Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: A.I., adaptation de roman, Allemagne, amour, Angleterre, armée, Arrête-moi si tu peux, Émotion, candeur, Cheval, conflit, courage, David Cross, David Thewlis, Emily Watson, Europe, film de guerre, France, Grande Guerre, humanité, innocence, Janusz Kaminski, Jeremy Irvine, John Williams, Kathleen Kennedy, La Guerre des mondes, La Liste de Schindler, Le Terminal, Lee Hall, Michael Kahn, Michael Morpurgo, naïveté, Niels Arestrup, no man's land, parcours christique, Peter Mullan, poulain, Première Guerre mondiale, Richard Curtis, ruralité, sentiments, Steven Spielberg, Tom Hiddleston, tranchées, valeurs

Dans la douceur de la campagne anglaise, Ted Narracott retourne à sa ferme avec le fringant étalon qu’il vient d’acheter par orgueil, alors qu’il allait au village dans l’idée de ramener une bête de somme. Son fils Albert s’entiche du poulain, auquel il donne le nom de Joey. Leur indéfectible amitié est suspendue lorsque Ted est obligé de vendre Joey aux officiers anglais sur le départ : l’Europe se débat dans la Première Guerre mondiale et la cavalerie a besoin d’animaux frais pour partir au combat. Le capitaine Nicholls promet de ramener Joey en pleine forme à l’issue d’un conflit censé se terminer rapidement.
Quelques mois à peine après l’impressionnant Tintin, Spielberg récidive avec un chef-d’œuvre : Cheval de guerre est une succession de perles visuelles, un chapelet d’idées hallucinantes de mise en scène, une ribambelle d’émotions diverses et variées qui nous font passer du rire aux larmes. C’est la remarquable traduction sur grand écran d’un roman jeunesse de Michael Morpurgo, publié en 1982 et adapté pour le théâtre en 2007 en Grande-Bretagne. Cheval de guerre, c’est aujourd’hui l’œuvre brillante d’un fringant jeune homme de 65 ans qui, sous couvert d’un retour en arrière vers ses œuvres naïves des années quatre-vingts et vers un certain classicisme formel, après une décennie de noirceurs et de destructions, prouve qu’il n’a pas fini de nous surprendre, et que la « grande forme » hollywoodienne a encore de belles bobines devant elle. D’autant que toute la famille Spielberg est présente : Kathleen Kennedy à la production, Janusz Kaminski à la photographie, John Williams à la musique et Michael Kahn au montage.

Malgré une entrée en matière (d’environ trois quarts d’heures) qu’il faut bien qualifier de poussive, noyée derrière une vision pittoresque de la campagne anglaise et des difficultés d’une famille de fermiers à l’orée de la Première Guerre mondiale, mélange entre une pastorale lyrique et une peinture socialisante que l’on trouvera au choix trop timide ou trop caricaturale, Cheval de guerre, dès lors que l’ombre du conflit européen commence à effleurer les verts pâturages de la famille Narracott, atteint un rythme de croisière d’une intensité telle que le spectateur en reste bouche bée. D’une audace narrative perpétuellement renouvelée, le scénario de Lee Hall (Billy Elliot) et Richard Curtis (Quatre mariages et un enterrement, Coup de foudre à Notting Hill) propose de suivre le canasson Joey à travers ses rencontres successives avec des officiers anglais, de jeunes conscrits allemands, une paisible famille et un régiment français.
Chaque camp possède son lot de bonnes âmes et d’acariâtres bonshommes n’hésitant pas à utiliser les chevaux pour les tâches les plus ingrates. Indifférent aux idéologies politiques, à l’agressivité humaine, aux conflits territoriaux, Joey franchit les frontières et passe d’uniforme en uniforme au gré des hasards, armé de ce double avantage qu’est l’intelligence et l’innocence de l’animal. « Les chevaux ne font pas de politique ; ils ne se préoccupent que de leurs fardeaux », souligne Steven Spielberg. Et c’est là que Cheval de guerre fait des miracles : en adoptant le point de vue le plus apolitique et le plus désintéressé qui soit, il offre une visualisation parfaitement subjective des événements de 14-18 à travers les seules expressions de l’amitié et du courage.

C’est dans la célébration de ces sentiments qu’il faut lire Cheval de guerre, film qui pourrait déplaire à ceux qui préfèrent, chez le cinéaste, le regard de plus en plus pessimiste et déshumanisé qu’il porte sur le monde depuis le début des années 2000 – faisant d’un jeune robot le dépositaire de l’Amour humain dans A.I., opposant à l’Amérique libre et ouverte des années soixante dans Arrête-moi si tu peux celle, rigoureuse et fermée, de l’après-11-Septembre dans Le Terminal, rompant avec la lumière divine dès les premières minutes de sa Guerre des mondes. Si la noirceur y circule toujours de par les dégâts esthétiques et les grondements sonores de la Grande Guerre, Spielberg met toutefois en avant les valeurs humanistes partagées par un cheval et un adolescent qui évoluent tout du long par analogie : à Joey qui s’occupe de la protection de Topthorn, cheval à la robe noire affaibli par les rigueurs du conflit, répond la relation entre Albert et son ami Andrew, tout aussi fragile et maladroit que son équivalent chevalin. C’est aussi à une glorification de la candeur que nous invite Spielberg : lorsque Joey, bloqué par des barbelés, est miraculeusement sauvé dans l’une des plus belles scènes du film ; ou lorsque le cinéaste demande à Tom Hiddleston (le capitaine Nicholls), pour ce gros plan du visage face aux mitrailleuses allemandes, de laisser transparaître « l’enfant qui est en [lui] », sans doute la consigne la plus extraordinaire jamais donnée à un comédien dont le personnage doit affronter la mort en face.
Néanmoins, cette candeur affichée se fond dans un arrière-plan d’une noirceur qui fait écho au Spielberg d’aujourd’hui plus qu’à celui d’hier. La peinture de la Première Guerre mondiale que fait le réalisateur est celle d’un conflit qui non seulement provoque la mort, mais qui en outre, de par ses armes nouvelles, la provoque en masse. Joey, symbole d’un autre temps, celui des charges élégantes de la cavalerie anglaise, est progressivement confronté à la déshumanisation du monde par la machine : mitrailleuses du Kaiser accueillant les cavaliers britanniques, énormes canons que les animaux doivent tracter au sommet des collines, gaz lancés dans les tranchées, tank impersonnel… Joey véhicule des valeurs que la guerre nouvelle tend à gommer. Sans compter que s’il avance, c’est sur les corps de ses maîtres successifs, tous jeunes, tous sacrifiés à des idéaux sans tête. Spielberg ne montre plus même cette mort qu’il mettait en avant de manière si crue dans Il faut sauver le soldat Ryan et qu’il tendait à gommer dans La Guerre des mondes, remplacée par la pure disparition des corps ; lorsque Gunther (David Cross) et son frère son exécutés, la pale d’un moulin dissimule opportunément le moment précis de leur mort. Comme s’il n’était plus temps de montrer, mais seulement d’éprouver.

