Classé dans : B.O. & DÉBATS | Tags: absurde, adaptation littéraire, Arnaque crimes et botanique, Billy Wilder, détective, enquête, explosion, grand méchant, Guerre, Guy Ritchie, Jude Law, Mark Strong, Millénium, Moriarty, Noomi Rapace, Oplev, Philippe Rousselot, policier, Rachel McAdams, Robert Downey Jr., saga, série, Sherlock Holmes, SIr Arthur Conan Doyle, Snatch, steampunk, Strasbourg, Terence Fisher, uchronie, Watson

La rencontre entre le fougueux réalisateur britannique Guy Ritchie et le héros flegmatique des enquêtes policières de Sir Arthur Conan Doyle promettait de faire des étincelles, mais le premier opus d’une future grande saga (s’il faut en croire les chiffres du box-office américain), sorti début 2010 dans nos contrées, avait opté ostensiblement pour un mélange de spectaculaire, de rythme haletant et de surenchère visuelle. Là où les précédentes adaptations des aventures de Sherlock Holmes (le beau La Vie privée de Sherlock Holmes par Billy Wilder, le célèbre Le Chien des Baskerville de Terence Fisher) privilégiaient la distinction, la galanterie et la finesse, Ritchie a tout bonnement choisi de faire exploser toutes les convenances installées par Conan Doyle et prolongées par les divers cinéastes au fil des décennies. En faisant endosser le costume du génial détective par le très à la mode Robert Downey Jr. (qui manifestement n’a pas oublié l’orgueil de son personnage d’Iron Man) et celui de son coéquipier Watson par celui qui fait hurler les adolescentes, Jude Law (au moins lui est-il toujours excellent), le metteur en scène a délibérément fait basculer l’inquiétante noirceur de la série littéraire vers le divertissement grand public, enthousiasmant et sexy (Rachel McAdams venait illuminer l’écran de sa présence dans ce monde très masculin, dominé par le figure du méchant ponctuel, Mark Strong). Rien de mal à vouloir travailler dans le mainstream, d’autant qu’il n’y avait pas de raison de transformer Holmes, personnage public par excellence, en parangon de l’art et essai. Mais Ritchie s’était planté dans son pari et, avec ce second épisode, nous prouve que sa première erreur n’était pas involontaire : son Sherlock Holmes est bel et bien un protagoniste médiocre pris dans les affres d’intrigues ridicules nourries par une escalade spectaculaire insupportable.

Le maître-mot de ce « jeu d’ombres » qui oppose Holmes à sa Némésis, le terrible et amoral professeur Moriarty, n’est autre que « surenchère ». Il faut faire mieux que le premier opus, plus vite et plus fort ; et surtout plus bourrin, preuve en est l’explosion qui ébranle notre jolie ville de Strasbourg dans la scène d’ouverture, suivie d’une scène de combat mettant aux mains le détective avec des sbires de Moriarty, puis le passage éclair d’Irene Adler (Rachel McAdams, engagée le temps d’un caméo) et la présentation du vilain. Basé sur un scénario incompréhensible, parce que faussement complexe et particulièrement maladroit, ce film emprunte à son prédécesseur sa mise en scène indigeste et ses plans d’une hallucinante laideur – à croire que le directeur de la photographie, Philippe Rousselot, qui reprend ici son rôle, fait exprès de transformer le monde de Holmes en une décharge esthétique. La « grande » invention du duo Ritchie – Rousselot, à savoir le « Holmes-o-vision », fait ici son retour : il s’agit, pour les non-affiliés, d’une séquence au ralenti illustrant la prévision qu’a Holmes d’une situation à venir, typiquement un affrontement contre un gros balèze qu’il décortique mentalement avant de s’y adonner pour de vrai, jaugeant par avance ses chances de mettre une raclée à son adversaire. Le procédé, déjà très repoussant dans le premier opus, atteint ici son paroxysme absurde : en regardant l’âtre d’une cheminée, le détective parvient à imaginer sa fabrication par des maçons, des années plus tôt, au millimètre près, jusqu’à déceler le mécanisme secret installé par lesdits artisans.

