“Putty Hill” de Matt Porterfield (ACID)

Un petit tour par l’ACID, sélection souvent oubliée des festivaliers, mais qui chaque année propose un regard exigeant sur la création du cinéma indépendant contemporain. L’an passé par exemple, Olivier Babinet et Fred Kihn y présentaient Robert Mitchum est mort (lire le Point de Vue dans Versus 21, et l’interview des réalisateurs sur ce blog, rubrique « brève rencontre »). Hier nos amis d’ED Distribution nous avaient invités à la projection de Putty Hill de l’Américain Matt Porterfield. Et nous n’avons pas regretté le déplacement !

Dans le quartier de Baltimore (nord-est des Etats-Unis) du même nom, Putty Hill suit le destin de plusieurs personnages tous affectés par la mort récente par overdose d’un jeune homme qui était au choix pour eux un frère, un ami, ou un parent. Le cinéaste dresse plusieurs tableaux successifs de ces personnes, qui évoluent seules ou en groupe, dans un environnement social et émotionnel défavorisé. Ces adolescents sont de proches parents de ceux filmés par Larry Clark dans ses films. Et d’ailleurs Porterfield a la très bonne idée, comme son illustre comparse, de ne pas porter de jugement sur les êtres qu’il filme, laissant le soin au spectateur de rentrer dans leur intimité et d’éprouver avec eux cette sensation du deuil, avec une justesse incroyable qui caractérise souvent les plus radicaux films indépendants américains, souvent tournés avec des comédiens non professionnels.

Putty Hill est un film mélancolique sur une génération dont on ne sait pas bien si elle est sacrifiée (sur l’autel des nombreux déboires que rencontrent leurs parents, qui semblent ici tous divorcés), ou si elle se sacrifie d’elle-même en « zonant » dans la nature, ou en ne recherchant la perfection que dans le skate ou le BMX, loin de se soucier d’une quelconque carrière professionnelle. À l’image de Larry Clark donc, Porterfield empile les unes après les autres de sublimes tranches de vie. Le tout, dans des tonalités différentes, passant d’une émouvante scène « musicale » à travers le morceau interprété à la guitare par une mère, à une séquence « dramatique » lorsque l’une des sœurs du disparu s’engueule avec son père qui ne s’occupe plus d’elle depuis des années, et qui a abandonné les siens.

La frontière docu / fiction est d’ailleurs remise en cause lorsque l’on entend la voix du réalisateur interpeller directement les personnages, leur demandant de revenir sur la relation qu’ils entretenaient avec le défunt. Porterfield tire une essence terriblement cinématographique d’un sujet qui confine au fait-divers comme il s’en passe des centaines dans les banlieues défavorisées des villes des pays occidentaux. Son métrage est porté par un ardent désir de vérité, qui devient gracieux et merveilleux au fil que le récit tend vers la séquence (presque) finale des funérailles, qui dans toute sa sobriété (deux trois discours, et un karaoké pour tourner la page), fait mouche en nous émouvant profondément.

Putty Hill (qui devrait sortir fin Août) est de ces films américains qui semblent ne pas payer de mine, mais qui pourtant contiennent en leur sein beaucoup plus de vie que la plupart des productions traditionnelles. Surtout, Porterfield respecte l’intelligence du spectateur en lui laissant le soin de porter ou non un jugement sur le comportement des personnages. Quand l’absence de morale devient la source d’une justesse cinématographique aussi incroyable, on ne peut que s’incliner devant ce « petit » film aux très grandes valeurs.

Julien Hairault

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“Le Havre” d’Aki Kaurismäki (Compétition Officielle)

Jusqu’ici, les cinéastes habitués de la Croisette avaient fait preuve d’un certain professionnalisme, nous offrant à chaque fois (du moins pour ceux dont on attendait vraiment quelque chose – à la différence de Dumont, il ne faudrait pas qu’il y ait méprise !), un film de qualité, relevant bien souvent le niveau général de la sélection dans laquelle il concourait. C’était le cas de Moretti, de Malick (nous tenterons de revenir dessus rapidement, mais écrire sur ce film-somme n’est pas évident, et enchaîner les projections n’aide pas à l’analyse d’un seul film), ou de Van Sant à Un Certain Regard. De Kaurismäki, on espérait un petit vent de folie venue du Nord, un petit film tendre et poétique comme il sait les faire, avec un sens du décalage à chaque fois salutaire. Quelle ne fût pas notre déception devant ce qu’il faut bien appeler un désastre.

Les longs applaudissements nourris à la fin de la projection de Le Havre, le dernier film du Finlandais, laissent pourtant perplexe. D’abord parce que le film ne semble pas les mériter. Ensuite, parce que cela trahit un aveuglement de la part d’un public cannois qui se complaît à ne pas demander autre chose d’un cinéaste que ce qu’il fait depuis le début de sa carrière. Car Le Havre est balisé de son premier à son dernier plan, avec comme point d’orgue cette sophistication typiquement Kaurismäkienne de faire « sous-jouer » les comédiens. Alors quand ceux-ci s’expriment dans une langue différente (le français) de celle du cinéaste, il suffit de quelques minutes pour contempler l’ampleur du naufrage et les limites de cette non direction d’acteurs totalement risible et ringarde.