Le mot est lâché : le secret de Cheval de guerre est dans l’émotion – celle du spectateur devant le film, celle du cheval qui catalyse les sentiments diffus de toute une humanité, comme pour s’en nourrir, à la façon de David dans A.I.. En ce sens, Joey est un personnage-tampon dans la plus pure tradition spielbergienne, une « éponge » à sentiments dont le rôle consiste à exacerber ceux des humains qui l’entourent, un peu comme l’était déjà le petit extraterrestre au doigt épais dans un film sorti exactement trente ans plus tôt. Ce n’est pas un hasard si le parcours de Joey est si explicitement christique, aboutissant à la composition d’une pseudo-couronne d’épines faite de barbelés dans le no man’s land, dernière étape d’un vaste chemin de croix. Il est également possible de voir en Joey une projection actuelle de la petite fille au manteau rouge de La Liste de Schindler, une tache de couleur appliquée sur l’absurdité noire et blanche de la guerre qui accentue l’émotion des acteurs et spectateurs de la guerre. Cette marque colorée est reproduite ici par le biais du fanion glissé entre les rênes de Joey et qui passe de main en main en guise de signe de reconnaissance.
Il serait faux de croire pour autant que Spielberg n’a pas fait de chemin depuis trente ans. Au contraire, Cheval de guerre, sous ses apparences de grand film naïf célébrant les valeurs humaines les plus vertueuses, est aussi l’un des films du cinéaste qui est le plus résigné ; il est celui qui, littéralement, prend de la hauteur sur la violence intrinsèque de l’homme. Dans un mouvement de caméra qui devrait devenir un classique, Spielberg suit le grand-père français (Niels Arestrup) au-delà de la colline – peut-être une répétition de celle qui voyait le fils rejoindre l’armée américaine dans La Guerre des mondes – pour retrouver sa fille, chevauchant Joey, et révèle ainsi la présence de l’armée française que l’on croyait évanouie. Peut-être est-ce sobrement cela, la guerre, pour Spielberg : une simple colline qui sépare, d’un côté l’innocence, le meilleur de l’homme, et de l’autre la mort, le pire de l’humanité.
Eric Nuevo
Sortie en salles le 22 février 2012
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: Bob Rafelson, Californie, Carole Eastman, Chopin, cinéma des années soixante-dix, contre-culture, Dustin Hoffman, Easy Rider, existentialisme, film culte, Head, Jack Nicholson, Katharine Ross, Le Facteur sonne toujours deux fois, Le Lauréat, liberté, Mike Nichols, Monte Hellman, Nouvel Hollywood, pianiste, piano, ressortie en copies neuves, Sartre, Solaris, The Shooting, USA, Washington

Des chantiers pétroliers de Californie aux environs de Washington, l’errance existentielle de Robert Dupea, trentenaire insatisfait qui délaisse sa vie tranquille d’ouvrier et ses amis pour se rendre au chevet de son père malade, dans la maison familiale à l’Est. Au fur et à mesure du récit, Dupea révèle sa naissance bourgeoise et son talent inné pour le piano, qui prend toute sa mesure lorsqu’il interprète, sur le piano familial, un morceau de Chopin, l’une des « cinq pièces faciles » habituellement destinées aux pianistes débutants.
Quarante ans plus tard, la structure de Cinq pièces faciles ne laisse pas d’étonner : si le film de Bob Rafelson débute par une mise en jambes qui n’étonnera nullement les amateurs de cinéma américain des années soixante-dix, avec une liberté de ton et une désinvolture apparente dans la construction narrative qui veulent être très reconnaissables – cette image terreuse, ces couleurs âpres, cette sorte de vide existentiel dans le regard des personnages qui, au volant de leur large voiture, parcourent les routes arides de Californie, ce récit qui semble n’avancer que par bonds involontaires, au gré des caprices de chacun –, il se poursuit néanmoins de manière inattendue, reprenant à rebrousse-poil le parcours traditionnel des marginaux de la contre-culture hollywoodienne. Là où Ben Braddock, le personnage principal du Lauréat de Mike Nichols incarné, en 1967, par un jeune Dustin Hoffman, développe son insurrection à partir du nid familial, jusqu’à son départ vers Berkeley pour retrouver Elaine Robinson (Katharine Ross), c’est un même trajet, mais vu à l’envers, que nous propose le film de Rafelson : c’est vers le milieu du récit que Robert Dupea se révèle être bien plus que ce qu’il paraît de prime abord, c’est-à-dire un pianiste de talent qui, pour une raison ou une autre, ne joue plus ; et c’est seulement dans la dernière partie, rejoignant la maison familiale perdue près de Washington, que nous découvrons l’origine bourgeoise qu’il a rejetée pour devenir, non pas un marginal, mais un être vivant.