La caméra abandonne tout réalisme, à l’instar du déroulement du récit qui, en s’engluant dans le genre steampunk, joue la carte de l’enchère spectaculaire : les méchants utilisent progressivement pistolets automatiques, mitrailleuses et canons, sans vergogne en regard de la cohérence historique (rappelons que l’intrigue se déroule à la fin du XIXe siècle). Ce parti pris uchronique pourrait être intéressant si Guy Ritchie n’en profitait pas pour bâtir visuellement les séquences les plus improbables, à l’image de cette scène de poursuite en forêt, tandis que les obus ennemis visent la bande fuyante des héros avec force ralentis et accélérés successifs. Cette surenchère esthétique s’accompagne d’un casting ostentatoire (quel opportunisme que de faire jouer la chef des gitans français par l’actrice suédoise Noomi Rapace, révélée il y a deux ans dans le Millénium de Niels Arden Oplev !), gâchant les possibilités sous-jacentes induites par l’idée scénaristique de base : faire de Moriarty une synthèse de ces groupes anarchistes, omnipotents et invisibles, auxquels les conspirateurs de tous poils attribuent régulièrement la marche des événements historiques, tandis que l’ombre de la Première Guerre mondiale s’insinue dans les cœurs (voir le discours final de Moriarty, prophétique autant que machiavélique). C’est à croire que Ritchie se plaît à gommer rapidement tout ce qui dit, dans son récit, aurait pu sembler un tant soit peu intelligent, préférant proposer une bouillie de fusillades improbables et d’actions sans fondements (les méchants posent une bombe dans un hôtel… pour dissimuler le meurtre par balle d’un des participants soufflé par l’explosion !) pour stimuler en priorité la partie primitive du cerveau.
À bien regarder la filmographie de l’ami Ritchie, on se rend compte que la qualité de ses films est inversement proportionnelle au budget mis à disposition du cinéaste, ses deux meilleures œuvres (Arnaque, crimes et botanique et Snatch) ayant coûté, à elles deux, plus de dix fois moins que le seul Sherlock Holmes 2. Comme quoi, mieux vaut parfois avoir moins d’argent et plus d’idées. Élémentaire, mon cher Watson !
Eric Nuevo
Sorti le 25 janvier 2012
Classé dans : B.O. & DÉBATS | Tags: bandes originales, Brad Fiedel, compositeurs, Danny Elfman, Dracula, John Carpenter, Marco Beltrami, musique de film, Ramin Djawadi, revueversus.com, scores, Scream, Soul surfer, soundtracks, The Ward, The Wolfman, Tom Holland, Versus, versusmag, Wojciech Kilar
L’univers de la musique de film a ça de bien qu’il suffit parfois de seulement quelques minutes pour que tout un monde de sensations, de chimères, de possibilités, voire d’espoir en un avenir artistiquement meilleur s’offre à nous, là où un film échouera la plupart du temps sur sa durée. Et, dans ces si rares occasions de nos jours, l’auditeur/amateur, un grand sourire béat sur la figure, ne trouvera rien à dire (ni à redire) si ce n’est « MERCI ». 