Ringard, le terme sied plutôt bien à ce film naïf comme le sont tous les films de Kaurismäki. Et Le Havre est aussi bien-pensant que ne pouvait l’être la veille le film de Nadine Labaki (Et maintenant on va où ?). L’histoire, c’est celle d’un cireur de chaussures (André Wilms, dont le personnage est le seul à avoir un minimum de consistance), qui recueille chez lui un petit Africain clandestin. Alors que la police est à ses trousses (Darroussin dans son imper noir qui n’exprime rien), le quartier, qui nous fait l’effet d’une France vieillotte et rance (la femme du cireur s’appelle Arletty ! – pauvre Kati Outinen qui lutte pour sortir dans son mauvais français des répliques de l’ordre : “Oh regarde, le cerisier est en fleurs !”) – qui passe son temps entre la boulangerie et le bistrot du coin, se met en quatre pour sauver l’enfant et le faire partir vers Londres où il retrouvera sa mère. Il y a dans les dialogues des allusions directes à l’actuelle politique de reconduite aux frontières du gouvernement Fillon, mais ni mise en scène, et tout simplement énoncées comme telles, ces situations n’offrent rien d’original au métrage, si ce n’est un discours politique convenu qui ne s’adresse d’ailleurs qu’à des convaincus. Nous sommes ici dans un conte, certes, mais cela n’excuse en rien la pauvreté générale d’un script couru d’avance.

Car Le Havre est tout sauf un film courageux. D’aucuns argumenteront que le film est poétique, et que son charme, désuet, ne peut que plaire. Mais qui peut marcher dans cette combine qui consiste à refuser d’insuffler du rythme dans un récit aussi caricatural et mal fagoté (mis à part le soin porté aux décors, la mise en scène se réduit à poser la caméra et à mettre les comédiens devant) ? Apparemment les 2000 spectateurs du Théâtre Lumière sont tombés dans le piège lors des trois présentations du film ce mardi. On se sent alors bien seul à vouloir souligner que Le Havre, de notre point de vue (enfin du mien) a plus à voir avec une négation pure et dure du cinéma, qu’avec le conte poético-social qu’il prétend être. Et le pire, c’est qu’on a tout juste décroché un seul sourire, pour une blague qui dans un autre film, serait sans doute passée inaperçue. Ça en dit long du caractère anachronique et sans intérêt de l’entreprise.

Julien Hairault

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Un Certain Regard sur “Hors Satan” de Bruno Dumont, “Et maintenant on va où ?” de Nadine Labaki, et “Skoonheid” d’Oliver Hermanus

Le Festival de Cannes, ce sont aussi des films inégaux voire même des purges qui ne nous laisseront pas de souvenirs indélébiles. Ce présent billet revient sur deux films sélectionnés à Un Certain Regard, le off de la Compétition Officielle, qui pourtant ne brille rarement pour y accueillir les meilleures propositions cinématographiques de la Croisette. Si Restless de Gus Van Sant nous fait mentir (relire, plus bas sur ce blog, l’article d’Eric Nuevo au sujet de ce très beau film), ces deux derniers jours ont vu se succéder sur le grand écran de la Salle Debussy au moins deux films très mauvais (Hors Satan de Bruno Dumont, et Skoonheid d’Oliver Hermanus), et un autre plus mitigé, Et maintenant on va où ? de la Libanaise Nadine Labaki. Dans ce film de la réalisatrice de Caramel, catholiques et musulmans cohabitent relativement en paix dans un même petit village contrôlé par les femmes. Il y a bien sûr dans ce conte quelques séquences à charge qui dénaturent un peu la réelle portée politico-poétique du tout, puisqu’à trop nous rabâcher le discours consensuel « aimons-nous les uns les autres et arrêtons cette guerre stupide qui ne mène nulle part », on finit par regretter que Labaki délaisse en ces occasions le ton de la comédie qui lui sied remarquablement bien.

La comédie, ça n’est pas vraiment le domaine de prédilection de Bruno Dumont, qui revient à Cannes « seulement » à Un Certain Regard, avec un film au titre programmatique : Hors Satan. Ou l’histoire d’un clochard et d’une jeune femme un peu paumée dans les dunes du Nord de la France, entre mysticisme paysan et grand-guignolesque grotesque. Il faut voir ces personnages agenouillés dans un champ, au milieu de vaches, face au soleil couchant, et prier on ne sait quel Dieu, pour comprendre ce qui relève en fait d’un entêtement bête de la part de Dumont à s’enfermer dans des récits qui ne riment à rien, et où surtout rien ne se passe. Deux tentatives de meurtre et un viol plus tard (parce qu’il faut bien que Dumont fasse du Dumont, et rien de tel qu’un viol vulgaire dans un fossé pour estampiller le film de la marque de fabrique de son auteur), nous ne sommes pas plus avancés. Les personnages semblent tous bêtes et s’expriment à l’avenant (quand ils décident de s’exprimer !), et inutile de dire que la mise en scène de Dumont n’aide rien à nous identifier en qui que ce soit. Hors Satan est formellement imbuvable, incroyablement long et donc, « chiant ».