Un indice laissait poindre ce secret (cette origine) dès la première demi-heure, à travers l’une des scènes les plus singulières de cette décennie : Dupea grimpant sur un camion à l’arrêt pour y tâter du piano, et continuant à jouer du Chopin malgré l’éloignement du véhicule de sa route initiale. Il y a, dans cette seule séquence, un appel si effarant à la liberté que Cinq pièces faciles s’en trouve immédiatement propulsé au rang d’ode à la Révolution existentialiste, sorte d’application narrative de l’aphorisme sartrien qui veut que « l’homme est condamné à être libre ». Bien au-delà de Braddock, qui trouvait une forme de stabilité dans sa fréquentation de la fille de sa maîtresse (avec tout ce que cette relation impliquait par ailleurs de dynamitage de la cellule familiale), Robert Dupea ne peut pas se contenter de fuir le huis clos familial, ici symbolisé par l’isolement géographique de la maison qu’on ne peut rejoindre qu’en empruntant un bac ; car la famille n’est pas le problème, elle n’est qu’un symptôme de cette maladie qui pousse le personnage à fuir encore, fuir toujours, quel que soit le groupe – amical, amoureux, insurrectionnel – auquel il est confronté. Il y a, dans cette fuite continuelle qui a tout d’une inlassable fugue, comme une nécessité, propre au personnage, de regarder perpétuellement vers l’horizon – ce que l’affiche originelle illustre d’ailleurs parfaitement. Comme une obligation d’être en mouvement constant, condition sine qua non à sa survie. Il ne s’agit pas, pour Dupea, de chercher à changer de classe pour abandonner derrière lui l’idéal bourgeois, remis en cause par la révolution contre-culturelle, et ouvrir les bras au monde prolétarien incarné par le travail aux champs pétroliers. Ce processus d’aspect marxiste, trop simple, aurait pour effet de réduire la complexité psychologique du personnage, qui ne se préoccupe d’aucun statut social ni ne se satisfait d’aucun environnement. Il est foncièrement en désaccord avec tous les êtres humains qu’il croise – avec sa bimbo de serveuse, jouée par Karen Black ; avec son collègue de travail et partenaire de bowling ; avec la jeune hippie lesbienne obsédée de propreté qui fait une partie de la route avec lui en voiture, et bien sûr avec les membres de sa famille. Il ne s’agit pas pour lui d’échapper seulement au déterminisme socio-familial – qui était précisément le carcan duquel souhaitait s’extraire Braddock – mais de s’affranchir de l’obligation existentielle qu’il y aurait à devenir un grand pianiste lorsque, sur la base d’un talent inné, la structure socio-familiale pousserait l’individu à l’exercer à l’encontre de tout refus. Ainsi, la vraie liberté, ce ne serait pas de rejeter la contrainte (du travail, de la vie de famille, du faux-semblant social), mais d’écarter ce qui par essence n’est jamais considéré comme un assujettissement, mais que l’on regarde plutôt comme une forme de liberté : l’usage d’un don artistique.

Robert ne comprend pas pourquoi il devrait jouer du piano, pourquoi il devrait exercer son talent, ce don qui lui a été communiqué sans qu’il l’ait souhaité. Il a quitté le giron familial et artistique, il s’est éloigné de cette facilité induite par le talent, parce qu’il veut mériter son dû et subir les étapes de son existence. Il cherche surtout – et c’est le nœud de son problème – à éprouver des émotions qui lui échappent, comme s’il s’avérait incapable de se rattacher à quelque chose ou quelqu’un, refusant, par exemple, de dire à Rayette qu’il l’aime lorsqu’elle le menace de chanter s’il ne lui fait pas une déclaration. Cette absence d’émotion, doublée d’une absence de lien communicatif avec les autres, le scénario de Carole Eastman (auteure, entre autres, du script de The Shooting de Monte Hellman) le traduit en affublant les membres de la famille Dupea de diverses infirmités, paraplégie et mutisme pour le père (illustration la plus forte du déficit de parole qui prime entre eux), minerve ridicule pour le frère, et jusqu’à la sympathique sœur que l’on soupçonne d’être légèrement andouille. Ce qui s’apparente de prime abord à un retour aux origines, vers le cocon familial, se clôt logiquement en une étape supplémentaire, brève et angoissée, dans la trajectoire de cet homme-fugue, que le film rattache ironiquement au piano – instrument par excellence sédentaire, voué à rester sur place tandis que son possesseur s’en va par monts et par vaux.

