"Tucker et Dale fightent le mal" d’Eli Craig


Cette année, la nuit spéciale concoctée par le festival a clairement jouée le décalage total en oubliant les sempiternels slashers et autres DTV en solde pour enfin renouer avec l’esprit festif des cinéphiles qui ne demandaient qu’à se lâcher. Et dans cette optique, la Nuit Fantastique composée de Tucker et Dale fightent le mal, New Kids Turbo (film hollandais anar et complètement chtarbé du bulbe où toutes les transgressions sont permises et hilarantes, donc absolument indispensable !) et Juan of The Dead, remplit parfaitement son office, proposant trois bandes axant avant tout leur intérêt sur la manière de libérer les zygomatiques des spectateurs.
Tucker et Dale fightent le mal, premier film d’Eli Craig ouvre ainsi le bal et propose de suivre un délirant détournement de tous les codes en vigueur dans les traditionnels films d’horreur où des étudiants partis faire la fête en pleine forêt obscure se font décimer un à un par des rednecks dégénérés. Le film joue ainsi à fond sur le décalage qui s’installe dans la perception des évènements par des jeunes complètement formatés par des décennies de Vendredi 13 et ses ersatz. Des motifs et codes tellement bien intégrés qu’ils définissent à leurs yeux la réalité d’un monde totalement étranger à leur milieu protégé. En clair, ce sera la cambrousse Vs les bobos urbains et l’affrontement sera riche en étincelles.

Dale et Tucker sont deux bouseux américains qui viennent de faire l’acquisition d’une résidence de vacances qu’ils vont retaper afin de profiter eux aussi de leur temps libre pour s’adonner à leur loisir favori, la pêche. Alors qu’ils chargent leur camionnette de tout l’outillage nécessaire (tronçonneuse, faucille, cisailles, marteau, clous, essence, débroussailleuse, etc) acheté à la station service/supérette du coin, ils croisent le pick-up d’un groupe de jeunes venus se ravitailler au même endroit. Ces derniers émettent d’emblée un jugement faussé par leur conditionnement culturel et voient dans ce duo, certes bourru et peu avenant, les représentants des spécimens responsables de tous les faits divers sanglants inimaginables. Pourtant, Tucker et Dale sont sympas et n’aspirent qu’à un peu de tranquillité, voire un soupçon d’amour pour Dale, le plus nounours des deux, qui s’est entiché de la sculpturale Alison. Mais sa manière de l’aborder elle est ses amies pour entamer la discussion et créer un premier contact révèle une maladresse que les donzelles prendront de facto pour l’expression d’un dérèglement comportemental. Les rapports entre les deux groupes vont rapidement s’envenimer lorsqu’au cours du bain de minuit des adolescents Dale plonge pour sauver de la noyade Alison, ses amis croyant alors à un enlèvement alors que Tucker et Dale ne l’ont emmené avec eux que pour la soigner. Le leader des jeunes, Chad, persuade ses potes de retrouver les deux péquenauds et leur faire la peau pour libérer leur amie. Malheureusement, un des leurs se tue accidentellement (se croyant poursuivi par Tucker armé d’une tronçonneuse rugissante, il s’empale sur une branche), renforçant aux yeux des autres le statut de psychopathes des deux campagnards. Les quiproquos et autres malentendus ne vont faire que s’accentuer, par des actions mal comprises ou des bribes de paroles entendues hors de leur contexte, et engendrer de nombreux gags très drôles malgré le résultat tragique pour les victimes. Tucker et Dale fightent le mal renvoie ainsi à l’excellent Shawn of the Dead dans sa volonté de rendre hommage au genre en y appliquant une grille de lecture délirante et rafraîchissante. Mais au contraire du film d’Edgar Wright, Eli Craig ne parvient jamais à dépasser son postulat de base et demeure engoncé dans son approche au second degré, n’engendrant aucune réflexivité ou émotion. Dommage mais en l’état, le film est parfaitement réjouissant, jouant adroitement sur les contrastes entre les personnages d’étudiants excessivement apeurés, Chad complètement obtus jusqu’à l’obsession, Alison la compréhensive et les attachants Tucker et Dale. Sans être un futur classique en puissance, Tucker et Dale fightent le mal est plus qu’une simple comédie potache en plongeant nos deux loosers eux-mêmes dans la fiction d’horreur balisée dont ils ignorent les codes, la sincérité de leurs réactions s’avérant aussi touchantes qu’amusantes.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Tucker et Dale fightent le mal d’Eli Craig, en salles le 1er février 2012