Skoonheid, le film sud-africain d’Oliver Hermanus, ne brille pas non plus par l’intelligence de son script, tellement éculé dans les cinématographies du monde entier : un quinquagénaire dépressif et père de famille (François) ne peut repousser ses pulsions homosexuelles, et s’en va tomber sous les charmes de son neveu (Christian). Pour dire quoi ? Que bien entendu la société est moche et injuste et que les brebis égarées feraient mieux de rentrer dans le rang. François tient ainsi en public un discours d’homme fort, tapant facilement sur les « pédés » lors des réunions de famille, et prônant des valeurs très WASP. Mais en privé, notre homme prend part à des partouzes gay entre hommes virils, soi-disant hétéros, et de surcroît racistes (le refus d’intégrer dans le groupe un métisse suffit à évoquer le racisme qui semble encore sévir dans le pays). La meilleure partie du discours de Hermanus est de porter un sévère coup à l’image de ces hommes qui ne font pas ce qu’ils disent, et inversement. Le jeune réalisateur porte un regard malheureusement trop tendre sur son personnage antipathique mais à qui il semble accorder comme une rédemption, lors d’un finale ambigu, totalement raté. Ajoutez à cela une mise en scène assez peu maîtrisée (une lumière assez moche, et cette obsession de faire défiler devant les personnages des figurants en permanence) et pas mal de longueurs (tout condensé, le métrage aurait fait un très bon court), et vous obtenez un film qui ne remplit pas son objectif : dénoncer et/ou mettre en avant le manque de reconnaissance de la communauté homosexuelle du pays, qui plutôt que faire son coming out, continue de vivre dans la clandestinité au point de s’en rendre malade.

Julien Hairault

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Secte assez ! « Martha Marcy May Marlene » de Sean Durkin (Un certain regard)

Quatre prénoms pour une seule fille, ça fait beaucoup. Martha est a priori le bon : c’est en tout cas le prénom par lequel sa sœur l’appelle. Marcy May est le double prénom donné par le leader de la communauté dont elle a fini par s’échapper. Et Marlene est un prénom type utilisé au sein de cette même secte. Tout le processus du film consiste à savoir quelle est la vraie – quelle personnalité est la plus dominante chez cette jeune femme marginalisée et brutalement ramenée à la réalité.

À partir du moment où elle fuit sa communauté rurale, constituée d’herbivores sexuellement consentants vivant des fruits de leur labeur, Martha éprouve un blocage psychologique qu’elle ne parviendra plus à briser : elle s’avère incapable de révéler le contenu de son expérience, soit deux ans passés du loin de la société, sous l’égide d’un gourou épicurien (et opportuniste), sans le moindre coup de téléphone passé à sa famille. Ces silences, sa façon de rejeter toute interrogation, Lucy, sa sœur, ne les comprend pas. Pas plus que son mari, depuis que Lucy a recueilli sa cadette sous son toit. C’est que l’une des personnalités de Martha est irrémédiablement attachée au secret de la communauté et au respect du code en vigueur dans la ferme – se mêler de ses affaires, ne pas intervenir pour aider les autres, ne pas éprouver de culpabilité, ne pas raconter ce qui se passe à l’intérieur, etc. Une autre personnalité est attachée à l’angoisse : Martha sursaute au moindre bruit nocturne, confond les gens qu’elle rencontre avec ceux qu’elle a laissés à la secte, craint que ces derniers ne viennent la chercher. La dernière, enfin, semble la plus lointaine : elle correspond à la vraie Martha, celle d’avant, qui à une ou deux occasions resurgit pour raviver les cendres de souvenirs familiaux partis en fumée.

Le cinéaste canadien Sean Durkin s’intéresse moins aux prétentions de la communauté – son film n’a pas pour ambition d’être un manifeste contre les sectes, même si le portrait qu’il en brosse n’a rien d’enthousiasmant – qu’au développement comportemental de Martha, victime du lavage de cerveau de Patrick le gourou. Une grande partie de la rhétorique de la secte étant basée sur l’acceptation de la mort comme événement attendu – « La mort est la plus belle part de la vie » affirme volontiers le guide spirituel – il est assez logique de voir, dans la fuite de Martha, et dans son retour à la société, un décès symbolique, voire un sacrifice fait sur l’autel de la raison communautaire : pour une « Marlene » partie, une autre vient (voir la scène du coup de téléphone passé à son ancienne secte). Il est tout autant logique, alors, de concevoir son retour aux siens comme une renaissance, avec l’évolution morale qu’elle implique jusqu’à l’âge adulte. Ainsi, Martha franchit-elle de nouveau les étapes de l’enfance : elle se jette nue dans la rivière parce qu’elle n’a pas conscience de la pudeur ; elle pose à sa sœur et son mari des questions intimes, d’ordre sexuel, avec la naïveté la plus naturelle du monde ; n’arrivant pas à dormir seule, elle rejoint le couple dans sa chambre et s’installe près du lit pendant qu’ils sont en train de faire l’amour, etc. Martha a tout à réapprendre de l’existence, elle est en quelque sorte revenue à son point de départ. C’est ensuite que les vrais problèmes commencent, et que la frontière entre réalité et illusion devient friable.

Avec une conclusion en queue de poisson, il semble que Durkin tente d’attirer notre attention sur la possibilité d’une victoire morale de Martha. Au cours d’une précédente discussion, elle aura bien, par exemple, imposé ses vues sur son beau-frère quant à son rapport au monde : l’argent et les biens matériels ne sont pas seuls nécessaires. Il est donc possible qu’au-delà de son expérience sectaire, Martha apporte au couple – ainsi qu’au spectateur – une vraie proposition de vie hétérodoxe, basée sur des liens plus forts que ceux qui unissent les membres d’une fratrie. Il pourrait s’avérer au final que le vrai prénom de Martha se divise bel et bien en quatre.