Second film de son réalisateur après Head, co-écrit avec Jack Nicholson, Cinq pièces faciles est à la fois une marche qui offre à l’acteur son premier rôle important au cinéma (après une apparition en avocat alcoolique dans Easy Rider) et une autobiographie fictionnelle de son réalisateur. Rafelson aurait pu s’écrier, à la manière de Flaubert, que Robert Dupea, c’est lui – une analogie qui commence par leur prénom commun, Bob / Robert. Rafelson a lui aussi délaissé un parcours universitaire prometteur, déterminé par ses parents, pour vivre la vie à sa façon. Musicien au Mexique, élève éphémère d’une université de philosophie, DJ pour une radio, puis scénariste pour la télévision – Rafelson met du temps à trouver ce qui sera pour lui la voie la plus expressive, et lorsqu’il rencontre le parfait medium, il choisit un tout jeune Jack Nicholson pour devenir son alter ego à l’écran. Il en profite également pour dresser le portrait d’une Amérique sclérosée, encore rongée par la paralysie qui la caractérise à l’aune des années de la contre-culture. Le discours de l’improbable Palm Apodaca est en cela assez parlant : elle rejette tout ce qui distingue l’Amérique de l’après-guerre, surconsommation et suralimentation, en les réduisant à leur expression dégénérée : des ordures et de la saleté. Cette caractérisation est latente, également, dans le refus de la serveuse du restaurant de servir à Dupea un plat qui ne se trouve pas sur la carte – tentative désespérée et vaine de conserver un ordre établi en pleine déliquescence. L’arrivée sur l’île familiale des Dupea entérine ce constat : la maison parentale est un morceau de territoire flottant extrait de sa temporalité passée pour laisser croire à une persistance au présent, alors que ce petit monde de la bourgeoisie est en train de s’effriter.
Au final, ce film de petite facture mais de grand style, tourné en six semaines pour moins de 900 000 dollars, premier grand rôle de Jack Nicholson et long-métrage sans doute le plus célèbre de son réalisateur (avec son remake du Facteur sonne toujours deux fois), est une œuvre brillante, marquée par son époque et par une tentation libertaire qui fait souffler, quarante ans plus tard, un vent de fraîcheur sur la production cinématographique actuelle peut-être un poil consensuelle.
Eric Nuevo
Ressortie en salles le 15 février 2012, par Solaris Distribution
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: Abel Ferrara, affaire DSK, Asia Argento, Bob Hoskins, Christmas, club de strip-tease, Dominique Strauss-Kahn, DSK, festival de Cannes, go go danseuses, grève, Lac des Cygnes, lap dance, Leonardo DiCaprio, loterie, Mary, Matt Dillon, Matthew Modine, New York, nightclub, nuit, rêve, Sofitel, songe, Tchaïkovski, Willem Dafoe

Depuis que la Toile bruisse de la rumeur attribuant à Abel Ferrara un projet de film sur l’affaire DSK avec Gérard Depardieu dans le rôle de l’ex-directeur du FMI, on se demande si ce Go Go Tales, qui parvient enfin à se frayer un chemin jusque dans nos salles après quatre ans passés dans les limbes de la pudeur distributive, ne serait pas un brouillon officieux de ce futur et improbable projet autour des événements de la fameuse chambre du Sofitel de New York. Après tout, il n’est pas absurde de penser que Dominique Strauss-Kahn aurait très bien pu traîner ses guêtres dans un club de gogo danseuses semblable à celui que filme Ferrara, identique à celui que le cinéaste avait l’habitude de fréquenter près de son appartement de Union Square, au cœur de Manhattan. L’ancien ministre de l’Économie du gouvernement Jospin (qui, lui, n’était décidément pas du genre à squatter dans les nightclubs), aurait pu se trouver entre Leonardo DiCaprio et Matt Dillon, que Ferrara avait l’habitude de croiser dans les travées du club, écrasé sous une montagne de poitrines et de jambes provocantes. Heureusement ou pas (c’est selon), la silhouette imposante de l’économiste aux trois lettres – qui ne sont pas que des « A » – est ici remplacée par celles, plus dramaturgiques, de Willem Dafoe, Bob Hoskins et Matthew Modine, membres délurés du cabaret Paradise. Le premier joue Ray Ruby, impresario charismatique du lieu ; le second est le Baron ; le troisième est Johnie Ruby, actionnaire du club, richissime coiffeur et frère du premier, accompagné de son ridicule caniche.

Les allées labyrinthiques du club Paradise, ses salles de danse, ses pièces en travaux, ses bureaux dissimulés dans lesquels le patron compte ses billets, sont le creuset idéal pour une traduction toute « ferrarienne » du bon vieux rêve américain – un songe soyeux et sensuel, rythmé par le déhanchement lascif des filles et le passage des habitués venus glisser quelques billets locaux, estampillés Paradise, sous les minuscules bouts de tissu qui protègent encore l’intimité féminine. Dans les ténèbres de leur existence nocturne, Ray Ruby et ses filles rêvent d’un futur meilleur : elles cherchent à se faire repérer par des agents ou des producteurs, auxquels le cabaret ouvre ses portes à partir d’une certaine heure ; lui tente de mettre au point une stratégie visant à gagner à coup sûr à la loterie. Une façon d’essayer de poursuivre l’American Dream au-delà du morne quotidien. Mais quand les filles rêvent de cinéma, Ruby ne désire rien d’autre que de continuer à gérer son cabaret à sa façon, selon ses envies – et peu importe le succès public remporté par ses choix. De là à y voir une note d’intention du réalisateur Ferrara qui, sanglé derrière sa caméra, nous fait partager sa résignation à se moquer du star system et du mainstream au profit de la matérialisation de ses propres songes, il n’y a qu’un pas.