4 minutes et 12 secondes (soit le morceau final du CD, si judicieusement intitulé Fright night), c’est le temps qu’il a fallu à Ramin Djawadi pour que mon visage s’illumine enfin à nouveau de ce même sourire, après des mois d’écoute de bandes pas si originales que ça. Si le remake de Graig Gillespie ne fait nullement oublier l’excellent Vampire, vous avez dit vampire ? de Tom Holland, si Colin Farrell n’a pas la suavité exquise et perverse de Chris Sarandon, ce nouveau Fright night ne manque cependant pas de qualités dont l’une d’elles, aussi surprenant que cela pourra paraître pour certains, est sa musique. Il faut dire que pour beaucoup de passionnés de la musique de films, Djawadi est quelqu’un à conspuer car il serait ce que l’on a pu fait de pire chez Remote Control Productions. Un avis certes exagéré, mais se basant il est vrai sur un début de carrière peu convaincant et surtout peu prometteur. D’où l’inattendue surprise que constitue ce Fright Night. C’est à une véritable (re)naissance à laquelle on assiste depuis son tout aussi excellent Le trône de fer, édité également chez Varèse Sarabande il y a quelques mois. Et si l’influence d’Hans Zimmer, et notamment de son travail sur Gladiator, restait ici encore trop prégnante, ce n’est plus du tout le cas sur Fright night. Djawadi s’est enfin décidé à arpenter d’autres horizons afin de se laisser marquer par d’autres influences et convoquer ainsi d’autres compositeurs (ici Danny Elfman et Wojciech Kilar sur, respectivement, The wolfman et Dracula, à défaut de Brad Fiedel qui écrivit l’envoûtante musique très eighties de Vampire, vous avez dit vampire ? enfin disponible depuis peu chez Intrada). Le thème principal donc s’impose immédiatement avec une économie de moyens, une approche résolument acoustique en tous points fabuleuse (orgue, clavecin, violoncelles, synthétiseurs, chœurs, on notera même des guitares sur d’autres morceaux) et un crescendo dantesque imparable. Et si le reste de la bande originale n’est pas à l’avenant, malgré quelques bons passages, car se complaisant trop dans une musique typique de film d’horreur (à savoir que le tout tient plus de la bande sonore que de la musique), cet unique morceau carrément jouissif rachète toute la médiocrité qui imprégnait l’œuvre de Djawadi par le passé. Mieux que Marco Beltrami qui, alors qu’il est un grand compositeur dans l’âme (se reporter à son génial Soul surfer) se contente inlassablement d’appliquer les mêmes recettes lorsqu’il s’agit d’illustrer des films d’horreur, mieux que Mark Kilian sur le dernier John Carpenter, The ward, qui n’arrive pas à la cheville du maître et en vient même à trop parodier Beltrami justement sur la série des Scream, Djawadi redéfinit la musique d’horreur dans un aspect grandiloquent, exagéré, totalement décomplexé et assumé. Je le répète encore, on n’avait pas entendu mieux depuis The wolfman de Elfman et Dracula de Kilar donc, dont Djawandi se revendique. Ce n’est pas pompé, c’est intégré et régurgité avec talent. Chapeau bas.
Philippe Sartorelli
Bande originale disponible chez Varèse Sarabande – 50’31
Classé dans : B.O. & DÉBATS | Tags: affiche, bestial, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, critique, DVD, Jerry Goldsmith, Kenneth Branagh, La Planète des singes : les origines, musique, Patrick Doyle, Pierre BOule, revue, revue versus, Rupert Wyatt, séance, séances, sorties, sorties ciné, Thor, tribal, versus.com, versusmag.fr