Eric Nuevo

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“Les Crimes de Snowtown” de Justin Kurzel (Semaine de la Critique)

À Cannes, attendre 5 jours de Festival pour enfin voir un film dérangeant, c’est long. Alors que la compétition officielle n’assume clairement pas son rôle dans ce domaine cette année avec les mauvais Sleeping Beauty et Michael, c’est donc du côté des sélections parallèles qu’il faut se tourner pour vibrer un peu, et plonger au cœur d’un vrai malaise de cinéphile. Car le premier film de l’Australien Justin Kurzel ne laisse pas indifférent. « Amusant » de voir, d’ailleurs, qu’un bon cinquième de la salle n’a pas supporté l’audace du jeune cinéaste, préférant quitter la projection avant son terme, parfois même dès la première demi-heure.

Il faut dire que Les Crimes de Snowtown s’attaque à un sujet sensible : la pédophilie dans une banlieue défavorisée d’Adelaïde. On y suit le jeune Jamie survivre au milieu d’une fratrie où l’ordre brille par son absence, et où chaque enfant de la même mère semble avoir été conçu d’un père différent. Ajoutez à cela les violences sexuelles répétées sur les plus jeunes, par les voisins ou les grands frères, et vous obtenez un contexte social qui n’aurait rien à envier au plus sombre tableau d’un Larry Clark. Dans cet environnement débarque John, d’abord en tant que nouvel ami de la mère, ensuite en tant que protecteur des gosses molestés. Et le film de tomber lentement mais sûrement dans un déchaînement de violences dont personne ne sortira indemne. Organisant autour de lui une sorte de milice, John et sa bande vont petit à petit supprimer autour d’eux toute personne au comportement amoral selon eux, qu’il s’agisse de pédophilie ou d’homosexualité.

Kurzel filme avec intelligence ce personnage d’abord présenté comme bienveillant à l’égard de cette communauté, mais qui au final la fera imploser de l’intérieur. Pour Jamie, John devient petit à petit un père de substitution, même s’il lui faudra du temps pour rentrer dans le jeu barbare de son nouvel « ami ». La folie de John se devine petit à petit à l’écran, et prend toute son ampleur lors de la première scène traumatisante du métrage, dans laquelle il demande à Jamie d’abattre son propre chien pour enfin « devenir un homme », et cesser de se laisser marcher dessus. Car c’est de cela que le film de Kurzel parle, des humiliations quotidiennes qui peuvent façonner un homme au point de l’effacer complètement de la carte des êtres humains.

Comme le Bully de Larry Clark, c’est ici une histoire vraie que nous raconte le cinéaste. Il emprunte d’ailleurs à son homologue américain le même épilogue, qui voit le film se terminer sur l’énoncé du verdict qui enverra tous les complices en prison pour de très nombreuses années. Cela tombe comme une gifle pour le spectateur, qui aura malgré tout depuis longtemps abandonné toute sympathie pour les « héros » du film. Mais Kurzel a la bonne idée de continuer de filmer avec passion et tendresse le personnage de Jamie, pris malgré lui dans cet engrenage infernal, et qui reste bien moins sadique que le fou furieux John. Lors d’une scène insupportable, Jamie mettra fin au souffrance d’une victime de la bande que John faisait atrocement souffrir en le torturant, n’attendant, au fond, tel le Diable manipulateur qu’il est, que Jamie franchisse le pas, et tue à son tour. On appelle aussi cela la loi du plus fort, celle qui fait que les gros écrasent les petits, et qu’au bout du compte il se perd un petit plus, chaque jour, de notre Humanité. Un film coup de poing !

Julien Hairault

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Demi-Quinzaine

Avant chaque séance de la Quinzaine, un montage présente en quelques images les films emblématiques de la célèbre section parallèle de Cannes. Tous les ans, le flot change légèrement. Pour l’édition 2011, c’est Le Quattro Volte qui ouvre le bal. Le film de Michelangelo Frammartino avait illuminé la Quinzaine des Réalisateurs il y a un an. Si Frédéric Boyer, directeur de la programmation dans sa seconde année, ne fait toujours pas l’unanimité auprès des festivaliers, il ne suffirait à nouveau que d’un seul coup d’éclat de cette trempe pour justifier sa position.

Arrivé à mi-parcours du Festival, le spectateur attend encore ce « grand film », qu’il fasse découvrir ou confirme le talent d’un cinéaste. À défaut d’avoir déjà découvert ce chef-d’œuvre espéré, la Quinzaine a déjà trouvé son « film choc ». Play est de ce genre-là, mais son caractère scandaleux se déploie sans vacarme. Le suédois Ruben Östlund, présent à Cannes en 2008 avec Happy Sweden, filme le vol organisé, sans violence, sans menaces ni contact physique, du téléphone portable d’un enfant blanc par un groupe de cinq ados noirs. Point de départ d’une étude appliquée de l’état de la société suédoise et plus particulièrement de l’immigration, le film fonce tête baissée dans les tabous et semble pouvoir contenter les spectateurs les plus réactionnaires comme les plus progressistes. Difficile d’adhérer pleinement donc, mais l’ouverture d’esprit dans lequel Östlund oblige son spectateur à se placer ne peut qu’être saluée.
Le premier long-métrage de Liza Johnson se situe aux antipodes de ce brûlot froid venu du nord : dans Return, aucune contorsion mentale n’est exigée pour apprécier le discours social du film. D’une linéarité et d’une neutralité absolues, cette histoire de retour au bercail d’une soldate américaine est à cent lieues de l’exigence de son quasi-homonyme Retour d’Hal Ashby (1978) ou de la version fantasmagorique de Bob Clark : Le Mort-vivant (1972). La jeune femme a du mal à travailler, à faire l’amour, à sortir en soirée : une fade chronique de l’après-guerre en écho parfait à celle de l’avant-guerre d’American son (Neil Abramson, 2008) dont l’égale vacuité laisse infuser un goût amer d’objet calibré Sundance… voire Deauville « US ».