"The Cat"de Seungwook Byun – "The Moth Diaries" de Mary Harron – "Babycall" de Pal Sletaune (competition)

Rarement les films en compétition cette année à Gérardmer auront soulevés aussi peu d’enthousiasmes. Si La Maison des ombres, Hell et Pastorela se détachent humblement (on peut aussi y adjoindre Eva mais pour ce dernier, le bel ouvrage esthétique oeuvre surtout à masquer les défaillances du récit) grâce à un classicisme de la narration fourbissant quelques vignettes et séquences étonnantes, on aura pas, loin s’en faut, été transporté d’extase. Et ce ne sont pas les dernières cartouches tirées par la section "Compétition" qui contrediront ce déprimant constant (pour retrouver la pêche, il fallait en passer par les sections parallèles où l’on a pu apprécier The Day, Chronicle et surtout LA claque de cette édition, The Woman de Lucky McKee, sur lequel nous reviendrons plus longuement une fois le décalage horaire imposé par le marathon du festival aura été digéré !). .. Comme chaque année, nos avons droit à notre film fantastique coréen mais il semble que l’on ai bouffé notre pain blanc l’année dernière avec les remarquables J’Ai rencontré le diable ou Bedevilled, The Cat de Seungwook Byun réussissant l’exploit de réunir en un seul métrage absolument tout (mais alors TOUT !) ce qui peut horripiler dans les histoires de fantômes asiatique. Une toiletteuse pour chiens et chats recueille le matou d’une cliente retrouvée morte, apparemment, d’une crise cardiaque dans un ascenseur. La présence du félin semble attirer le spectre d’une petite fille venant hanter les lieux de travail et de vie de Seyeon tout en tuant les unes après les autres les personnes de son entourage. Le rythme indolent est une caractéristique de ce cinéma mais ici il sombre dans une totale neurasthénie, le réalisateur parvenant difficilement à maintenir l’attention avec les lentes déambulations de son héroïne à travers des couloirs qui semblent ainsi interminables, sa capacité à tourner les poignées puis ouvrir les portes en plus de trois minutes, les apparitions convenues et attendues du fantôme (et vu la vitesse affichée par les victimes pour tourner la tête, on a laaargement le temps de le voir venir), les personnages pittoresques ou grotesques mais pas trop, le traditionnel flashback explicatif, etc.
Sans compter que la claustrophobie et le trauma dont souffre l’héroïne ne sont jamais véritablement exploités autrement que pour former les pires clichés et que le film emprunte le même sillon tracé par Dark Water d’Hideo Nakata (sans la puissance émotionnelle) et autres versions de The Grudge sans aucune plus-value, modifiant à peine certains motifs.

Autre séance particulièrement pénible, celle de The Moth Diaries de Mary Harron. On n’espérait pas grand-chose de la part de la réalisatrice ayant commis American Psycho et bien elle a dépassé nos attentes tant son film est d’une pauvreté scénaristique peu commune. Et encore, c’est se montrer indulgent avec un récit multipliant les incohérences criardes et stupides. Cette histoire d’amitié fusionnelle entre Rebecca et Lucy, virant à la passion amoureuse et perturbée par l’arrivée de l’étrange Ernessa (la plantureuse Lily Cole) lorgne vers une romance gothique à tendance saphique mais le talent d’Harron pour aseptiser le matériau en main trouve ici matière à s’exprimer avec une force incroyable puisque les tensions sexuelles entre jeunes filles sont inexistantes. De même que le moindre suspense ou rebondissement intéressant. Et comme si ce n’était pas suffisant que la nature d’Ernessa soit évacuée en deux temps, trois photos noirs et blanc et un flashback médiant éventant la révélation finale (!), Harron livre à intervalles réguliers des explications sur l’histoire en cours au moyen d’une voix-off (journal intime de l’héroïne oblige) ou du prof de littérature anglaise (Scott Speedman) étudiant avec ses élèves les passages clés de livres éclairant sur la signification de ce que Rebecca est en train de vivre au moment présent.