À vouloir ériger son film comme un songe, Ferrara en oublierait presque de lui attribuer un scénario, préférant, à la succession artificielle des événements, une sorte d’errance hypnotique autour de quelques filles au galbe parfait, de quelques numéros de danse érotiques, de quelques personnages perdus dans leur rêverie quotidienne. Dans ce lieu unique d’où la caméra ne s’extraie que pour aller fureter du côté du trottoir, le temps d’accompagner Ray jusqu’à la porte voisine ou d’assister à l’arrivée équivoque d’un groupe d’Asiatiques – en fait destinés au restaurant de poissons d’à côté – le récit se déplie quasiment en temps réel, autour d’une dramaturgie minimale : d’une part, Ray et son associé qui ont acheté une énorme quantité de billets de loterie et attendent fiévreusement le tirage au sort, avec, à la clé, vingt millions de dollars sur lesquels ils comptent pour poursuivre les activités de la boîte ; d’autre part, les danseuses qui commencent à se rebeller et menacent de faire grève en attendant d’être payées, menées par la volcanique Monroe (Asia Argento, totalement délurée, accompagnée d’un rottweiler qui effraie le cuisinier local soucieux de protéger ses hot dogs biologiques) ; et au milieu, entre des spectateurs trop « tactiles » avec les filles et une machine à U.V. qui tombe en panne, au risque de démarrer un incendie, il y a la bouillante Lilian (Sylvia Miles), la propriétaire des murs, dont les copieuses insultes fusent en direction de ce club qu’elle menace toutes les quatre secondes de faire fermer. La narration avance par l’arrivée de nouveaux personnages – le débarquement de Matthew Modine, caniche en main et yeux rivés sur Monroe, est parfaitement savoureux – et par l’adjonction de nouvelles anecdotes, en attendant que le tirage de la loterie ne vienne réveiller le spectateur (nécessairement masculin, à ce stade) totalement subjugué par le mouvement lascif des gambettes sur la scène, sur le rythme velouté des chansons de Ruby.

Avec Go Go Tales, Ferrara a sans doute, avant tout, cherché son propre plaisir : au-delà des clins d’œil à ses propres sorties coutumières au cœur de la nuit new-yorkaise, il retrouve pour l’occasion son scénariste de Mary et Christmas, Scott Pardo, son compositeur sur Mary, Francis Kuipers, et des habitués du casting, Modine en tête. Surtout, il fait dans un genre qui lui ressemble moins, la comédie – mais une comédie baignant dans l’ironie. Si l’on est loin de ses chefs-d’œuvre de noirceur, le propos de Go Go Tales n’est pas cent pour cent artificiel pour autant. Il y a, dans la langueur de sa mise en scène, dans ces plans quasiment oniriques d’un corps féminin illustré par une courte mesure du Lac des Cygnes de Tchaïkovski, dans la logorrhée improbable d’un Willem Dafoe survolté, en pleine confession de sa dépendance au jeu, dans l’intimité impudique d’un groupe de femmes qui, dans les coulisses de leur show brûlant, discutent salaires et droits syndicaux – bref il y a, dans les interstices laissés ouverts par le cinéaste au creux de son film, des fulgurances et des beautés qui interdisent de le reléguer entièrement sur le rivage des mauvais films, comme on aurait été tenté de le faire, a priori, après l’accueil plus que mitigé au festival de Cannes 2007 aurait pu le laisser penser. Go Go Tales est un film étrange, presque étranger, mais il brille précisément par cette marginalité affichée qui en fait l’intérêt.
Eric Nuevo
Sortie le 8 février 2012.
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Il y a des films qui dégagent une certaine élégance, de celle qui ne s’explique pas seulement par la présence, sur leurs bobines, de monstres du cinéma actuel tels que Gary Oldman, John Hurt ou Colin Firth. La Taupe est de ceux-là, et sa délicatesse tient avant tout à la qualité subtile de la mise en scène de Tomas Alfredson ; et au travail de son directeur de la photographie, Hoyte van Hoytema, trahissant son goût pour la nostalgie des espaces sans pour autant tomber dans le kitsch ou la caricature. Cette grâce tient également à la lenteur volontaire des événements, à l’indolence feinte de la progression narrative qui projette le spectateur dans un univers de faux semblants. L’univers peint par La Taupe est directement inspiré des années soixante-dix – celles, réalistes ou imaginaires, de la Guerre froide, des espions des deux bords, des transfuges passés à l’Ouest – et influencé par les grands films d’espionnage qui marquèrent cette décennie, comme Les Trois jours du Condor de Sydney Pollack, La Lettre du Kremlin de John Huston, ou les James Bond de l’époque (L’Espion qui m’aimait, de Lewis Gilbert, date de 1977). Il faut seulement quelques plans, en compagnie d’un John Hurt énigmatique et d’un Mark Strong méconnaissable, pour se retrouver littéralement plongé dans la période qui fait l’objet du film d’Alfredson (le cinéaste suédois trouvant là une nouvelle occasion de se démarquer de l’esthétique mainstream, après son remarquable Morse). En cela, La Taupe, indépendamment de ses nombreuses qualités, parvient à réaliser un miracle : plus qu’un film, il s’agit d’une véritable machine à remonter le temps.