Retour sur l’un des deux meilleurs blockbusters de l’été dernier (le second étant Super 8) ou plutôt, retour sur la musique de Patrick Doyle. Son récent travail sur Thor l’annonçait déjà dans la mesure où son duo avec Kenneth Branagh y avait perdu son identité artistique et la flamboyance de leurs premiers films. La planète des singes : les origines le confirme. Le Patrick Doyle que l’on connaissait et que l’on aimait n’est plus. Non pas que sa composition pour le film de Rupert Wyatt soit mauvaise, bien au contraire. Elle se positionne même à mille lieux au dessus de celle, insipide, de Thor. Mais Doyle y a perdu son style, ou du moins l’a-t-on fait taire. Or, quand on s’attaque à la saga cinématographique dérivée du roman de Pierre Boulle, la barre est déjà placée suffisamment haute pour ne pas se permettre d’imposer sa patte plutôt que de se contenter d’écrire une bande originale passe partout. Jerry Goldsmith avait su, en 1968, accoucher d’une musique totalement avant-gardiste qui renforçait l’aspect étrange du film et sublimait la découverte des singes. Danny Elfman, quelques décennies plus tard, opta pour une partition toute en percussions, mettant en avant (tout comme Tim Burton) la sauvagerie des primates. Et Patrick Doyle, plutôt que de suivre sa propre voie, marche aujourd’hui sur les traces d’Elfman justement (à défaut d’arpenter celle, sans doute trop grande pour lui, de Goldsmith), dans la mesure où sa musique fait montre d’une certaine violence orchestrale et tribale certes bienvenue, relayant à travers ses percussions et voix autant la bestialité et la beauté qui siège au sein des bêtes que leurs origines géographiques, à savoir l’Afrique (le film s’ouvrant sur le rapt de la mère de César). Mais il faut bien avouer qu’il est difficile d’y reconnaître dedans le superbe style thématiquement abondant et ancré dans un héritage riche allant de la musique classique à la musique de films à l’œuvre sur des longs métrages tels Henry V, Dead again, Beaucoup de bruit pour rien, Frankenstein, Hamlet, Le bazaar de l’épouvante, L’impasse, La petite princesse et De grandes espérances (deux méconnus et pourtant excellents films d’Alfonso Cuaròn), Harry Potter et la coupe de feu, et j’en passe. Doyle semble s’être depuis laissé absorber et modeler aux dictats de studios qui cherchent toujours à tout uniformiser, jusqu’au trop plein, en fonction des tendances du moment plutôt que de tenter de dépasser ces dernières et produire enfin de vrais films plutôt que ces pompes à frics dont on nous abreuve inlassablement (attention, je parle ici de façon générale, le film de Wyatt valant bien mieux que ça). Et le résultat final ici, s’il convoque Elfman dans son approche, sonne bien plus comme du John Powell sur la trilogie liée à Jason Bourne. Certes, il y a pire référence allez-vous me dire. Mais le tout aboutit à une musique fonctionnelle toute dévouée à l’action (si ce n’est à de rares moments, particulièrement sur la fin), sans prise de risque aucune, qui surfe sur les sons et les orchestrations du moment (et notamment sur ceux de chez Remote Control, LA référence actuelle qu’on le veuille ou non) et qui échoue à développer une véritable thématique convoquant les enjeux émotionnels et dramatiques superbement dépeints dans le film. Pour faire court, la musique de Patrick Doyle manque sérieusement d’identité, ce qui est un comble lorsqu’il s’agit de seconder à l’écran l’un des personnages les plus complexes et les plus touchants que l’on ait vu depuis longtemps, à savoir César Au final, lorsque quelqu’un de la trempe de Doyle se laisse à son tour avalé, remodelé puis recraché par l’industrie hollywoodienne, dénudé de tout ce qui faisait sa spécificité et ce, afin de se fondre dans un moule, on ne peut que commencer à craindre le pire, musicalement parlant, pour les années à venir. A quand une nouvelle tendance, celle de la non tendance, de l’art pour l’art ? Il est toujours permis de rêver, n’est-ce pas ?