La sélection "Compétition" se clôture avec le passable Babycall voyant une jeune femme (Noomi Rapace) emménageant dans un nouvel appartement en compagnie de son fils Anders pour fuir un mari violent. Anna est une mère extrêmement anxieuse et possessive, à tel point qu’elle contraint son fils à dormir avec elle et à étudier au domicile plutôt qu’à l’école. Le postulat de départ sur cette dépendance imposée dans les relations mère-fils est intéressant mais le récit ne s’y appuie jamais vraiment si ce n’est pour trouver un écho lourdingue dans les relations similaire nourries par Helge (futur ami d’Anna) et sa mère mourante. Le film préfère embrayer rapidement vers une nouvelle histoire de trauma et de fantôme ne reposant pas en paix et de long couloirs, etc, de sorte que l’on a la bizarre sensation de se retrouver face au remake norvégien de The Cat. Un sentiment certes exagéré mais il faut dire que le réalisateur ne fait rien pour formaliser une intrigue brillant encore par son absence de cohérence, préférant s’appesantir sur l’inquiétante étrangeté que certaines séquences tentent maladroitement de créer. De plus, le babycall du titre est aussi mal exploité que le reste des éléments laborieusement mis en place, ne parvenant jamais à jouer sur la corde sensible d’un amour maternel presque fusionnel que ce lien technique aurait pu s’amuser à raffermir et exhorter intensément.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de The Cat de Seung Wook Byun

Bande-annonce de Babycall de Pal Sletaune (competition)



“Hell” de Tim Felhbaum et “Eva” de Kike Maillo (competition)

Hell de Tim Fehlbaum de par son pitch s’apparente à an another Day in post-apo tant la thématique renvoie au film de Douglas Aarniokoski. L’action se situe sur une terre dévastée, les ressources vitales (nourriture, eau) se sont raréfiées et de cette apocalypse se sont élevés deux types de survivants, les proies et les prédateurs. Contrairement à The Day, Hell fournit quelques maigres explications sur la catastrophe (des tempêtes solaires ont ravagé les terres), le groupe auquel se rattache le spectateur va au-delà de la famille simplement symbolique mais c’est vraiment dans la narration que les deux divergent, Hell jouant la carte du road-movie ou du moins de pérégrinations en extérieur quand les héros de The Day s’enfermaient rapidement dans une masure abandonnée piégée.
Si Hell montre une certaine retenue dans les confrontations, moins graphiques, elles n’en demeurent pas moins agressives et percutantes. Ce qui fait l’intérêt du film sont principalement ses décors baignés dans une lumière aveuglante, donnant l’impression de se retrouver dans une fournaise incandescente permanente. Un aspect visuel primordial (hell, en allemand, signifiant lumière intense, donnant ainsi une double interprétation au titre de ce film d’origine allemande) parfaitement rendu. La surexposition (contrastant avec la sous-exposition de The Day) est ainsi magnifiquement exploitée lors d’une course poursuite haletante en terrain découvert. Tout aussi intéressante est l’évolution du trio, une jeune femme et sa sœur, et l’homme les ayant accueilli dans son véhicule, qui va progresser d’abord numériquement (un quatrième larron rencontré dans une station service vient se rajouter) mais surtout dans leurs relations fluctuantes de par la menace environnante mais également le positionnement moral de chacun. De plus, Fehlbaum contourne avec habileté les séquences attendues que faisaient se profiler l’arrivée dans le camp de la famille adverse (viol, torture, évasion, repas…) pour servir au mieux la transformation définitive de l’héroïne. Une bande diablement efficace qui fait encore plus regretter l’absence en compétition de The Day qui apparaît comme un pendant complémentaire.