1973. Le MI6 a de bonnes raisons de penser que ses services ont été infiltrés par un espion soviétique. Traversée par des flashbacks sur l’ancienne amitié qui le lie à ses supérieurs et collègues, l’enquête est menée par George Smiley (Gary Oldman), édile fatigué du service, réintégré après une mission ratée à Budapest et l’assassinat de leur chef des « chasseurs de têtes » (espions envoyés sur le terrain), Jim Prideaux (Mark Strong). Touchant directement au sommet hiérarchique du Cirque, nom donné au QG du MI6, la quête de Smiley se perd dans une brume mêlant nostalgie et passé mensonger, tandis que le témoignage d’un agent revenu à la surface, Ricky Tarr (Tom Hardy) tend à ramener la liste des suspects aux cinq principaux dirigeants du MI6, dont Smiley lui-même. Aidé d’un jeune idéaliste des services secrets, Peter Guillam (Benedict Cumberbatch), Smiley se confronte successivement aux têtes du service : le réformateur, Percy Alleline (Toby Jones) ; le chargé d’opérations à l’étranger, Bill Haydon (Colin Firth) ; le fils d’ouvrier fier de son statut, Roy Bland (Ciarán Hinds) ; le polyglotte effrayé, Toby Esterhase (David Dencik). Chacun d’entre eux correspond à l’un des personnages d’une comptine pour enfants qui donne au film son titre original, « Tinker Tailor Soldier Spy ».
À l’origine du film, il y a d’abord un roman de John Le Carré, puis une série télévisée diffusée sur la BBC en 1979. Même ceux qui se criblent de boutons dès qu’on leur parle de littérature doivent connaître John Le Carré, auteur britannique à succès, qui agrémente ses romans d’espionnage d’une riche expérience acquise lors de son passage dans les services secrets nationaux, et dont l’ouvrage le plus célèbre a été adapté à l’écran avec Richard Burton (L’Espion qui venait du froid, Martin Ritt, 1965). Rien que dans la dernière décennie, Le Carré a vu deux de ses livres portés au cinéma : Le Tailleur de Panama (John Boorman, 2001) et The Constant Gardener (Fernando Meirelles, 2005). George Smiley, l’un des personnages récurrents de ses récits, a été successivement incarné par Rupert Davies (L’Espion qui venait du froid), James Mason (mais sous un autre nom dans M.15 demande protection de Sidney Lumet, 1966), Alec Guinness dans la série télévisée La Taupe, puis Denholm Elliott dans le téléfilm Les chandelles noires (Gavin Millar, 1991). Le film d’Alfredson offre l’opportunité à Gary Oldman de reprendre le rôle joué par Sir Alec Guinness dans les sept épisodes de la série créée en 1979, une performance difficile à égaler bien qu’Oldman s’en sorte à merveille. Mais ce n’était qu’une minuscule anicroche à côté de la gageure que représentait l’adaptation de la série en film : comment résumer une intrigue aussi riche, diluée en sept épisodes pour un total de 300 minutes, en un long-métrage de deux heures ? Comment ne pas s’engluer dans l’ellipse ou dans une incompréhensible complexité ? Tel est le défi qu’a relevé Peter Morgan, auteur de la première version du scénario, avant que le script ne soit retravaillé par Bridget O’Connor (malheureusement décédée au début du tournage) et Peter Straughan.

Le résultat, surprenant, est à la hauteur du talent que le réalisateur suédois avait déjà révélé avec Morse. La Taupe use merveilleusement de son panel de stars confirmées et montantes (Tom Hardy et Benedict Cumberbatch tiennent la dragée haute à leurs aînés) et de son esthétique délicieusement désuète pour étaler à la vue du spectateur un monde parfaitement reproduit, dont l’imagerie très marquée (les tons grisâtres de la ville de Londres, les lunettes de Smiley choisies avec soin, le style vestimentaire très british) tend à déconnecter complètement l’œuvre de son contexte de production. Certes, la Guerre froide n’est plus au goût du jour ; certes, les espions ont été remplacés par les people éphémères dans l’esprit des enfants ambitieux ; certes encore, les tensions géopolitiques décrites par Le Carré risquent de sembler anachroniques. Mais il faut prendre ses distances par rapport à ce contexte afin de dégager de La Taupe ce qui fait son intérêt actuel : l’énergie humaine et relationnelle qui s’y déploie. En peignant le panier de crabes désordonné qu’est la haute hiérarchie des services secrets britanniques – appelée justement « le Cirque » –, Alfredson se propose avant tout de décrypter la manière d’être de l’espion-type, en mettant en relief les recoins de sa personnalité et sa difficulté à extraire le vrai du faux. George Smiley en est l’archétype vieillissant : toujours tiré à quatre épingles, solitaire et taciturne, il traîne ironiquement son patronyme – personne n’est moins souriant que lui, hormis ses collègues – en observant le passé avec la nostalgie de celui qui n’a plus rien à attendre de l’avenir. Une scène de bal, située dans un passé idyllique où tout semblait encore aller bien, joue le rôle de carrefour humain : tous les personnages du film s’y croisent (même Le Carré, dans la peau d’un figurant), levant leur verre et se glissant des signes de tête entendus, témoins d’un moment qui n’aura bientôt plus aucune consistance autre que celle d’un lointain souvenir. Alfredson offre au spectateur de devenir l’espion d’un monde d’espions ; et flatte par la même occasion sa cinéphilie nostalgique, en faisant la lumière sur des formes, des espaces et des décors qui ne sont plus.

Au-delà de son propre cas, ce film très old school explicite une démarche double qui caractérise, depuis récemment, une certaine tendance du cinéma américain d’espionnage. Celle-ci est d’abord historique : producteurs et scénaristes s’efforcent de faire retour sur les années de la Guerre froide pour en analyser, « à froid » pourrait-on dire, les tensions et les enjeux, armés de la nécessaire distance historique qui permet de porter sur les événements un regard tendant vers l’objectivité. Cette démarche est aussi spectaculaire : elle fait converger les éléments de suspense vers des situations contextuelles anciennes ou réadaptées avec force anachronisme, de façon à ramener les intrigues des scénarios vers des horizons mieux connus des spectateurs, tandis que la complexité des relations internationales actuelles obscurcit le jeu stratégique de l’espionnage – autrefois si raffiné, si élégant, si bipolaire. Si La Taupe nous téléporte sciemment à l’époque des tensions américano-soviétiques, on notait déjà, dans le dernier Mission : Impossible, la tentation d’un retour à la bonne vieille Guerre froide, avec des images – le Kremlin filmé sur fond de chants de l’Armée rouge – que n’auraient pas renié le McTiernan d’À la poursuite d’Octobre Rouge ou le John Huston de La Lettre du Kremlin. C’est que ces intrigues d’aspect simpliste, bien qu’elles dissimulent le plus souvent des circonvolutions extrêmement complexes, en ramenant à un affrontement de base entre deux camps bien arrêtés et bien situés, permettent de mettre en valeur les relations humaines et les jeux de comportement qui s’y révèlent. Ces deux exemples récents sont loin d’être uniques, car au-delà du cinéma d’espionnage, on dénote un goût certain pour le retour à la bonne vieille Guerre froide : X-Men, le commencement (Matthew Vaughn, 2011) qui se déroule durant la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962 ; Angelina Jolie prise pour une espionne russe dans Salt (Philip Noyce, 2010) ; Watchmen (Zack Snyder, 2009), sa guerre du Vietnam et son Projet Manhattan ; le remplacement des nazis par les Soviétiques dans Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (Steven Spielberg, 2008) ; Raisons d’État (Robert de Niro, 2006) et l’affrontement contre l’Union soviétique vu par les yeux d’un agent de la CIA ; La Guerre selon Charlie Wilson (Mike Nichols, 2007) et la participation discrète des Américains dans la guerre entre Soviétiques et Afghans ; le sous-marin nucléaire soviétique de K-19 (Kathryn Bigelow, 2002) ; ou la crise des missiles de Cuba vécue de l’intérieur et décomposée par Roger Donaldson dans Treize jours (2000).