Philippe Sartorelli
Bande originale disponible chez Varèse Sarabande – 61’17
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Les Daft Punk ont-ils réussi leur pari ? La B.O. de Tron l’Héritage est-elle à la mesure de l’attente et, au final, des commentaires dithyrambiques lus partout ? Oui, cent fois oui, et qu’importent les bémols que pourront trouver les réticents au style de Zimmer tant il est vrai que le style général qui se dégage emprunte beaucoup à Remote Control (cf. les remerciements dans le booklet). Et ce, à tel point que certains morceaux semblent sortir d’Inception. Mais il y a pire comme influence. Surtout quand cette dernière est assumée avec tant de brio et ne se résume pas seulement à la bande à Zimmer. Les Daft Punk brassent rien moins que tout un pan énorme de culture musicale cinématographique, trouvant leur source aussi bien dans le classique (le magnifique Adagio For Tron) et la musique orchestrale, que chez Zimmer donc, mais aussi John Carpenter et son bon gros son synthétique allié à une simplicité structurelle et thématique qui fonctionne toujours autant (Armory, Arena, End Of Line) ou le grand Giorgio Moroder, autre maestro du son qui tâche, au détour de quelques effets, quelques mesures (Rinzler, Derezzed, Disc Wars), le tout dans un mélange des genres bluffant de réussite car non pas disparate et cacophonique mais homogène et totalement maîtrisé. Et quand les Daft Punk citent Wendy Carlos (Finale), compositrice du Tron original, ce n’est pas en rapport à sa B.O. au ton léger et désuet, mais au morceau qu’elle composa pour l’ouverture de Shining de Stanley Kubrick, faisant preuve une fois encore de leur grande connaissance de la musique de film et de leurs ambitions. Le tout aboutit à la bande la plus originale (comprendre excitante) qu’on ait entendue depuis bien longtemps et apporte au film la touche finale dont il avait besoin pour faire des images tournées par Joseph Kosinski de purs plans iconiques dédiés à la forme, la pose et le son. S’articulant essentiellement autour d’un thème simple mais d’emblée imparable, les Daft Punk jouent là où on ne les attendait pas. Non pas dans la cour des projets à la Trent Reznor, Atticus Ross ou les Dust Brothers, mais dans celle des grands, rejoignant les ambitions qu’affichait alors Toto pour leur monumental Dune de David Lynch. Tron l’héritage c’est aussi ça, l’héritage d’un art musical trop souvent considéré comme mineur quand il est essentiel. Une seule chose reste à dire : One More Time. Que cette expérience ne reste pas sans suite, comme l’a malheureusement pu être celle de Toto.
Philippe Sartorelli
> Lire aussi notre chronique du film Tron l’héritage
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Il est des compositeurs qui apparaissent ainsi, de quasi nulle part, et qui s’imposent immédiatement par leur talent inné et leur style unique, style qui devient tout aussitôt nouvelle référence incontournable. On pourra citer pêle-mêle des gens comme Danny Elfman, Michael Nyman, Elliot Goldenthal ou tout récemment Michael Giacchino, Nathan Barr ou John Murphy. Il en est d’autres qui besognent de film en film, cherchant avec peine leur voie et leur voix afin de s’extraire de la masse et pouvoir se différencier. Si beaucoup échouent, une telle persévérance finit par payer pour certains. John Powell est de ceux là.
Ses premières armes se feront sur des courts-métrages, à la télévision et auprès de collègues de renom pour lesquels il officiera en tant que compositeur additionnel (pour Patrick Doyle sur Le Cheval Venu De La Mer et Beaucoup De Bruit Pour Rien, et Hans Zimmer sur Croc-Blanc de Randal Kleiser – pour lequel Zimmer a partagé officieusement la composition avec Basil Poledouris – puis plus tard La Ligne Rouge). Cette collaboration avec Zimmer va se révéler importante car elle va permettre à Powell de rejoindre Media Ventures et de se retrouver seul (ou presque, car on n’est jamais bien seul chez Media Ventures), dès 1997, au générique de l’extraordinaire Volte/Face de John Woo. Si l’on retrouve dans cette première galette tous les tics et autres effets de style qui sont la marque de fabrique du studio de Zimmer, on peut tout de même constater que Powell fait preuve ici de moins de prétention que les autres compositeurs les plus en vue de la boîte (Mark Mancina, Harry Gregson-Williams, Trevor Rabin), livrant ainsi une copie de premier de la classe, certes trop propre et sage sur elle mais suffisamment efficace, thématique et maîtrisée pour retenir l’attention.