Autre film en compétition, Eva de Kike Maillo est une bande d’anticipation précédée d’une bonne réputation méritée mais qu’il convient toutefois de minorer. Certes, la réalisation est soignée mais de multiples défauts narratifs révèlent les limites d’un script inabouti. Alex, un ingénieur en robotique, revient dans sa ville natale, dix ans après l’avoir quittée hâtivement, afin de terminer son projet d’une nouvelle génération de robots à notre effigie, aux comportements et aux sentiments évolutifs. Il retrouve également Lana son amour d’enfance et ex-collègue qui s’est consolée dans les bras de David, le frère d’Alex. Le couple élève dans l’allégresse la jeune Eva, dix ans, dont Alex se prendra rapidement d’affection, voyant en elle une enfant attachante mais surtout suffisamment indépendante de caractère pour servir de modèle à son robot en cours d’apprentissage.
Si Maillo décrit avec minutie un univers crédible où les nombreux et magnifiques robots de toutes sortes ne dépareillent jamais, il s’ingénie à tisser deux trames parallèles, la confection d’un garçon cybernétique et le réveil de sentiments endormis (ceux d’Alex et son entourage), sans qu’il y ait une interaction et des connexions suffisamment efficientes pour faire naître une certaine émotion. C’est d’autant plus dommageable que tout le métrage est structuré autour de la naissance, de l’activation ou la réactivation, des émotions justement, et que le réalisateur écarte parfois trop promptement. De même, on devine rapidement où il veut en venir, éventant les fausses pistes émotives pourtant subtilement mises en place. Eva est un bon film mais la mauvaise exploitation de son énorme potentiel est crispante et a tendance à faire déprécier une œuvre charmante dont la fulgurance poétique de certaines trouvailles visuelles est un véritable ravissement.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Hell de Tim Felhbaum

Bande-annonce d’Eva de Kike Maillo



"Pastorela" d’Emilio Portes (compétition) – "The Incident" d’Alexandre Courtès et "Grave Encounters" des Vicious Brothers(Section Extrême)

Troisième film en compétition, Pastorela d’Emilio Portes est un incroyable délire totalement azimuté qui va plus loin que le simple concept potache puisque le réalisateur ne se limite pas à une ribambelle de gags et de situations improbables mais forme un récit un tant soit peu construit permettant une caractérisation bien trempée de ses personnages (un prêtre exorciste envoyant se faire foutre la moindre personne lui opposant une contrariété, un autre adepte de confession très intime avec une nonne, un chef de la police semblant diriger un cartel plus qu’un commissariat…) ainsi qu’une évolution tordante de son héros, l’officier de police Jesus Juarez, surnommé Chucho, complètement obsédé par son interprétation du diable dans la pastorale que sa paroisse met traditionnellement en scène et dont il est la star incontestée. Enfin, ça c’était jusqu’au jour où le nouveau prêtre en charge décide de l’écarter au profit de son meilleur ami. Il va s’en dire que ce blasphème ne restera pas impuni et que Chucho mettra tout en œuvre pour récupérer sa place sur scène, quitte à verser dans une résolution extrême.

De magouille en manipulation, en passant par des interventions musclées et explosives, Chucho va peu à peu se confondre avec son personnage démoniaque, la réalisation appuyant d’ailleurs cette transformation par des cadrages appropriés, l’immiscion de touches fantastiques de plus en plus marquées et marquantes pour aboutir à une escalade anthologique et dantesque où l’affrontement des forces antagonistes prendra une tournure épique et rigolarde. Surtout, Portes se montre aussi iconoclaste que De La Iglesia même s’il lui manque la rage donnant cette saveur particulière aux formidables films de l’ibérique. Ceci dit, Pastorela se montre suffisamment généreux dans ses effets, sa galerie de personnages truculents et ses retournements d’icônes sacrées pour emporter l’adhésion.