L’inanité s’est aussi emparée de The Other Side of Sleep de Rebecca Daly dont on pouvait néanmoins espérer beaucoup. La réalisatrice irlandaise s’était jusqu’alors illustrée avec Joyriders (2006) et Hum (2010), deux court-métrages fréquemment primés. L’irruption délicate du miraculeux dans le quotidien du premier et le souffle étrange du second préparaient un terrain idéal pour son passage au long. Il n’en est rien : ce petit récit sur fond de deuil et de somnambulisme n’a même pas la vertu d’endormir ses spectateurs et ne ménagera aucune révélation jusqu’à son dénouement.
Jeanne Captive, énième fiction relatant tout ou partie de la vie de Jeanne d’Arc, gagne en puissance à mesure que les séquences s’écoulent. De l’ombre à la lumière, le récit de Philippe Ramos s’ébat d’abord dans le noir entre quatre murs avant de trouver son ton et sa lumière au contact d’un soleil comme source de régénérescence physique et spirituelle pour la « pucelle » d’Orléans. L’admirable seconde part du récit confine au mysticisme, voire au panthéisme, lorsque le corps de la martyre nourrit le nouveau monde.

Les festivaliers peuvent faire confiance au sélectionneur de la Quinzaine : à l’image de cette dernière errance de la « captive » libérée, la section regorge probablement de quelques autres trésors à découvrir d’ici vendredi, jour de sa clôture.

Hendy Bicaise

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“L’Apollonide – souvenirs de la maison close” de Bertrand Bonello (Compétition)

Troisième film français en compétition de ce Festival de Cannes, L’Apollonide de Bertrand Bonello était précédé, à l’instar de Sleeping Beauty, d’une réputation sulfureuse. Et pour cause, l’action de ce film se passe dans une maison close au tournant du vingtième siècle, où une dizaine de jeunes femmes vendent leurs charmes à de riches parisiens, le tout sous la direction de la maîtresse des lieux : « Madame », interprétée par la toujours rayonnante Noémie Lvovsky. Le film est une plongée presque en apnée dans ce milieu, à l’exception d’une rafraîchissante scène d’extérieur où le groupe s’échappe à la campagne pour se détendre. Pour le reste, Bonello filme donc l’envers du décor, les coulisses du plus vieux métier du monde. Sa caméra se perd avec une certaine volupté dans les couloirs et les chambres de cette maison cossue qui abrite des travailleuses. Avec beaucoup de respect et de politesse, le cinéaste filme le quotidien de ces jeunes femmes qui s’entraident et vivent ensemble dans la joie, comme dans les peines.

Mais Bonello ne s’arrête pas là, malheureusement. Car si « l’ambiance » de son métrage a de quoi fasciner, grâce notamment à une mise en scène chiadée et une lumière magnifique, le réalisateur de De la guerre ne peut pas s’empêcher de tomber dans le piège du « film français auteurisant », accouchant ainsi de clichés au mieux amusants, au pire complètement grotesques et déplacés (du sperme qui sort par les yeux de l’une des prostituées… on vous laisse imaginer la scène) ; de même que l’utilisation d’une musique pop et donc anachronique à l’intérieur même de la maison laisse quelques séquelles dommageables sur notre perception du métrage. Car Bonello tient là un sujet en or, qu’il gâche donc par endroits à force de frimer, de nous montrer combien il sait filmer, composer un plan, et demander le meilleur de ses comédiens. Tous ici sont parfaits, d’Adèle Haenel et Hafsia Herzi chez les filles, en passant par Louis-Do de Lencquesaing et Xavier Beauvois pour les clients, représentants d’une bourgeoisie décomplexée. La vraie réussite de L’Apollonide réside d’ailleurs dans le discours que le film porte sur les mœurs de notre société, celle d’il y a un siècle comme celle d’aujourd’hui.

Deux scènes importantes viennent souligner cet ancrage social et même politique du film. La première, réellement critique envers le discours ambiant d’aujourd’hui, met en scène un client qui récite les conclusions d’un travail d’anthropologue qui conclut que la taille de la tête des prostituées est comparable à celles des criminels, et donc inférieure à la taille moyenne d’une personne “saine”. Bonello, consciemment ou pas, signe là un véritable manifeste filmé de la prostitution, idée entretenue par les beaux décors de la maison close, et l’Humanité qui s’en dégage. Dès lors que cette idée se propage dans la maison, les conditions de vie des jeunes femmes vont se détériorer. Alors que le récit touche à sa fin une fois que la maison close ait mis la clé sous la porte, le cinéaste s’autorise une dernière séquence très contestable, qui vient appuyer de façon grossière tout ce qui avait été murmuré avant pendant près de deux heures. Ainsi les derniers plans du film proviennent de notre présent, du Paris d’aujourd’hui. Bonello y abandonne une image de cinéma pour celle, plus crasse de la télé. Il y filme un Paris qui vit dans l’urgence, avant de laisser au spectateur comme dernier plan, celui de prostituées faisant le trottoir au bord de la route… bien loin de la sérénité et du confort des maisons closes d’antan.