L’année suivante, Powell partage l’affiche avec Gregson-Williams sur le très bon film d’animation Fourmiz, premier d’une très longue liste (Chicken Run, Shrek, Robots, L’Age de glace 2 et 3, Horton, Kung Fu Panda, Dragons, etc.). Ecrire la musique d’un dessin animé est cependant un exercice si précis, rigoureux et balisé que Powell a souvent beaucoup de mal à dépasser le simple exercice de style et à imposer un son qui lui serait propre. Et les rares réussites dans ce domaine tiennent surtout à la qualité des films eux-mêmes, qualité qui poussera Powell à se dépasser (tels le génial Happy Feet de George Miller et le très sympathique Volt, Star Malgré Lui). Comprenant cependant qu’au sein de Media Ventures, il ne fait qu’appliquer bêtement des traits caractéristiques du style de Hans Zimmer qui, sans un réel apport créatif, tournent très vite, si ce n’est à la caricature, du moins à du déjà entendu, Powell va chercher à se défaire de l’influence de son mentor afin de trouver cette innovation sonore qui lui fait défaut. « J’aimerais être considéré comme un compositeur à part entière et pas seulement comme un compositeur qui bosse à Media Ventures » dira-t-il d’ailleurs lors d’une interview pour une revue française de musique de films lors de la sortie du film d’Ivan Reitman, Evolution.

S’ensuit par conséquent une boulimie rarement vue chez un compositeur. Le nom de Powell apparaît dans une multitude de films très différents les uns des autres, quitte à accepter parfois du grand n’importe quoi (Les visiteurs En Amérique), et au sein desquelles il va se chercher et souvent se perdre, jonglant avec des tas de styles avec plus ou moins de bonheur (l’excellent Hancock et le 70’s Jumper, et, sur l’autre versant, le très vite horripilant Sam Je Suis Sam – qui a dit comme le film ? – ou encore Evolution, X-men – L’affrontement final) mais peaufinant un peu plus à chaque fois son écriture et sa maîtrise orchestrale. Mais c’est sur La Mémoire dans la peau et sur le mésestimé et pourtant sympathique film de John Woo, Paycheck, que Powell va trouver ce renouveau musical tant recherché. Avec eux, il va faire preuve d’une originalité dans les orchestrations qu’on ne lui connaissait pas encore, ses musiques regorgeant dans la forme de trouvailles appuyant un fond en parfaite adéquation avec les sujets illustrés. Ainsi, dès le Main Title du premier film de la trilogie consacrée à Jason Bourne se dessinent les deux axes musicaux autour desquels vont évoluer les films, avec d’un côté une certaine retenue auréolée de mystère via des nappes de violons et une touche arabisante (qui va devenir une constante dans son écriture) et de l’autre un rythme électronique et percussif permanent, les deux mouvements symbolisant à la fois l’homme sans nom en quête de son identité qu’est Bourne et l’homme traqué de toutes parts. Ce mélange savamment dosé entre un courant musical symphonique classique et un courant plus contemporain permet à ses compositions de se démarquer ainsi du lot des musiques de films illustrant le même genre de métrages qui souvent versent trop dans l’une ou l’autre de ces deux tendances. Mais loin de tomber dans des effets tape à l’œil, Powell accouche de compositions intelligentes qui apportent un vrai sous-texte aux histoires racontées, leur donnant à la fois ampleur, vivacité, gravité, émotion.