Le premier film de genre français à entrer dans la danse est The Incident du clippeur Alexandre Courtes et se voit proposé dans la section Extrême. Un film qui marque les débuts plutôt prometteurs du réalisateur. Sans avoir la prétention de vouloir rénover le genre, Courtes se livre à un exercice de style classique de survival en huis-clos où il peut déployer une certaine maîtrise de son récit et de l’espace à sa disposition, un asile imposant aux couloirs inquiétants. Quatre cuistots, composant à leurs heures perdues un groupe de hard rock, officiant dans l’établissement, se retrouvent piégés dans la bâtisse au cours d’une nuit d’orage ayant fait griller tout le réseau électrique, empêchant l’ouverture des portes aux serrures électroniques. Les voici contraints d’aider les agents de sécurité à remettre les internés dans leurs cellules tout en essayant de trouver une échappatoire. Une situation qui va bien vite devenir périlleuse et même sacrément dégénérer lorsque les occupants, menés par un charismatique et mutique psychotique, vont s’employer à se rendre maîtres de lieux avec une certaine violence. Peu avare en effets chocs et graphiques, The Incident ne s’y complait pourtant pas et parvient même à générer une angoisse insidieuse en jouant sur la monstration des cinglés occupant parfois fugacement le cadre. Si on peut regretter un final un brin paresseux, en tout cas on est bien loin du syndrome Mutants que le résumé du film pouvait laisser craindre.

Enfin, on passera bien vite, mais alors très très vite sur Grave Encounters des Vicious Brothers, énième bande horrifique reprenant jusqu’à la lie le principe de l’exploration d’un lieu soumis à des phénomènes paranormaux, ici un asile américain labyrinthique et abandonné visité par quatre jeunes idiots à la tête d’une émission de télé-réalité donnant son titre au film. Un found footage de gueule encore plus caractérisé que le gratiné En quarantaine 2 de l’année dernière (qui avait au moins pour lui sa drôlerie involontaire lui conférant un potentiel nanardesque indéniable : ah, ses poursuites à califourchon sur les rampes à bagages d’un hangar ou ce rat contaminé se laissant nonchalamment tombé sur le crâne d’un paraplégique…) dont les toutes premières minutes font craindre le pire sur la tenue visuelle (des "pros" qui filment comme des amateurs, des zooms à tire-larigot sur des séquences d’expositions (!?), entre autre inepties formelles aberrantes) et la bêtise abyssale des protagonistes. Vous pensiez que la trilogie Paranormal Activity était insurpassable en termes de non-récit, de non-évènement, de vide tout simplement ? Grave (mais alors très très "graves", les gars) Encounters dépasse l’entendement. Bruit de porte se refermant violemment, vitre s’ouvrant lentement, brancard renversé, chaise roulante… euh, roulante, vent saisissant une mèche de cheveux, courses en caméra subjective infra-rouges dans les couloirs, spectres aux bouches déformés dont les apparitions sont téléphonées, etc, autant d’éléments passionnants rendant la vision de ces quatre vingt dix minutes interminables.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Pastorela d’Emilio Portes



"Beast" de Christoffer Boe (compétition) – "The Day" de Douglas Aarniokoski (hors competition) – "La Maison des ombres" de Nick Murphy (competition)