La Guerre froide est un merveilleux catalyseur que les tensions géopolitiques actuelles peinent à égaler, du fait même de leur extraordinaire difficulté. On se souvient que le philosophe et économiste Francis Fukuyama avait prophétisé, quelques temps après la chute du communisme, la « fin de l’Histoire », en se basant sur les changements de polarité des lieux de tension dans le monde. On remarque surtout que la fin de l’Union soviétique a marqué la fin de l’ère de l’espionnage traditionnel, en littérature comme sur grand écran, comme si auteurs et scénaristes s’étaient sentis perdus, incapables de travailler de nouveau dans ce genre complexe au cœur d’un monde profondément remis en cause. La sortie de La Taupe vient confirmer cette thèse, tout en soulignant l’élégance d’un scénario et d’une mise en scène « à l’ancienne ». Décidément, l’opposition / la relation américano-soviétique a de l’avenir. Et Tomas Alfredson s’impose résolument comme un grand cinéaste des années soixante-dix.
Eric Nuevo
Sortie le 8 février 2012.
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Marcel est un « cave », c’est-à-dire, en argot, un dupe et un honnête type. Convenable employé de banque chez Mercandieu, il est la cible de la fille de son patron, Renée, qui aimerait bien faire de lui son mari, et pourquoi le successeur de son père à la tête de la banque. Sur un champ de courses, il rencontre par hasard la charmante Loulou et le débonnaire Jo, duo improbable de fripouilles qui dérobent et cambriolent dès que l’occasion le permet. Marcel est immédiatement séduit par Loulou la brune, antithèse parfaite de Renée la blonde : elle parle mal, elle parle fort, elle traîne dans les coins pas nets, bref, elle vit à deux cents pour cent. Mais Loulou est attachée à son homme, Tintin, qui a pris pour quelques mois de prison, et pour l’aider financièrement, elle ferait bien un « fric-frac » nocturne dans les locaux de la banque où travaille Marcel, histoire de se refaire un peu les poches…

Adaptation d’une pièce de théâtre d’Edouard Bourdet dans laquelle Michel Simon et Arletty tenaient déjà les mêmes rôles, Fric-Frac, sorti en juin 1939, se caractérise, comme la plupart des productions françaises de l’époque, par un arrière-plan narratif dénué de tout intérêt et de toute vraisemblance : les protagonistes semblent vivre en décalage avec leur environnement, comme si le récit n’était qu’une toile peinte sur laquelle ils évoluaient sans conséquences. Le monde des brigands, dont Simon et Arletty sont les représentants les plus improbables, paraît étrangement joyeux et léger : les pires fripouilles de Paris se réunissent dans un café qui a pignon sur rue pour discuter des prochains « coups » ou attendre les copains partis faire un braquage rapide. Le tout porté par la candeur imbécile de Marcel / Fernandel, faux malin et vrai idiot, qui coule progressivement vers ce monde interlope sans même s’en rendre compte. Loin, très loin des productions américaines des années trente sur le gangstérisme, très loin également des polars sombres qui seront réalisés en France dans les années cinquante (voir Du rififi chez les hommes de Jules Dassin), ce Fric-Frac fleure encore bon la romance innocente, reflet d’un cinéma qui ne souhaite pas s’embarrasser d’un contexte social trop encombrant. On se souvient que Claude Autant-Lara, souvent crédité comme coréalisateur du film aux côtés de Maurice Lehmann, sera plus tard la cible d’un jeune loup des Cahiers de Cinéma dans un article attaquant les fondements du « cinéma français » traditionnel… Tout ce que François Truffaut pointera du doigt dans « Une certaine tendance du cinéma français » pourrait être reproché pareillement à Fric-Frac.

Mais il ne faut pas se satisfaire des apparences : le récit d’une simplicité crasse s’efface rapidement derrière le véritable intérêt de ce fleuron du cinéma français d’avant-guerre, à savoir un trio exceptionnel de comédiens. Complètement déchaînés, Michel Simon et Arletty passent l’essentiel du film à s’envoyer des répliques bien senties, dans un argot ampoulé dû à Michel Duran, que ne renieraient pas Michel Audiard ou Frédéric Dard, face à un Fernandel plutôt sobre qui tente de démêler les complexes rouages de ses sentiments pour la belle. Le carré amoureux qu’ils forment avec Renée (Hélène Robert) est tout simplement explosif, et vaut pour beaucoup dans le plaisir – nostalgique – que l’on éprouve à voir ou revoir Fric-Frac aujourd’hui en salles, dans une copie d’ailleurs superbe proposée par Solaris Distribution.
Eric Nuevo
Ressortie en salles le 1er février 2012 par Solaris Distribution
Filed under: DES FILMS & DÉBATS | Tags: Alain Minc, Arnaud Lagardère, économistes, Bernard Rapp, CAC 40, documentaire, Elie Cohen, essayistes, Europe 1, Gilles Balbastre, idéologie, intellectuels, Jacques Chirac, Jean-Pierre Elkabbach, journalistes, journaux, Laurent Joffrin, médias, médiatisation, Michel Godet, Nicolas Sarkozy, pamphlet, Paul Nizan, Pierre Carles, presse écrite, quatrième pouvoir, radio, rapports entre les médias et le pouvoir, reporters, Serge Halimi, télévision, Yannick Kergoat