De ce film inégal qui met deux heures à souligner que d’un tournant de siècle à l’autre, la prostitution est passée du rang de réconfort pour les nantis à celui d’activité criminelle et totalement fragile, découle une impression globale partagée entre le rejet d’une œuvre poseuse et frimeuse, et la beauté fulgurante de certaines scènes. Pas de quoi figurer au Palmarès même si dans le genre « porno chic », L’Apollonide reste malgré tout un cran au-dessus de l’Australien Sleeping Beauty, vu en début de Festival.

Julien Hairault

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Le cinéma muet est mort, vive le cinéma muet ! « The Artist » de Michel Hazanavicius (compétition)

Quelle splendeur que ce film ! Quelle rare audace dans un cinéma aux formes trop souvent sclérosées ! Le projet de Michel Hazanavicius – bien connu pour ces deux réussites que sont les aventures de l’agent secret le plus maladroit de l’histoire, OSS 117, mais aussi, bien avant, pour le génial remontage hollywoodien qu’est La Classe américaine – ne consiste rien moins qu’à réactiver une cinématographique morte et enterrée, celle du merveilleux Hollywood de la fin du muet. Le pur plaisir intellectuel généré par The Artist n’est pas sans convoquer un autre film de la sélection cannoise, le Midnight in Paris de Woody Allen (comprenne qui aura vu le film, il est hors de question pour nous de déflorer l’intrigue de ce petit bijou très « allénien » dans l’âme), tous deux puisant à grandes mains dans la nostalgie d’une culture d’antan, riche d’énergie, de hardiesse et de bonne humeur. Ce pari fou que de réaliser un film entièrement muet, alors qu’alentour s’affrontent les grosses productions en 3D diffusées sur des écrans Imax de plus en plus disproportionnés, tout en rendant hommage à une époque que la plupart des jeunes spectateurs, ceux-là-mêmes qui riaient aux éclats devant les frasques d’OSS, ne connaissent que lointainement, ce pari qui fut tenté un peu follement a été parfaitement relevé et en tous points réussi. The Artist réalise même un petit miracle : faire souffler un vent d’originalité en se reposant sur des références cinématographiques dont la plus récente date du début des années cinquante. Ce n’est pas seulement le retour en force du vintage écranique, mais une véritable déclaration d’amour aux anciens papes du celluloïd.

Pour bien saisir l’intérêt de ce beau film, il ne s’agit pas seulement de glorifier d’une part son aspect indéniablement divertissant, ni de souligner d’autre part son intertextualité brillante. Il faut avant tout y voir le reflet inversé de Chantons sous la pluie, classique du métafilm réalisé par Stanley Donen en 1952, où Gene Kelly, Donald O’Connor et Debbie Reynolds se lovaient dans le kitsch des studios hollywoodiens (cf. l’article « Making of » de Julien Hairault dans Versus 21). L’inverse, parce que si Chantons… raconte la fin du cinéma muet via une œuvre parlante et chantante, The Artist relate la naissance du parlant en version muette. Mieux : le film d’Hazanavicius ouvre la porte sur un monde totalement muet, dans lequel, par effet de rebond, les films le sont aussi. Lorsque le parlant arrive, c’est donc le monde qui pareillement se transforme et commence à s’exprimer oralement. Ce renversement ne va pas sans conséquence : fiction et réalité se confondent, film et nature s’interpénètrent au croisement d’un univers où la parole est remplacée par les mouvements du corps et les expressions du visage. Les gros titres des journaux servent de traducteur universel (« Who’s that girl ? » titre Variety au lendemain de la première de A Russian Affair, le dernier film de l’acteur vedette George Valentin) et quelques cartons viennent s’insérer entre eux et nous, mais leur succession se ralentit à mesure que le temps passe, comme si le récit était irrémédiablement tiré vers son apogée parlante.

George Valentin, le comédien-star de la Kinograph, est un croisement entre Rudolph Valentino (étoile filante du muet dont la mort prématurée causa quelques suicides parmi ses groupies), Douglas Fairbanks Jr. et Errol Flynn (déjà caricaturé pat Jean Dujardin lorsqu’il enfile son déguisement de Robin des Bois dans OSS 117 Rio ne répond plus, hommage au film de Curtiz). Adulé par les foules en délire, il est victime de ce cancer qui rongea nombre de comédiens du muet : leur inaptitude à assumer la naissance du parlant, et à rebondir dans un univers factice devenu sonore. Sa rencontre avec une jeune fan, Peppy Miller (Bérénice Béjo), précipite sa déchéance puisqu’elle la propulse quasi instantanément reine de la comédie bavarde. Eternel combat des vieilles branches contre les jeunes pousses, Miller prend la place laissée vacante par Valentin en essayant malgré tout de lui conserver une place au sein du studio et dans le cœur des spectateurs.