Après un film d’ouverture en demi-teinte (pour être très gentil), la première journée du festival s’engageait sur les mêmes eaux saumâtres avec Beast du danois Christoffer Roe, histoire d’un homme vouant une passion dévorante pour sa femme et dont le sens métaphorique du terme prendra bien vite une tournure beaucoup plus littérale, Bruno rêvant -, fantasmant, réfléchissant à la manière de fusionner physiquement avec Maxine. Mais cette dernière se dérobe à cet amour parfois trop physique (Bruno lui coupant le sein pour en ingérer le sang qui s’écoule) en prenant un amant. Une relation caractérisée par une flagrante absence de rythme qui pourrait être interchangeable avec un deux-pièces cuisine français. Seulement, il n’y a pas que cela qui pose problème puisque ce métrage s’avère un veritable catalogue de films de festivals : symbolisme appuyé, voire outré, photographie terne et moche, reflets de lumière, etc. Quant à l’interprétation, elle est au diapason de la forme affichée, dépassant presque les limites du ridicule avec l’acteur masculin (Nicolas Bro) épiant sa compagne derrière des arbres avec un bel air hagard, le summum étant atteint lorsqu’il éructe nu face à la glace de sa salle de bain. Se la jouant bestial, la direction d’acteur et la mise en scène le rendent avant tout pathétique.
L’idée d’une sommatisation physique due à la violence des sentiments éprouvés aurait pu s’avérer intéressante mais Roe se complait dans une lourdeur narrative rapidement insupportable qu’il voudrait faire passer pour une ambiance malsaine (avec Bruno souffrant de maux d’estomac – peut être un ulcère, on ne sait pas – violents ? Vraiment ?). Sans compter quelques problèmes de point de vue assez gênants comme cette caméra en retrait filmant les personnages comme pour figurer la presence d’une tierce personne sans que cela soit confirmé ou non. Un film à oublier rapidement, donc. Ce qui sera fait de main de maître dès la séance suivante avec The Day de Douglas Aarnioksoki.

Sur un concept hyper balisé, pour ne pas dire archi-rebattu – un monde post-apocalyptique où l’on suit l’errance d’un groupe de cinq personnages tentant de survivre – Douglas Aarniokoski retourne parfaitement les attentes jusqu’à se mesurer à La Nuit des morts-vivants de George Romero. L’habileté affichée dans la mise en scène s’appuie ainsi sur une certaine ingéniosité scéanristique, le réalisateur dévoilant progressivement les pans du monde qu’il a crée, suscitant l’intérêt en laissant das l’ombre l’explication de l’effondrement de la civilisation et en faisant intervenir régulièrement de nouveaux protagonistes pour faire irrémédiablement monter la tension, tout en dessinant plus précisément les enjeux. Des motivations certes basiques, survivre, se nourrir, mais dont la caractérisation en élève l’importance. Si la première partie braconne sur le territoire de The Road de John Hillcoat, une rupture de ton surprenante à plus d’un titre fera basculer le tout dans un film de siege matiné de western. Les confrontations, entre amis, avec les antagonistes, sont particulièrement intenses et jamais désservies par la multiplication de sequences nocturnes. La sous-exposition étant même plutôt bien gérée notamment grâce à l’éclairage des deflagrations.
Un récit prenant, une construction paroxystique,des personnages crédibles, un jusqu’auboutisme impressionant, un montage et une realisation appliqués font de The Day une réussite aussi sidérante qu’improbable, Aarniokoski s’étant jusqu’ici illustré en tant, notamment, qu’assisant réalisateur sur Resident Evil 5 ou réalisateur d’Highlander : End Game. Un film don’t on peut légitimement questionner la présence hors compétition.

Dans La Maison des ombres de Nick Murphy, il est question de fantômes, à la fois ceux du passé des protagonistes comme ceux hantant l’Angleterre des années 20 encore traumatisée par la Grande Guerre. Si l’action prend pour cadre un pensionnat, faisant ainsi redouter dès la lecture du synopsis un succédané de la nouvelle vague espagnole, les premières minutes neutralisent rapidement toute impression de déjà-vu en livrant l’intrigante presentation de l’héroïne, la démystificatrice Florence Cathcart (superbe Rebecca Hall). En effet, elle n’aime rien moins que réveler la malhonnêteté, voire la dangerosité, de ces charlatans marchands d’espoir, faisant miroiter à leurs victimes la possibilité d’entrer en contact avec leurs chers disparus. Une introduction dynamique plutôt bien ciselée puisque sont présentés avec concision les thèmes (la foi, le besoin de croire, le rejet du surnaturel, le poids de l’Histoire, de son passé…) qui composeront le récit à venir.