« N’osant s’avouer ni avouer les fins qu’elle poursuit, la bourgeoisie, hantée par les craintes qu’elle éprouve et par les derniers scrupules d’un libéralisme éteint, arrange le désordre et les menaces qui la troublent, en cachant derrière les promesses qu’elle fait les activités qu’elle déploie. » « Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers. » Ces deux citations sont extraites d’un pamphlet particulièrement cinglant écrit par Paul Nizan en 1932 et intitulé Les chiens de garde, pamphlet qui reste résolument moderne, trouvant encore un fort écho aujourd’hui. Écrivain, philosophe et essayiste de gauche (proche du Parti communiste, il rompra avec lui lors de la signature du pacte germano-soviétique de 1940), Nizan fut un polémiste assez connu dans la première moitié du XXe siècle. Il trouva la mort durant la Seconde Guerre mondiale à l’âge de 35 ans, et reste malheureusement à l’heure actuelle injustement oublié. Visionnaire, il publia ces fameux Chiens de garde où il dénonçait les grands philosophes universitaires et autres écrivains de l’époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en véritables gardiens de l’ordre. Quatre-vingts ans plus tard, ceux que l’on pourrait appeler les nouveaux chiens de garde sont devenus journalistes, éditorialistes, experts médiatiques, et s’imposent en porte-paroles officieux du marché (ou de l’économie de marché) mais également (et surtout) en vigiles d’un certain ordre social établi.

Sorti en ce début d’année, Les Nouveaux chiens de garde est un excellent documentaire dont l’objectif est de poursuivre l’œuvre dénonciatrice de Nizan tout en adaptant son discours aux dérives actuelles. Les grands médias comme les chaînes de télévision, les journaux quotidiens ou magazines hebdomadaires d’actualité, les stations de radio s’autoproclament depuis de nombreuses années « contre-pouvoir ». Mais, et c’est là que le bât blesse, la grande majorité de ces médias appartient à d’énormes et très puissants groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir. À l’intérieur d’un territoire idéologique microscopique se multiplient pêle-mêle les informations prémâchées (périodiquement, reviennent sur les écrans d’informations des nouvelles de l’insécurité galopante), les intervenants permanents (dont les économistes Elie Cohen et Alain Minc, ou bien le fameux Michel Godet qui, depuis 30 ans, n’a de cesse de vouloir remettre les Français au travail), les notoriétés indues (les exemples sont ici nombreux mais on pourrait mettre en avant Alain Minc qui, dès 2008, proclamait sa certitude que la crise actuelle serait balayée rapidement grâce au système libéral qui prédomine en Europe et dans le monde), les affrontements factices (comme ceux montrés dans le documentaire opposant de façon virulente (ha ! ha !) Laurent Joffrin, homme de gauche, à Jacques Chirac où Nicolas Sarkozy) et les renvois d’ascenseur permanents (voir notamment la scène édifiante de l’hagiographie de Jean-Pierre Elkabbach envers Arnaud Lagardère, son patron à Europe 1).

Empreint d’une certaine ironie (désabusée ?), Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, adaptation cinématographique du livre éponyme de Serge Halimi sorti en 1997, dénonce cette presse qui, tout en se revendiquant avec force comme indépendante, objective et pluraliste, se prétend également contre-pouvoir démocratique. Pointant du doigt la menace croissante d’une information pervertie en marchandise et produite par des grands groupes industriels appartenant au CAC 40 et relayée par des employés interchangeables (voir l’excellente scène où les journalistes qui squattent les médias depuis trente ans se font transférer, sous la forme de vignettes Panini, d’un support à l’autre à l’image des joueurs de foot), ce film brillant fait froid dans le dos. Lorgnant plutôt vers un côté dénonciateur à la Pierre Carles (auteur de documentaires, anciennement trublion de la fameuse émission L’assiette anglaise présentée il y a quelques années par Bernard Rapp) plus que vers le côté manipulateur et malin d’un Michael Moore (malgré le dispositif qui mêle en permanence, par un montage habile et percutant, images d’archives, interviews ou infographies), Les Nouveaux chiens de garde est un long-métrage méchant et drôle (d’ailleurs, il commence par une vieille image de télévision en noir et blanc) mais surtout d’utilité publique en cette année d’élection, qui aurait sans aucun doute mérité une diffusion plus large auprès des spectateurs. Malheureusement, le film a été rapidement relégué à de rares salles dans quelques grandes villes françaises, et totalement snobé par l’ensemble ou presque de la presse mainstream française, comme si, indépendamment de leur volonté, les journalistes visés par les deux réalisateurs trouvaient auprès de leurs confrères des médias un soutien silencieux qui vise à obstruer entièrement l’existence de l’œuvre incriminée. Une manière de mettre efficacement la poussière sous le tapis, comme on le fait déjà des documentaires de Pierre Carles. À chaque cinéphile, à chaque citoyen de prendre ses responsabilités et de donner une chance à ces Chiens de garde que Nizan n’aurait pas reniés.
Fabrice Simon
Sorti le 11 janvier 2012