Tout en privilégiant une forme spectaculaire et un ton humoristique – largement drainé par le chien-mascotte de Valentin – The Artist s’interroge sur la véritable nature de l’objet-cinéma, tout en dissertant de façon ludique sur l’histoire de cet art qui, à la fin du muet, était déjà devenu majeur. Hazanavicius se permet même un point de vue, discret, sur la politique contemporaine, via la phrase finale de A Russian Affair appelant à une « Géorgie libre ! », soit un écho bien pensé de la guerre russo-géorgienne en été 2008. Référence qui prouve bien qu’il y a plus, dans The Artist, que la seule décadence wilderienne d’un acteur du muet.

Eric Nuevo

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Michael Shannon dans “Return” de Liza Johnson et “Take Shelter” de Jeff Nichols

Né dans le Kentucky il y a 37 ans, Michael Shannon est aujourd’hui l’un des comédiens américains les plus en vue. Pour preuve, en l’espace de quelques heures, et à travers les programmations de la Semaine de la Critique et de la Quinzaine des Réalisateurs, son nom était à l’affiche de deux films qui dressent de surcroît un bel état des lieux du cinéma indépendant américain. Si l’on attendait avec impatience ses retrouvailles, quatre ans après Shotgun Stories, avec le très prometteur cinéaste Jeff Nichols dans Take Shelter, nous avons aussi tenu à voir le premier film de Liza Johnson, Return.

Commençons par ce dernier, présenté à la Quinzaine, et qui souffre, pour faire simple, de l’étiquetage « Sundance ». A savoir que Return repose entièrement sur son personnage principal, Kelli (resplendissante Linda Cardellini), une mère de famille qui revient d’Irak et qui doit s’acclimater avec un environnement pourtant familier : sa famille, ses amis, son travail. Le film de Johnson se veut à la fois un portrait de femme et celui d’une époque. Comment une jeune femme, traumatisée par son « séjour » en Irak (bien qu’elle répète n’avoir pas vécu autant d’horreurs que la majorité des soldats U.S.), peut elle reprendre goût à la vie ? La question que pose Liza Johnson ne trouve pas beaucoup de réponses puisque le parti pris du film est de tendre vers une situation de (non) retour, qui validerait la thèse qu’il y a un avant et un après Irak. Le souci du film est de n’accorder que peu de crédit aux personnages secondaires. Michael Shannon campe ici le mari de Kelli, mais la faible direction d’acteurs de la réalisatrice atténue sensiblement le potentiel émotionnel et dramatique de son personnage pourtant complexe. La caution sociale du film est aussi trop peu mise en avant, comme si Kelli devait finalement traverser comme une ombre un paysage vide de toute humanité. Kelli ressemble finalement à son environnement, car derrière le portrait qui est fait d’elle, c’est tout un milieu social défavorisé sur lequel s’abat un certain déterminisme qui est ici représenté à l’écran. L’intention de mêler l’histoire personnelle de cette mère de famille au destin tragique d’un pays est louable, mais cela manque cruellement d’ambition. D’autant que la mise en scène, inexistante, fait tout pour ramener l’attention du spectateur sur Kelli, sans que celle-ci ait pour autant l’étoffe d’une grande héroïne de cinéma.

Sous-exploité dans Return, Michael Shannon fait toutefois forte impression chez Jeff Nichols, dans ce qu’il faut bien considérer comme le tout premier chef-d’œuvre de ce Festival de Cannes. Take Shelter suit les pas d’un homme tourmenté par des visions cauchemardesques de tempêtes et de tornades. Obsédé par ces images apocalyptiques qui hantent ses nuits, Curtis n’arrive pas à vaincre cette terreur qui l’habite et qui commence par inquiéter ses proches. Take Shelter est un film différent de Shotgun Stories, comme si d’un film à l’autre, de son premier bijou à ce chef-d’œuvre, Nichols avait pris dix ou quinze ans de maturité pour ne pas se laisser dépasser par l’ambition de son projet. A mi-chemin entre le film indépendant et la production hollywoodienne (pour les effets spéciaux des tempêtes, absolument inouïs), Take Shelter est un drame familial autant qu’un film fantastique, et en cela il dresse un pont inattendu mais fort réjouissant avec le cinéma de M. Night Shyamalan. La comparaison ne s’arrête pas au simple dérèglement du quotidien d’un Américain moyen, elle intervient aussi dans la forme du métrage, et plus particulièrement dans sa dernière demi-heure qui égale les meilleurs climax du réalisateur de Sixième Sens, particulièrement au niveau de la musique, où les violons de David Wingo ne sont pas sans rappeler ceux de James Newton Howard sur Le Village.

Michael Shannon incarne cet homme désorienté avec un charisme incroyable. Son physique imposant va de pair avec la silhouette fragile de Jessica Chastain (que l’on retrouvera demain dans The Tree of Life), qui joue sa femme. Curtis semble porter sur ses épaules le poids du monde, le poids énorme de ce qu’il endure chaque nuit au gré de ses cauchemars qu’il finit par interpréter comme une prophétie. Mais personne ne semble prêt à le croire. L’intelligence du scénario de Nichols est de se permettre de condamner son personnage avant de rétablir toute sa charge héroïque et symbolique lors de la toute dernière scène, bouleversante, et qui fonctionne d’autant plus que dix minutes plus tôt, le cinéaste s’était déjà permis un climax qui aurait pu mettre un terme au film, et de fort belle manière également. Le récit de Nichols dans Take Shelter permet aussi de radioscoper la classe moyenne américaine d’aujourd’hui, un peu moins défavorisée que celle qui nous est montrée dans Return. Ces foyers qui accumulent les prêts à taux variable, qui vont à l’Eglise le dimanche matin, et qui s’entraident au sein d’une communauté. Alors quand un homme (ici Curtis) vient perturber cet équilibre fragile, c’est le monde entier qui manque de s’écrouler. Take Shelter assène une leçon de vie qui ferait presque oublier la force de la mise en scène de Nichols, véritable paysagiste cinématographique « à la Ford », et l’interprétation hors-norme d’un acteur monstrueux. Son regard terrifié à l’idée d’affronter l’orage restera comme une vision marquante de ce Festival. Inoubliable !