Ainsi, l’enquêtrice du paranormal, sorte de fusion entre les caractères des agents Mulder et Scully, est appelée par un veteran de 14-18, officiant en tant qu’enseignant dans un pensionnat, afin d’élucider une affaire de morts d’enfants où se mêle ce qu’il semble être un spectre. Si le cas est prestement réglé grâce à tout un ensemble d’appareils de mesure et de detection, elle restera pourtant sur les lieux à cause des apparitions étranges entraperçues et les liens tissés avec la gouvernante, le petit Tom que cette dernière a pris sous son aile et Mallory dont le statut de rescapé des tranchées lui renvoie la perte, dans ce meurtrier conflit, de son fiancé.
Bénéficiant d’une realisation soignée, le film pourrait souffrir d’un récit peu invetif réemployant des motifs de L’Orphelinat, des Innocents ou des Autres, mais le réalisateur anglais en joue habilement pour instiller une ambiance mélancolique et onirique très appreciable. Les multiples indices visuels et sonores distillés sur le trauma structurant le film permettent en outre de garder l’attention du spectateur en éveil tout en formalisant des sources potentielles d’angoisse. Un bien beau film qui parviendra à conserver jusque dans ses ultimes instants l’ambiguïté tenant à la personne de Florence Cathcart.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Beast de Christoffer Roe

Bande-annonce de The Day de Douglas Aarniokoski

Bande-annonce de La Maison des ombres (The Awakening) de Nick Murphy



Twixt de Francis Ford Coppola (hors compétition)


Le 19ème festival de Gérardmer s’ouvre avec la présentation du dernier film de Francis Ford Coppola, Twixt. Après L’Homme sans âge et Tétro, Coppola poursuit ses projets personnels, complètement contrôlés artistiquement et budgétairement. Une indépendance déjà éprouvée au moment du Nouvel Hollywood et qu’il veut réactiver. Une intention louable et compréhensible qui n’aboutit ici qu’à un salmigondis formel et narratif parfois embarrassant.

L’écrivain Hall Baltimore (Val Kilmer) en visite dans une petite bourgade pour promouvoir son dernier ouvrage est amené par le sheriff local à s’intéresser à une étrange affaire débutant avec le cadavre d’une jeune fille avec un pieu dans le coeur et qui l’amènera sur les traces du passé refoulé de la localité ainsi que le sien. Voyant là l’occasion de trouver un second souffle littéraire en s’éloignant de récits fantastique de seconde zone, il va s’y immerger jusqu’à en rêver. L’état de rêve sera d’ailleurs l’espace qui lui permettra de développer à la fois son histoire, son enquête sur les évènements apportés par le sheriff bizarre (Bruce Dern) et de faire connaissance avec la jeune V, sorte de fantôme cathartique lui rappelant sa fille décédée. Les séquences de rêve prennent ainsi peu à peu le pas sur le récit et imposent leur structure totalement déconstruites. Seulement, les ruptures de ton s’accompagnent de ruptures esthétiques (un noir et blanc agrémenté de couleurs baveuses, donnant à l’ensemble une laideur assez remarquable) et narratives déconcertantes. A tel point que l’enchaînement des scènes, en privilégiant la formation d’une ambiance onirique, devient rapidement totalement incompréhensible. Impossible de se raccrocher aux personnages introduits, Edgar Allan Poe, une bande de jeunes gothiques et un pasteur psychotique introduisant un peu plus de confusion. La perte de repères aurait pu être intéressante si la mise en scène avait été un minimum soignée, ce qui ne semblait pas être le principal intérêt de Coppola. Ce dernier recherchait apparemment à exorciser la propre mort de son fils dans les mêmes conditions qu’explicitées dans le film et s’est très vite laissé emporté par son émotion alors que le début du métrage laissait au moins présager un film de genre sans prétention mais lorgnant vers une ambiance singulière évoquant Twin Peaks. Au final, Coppola nous livre un hommage involontaire à Jean Rollin à qui on excusait sa ringardise et qui chez l’ancien maître Coppola nous met en peine.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Twixt de Francis Ford Coppola




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