Powell reviendra sur les deux suites consacrées à Jason Bourne, La Mort dans la peau et La Vengeance dans la peau, avec brio. Elles lui permettront surtout de rencontrer un réalisateur qui va influencer son écriture comme aucun autre auparavant, Paul Greengrass. Les deux hommes ne se quitteront alors plus. Ainsi entre les deux Bourne, vont-ils travailler ensemble sur Vol 93. Ce film, loin d’être évident de part son sujet traité (la prise d’otage du vol 93 d’United Airlines durant le 11 septembre 2001 et la rébellion des passagers comprenant qu’ils vont de toute façon mourir pour faire de cette tragédie un acte de bravoure et déjouer ainsi les plans des terroristes) ne pouvait se décliner qu’avec retenue. La réalité trop récente des faits n’aurait nullement accepté une musique trop patriotique ou grandiloquente qui aurait fait de ce fait divers un spectacle de plus dans le paysage cinématographique étatsunien. Cela aurait été manquer de respect aux passagers, aux membres de l’équipage et à leurs familles quand il s’agissait plutôt de leur rendre hommage. Powell dépouille dès lors sa musique de tout effet orchestral superflu, basant toute sa partition sur des effets percussifs et électroniques au service d’un ton et d’un rythme lent et élégiaque. Au final, Vol 93 impressionne par son aspect quasi expérimental, sa tension permanente et sa violence sourde et toujours à la limite d’exploser. Powell signe ici rien moins qu’une grande œuvre, une musique une fois encore intelligente entièrement dédiée à son récit.
Green Zone marque aujourd’hui la quatrième collaboration entre Greengrass et Powell. Ce dernier semble avoir voulu aller encore plus loin dans la recherche en élargissant, voire en faisant exploser, les limites de son style naissant. S’il reprend les expérimentations sonores de ses précédents films avec Greengrass, c’est bien pour les prolonger et aboutir ainsi à quelque chose qui se voudrait totalement abstrait, radical, épuré à l’extrême et plus sensoriel et instinctif qu’émotionnel, réfléchi et calculé. Le tout n’est qu’un énorme canevas percussif arabisant (qui s’inspire beaucoup de l’excellent travail de Peter Gabriel sur Passion, bande originale du film de Martin Scorsese La Dernière Tentation Du Christ) et acoustique au sein duquel se dessinent parfois des motifs et non l’inverse comme c’est souvent le cas en musique, le fond n’appelant pas ici la forme, mais la forme devenant fond. Powell ne tombe pas cependant, et fort heureusement, dans le pastiche de la couleur locale et se sert de ces sonorités locales bien moins pour situer géographiquement l’action (le film se déroulant durant les tout premiers jours de la seconde guerre d’Irak) que pour en renforcer le caractère d’urgence tendu qui en découle. Reste que l’expérience s’avère vite redondante et difficile à appréhender lors d’une écoute intégrale de l’album, même si pris séparément chaque morceau est une réussite en soi. Une telle radicalisation ne sera donc pas de tous les goûts mais a au moins le mérite d’exister et de découler d’une réelle démarche artistique, d’une profonde évolution du style musical de Powell.
S’il fallait finalement ne retenir qu’une chose de la carrière de John Powell, s’il ne fallait lui concéder qu’une réussite, bien plus que sa réappropriation de blockbusters d’action musclés, c’est bien sa collaboration avec Paul Greengrass. Car si, au-delà de celle-ci, Powell a du mal à renouer avec des compositions de qualité, à l’inverse de son complice des premiers jours, Harry Gregson-Williams dont la plupart des travaux sont de haut niveau (notamment ceux pour Tony Scott, Spy Game en tête, ou encore Kingdom Of Heaven, Le Nombre 23, Gone Baby Gone), il a su néanmoins établir avec Greengrass une forte complicité artistique, trouver dans ses films matière à s’épanouir pleinement et imposer ainsi un nouveau style qui ne doit rien à personne. Les années Media Ventures sont bel et bien loin.
Philippe Sartorelli
> À propos du cinéma d’action lié à Green Zone, lire notre dossier "ciné-action 2010" dans VERSUS n° 18, actuellement en vente sur le site. Et pour une analyse complète de la carrière de Paul Greengrass, lire notre webcritique consacrée au réalisateur sur le site de la revue.