Julien Hairault

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Les films de la compétition, suite : « Habemus Papam » de Nanni Moretti et « Polisse » de Maïwenn

Que Maïwenn récolte tant d’éloges pour sa « Polisse » très polie n’est pas surprenant. Son film, indépendamment de ses qualités certaines et de ses défauts grossiers, avait tout pour plaire à la frange bien-pensante artistique de gauche. La preuve : dans les premières minutes, lors d’une discussion à tendance politique sur ce qu’est devenue la police depuis l’accession de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, les esprits s’échauffent et le plus intolérant de tous, celui qui refuse d’écouter les arguments des autres, c’est le mec qui défend plutôt l’actuel président. En gros, les mecs plutôt à gauche sont calmes et raisonnés, et les mecs plutôt à droite grimpent rapidement sur leurs grands chevaux. Okay. Toute personne à avoir tâté de la discussion politique à table, en famille ou entre amis, se rend bien compte que la colère, l’indignation et l’intolérance, qui se nourrissent des clivages politiques, peuvent tout aussi bien concerner des gens du « même camp ». Pas question d’épiloguer sur la question, mais cet exemple est juste révélateur de la dimension consensuelle du projet de « Polisse ».

Ce qui n’empêche pas le film de toucher juste à de très nombreuses reprises, notamment la plupart des séquences tournant autour du travail de la brigade de protection des mineurs parisienne dont la jeune réalisatrice raconte le quotidien. L’émotion, la vraie, surgit régulièrement au détour d’une conversation, d’un interrogatoire, d’un gros coup de colère. L’éclectisme du casting – de Karin Viard à Joeystarr en passant par Marina Foïs et Nicolas Duvauchelle – avec ses forces et ses faiblesses participe de cette sensation de réalisme brut, de cinéma « embedded », très loin de la téléréalité ou des reportages racoleurs du type « Vis ma vie ». On suit avec passion leurs interventions sur le terrain aussi bien que les interrogatoires, parfois à la limite de l’absurde, des parents accusés de pédophilie – avec, en face, la réaction amusée / indignée des agents de la BPM. Mais – car il y a un mais – Maïwenn fait l’erreur de vouloir trop en faire, et de transformer des situations dramatiques en clichés, et des personnages à fleur de peau en archétypes. Ajoutez à cela qu’il faudrait une ablation d’une bonne trentaine de minutes, et « Polisse » pourrait atteindre le but qu’il s’est fixé. Et oui, on peut garder la discussion politique : elle est maladroite, mais au moins montre-t-elle un minimum d’engagement. C’est toujours mieux que de la mollesse.

Ce n’est pas tout à fait sans raison que je cite Sarkozy : il est aussi la cible d’une réplique de « Habemus Papam » de Nanni Moretti. Que vient faire le président français dans une œuvre qui relate l’élection d’un nouveau souverain pontife en conclave, après le décès du bien-aimé Pape ? Le Pape fraîchement élu, merveilleusement interprété par un Michel Piccoli en état de grâce, refuse tout bonnement de prendre les responsabilités liées à sa nouvelle fonction. Il tombe en dépression. Les cardinaux font appel à un psychanalyste de renom, incarné par Moretti lui-même, tout à fait savoureux, censé aider sa Sainteté à reprendre ses esprits. Car les fidèles attendent : massés sur la place Saint-Pierre et tout le long de la voie menant au château Saint-Ange, ils subissent de plein fouet la parenthèse ouverte par l’absence papale. Partout dans le monde chrétien, c’est pareillement l’angoisse. Et c’est là qu’une voix à la radio nous apprend que Sarkozy attend avec angoisse que la situation se règle. La pique n’est pas volée, à vrai dire : rappelons simplement que François Fillon s’était rendu à la béatification de Jean-Paul II (étonnant pour un laïc qui ne participe pas au pèlerinage à la Mecque ou aux célébrations juives). Elle rappelle avec ironie que le Pape n’est pas seulement un leader spirituel : c’est aussi le chef d’une communauté qui, sans lui pour les guider, se sent perdue. En cela, le dénouement équivaut, pour le monde chrétien, a une sorte de mini-apocalypse avant l’heure. Pour ce qui est de Moretti, il réussit pour le moins un film riche, à la fois amusant et malin, bavard et cynique, dans lequel les cardinaux sont joyeusement transformés en gamins capricieux que le psychanalyste occupe comme il peut avec un vaste tournoi de Beach Volley, organisé par origines géographiques. Et tant pis pour les équipes qui comptent moins de membres que les autres : on verra au prochain conclave ! En espérant que les cardinaux n’y seront pas sérieux comme des Papes.

Eric Nuevo




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