remarquable, ce film tiré d’une histoire vraie restera toutefois une légère déception pour les admirateurs de Gomorra.

Fabrice Simon
Présenté en compétition officielle



La Belle et la Bête : « De rouille et d’os » de Jacques Audiard.

Présenté en sélection officielle.

Au bout de quelques projections, une constatation s’impose : le début du 65ème festival de Cannes est placé sous le signe de l’Amour. Amour impossible avec un (mauvais) film égyptien, Après la bataille. Amour précoce et amour impossible pour la très belle œuvre de Wes Anderson, Moonrise Kingdom, projeté en ouverture. Amour onéreux et inassouvi dans le troublant long-métrage du misanthrope Ulrich Seidl, Paradise… Liebe. Enfin, amour improbable, bancal, mais toujours crédible, dans le magnifique De rouille et d’os de Jacques Audiard. Le film narre l’histoire d’amour entre Stéphanie, une dresseuse d’orques (Marion Cotillard), victime d’un accident qui la prive de l’usage de ses jambes, et Ali, père fauché d’un petit garçon (Matthias Schoenaerts, révélé par le magnifique polar belge Bullhead) venu s’installer chez sa sœur dans le Sud de la France, à Nice, à quelques longueurs de la Croisette. Deux êtres brisés, magnifiques perdants de la vie que le destin va réunir pour en faire des combattants, l`un au sens propre, puisqu’il va s`imposer dans le combat clandestin, et l’autre au sens figuré, bravant tous les obstacles pour retrouver une vie normale après le terrible accident.

Dès Regarde les hommes tomber, cela apparaissait comme une évidence : un cinéaste ambitieux et doué était né. Supériorité de l’actorat sur la narration, réalisation sans effet de manche et détournement des codes du cinéma de genre (le polar notamment) sont les critères qui, au premier coup d’œil, permettent d’identifier le cinéma du réalisateur parisien. Parfaitement dirigés, les acteurs des films d’Audiard semblent souvent à la limite de l’improvisation, évoluant dans des scènes filmées caméra à l’épaule, en gros plan, qui donnent un aspect bricolé aux images pourtant parfaitement maîtrisées. Si l’on excepte Un héros très discret, récompensé à Cannes du Prix du scénario en 1996, le cinéma d’Audiard est surtout un cinéma policier sombre et réaliste. Et sans le rôle d’Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres (2001), son cinéma serait exclusivement à dominante masculine. Mais pour sa troisième participation en compétition après Un prophète (Grand Prix du jury en 2009), Jacques Audiard innove en s’aventurant pour la première fois dans le registre du mélodrame.

A bien regarder sa filmographie, on voit ce qui a inspiré Audiard dans cette adaptation d’un recueil de nouvelles de Craig Davidson, au titre éponyme : la volonté forte de dresser le portrait d’un monde froid et individualiste, à l’intérieur duquel les destins d’individus simples sont modifiés et magnifiés par le drame et les accidents, Ali et Stéphanie rejoignant alors les personnages interprétés par Jean Yanne dans Regarde les hommes tomber, de Matthieu Kassovitz dans Un héros très discret ou de Tahar Rahim dans Un prophète. Histoire d’amour peu banale, légèrement bancale par instant, De rouille et d’os est une œuvre forte et d’une incroyable densité, où le langage des corps meurtris, sublimé par le jeu des deux comédiens principaux, prime sur la parole. Une œuvre impressionnante qui confirme, s’il en était besoin, la dimension prise par celui que l’on peut considérer comme le meilleur cinéaste français en activité.

Fabrice Simon




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